Émile, cependant, annonce M. Pecq-Vizard. Il ne sait pas l’intérêt que peut avoir cette visite. Mais il devine qu’il est assez considérable. Aussi s’efforce-t-il de prendre un air impassible.

Pecq-Vizard cache sa méfiance sous un petit air pressé. Il touche protocolairement la main de Langrevin, et aperçoit, non sans surprise, Marcel.

— Tiens, tu es là, toi ?

Marcel, lui aussi, a droit à un effleurement de main.

Puis M. Pecq-Vizard abandonne Marcel et s’adresse à M. Langrevin. Il tâche évidemment de ne pas être trop sec…

— Tu m’as fait demander. Je pense que c’est pour une chose importante : j’ai un conseil d’administration tout à l’heure…

Marcel prend la parole :

— Monsieur Pecq-Vizard, mon père m’a mis au courant de ce qui s’est passé. Je sais qu’il vous a emprunté il y a peu de temps trente mille francs. Il se trouvait dans un pas difficile…

— Oui, et il ne m’a pas soufflé mot de ces difficultés.

— Je sais. Vous ignoriez qu’il était dans l’embarras. Alors vous ne vous êtes pas douté de l’importance du service que vous lui rendiez… C’est ce que j’ai dit à papa. Tu aurais dû dire à ton ami que tu avais des ennuis. Alors ce n’est pas trente mille francs qu’il t’aurait prêtés, mais tout ce qui t’était nécessaire pour te remettre à flot.

— J’ignore, répond M. Pecq-Vizard après un léger silence, j’ignore ce que j’aurais fait. Ce que je sais bien, c’est que votre père m’a caché sa situation, et qu’il me semblerait tout à fait injuste d’être traité comme ses autres créanciers, qui, eux, ont fait des affaires avec lui, qui en subissent les risques, et dont le découvert actuel comprend un bénéfice, ce qui n’est pas mon cas… Il serait anormal de toucher comme eux — mettons trente ou quarante pour cent — de ce que votre père me doit…

— Monsieur Pecq-Vizard, ce raisonnement est inattaquable…

Pecq-Vizard paraît inquiet. Il n’aime pas les gens qui lui donnent trop vite raison.

— Je dois vous dire, continue Marcel, que nous comptons donner bien plus de trente ou quarante pour cent aux créanciers de mon père. J’espère qu’ils auront la totalité.

— Vous espérez, mon garçon, vous espérez…

— Tiens ! Vous ne me tutoyez plus, monsieur Pecq-Vizard ?

— Si, je te tutoie, répond Pecq-Vizard gêné, mais je ne t’avais pas vu depuis quelque temps. Il me semble que tu es plus grand garçon maintenant…

— Vous pouvez continuer à me tutoyer… ça ne me gêne pas… je vous disais donc que nous espérions…

— Que vous espériez : ce ne sont que des espérances.

— Il se peut qu’elles soient déçues. Mais nous avons autre chose à vous remettre aujourd’hui. Vous comprenez bien, monsieur Pecq-Vizard, que nous n’aurions jamais été déranger un homme comme vous qui a ses journées occupées par des conseils d’administration, pour ne lui verser que de l’espoir.

M. Pecq-Vizard ne sait où Marcel veut en venir. Son visage trahit de l’incertitude et l’incertitude, chez lui, s’appelle toujours méfiance.

Marcel cependant a ouvert sa serviette : il en a tiré non pas un chèque, mais trois liasses de billets.

— Voici ce que vous avez prêté à papa.

— C’est toi qui me le donnes ?

— Moi, non. C’est papa qui vous le rend.

— C’est toi qui le donnes pour lui ?

— Monsieur Pecq-Vizard, ça, c’est les affaires de la maison. Vous avez eu l’obligeance de prêter trente mille francs à mon patron. Comme j’ai repris ma place chez lui (avec de l’avancement), c’est moi qu’il a chargé de faire en son nom cette restitution.

— Si je t’ai posé une question, dit M. Pecq-Vizard, c’est que je m’intéresse tout de même un peu à votre situation…

— Comme vous nous l’avez prouvé bien des fois. Toutes les fois que, dans une situation florissante, nous avons fait appel à votre obligeance, nous avons constaté le vif intérêt que vous nous témoigniez.

