Marcel ne sait toujours pas où sont ses onze mille francs. Ils ne sont pas chez M. Pecq-Vizard. C’est toujours un point acquis.
Et puis, il a quelqu’un à détester : ce qui le soulage un peu.
Mais, ce qui l’ennuie, c’est de se dire que M. Pecq-Vizard a peut-être raison, et qu’une saine morale sort de la bouche de cet être médiocre et sans moralité profonde.
Il y a des moments où Marcel se justifie très bien de jouer au poker. Il prétend même qu’il n’est pas joueur, ce qui fait sourire ses camarades.
Il affirme qu’il ne joue pas par vice, mais par une sorte de vanité, un besoin de dominer les autres, de lutter victorieusement, à une table de poker où il a son indépendance, sa responsabilité, où il cesse d’être le petit employé de rien du tout qu’il est chez son père.
Mais, aujourd’hui, talonné par le besoin d’argent, il n’a plus le loisir de raisonner, et surtout de soutenir ce raisonnement dont il n’est pas sûr. Joue-t-il par vice ou par vanité ? Il sait que le vice sait très bien se travestir.
Il a, en tout cas, un furieux désir de rejouer le soir même — pour essayer de se refaire — pour ne pas casser la partie de ses amis qui comptent sur lui — pour ne pas rester sur sa mauvaise impression de perte — par envie de jouer, tout simplement, pour retrouver ces péripéties de vie en cadence accélérée que la vie ordinaire ne nous apporte que quand elle veut, mais que nous faisons naître à notre gré, en mélangeant des cartes.
Cependant, Gustave revient des bureaux. Il a pu joindre M. Langrevin, à qui il a proposé son affaire merveilleuse… Pour ramasser trois millions, il n’y avait qu’à se baisser. C’est la grande formule de Gustave. Quelqu’un qui l’aurait écouté aurait passé son existence à se baisser fructueusement, et aurait attrapé des courbatures à force de ramasser des milliards.
M. Langrevin, une fois de plus, a refusé de se baisser. La conversation a fini sur les embarras de Gustave, sur une demande de crédits de deux cents francs, réduite à cinquante francs par le mesquin éditeur.
— Gustave, dit Marcel, est-ce que tu connais un prêteur d’argent ?
— Un prêteur d’argent ?
— Oui, pas pour toi, pour moi.
— Tu as besoin d’argent ?
— Oui, je t’expliquerai. Réponds d’abord à ma question.
Gustave aime bien être consulté…
— Attends un peu.
Mais Marcel n’a pas le temps de contempler, dans son attitude méditative, une réplique duPenseurde Rodin.
— Mon vieux, écoute, ne me donne pas de faux espoirs… Et ne me dis : attends ! que si tu as vraiment quelque chose en vue !
Gustave se formalise, doucement, comme il est capable de se formaliser…
— Tu es extraordinaire, ma parole ! Est-ce que je suis un enfant ? Si je te dis : attends ! c’est que j’ai une idée pour toi. D’abord, quelle somme te faut-il ?
— J’ai perdu onze mille francs, à payer ce soir. Et, en dehors de ça, j’aurais besoin de quelques billets, bref vingt mille en tout.
— Tout de suite ?
— Mais oui, tout de suite !
— Je connais un individu qui pourra te faire ça. Et un homme carré, qui ne te traînera pas. S’il accepte, il dira oui, et l’affaire sera conclue.
— Où habite-t-il ?
— Il a son magasin tout près d’ici, à dix minutes de taxi.
— Qu’est-ce qu’il vend ?
— N’importe quoi. Des vieux fers, de la quincaillerie…
— Il ne me collera pas de marchandises ?
— Il te donnera de l’argent.
— Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons déjeuner quelque part ensemble.
— Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la maison où elle est dactylo.
— Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le taxi ?
— Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs…
— Bon ! bon ! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure…
Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais, délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.