Gustave, depuis vingt-cinq ans, habitait une maison du boulevard de Magenta, au troisième sur la cour.

Les meubles du salon, achetés au moment du mariage, s’étaient retirés du monde dès cet instant, et, comme on prend le voile, avaient pris la housse. Le soir, les chaises recouvertes se pressaient dans un coin de la pièce, pour faire place à un lit-cage destiné à l’aîné des garçons.

Les deux chambres à coucher abritaient, l’une Gustave et Mathilde, l’autre Jacqueline, la jeune fille. Léon, le petit garçon, couchait dans un cabinet de débarras qui prenait jour sur le couloir de la cuisine. Personne ne se plaignait du manque de confort. Ils étaient chez eux. Ils étaient bien.

Le grand quartier général était la salle à manger, et le meuble le plus important était la table à ouvrage de Mathilde. Elle faisait corps avec la maîtresse du logis, qui posait parfois pour méditer un doigt sur l’acajou, comme un penseur se touche le front. La table sécrétait du fil, des rubans, de la toile cirée pour broderies. Le dé, au repos, se plaçait à la même place, et les ciseaux venaient dans le coin de gauche le plus proche de la travailleuse. Il n’y avait d’un peu indépendant que le mètre de toile cirée, toujours en bordée, et qui serpentait parfois jusque sur le buffet ou le dressoir.

Mathilde, après le déjeuner, était assise auprès de la large fenêtre. Elle faisait face à tante Claire, la tante, ou la cousine de Gustave, qui, venue de Nancy pour quelques jours, couchait dans un hôtel voisin et prenait ses repas chez eux.

La petite bonne achevait de desservir la table, assez adroitement, d’ailleurs, car elle était à la fin de son apprentissage chez les Gustave. Tous les sept ou huit mois, Mathilde trouvait un petit phénomène de province, remarquable de bêtise, mais peu exigeant pour les gages. Mathilde dressait remarquablement cette créature. Alors, régulièrement, sonnait l’heure de l’ingratitude, et la bonne allait gagner cinquante francs de plus ailleurs. Au reste, Mathilde la laissait partir sans regret, car les bonnes ne l’intéressaient que si elle avait de nombreuses observations à leur faire. Elle aimait le pouvoir, et n’en avait la sensation que s’il était difficile à exercer.

Gustave, lui aussi, avait tout intérêt à ce qu’une servante nouvelle occupât toute l’attention du chef suprême.

Tante Claire était une femme assez imposante, veuve d’un représentant d’usines métallurgiques. On l’entourait de prévenances qui n’avaient rien de suspect, puisque sa fortune était placée en viager. Mais on était naturellement gentil pour cette personne affable et d’une situation aisée.

— Il est bien, ce ruban, disait-elle à Mathilde.

— N’est-ce pas ? Il vient de chez un soldeur de la rue d’Aboukir, qui a souvent des occasions. Nous pourrons y passer, si vous voulez.

— Oui… Mais vous savez, pour Nancy, une femme de mon âge… C’est voyant.

— Vous en trouverez dans tous les genres…

Gustave fait son apparition. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet de flanelle. Il tient une bouillotte à la main. Il n’a pas attendu l’après-midi pour faire sa toilette. Mais il la recommence, jugeant qu’il l’a faite trop sommairement le matin…

Comme l’explique Mathilde à tante Claire, Gustave est un maniaque du débarbouillage. Il se lave pendant des heures, mais jamais à grande eau. Il se lave par petites touches, comme on nettoie un objet précieux.

— Ah ! tante Claire, dit Gustave, j’ai quelque chose pour vous…

Pour chercher dans les poches de son pantalon, il pose la bouillotte sur la table, ce qui lui vaut une observation de Mathilde. Il reprend la bouillotte et parcourt la pièce à la recherche d’un morceau de papier. Il tombe sur un journal de modes et s’attire encore des reproches, parce que le fond de la bouillotte va certainement marquer sur un modèle de costume tailleur, de demi-saison…

Toutes ces manœuvres sont d’ailleurs inutiles, car il n’y a rien dans les poches du pantalon.

— Je les ai laissées sur le lavabo… C’est deux entrées pour le village abyssin.

Un village abyssin s’est, en effet, installé dans un grand terrain vague, près de Levallois. Pendant quelques jours, il a attiré des visiteurs blancs. Mais, un mois après l’ouverture, bien qu’il y ait chez tous les marchands de vin des piles de billets d’entrée à prix réduits, rien ne trouble plus la paix intense de ces Africains. Quand un client de Paris s’aventure dans leurs parages, c’est lui qui devient l’objet de curiosité.

— Voilà ce qu’il trouve à vous offrir, dit Mathilde : des places pour aller voir des moricauds. A l’entendre, il connaît tout Paris, des contrôleurs de théâtre… Et voilà tout ce qu’il tire de ses relations.

