Sur ces entrefaites, Marcel arrive et tombe sur toute la famille. Ces dames sont prêtes à sortir. Marcel paraît préoccupé, et fait néanmoins bonne contenance. La tante Claire l’a vu tout petit. Il faut qu’il recherche avec elle dans quelles circonstances. Il faut qu’il donne des nouvelles de son père, de sa sœur, et subisse l’éloge de son beau-frère, M. Tury-Bargès, dont la renommée enorgueillit tous les membres dispersés de la famille.
Il faut entendre encore, de la bouche pindarique de Gustave, l’éloge de Jacqueline, que Marcel s’obstine à appeler mademoiselle, alors qu’elle est sa parente au sixième degré (précise Gustave). Ledit Gustave, trait d’union possible entre les groupes séparés, s’évertue pour établir entre eux une soudure qui se fait mal.
Il faut dire que Marcel a, pour le moment, d’autres soucis. Enfin, dames et enfant s’en vont, et Marcel reste seul avec Gustave, qu’il interroge avec avidité.
L’échéance des billets est arrivée et Marcel n’a pas remboursé son prêteur. Il a joué au poker. Il a eu des hauts et des bas — surtout des bas. Un moment, il était parti pour la gloire. Il avait presque gagné la somme qu’il lui fallait. Mais il avait été trop gourmand. Et il avait tout « déchalé » : il s’était retrouvé à nouveau sur le sable…
Gustave raconte ses démarches du matin. Il est allé chez « cet individu ». Mais il n’a vu que la femme. L’homme est en voyage dans le Centre.
— As-tu proposé le renouvellement que je t’ai dit ?
— Bien sûr. Vingt-trois mille francs de billets payables dans un mois. Mais la femme ne savait rien et faisait semblant de ne pas être au courant. D’ailleurs j’ai l’impression que si lui-même avait été là, ça n’aurait pas marché non plus… Je crois qu’on ne le retrouvera pas pour des affaires de ce genre. Il a été élu conseiller municipal dans son patelin. Il compte un de ces jours être nommé maire. Alors je crois qu’il ne veut plus prêter d’argent à un taux exagéré.
— S’il veut m’en prêter à un taux normal…
— Alors ça, ça ne l’intéresse pas du tout.
— Enfin, à midi, les billets n’avaient pas été présentés. J’ai fait le guet dans la cour. Si l’encaisseur était venu, j’aurais pris la fiche, et je serais allé à la banque pour tâcher d’avoir du temps. Comme c’est aujourd’hui le 5 et que ce n’est pas une grosse échéance, je me dis que si les billets étaient vraiment en circulation, ils auraient été présentés ce matin…
— Mon pauvre ami, ce n’est pas une raison, dit Gustave, qui se retrouve sur un terrain où il ne manque pas d’une certaine compétence. Il peut faire présenter les billets par n’importe qui, un copain à lui, demain, après-demain et peut-être cet après-midi.
— Enfin, crois-tu qu’il soit possible qu’on les présente aujourd’hui ?
— J’espère que non…
— Tu espères, tu espères ! Tu es agaçant !
— Oui, j’espère. Sans cela, tu me verrais aussi ennuyé que toi. Tu sais qu’il a voulu que j’endosse les traites. Mon nom est donc aussi sur le papier. Alors, si ça tombe entre les mains de ton père, il sera encore plus furieux contre moi que contre toi… Qu’est-ce que c’est ?
— Monsieur, dit la bonne, je rentrais de conduire M. Léon. Y avait chez le concierge un monsieur en train de demander après Monsieur. J’ai passé sans que l’on me voie et j’ai fait semblant de ne pas entendre. Je ne savais pas si Monsieur était chez lui ou non pour ce monsieur…
— C’est peut-être notre individu qui est revenu de voyage, dit Marcel. Un monsieur tout rasé ?
— Non, un vieux monsieur avec de la barbe.
Ils hochèrent la tête du même geste. Ils devinaient qui c’était.
— Voilà qu’on sonne, dit Gustave… Attendez un peu, dit-il à la bonne. Faut-il qu’il soit furieux ! c’est la première fois que ton père vient chez moi… Si je lui disais que je n’y suis pas ?
— Il faut en finir, dit Marcel… Allez ouvrir à ce monsieur…
La bonne sort.
— Qu’est-ce que je vais prendre ! dit Gustave.
— Tu ne prendras rien du tout. Tu vas me laisser avec lui.
— Je ne peux tout de même pas, déclara Gustave, sans aucune fermeté…
— Laisse-moi, je te dis…
— Tu crois ? dit Gustave.
Et il gagna, en essayant de n’y pas mettre trop d’empressement, une autre pièce de la maison.