On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé, plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.

M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable. Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée. L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet, comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque mangée.

Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité, Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent ses besoins d’argent continuels.

— Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur selon la formule Langrevin ou la formule Girbel ? Un crocodile d’instinct comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune Girbel ? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux portes, oh ! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait froid dans le dos.

… En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.

Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.

En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.

Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et rejoignit Gustave dans l’antichambre…

— Tu n’as rien trouvé ?

— J’ai ton affaire.

— C’est bien sérieux ?

— Non ! alors, je suis un enfant !

C’était le cauchemar de Gustave d’être pris pour un enfant.

— … Tu auras les fonds tout à l’heure. Mais il faut que tu acceptes ses conditions.

— Je paierai ce qu’il faudra.

— C’est qu’il est chaud. Vingt mille pour un mois, et il ne te versera que dix-sept mille. Trois mille francs pour un mois, ça fait du 180 % par an.

— Je ne calcule pas comme ça. Il me sort d’embarras, d’un embarras terrible, et ça me coûte trois mille francs.

— Mais dans quatre semaines, pourras-tu le rembourser

— J’ai trente jours devant moi. Quand aurai-je la somme ?

— Encore une chose à te dire…

— Dis vite !

— Il veut que, pour les billets que tu lui signeras, tu te procures du papier à traites avec en-tête de la maison de ton père.

— J’en ai sous la main.

— Il demande en outre que tu signes les billets de ton nom et de ton initiale seulement. C’est la même que l’initiale de ton père…

— Pourquoi ? C’est pour faire circuler les billets plus facilement ?

— Non, puisque je lui ai demandé de ne pas les mettre en circulation, et affirmé que tu les paierais avant la présentation.

— C’est donc qu’il a l’intention de les faire circuler tout de même ?

— Je te dis que non. C’est un prêteur, un usurier si tu veux, mais il est de très bonne foi en affaires. D’ailleurs, il n’a jamais estimé qu’il faisait des affaires incorrectes. Il sait que ce n’est pas légal. Alors il se dit simplement que, pour être en règle avec sa conscience, il n’y a qu’à se garer de la loi. Du moment qu’il affirme qu’il gardera les billets, il les gardera.

— Mais alors, pourquoi veut-il que je signe de cette façon-là ?

— C’est ce que je me suis demandé. Je ne suis pas un enfant, et je n’ai pas attendu après toi pour me faire cette objection. Mais j’ai compris qu’il veut te tenir. Il pense que tu t’occuperas plus activement du remboursement si tu crains que les billets en question puissent tomber sous les yeux de ton père.

— C’est absolument certain qu’il sera payé avant l’échéance.

— … Je te crois… Mais, tu sais, un mois avant, on se fait toujours des illusions. On se dit : dès demain, je vais m’occuper du remboursement. Demain passe et les autres jours, et la fin du mois arrive avant qu’on l’attende.

— Tu connais ça, mon vieux Gustave, dit Marcel en riant.

— Avant que tu sois au monde.

— Mon petit Gustave, tu viens de me sauver la vie. Qu’est-ce que je vais faire pour toi ?

— Tu plaisantes, je crois ?

— Je te donnerai cinq cents francs !

— Rien du tout. Je puis te dire que cet individu veut à toutes forces me donner trois cents francs, et que j’avais l’intention de te les remettre.

— Je te demande un peu ! Tu me feras le plaisir de les garder !

— Je ne te les remettrai pas tout de suite, parce que j’en ai besoin pour une affaire que j’ai en vue, mais dès que j’aurai signé cette affaire, non seulement je te donnerai ces trois cents francs, mais même pourrai-je t’aider à rembourser ton prêteur.

— Bon ! bon ! dit Marcel, nous verrons cela…

— Je ne t’empêche pas, dit Gustave, d’envoyer des bonbons à ta cousine Mathilde… Elle n’en aura pas l’air, mais ça lui fera plaisir. Elle me dira avec son ton qu’elle prend quelquefois — c’est une bonne femme, tu sais ? — elle me dira que tu lui devais bien ça, parce que probablement j’ai été faire des courses pour toi. Ça ne l’empêchera pas, quand elle recevra ses amies, et que je ne serai pas là, de faire des embarras avec sa boîte à bonbons et de leur dire : « Prenez donc un caramel, c’est une boîte qui nous a été envoyée par notre cousin Langrevin. » Peut-être même ne dira-t-elle pas si c’est ton père ou toi…

— Comme pour la signature des billets.

— Enfin, tu es content ?

— Tu parles ! Tu viens déjeuner avec moi.

— Oui, j’ai prévenu… Je crois que ton papa t’appelle…

— J’y vais, attends…

M. Langrevin était près de la table Empire avec M. Girbel et André Chalumet.

— Marcel, ces messieurs déjeunent avec nous. Ta sœur et ton beau-frère viendront également.

— Papa, c’est que je ne suis pas libre…

— Eh bien, tu te libéreras.

— Je ne sais pas si je pourrai. J’avais dit à Gustave que je déjeunerais avec lui. Tu ne veux pas l’inviter ?

— Tu es fou ? Inviter Gustave ? Il est là ?

M. Langrevin se dirige vers la porte.

— Gustave, j’ai besoin de garder Marcel. Il déjeunera avec toi une autre fois. Je ne t’invite pas, parce que je sais que tu préfères déjeuner avec tes enfants.

— Mais oui, mais oui, fit Gustave.

M. Langrevin était rentré dans son bureau. Marcel, qui l’avait suivi dans l’antichambre, restait auprès de son cousin.

— Je voudrais seulement téléphoner à ma fille si elle est encore à son bureau.

— Voici l’appareil. Il doit être en communication avec la ville…

— J’aime bien mieux, dit Gustave, que tu ne mécontentes pas ton père en ce moment… Gutenberg 24-17… J’espère qu’elle est encore là. Il est un peu plus de midi, mais quelquefois on la retient un peu… Tiens, tu vois, c’est elle… Mon enfant, c’est moi, papa. Je rentrerai décidément déjeuner… Oui, j’ai pu m’arranger. Tiens ! Il y a là ton cousin Marcel qui te fait dire bien des choses…

— Oui, dit Marcel vivement.

— Bien des choses… Au revoir, mon petit !…


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