Cependant, Jacqueline, ayant terminé son travail, vient le soumettre à Marcel. Maurice Langrevin, d’un pas léger, va faire un tour dans les ateliers, dans « ses » ateliers.
— Ce n’est pas mal ; c’est même très bien, dit Marcel, en examinant le rapport.
— Je souhaite que vous le trouviez bien…
Qu’est-ce qu’elle a à dire ça ?
… Parce que c’est le dernier rapport que je ferai pour vous.
Il la regarde, ahuri.
— Papa a dû vous dire hier que j’avais été demandée en mariage.
— Il m’a dit aussi que ça ne vous plaisait pas.
— C’est ce que j’ai d’abord répondu. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis dit que je n’avais pas le droit de refuser ce qui était, en somme, pour moi une situation, qui ne permettrait pas évidemment de sortir mon père d’embarras, mais qui au moins ne me laisserait plus à sa charge.
— Je vous suis difficilement. Est-ce que ce que vous gagnez chez moi ne vous suffit pas ? Est-ce que les avantages matériels que vous rapportera votre mariage — puisque vous dites que cela seul est en question — sont supérieurs à ce que peut vous rapporter votre situation ici ?
— Certainement non, Marcel. Vous êtes très généreux.
— Alors je ne comprends pas…
— Je vais essayer de vous le dire. Vous savez que, dans la famille, il y avait le côté de votre papa, et les parents moins fortunés, dont nous sommes, mon père et moi. Quand vous habitiez seul, vous n’étiez plus du côté Langrevin. Maintenant que vous êtes rentré…
— C’est idiot, Jacqueline, ce que vous dites là. Je m’étonne qu’une fille comme vous se perde dans des idées pareilles. Je ne vois qu’une chose, moi, c’est qu’on travaillait bien tous les deux, et que vous allez me quitter.
— Je ne vous quitterai, bien entendu, que lorsque vous aurez trouvé quelqu’un d’autre…
— Je vous suis très reconnaissant.
— Voulez-vous que nous collationnions ?
— Non, je verrai cela ce soir.
— Si vous n’avez plus besoin de moi ce matin, je vais rentrer à la maison.
— Vous n’avez plus de travail ? Si, faites le dernier rapport.
— Je n’ai pas les chiffres exacts.
— Vous avez les chiffres approximatifs dans la tête. Faites-moi un projet avec des blancs. Nous le remplirons plus tard, quand j’aurai les documents.
— Bon. Alors je vais retourner par là.
— Écoutez un peu, dit Marcel, comme elle est sur le seuil de la porte… Je ne comprends rien, mais rien du tout à votre histoire.
Puis, brusquement :
— Ça va bien. Allez travailler…
Elle s’en va… Il est furieux…
Des chichis… des chichis… Les femmes sont bêtes !
Mais voici qu’arrive Cécile.
— Bonjour, Marcel !
— Bonjour…
— C’est comme ça que tu me dis bonjour ?
Elle croit que cette mauvaise humeur de Marcel, c’est en son honneur. Il est si maussade qu’il ne veut pas d’abord la détromper… Mais, tout de même, ça ne serait pas gentil…
— Excuse-moi. Un petit ennui qui m’a passé par la tête.
Il s’approche d’elle et l’embrasse de son mieux, plus tendrement qu’à l’ordinaire, sans doute parce qu’il a la tête ailleurs.
— J’ai su par Florentin ce qui s’est passé.
Le nom de Florentin remet Marcel en équilibre, pour la défense et pour l’attaque.
— Je tiens à te dire que Florentin a un peu regretté de t’avoir parlé avec brusquerie…
— Oh ! Il n’a pas été plus brusque que moi.
— Je suis sûr que tu le regrettes ?
— Certainement.
— Tu dis « certainement » comme ça, mais dans le fond tu le regrettes vraiment. Hé bien, dis donc, mon petit Marcel, on m’a dit des choses intéressantes ! Il paraît que tu es dans des affaires magnifiques !
— N’exagérons rien.
— On me l’a dit, et je suis sûre que c’est vrai.
— Je veux bien que cela soit, si cela te fait plaisir.
— Méchant ! Tu penses que ça nous fait plaisir ! Je vais même te donner un détail pour te montrer à quel point Florentin s’intéresse à toi. Sais-tu de quoi nous avons parlé hier soir ? D’un mariage, d’un mariage superbe, la fille d’un magistrat, un ami de Florentin, qui possède tout un canton dans le Périgord.
— Très bien, très bien, ça va, ça va !
— Ne dis pas : ça va, avant d’avoir vu la jeune fille…
— Et le canton. Je ne veux pas d’un pauvre petit canton, avec sept ou huit communes.
— Papa, dit-il à M. Langrevin qui entre, que d’événements depuis hier ! Cécile vient de m’annoncer mon mariage… Oui, un mariage extraordinaire… Des kilomètres carrés dans le Périgord. Seulement, je ne lui ai pas dit que j’étais engagé… Oui… avec quelqu’un qui ne possède rien dans le Périgord !
— Quel type ! dit Cécile. On ne sait jamais s’il parle sérieusement ou s’il plaisante.
— Moi non plus, dit Marcel, rêveur, moi non plus, je ne le sais pas. Quelquefois, je crois que je plaisante, et je parle très sérieusement.
— Papa, dit Cécile, je voudrais bien aller dans ta chambre pour que tu me donnes les vieilles étoffes de maman, tu sais celles que tu as retrouvées pour moi.
— Allons-y. Comme ça tu ne me les réclameras plus.
Au fond, on ne saura jamais si cette idée d’emporter ces brocarts anciens était venue par hasard à l’esprit de Cécile, ou si l’éventualité d’un mariage prochain de Marcel ne l’avait pas poussée, comme à son insu, à mettre ces étoffes en lieu sûr, à l’abri des désirs possibles d’une bru.
Marcel reste en conférence avec lui-même. Mais les lambeaux de discours qu’il s’adresse doivent être un peu désordonnés. Il marche à droite, à gauche, de biais… Gustave le surprend au milieu de ses méditations ambulatoires…