Quand Émile fit entrer dans le bureau M. Pecq-Vizard, Marcel se dit que les onze mille francs entraient à la suite du nouvel arrivant. Il en eut comme un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, sauf quand on y compte trop.
M. Pecq-Vizard est un mince petit sexagénaire très soigneux de sa personne. Depuis trente ans, dans la maison de banque que lui a jadis cédée son père, il continue un très bel élevage de millions. Il est veuf depuis toujours, a deux filles mariées chez qui il va dîner quand elles ont beaucoup de monde. Il passe pour entretenir une maîtresse que personne ne connaît, et qui ne semble pas l’accaparer. Tous les jours, il va pendant une heure à son cercle, où il joue un bridge très au-dessous de ses moyens.
On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M. Langrevin. (Ils disent : camarades de classe, sans préciser l’endroit où ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés. M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle : petit.
— Hé ! bien, petit, comment vas-tu ? Et comment va-t-elle ?
M. Langrevin ne s’est pas privé de dire à Pecq-Vizard qu’il n’était pas content de Marcel.
— Qui ça, elle ?
— Ta petite amie… que je ne connais pas… Je suppose bien que tu as une petite amie ?
— De temps en temps… Il y a des jours… Ce n’est pas ma préoccupation dominante.
— Les affaires ? Déjà ? Tu peux encore laisser ça à ton père.
Oh ! pourquoi tergiverser ? M. Langrevin va revenir dans deux minutes…
— Écoutez, monsieur Pecq-Vizard, j’ai une chose à vous dire… Seulement, je vous prierai de n’en pas parler à papa…
— Si tu me demandes le secret…
M. Pecq-Vizard n’est pas le type de l’homme ouvert… Les jours de bonne humeur il s’entre-bâille faiblement. Il semble maintenant qu’il tende vers la fermeture hermétique.
— Ce n’est pas grave, au moins ?
— Ça m’ennuie un peu de vous dire ça…
M. Pecq-Vizard ne court pas après les confidences…
— Si ça t’ennuie, ne me le dis pas…
— J’ai eu une scène avec papa tout à l’heure, parce qu’il a vu que je n’étais pas rentré ce matin…
M. Pecq-Vizard n’est pas rebelle à l’indulgence, quand il n’est pas intéressé directement à une affaire…
— C’est de ton âge. Ce n’est pas ce qui doit te tourmenter. Ton père est forcé de te gronder. Mais il sait ce que c’est. Ou plutôt il a su ce que c’était que d’être jeune…
— Papa ne sait pas pourquoi je suis rentré si tard…
— Il doit s’en douter pourtant…
Bonne transition pour lâcher le paquet…
— Il ne se doute pas, dit Marcel, que j’ai passé la nuit au jeu…
Silence. M. Pecq-Vizard fait entendre un « ah ! ah », un « hon ! hon ! », qui ne sont ni un fredonnement, ni un ricanement. En tout cas, cela n’a pas un son qui rassure…
— Et j’ai perdu… dit Marcel.
— Naturellement, dit M. Pecq-Vizard.
Ce naturellement n’est pas non plus très engageant. Mais Marcel est engagé. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, a dit le Taciturne.
— J’ai perdu une grosse somme.
— Mon vieux, c’est ton affaire, je ne te demande pas combien.
En dépit de ce « mon vieux » affectueux, M. Pecq-Vizard est arrivé à la fermeture complète, verrou de sûreté, et mot secret que personne au monde ne peut découvrir. Il semble qu’il l’ait lui-même oublié.
Marcel continue nonobstant :
— J’ai perdu onze mille francs.
Toutes ces précisions sont inutiles, puisque la communication est coupée.
Elle est coupée avec M. Pecq-Vizard, prêteur possible, mais non avec le vieil ami de la famille, qui prend la parole :
— Mon garçon, c’est un mauvais moment à passer pour ton père. La commission n’est pas agréable à faire. Mais, si tu veux, je m’en chargerai…
— A aucun prix, je ne veux qu’il le sache…
— A ton beau-frère, alors…
Marcel sursaute et ne répond rien.
— Alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Tu t’imaginais peut-être que j’allais te prêter cet argent ? Je ne ferai jamais ça. Je suis un vieil ami de ta famille, je ne veux pas t’encourager dans ces habitudes.
— Oh ! c’est bien fini !
— On dit ça.
— Monsieur Pecq-Vizard, je ne voulais pas vous demander cet argent.
— Je ne suis cependant pas fâché de te mettre au courant, au cas où tu compterais sur moi pour un encouragement pareil.
— Ce que j’aurais désiré, dit Marcel changeant son objectif de combat, c’est un conseil, pour savoir où je pourrais me procurer ces fonds.
Quel blasphème ! Supposer que la Banque Pecq-Vizard, du boulevard Haussmann, qui fait partie du grand consortium dont les chefs sont appelés au ministère des Finances au moment des crises, s’imaginer que la Banque Pecq-Vizard puisse avoir quelque accointance avec des prêteurs d’argent !
M. Pecq-Vizard, sans relever sévèrement cette erreur, se borne à dire qu’il ne vit pas dans le monde de ces gens-là.
— Je n’ai qu’un conseil à te donner. Raconte tout à ton père. Il t’attrapera. Ce sera tant mieux, parce que tu auras ainsi moins de chances de recommencer.
— Je vous remercie. Je vais tâcher de m’arranger. Mais vous m’avez promis de ne rien dire à papa ?
— J’ai promis…
Il regarde sa montre. Bon geste de sortie.
— Tu diras à ton père que je n’ai pas pu l’attendre… Je m’en vais. Je ne peux pas dire que je suis content de toi.
— Monsieur Pecq-Vizard, je vous ai demandé un conseil, et non un blâme.
— Ne prends pas mon blâme, s’il ne te fait pas plaisir. Mais je n’ai pas aujourd’hui d’éloges à ta disposition.
Il s’est dirigé vers la porte, et profite de son éloignement pour remplacer la poignée de main par un geste amical de doigts agités.