— Tu te trompes, dit Gustave. On dit que ce village exotique est très intéressant.

— Tu ferais mieux de ne pas laisser refroidir ton eau chaude et d’aller te laver…

— Tu as raison, dit Gustave.

Il s’arrête sur le seuil de la porte pour une information complémentaire et alléchante :

— Il y a deux cents Abyssins, installés dans des cahutes, et dix centenaires…

Il sort dans un silence. Mais des commentaires vagues se déroulent dans la tête de tante Claire.

— Il y a plus de vingt ans que vous êtes mariés ? demande-t-elle au bout d’un instant.

— Vingt-deux ans. Notre Edmond, qui prépare Centrale, approche de vingt et un ans. Jacqueline a dix-neuf ans, et Léon douze ans.

— Et Gustave n’a toujours pas de situation bien fixe ?

Mathilde pousse un soupir.

— Il a toujours manqué d’esprit de suite, dit la tante.

— Et avec ça pas de réussite. Vous me direz que l’un est peut-être la conséquence de l’autre. C’est ce que je lui dis à lui. Mais je dois reconnaître entre nous qu’il n’a pas beaucoup de chance.

— Et vos enfants doivent vous coûter de plus en plus cher…

— Jacqueline gagne un peu dans la maison où elle est dactylo. Mais elle n’y va que le matin. L’après-midi, elle suit un cours de dessin qui lui coûte la moitié de ce qu’elle touche dans sa maison. Mais son père s’est mis dans la tête qu’elle a un immense talent. Vous savez, avec Gustave, ça ne reste jamais dans la moyenne.

— Et votre aîné ?

— Il prépare Centrale.

— C’est joli.

— C’est joli si l’on est reçu. Gustave, naturellement, avait trouvé un ami — merveilleusement savant — qui devait lui donner des leçons pour rien… Ou plutôt la question des honoraires était restée dans l’ombre, comme il arrive souvent avec Gustave. Finalement, nous avons reçu une note. C’était plus cher qu’avec un professeur régulier. On s’est arrangé avec ce monsieur. Mais je crois que ses leçons n’étaient pas très fameuses.

— C’est curieux que ce garçon de cinquante ans n’ait jamais eu d’occupations suivies…

— Au début de notre mariage, il avait trouvé une place dans une affaire de boîtes postales à domicile. On mettait ses lettres chez soi, et des facteurs spéciaux les portaient au bureau de poste. Il y avait un bureau d’études où Gustave allait dix heures par jour — dix heures simplement de présence, parce que je ne vois pas ce qu’il y avait à y faire. Je trouvais que c’était beaucoup pour un jeune marié. Je m’en plaignais, et j’avais tort de me plaindre, parce qu’après, je l’ai eu avec moi beaucoup plus de temps que je n’aurais voulu.

— Et cette affaire de boîtes postales n’a pas marché ?

— Non. La moitié de la commandite n’a pas été versée. Et le directeur a dépensé — pour des études — tout ce qu’on lui avait donné. Il avait promis à Gustave de beaux appointements pour quand l’affaire serait en exploitation… Jusque-là, disait-il, il va falloir se serrer le ventre… Je ne suis pas sûre que le sien, il se le soit serré tant que ça.

— Eh bien ! est-ce que j’ai été longtemps ? dit Gustave en rentrant dans la salle à manger.

Il agitait comme un drapeau un petit bleu.

— Devinez qui vient me voir tout à l’heure ? le petit Langrevin… Le petit Langrevin, mon cousin, tante Claire. C’est aussi le vôtre, d’ailleurs.

— Ah ! oui ! le fils de l’éditeur. Vous vous voyez un peu avec les Langrevin ?

— On n’est pas mal ensemble, dit Gustave.

— On n’est pas mal ensemble, dit Mathilde. Mais on ne se voit pas. J’ai été une fois chez M. Langrevin.

— Moi, dit Gustave, j’y vais très régulièrement.

— Oui, dit Mathilde, on se doute un peu de ce que tu vas y faire.

— Il m’a rendu des services : je ne m’en cache pas. Je me rattraperai avec lui un de ces matins, d’un seul coup. Jusqu’à présent, je ne suis pas tombé sur l’affaire qui lui plairait… En attendant, son fils vient me voir ce matin.

— Je t’engage à faire mousser ça, dit Mathilde. C’est un honneur extraordinaire. Marcel est un garçon qui s’amuse. Il joue aux cartes. Il a des ennuis en cachette de son père. Alors, il a recours à Gustave parce qu’il sait que Gustave est un panier percé.

— Un panier percé ?

— Oui, j’ai tort de dire ça. Dans un panier percé, il passe au moins quelque chose… Enfin, ce jeune homme s’est dit que Gustave devait se trouver en relations avec des gens douteux, des usuriers…

— Ce petit a toujours eu beaucoup d’affection pour moi.

