— Ah ! tu es là, toi ? dit M. Langrevin, en entrant. Eh bien ! je te félicite. C’est fameux. Tout de même, je ne te croyais pas capable de ça.
Marcel écoutait son père sans ressentir Je moindre choc. Il ne savait même pas s’il était ennuyé ou soulagé.
— Vingt mille francs de billets sur le papier de la maison ! On laisse le papier à la disposition de son fils… Et voilà ce qu’il en fait… C’est de l’abus de confiance, mon garçon…
M. Langrevin, qui ne s’attendait pas à trouver Marcel chez Gustave, n’avait pas préparé son réquisitoire… Il cherchait les mots les plus durs pour les envoyer à Marcel, comme on jetterait des pierres coupantes sur quelqu’un.
Marcel répondit, sans trop savoir ce qu’il disait :
— Le papier n’était pas dans ton coffre-fort… N’importe qui pouvait le prendre sur le bureau…
— Parce que je pensais n’avoir chez moi que des honnêtes gens !
Marcel sursauta, non pas qu’il se sentît vraiment blessé, mais par convenance, parce qu’il pensait qu’il devait sursauter à ce moment-là.
— Papa, papa, qu’est-ce que tu dis là !
— Quand on a fait cela, tu entends, on est capable de tout. Pour quelle drôlesse as-tu volé cet argent ?
— Papa, ne parle pas ainsi !
M. Langrevin ne s’aperçut pas que s’il regimbait, c’était sur le mot : voler. Il avait dans la tête une idée consacrée : lorsqu’un jeune homme s’approprie de l’argent, c’est toujours pour une drôlesse. Il pensait que Marcel était blessé d’entendre appeler ainsi la dame de ses pensées…
— J’aime mieux tout te dire, s’écria le jeune homme tout à coup…
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est de l’argent que j’ai perdu au jeu. En une nuit, j’ai perdu onze mille francs au poker…
Il balayait toute réticence. Il se précipitait à corps perdu dans la confession…
Quand M. Langrevin avait demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » il avait entrevu quelque aveu terrible, une liaison avec la drôlesse imaginaire, une promesse de mariage, des enfants nés ou à naître… L’autre révélation était aussi grave…
Il avait l’épouvante du jeu. Un de ses parents y avait perdu des sommes énormes avant de mourir d’une mort brusque et inexplicable.
Il s’était assis et son effroi avait attendri Marcel.
Peut-être à ce moment un rapprochement aurait été possible, si M. Langrevin n’avait parlé de Gustave.
Il s’était levé…
— J’ai un compte à régler avec quelqu’un ! Où est cette crapule ?
— Papa, dit Marcel suppliant, Gustave n’est pour rien là-dedans !
— Pour rien ? Malheureusement pour tes mensonges, j’ai entre les mains des traites à mon nom. Je vais lui dire son fait à cette canaille…
— Écoute, papa, je te jure qu’après la scène que tu m’as faite, je voulais quitter la maison… Mais je rentrerai avec toi, si tu ne dis rien à Gustave…
— Voilà qu’il me fait des conditions maintenant !… Gustave !… Il doit bien être par là !
— Je te jure que je l’ai supplié de faire l’affaire et qu’il est innocent de tout ça !
Comme si on pouvait retirer des mains d’un homme irrité l’objet de sa juste colère !
— Il doit être par là, répéta M. Langrevin.
Et il se dirigea vers la porte, du côté où avait disparu Gustave.
Celui-ci n’était pas loin. Il préféra ouvrir la porte lui-même et apparaître, dans une attitude qui évoquait, au costume près, les bourgeois de Calais.
La première parole de M. Langrevin n’exprima pas le mépris le plus humiliant. Mais c’était sans doute parce qu’il n’en avait pas trouvé d’autre… Il dit simplement :
— Tout de même, je ne t’aurais pas cru capable de ça…
— Papa, dit encore Marcel, je te jure que Gustave n’a rien à se reprocher…
— Veux-tu me faire le plaisir de te taire !