— Tu veux dire ?

— Je veux dire ce que vous avez dit vous-même tout à l’heure. Vous êtes venu au secours de papa sans savoir qu’il était à un moment difficile. Vous êtes plutôt l’ami des jours heureux. Ce n’est pas si mal que ça. Il y a tant de gens qui sont jaloux et qui supportent mal la prospérité des autres.

— Mon ami, je ne sais pas ce qui te prend : je t’ai posé là une question très naturelle. Il m’a semblé intéressant d’apprendre que tu étais en état de donner un coup de main à ton père.

— Monsieur Pecq-Vizard, même si nous n’avions pas opéré aujourd’hui cette petite restitution, vous auriez eu bientôt une occasion de constater par d’autres indices que nous n’étions pas si mal en point. Je comptais aller vous voir demain. Je croyais que vous étiez toujours dans les mêmes termes d’amitié avec papa…

— Mais où as-tu pris que mes sentiments aient changé ?

— Vous êtes gentil, monsieur Pecq-Vizard. Vous avez déjà oublié votre petite scène d’hier ?

— Je suis venu dire à ton père exactement ce que je t’ai dit tout à l’heure. Voyons, Maurice, est-ce que j’ai été aussi dur que ça ?

— Non… non… mais tu m’as fait un peu de peine.

— Je te jure que ce n’était pas du tout dans mes intentions. Tu m’en veux ?

— Non, je ne t’en veux pas. Ça m’a fait faire un petit retour sur moi-même. Moi aussi, il m’est arrivé d’être un peu dur pour des gens.

— Mais, qu’est-ce que c’est, Marcel, que cette merveilleuse affaire dont tu voulais me parler ?

— Je vous répète : j’ignorais ces petites piques que vous aviez eues avec papa… Mais, quand j’ai mis cette affaire en train, je m’étais dit tout naturellement il faut que M. Pecq-Vizard soit avec nous.

— Dis-lui donc, Maurice, à ton entêté de fils, que je n’ai jamais cessé d’être avec vous ! Tu entends, Marcel, tu viendras à mon bureau cet après-midi, de deux à cinq, je n’en bouge pas. J’ai des rendez-vous. Mais je donnerai des instructions pour que l’on te fasse entrer tout de suite.

— Et vos trente mille francs ? dit Marcel.

— Ah ! dit Pecq-Vizard en prenant les liasses, je n’y pensais même plus. Je ne te fais pas de reçu, Maurice. Je vais te rendre le tien, que j’ai sur moi. Ce n’est pas la peine que cette affaire laisse une trace… A tantôt, Marcel ! Ce qu’il a pu me raconter tout à l’heure, ce gamin-là ! Il n’y a plus d’enfants, ma parole !… Ne vous dérangez pas ! Au revoir, Maurice. Je suis pressé, et vous avez à faire aussi !

Il s’en va, guilleret, de cette maison amie, où l’on dit à peine bonjour ou bonsoir, où l’on est vraiment comme chez soi.

— Il marchera, dit Marcel à son père. Il ne pouvait pas faire autrement que de me recevoir. C’était l’important. Il marchera, non par amitié pour nous, certes, mais parce que l’affaire est bonne. Il est impossible à une affaire de se présenter mieux…

— Au fond, Marcel, ce n’est pas un si mauvais homme…

— Non, mais ce n’est pas non plus un homme bon. J’ajoute qu’il ne me paraît pas très épatant comme homme d’affaires. Mais enfin il est loin d’être nul, et il n’y en a pas beaucoup de plus forts que lui… Le retour au bercail des trente billets l’a fait chavirer de bonheur. A ce moment, il était à nous. Pourtant, qu’est-ce que c’est que trente mille francs pour lui ? Exactement rien. Et c’est un homme qui a la prétention de connaître « la valeur de l’argent » ! C’est-à-dire qu’il aime l’argent comme un sauvage aime une idole, grossièrement, animalement… Cette espèce de passion cupide est évidemment une force…

On ne sait pas si M. Langrevin s’assimile bien les théories de Marcel, mais il est désormais entendu qu’il les approuve éperdument.


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