— Oui, tu as été sa bonne d’enfants. Dans ta famille, tu n’es considéré que par les enfants.

— Je les aime…

— Tu t’assortis bien avec eux.

— Marcel va venir d’un instant à l’autre. Il m’annonce sa visite pour trois heures. S’il vient, il faudrait le faire attendre un peu, parce que j’ai affaire dans le quartier.

— Oui, dit Mathilde, tu as affaire dans le quartier. Je vous disais, tante Claire, qu’il n’avait pas d’occupations régulières. J’oubliais que, depuis quelques jours, c’est lui qui fait les écritures chez un petit horloger du quartier.

— Voilà comme on dénature les faits ! Je fais les écritures ! Il s’agit d’un brave homme qui n’a pas d’instruction. Il m’a demandé, ou plutôt c’est moi qui lui ai proposé de mettre au net sa situation…

— Et dis à ta tante ce que tu gagnes à ça !

— Je ne peux vraiment pas demander d’argent à cet homme. S’il voulait vraiment me payer les services que je lui rends, la somme serait trop forte pour lui, ou bien il me remettrait une rémunération trop infime, que je ne pourrais accepter.

— Monsieur le duc de Montmorency.

— Cet horloger m’a fait un don plus précieux que s’il m’avait remis des espèces. Un client lui avait laissé cela… (Il tire de sa poche une montre qu’il fait voir à tante Claire.)

— Une montre d’argent ! dit Mathilde.

— Une montre d’argent qui est tout bonnement un chronomètre de précision pourvu du certificat A de l’Observatoire de Genève. Voilà ce que tu appelles une montre d’argent. Vous voyez, tante ? Il y a deux aiguilles pour les secondes, une qui peut marcher continuellement, et une autre que l’on appelle la dédoublante ou la rattrapante. On l’arrête pour noter le temps en secondes et en cinquièmes de secondes. Ensuite, on presse à nouveau sur ce petit truc, et elle repart, rejoint l’autre et continue sa route avec elle. Avec un instrument comme celui-là, vous calculez la vitesse d’une auto par heure, à cent mètres près.

— C’est, dit Mathilde, de la première utilité pour monsieur, qui a besoin de se rendre compte de la vitesse de son auto.

— C’est entendu, je n’ai pas d’auto pour le moment…

— Pour le moment ! Il est magnifique !

— Mais je suis monté plus souvent qu’à mon tour dans des autos extraordinaires.

— Je vais à l’atelier, dit Jacqueline en entrant. C’est aujourd’hui que le professeur passe corriger les esquisses.

— Vous savez, ma tante, dit Gustave, qu’elle a un talent étonnant.

— Tu n’aurais pas besoin, dit Mathilde, même si c’était exact, de dire ça devant elle.

— Oh ! maman, fit Jacqueline, tu sais, ça ne me fait pas grande impression.

— Moi, je prétends que cette petite peut avoir confiance en elle. C’est curieux, quand je dis quelque chose, qu’on ne veuille pas m’écouter. J’ai été à tu et à toi avec plusieurs peintres. J’entrais dans leur atelier comme chez moi. J’ai vu des quantités de toiles de Pierre ou de Paul et je garantis que cette fille a un talent hors ligne…

— Tante Claire, dit Mathilde, nous allons sortir, si vous voulez. J’ai de l’étoffe à rassortir, et je voudrais aller chez ce petit soldeur.

— Je vais avec vous, ma petite.

— Tu sors ? dit Gustave, Jacqueline s’en va au dessin. Le petit sort avec la bonne. Qui est-ce qui recevra Marcel en mon absence ?

— Eh bien ! reste ici. Pour ce que tu as à faire !

— Alors, il faudra que la bonne passe chez l’horloger pour lui dire que j’ai rendez-vous à la maison. S’il a quelque chose à me demander, il viendra bien. Tu entends, Léon, ce que j’ai dit ?

Léon était entré depuis quelques instants. Pendant que ces dames vont mettre leurs chapeaux, Gustave s’adresse mystérieusement à Léon et à Jacqueline :

— Devinez, mes enfants, combien je mets de temps pour monter les étages ? Une minute quinze secondes. Un de ces jours, avec la montre à secondes, on fera une autre expérience. On jettera un sou dans la cour et l’on verra le temps qu’il mettra pour tomber.

— Il faudra, dit Léon, attendre que maman ne soit pas là.

— Tiens, Léon, voilà dix sous pour t’acheter des boules de gomme.

— Garde donc ton argent, papa. Tu n’en as pas de trop.

— C’est mon argent de poche, dit Gustave.

— Tu t’achèteras du tabac, dit Jacqueline.

— Ta maman n’aime pas que je fume.

— Tu fumeras en cachette, dit Léon.

— Penses-tu ! Un homme de mon âge, fumer en cachette ! Comme ça serait digne !… Et puis, je sentirais le tabac.


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