M. Langrevin retrouvait ses banderilles, et l’insulte qui devait piquer au sang sa victime…
— Un homme pour qui je n’ai eu que des bontés !
— Oh ! papa, fit Marcel, plus profondément piqué que ne l’était le destinataire lui-même…
— Je ne suis pas un ingrat, dit Gustave non sans dignité… Je sais ce que tu m’as donné… J’en ai le compte exact… Et le moment n’est pas éloigné…
… Ah ! quel bon refuge que le monde de l’espoir et de la chimère…
M. Langrevin essaya de l’en déloger.
— Tu me fais rire ! Tu veux me rembourser ? Tu peux y aller ! La caisse est encore ouverte… Mais le caissier t’attendra longtemps, propre à rien !
— Je t’en supplie ! dit Marcel…
M. Langrevin négligeait Marcel…
— Je ne supposais pas que tu essaierais d’entôler mon fils ! Combien as-tu gagné dans l’opération ?
— Oh ! Maurice ! fit Gustave, d’un ton qui eût arrêté un monstre moins assourdi et moins aveuglé que n’était M. Langrevin…
— Papa, tu me tortures !
— Eh bien ! si ça t’est trop pénible, va-t’en !
— Je ne veux plus que tu insultes Gustave !
— Va-t’en d’ici ! dit M. Langrevin… Attends-moi en bas. Nous réglerons notre compte ensemble !
— Non, je ne t’attendrai pas, hurla Marcel… Je ne veux plus rentrer à la maison…
— Fais ce que tu voudras ! dit M. Langrevin.
— Au revoir, vieux, dit Marcel à Gustave, en lui serrant vigoureusement la main. Du fond du cœur, je te demande pardon !… Adieu, dit-il durement à son père…
— Bonsoir ! Tu sauras bien retrouver le chemin de la maison quand tu voudras dîner !
— Je crèverai plutôt de faim.
Il sortit. Gustave alla jusqu’à Langrevin…
— Maurice, je ne t’en veux pas de ce que tu m’as dit à moi ! Un jour, tu reconnaîtras tes torts… Mais, je t’en supplie, ne laisse pas ce petit s’en aller… Il est exalté, il ne se connaît plus !
— Mêle-toi de ce qui te regarde ! Nous avons une autre question à régler. Je retrouverai l’usurier qui a fait ce joli trafic, et il aura de mes nouvelles… Tant pis pour toi si tu es pincé là-dedans…
— Une injustice de plus ou de moins, fit Gustave.
— Pauvre martyr ! Ah ! tu profites bien de la situation ! Tu spécules sur ce fait que je ne veux pas de scandale à cause de mon gendre…
— Moi ! dit Gustave avec la pure voix de l’innocence… Si j’ai jamais pensé à ça…
Tout de même il y pensait maintenant avec une certaine satisfaction. Il connaissait assez les affaires pour savoir que M. Langrevin n’avait aucun recours ni contre l’usurier ni contre lui-même. Mais on ne peut tout de même ennuyer les gens… M. Langrevin ferait le silence sur cette affaire.
— Que je ne te revoie plus ! dit M. Langrevin en sortant. C’est ce qui pourra t’arriver de mieux !
Gustave ne se dit pas : « C’est un bienfaiteur que je perds. » Il s’imaginait toujours, quand M. Langrevin lui donnait cinquante francs, que c’était la dernière fois, et que, dès la semaine suivante, ses moyens lui permettraient de n’avoir plus besoin de personne…
Resté seul, il jugea sévèrement l’éditeur. C’était un parvenu que le hasard avait favorisé. Le jour où la justice arriverait enfin sur la terre, et où les mérites de Gustave l’amèneraient sur le pavois tant attendu, il parlerait à son tour à cet homme médiocre.