Chapter 3

5.4. Chronologie

* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.

1997 (mai): Poésie d’hier et d’aujourd’hui, site de Silvaine Arabo.

1997 (juin): oVosite, espace d’écriture créé par un collectif.

1997 (août): Non_roman, roman multimédia de Lucie de Boutiny.

1998 (février): You Have a Friend, mail-roman de Barry Beckham.

1998 (mars): Premier roman «interactif» francophone.

1998 (octobre): Cotres.net, site hypermédia collectif.

2000 (février): Apparitions inquiétantes, roman d’Anne-Cécile Brandenbourger, aux éditions 00h00.

2000 (mars): Riding the Bullet, nouvelle de Stephen King, distribuée sur le web.

2000 (avril): Site d’Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditeur.

2000 (juillet): Autopublication de The Plant, roman de Stephen King.

2000 (novembre): Arrêt de l’autopublication de The Plant, roman de Stephen King.

2000 (novembre): The Veteran, de Frederick Forsyth, en version numérique.

2000 (novembre): El Oro del Rey, d’Arturo Pérez-Reverte, en version numérique.

2001 (été): Rien n’est sans dire, mail-roman de Jean-Pierre Balpe.

2003 (mars): Plusieurs titres de Paulo Coelho mis en ligne gratuitement.

[6.1. Editeurs en ligne littéraires / Premiers pas / CyLibris / 00h00 / Luc Pire électronique / Choucas / Plateformes d’édition / Auto-édition // 6.2. Editeurs en ligne scientifiques / Net des études françaises / Public Library of Science / Cours du MIT / Livres gratuits sur le web / Gratuit versus payant // 6.3. Chronologie]

Au début des années 2000, l’édition électronique creuse son sillon à côté de l’édition traditionnelle, du fait des avantages qu’elle procure: stockage plus simple, accès plus rapide, diffusion plus facile, coût moins élevé, etc. Elle amène aussi un souffle nouveau dans le monde de l’édition, et même une certaine zizanie. On voit des éditeurs vendre directement leurs titres en ligne, des éditeurs électroniques commercialiser les versions numérisées de livres publiés par des éditeurs traditionnels, des librairies numériques vendre les versions numérisées de livres publiés par des éditeurs partenaires, des auteurs s’auto-éditer ou promouvoir eux-mêmes leurs oeuvres publiées, des sites littéraires se charger de faire connaître de nouveaux auteurs pour pallier les carences de l’édition traditionnelle, etc. Le numérique pourra-il à terme rajeunir la structure éditoriale en place, considérée par beaucoup comme passablement sclérosée? Par ailleurs, des éditeurs scientifiques et des organismes de renom décident de mettre leurs publications et leurs cours en accès libre sur le web et de privilégier la diffusion libre du savoir.

6.1. Editeurs en ligne littéraires

= Premiers pas

Les premiers titres purement électroniques sont des oeuvres courtes, répertoriées dans l’E-zine-list, une liste créée en été 1993 par John Labovitz. Abrégé de fanzine ou magazine, un zine est généralement l’oeuvre d’une personne ou d’un petit groupe. Quant au e-zine, il est uniquement diffusé par courriel ou sur un site web. Le plus souvent, il ne contient pas de publicité, ne vise pas un profit commercial et n’est pas dirigé vers une audience de masse.

Comment l’E-zine-list débute-t-elle? Dans l’historique présent sur le site, John Labovitz relate qu’à l’origine son intention est de faire connaître Crash, un zine imprimé pour lequel il souhaite créer une version électronique. A la recherche de répertoires, il ne trouve que le groupe de discussion Alt.zines, et des archives comme le The Well et The Etext Archives. Lui vient alors l’idée d’un répertoire organisé. Il commence avec douze titres classés manuellement sur un traitement de texte. Puis il écrit sa propre base de données. En quatre ans, de 1993 à 1997, les quelques dizaines de e-zines deviennent plusieurs centaines, et la signification même d’e-zine s’élargit pour recouvrir tout type de publication publiée par voie électronique, même s’« il subsiste toujours un groupe original et indépendant désormais minoritaire qui continue de publier suivant son coeur ou de repousser les frontières de ce que nous appelons un e-zine». En été 1998, l’E-zine-list comprend 3.000 titres. Elle sera poursuivie jusqu’en novembre 2001.

Qu’en est-il pour les textes en français? En avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois, décide d’utiliser le numérique pour la réception des textes, leur stockage et leur diffusion. Il crée Editel, premier site d’auto-édition collective de langue française. En juillet 2000, il raconte: «En fait, tout le monde et son père savent ou devraient savoir que le premier site d’édition en ligne commercial fut CyLibris (fondé en août 1996, ndlr), précédé de loin lui-même, au printemps de 1995, par nul autre qu’Editel, le pionnier d’entre les pionniers du domaine, bien que nous fûmes confinés à l’action symbolique collective, faute d’avoir les moyens de déboucher jusqu’ici sur une formule de commerce en ligne vraiment viable et abordable (…). Nous sommes actuellement trois mousquetaires (Pierre François Gagnon, Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza, ndlr) à développer le contenu original et inédit du webzine littéraire qui continuera de servir de façade d’animation gratuite, offerte personnellement par les auteurs maison à leur lectorat, à d’éventuelles activités d’édition en ligne payantes, dès que possible au point de vue technico-financier. Est-il encore réaliste de rêver à la démocratie économique?»

A la suite d’Editel, des éditeurs naissent directement sur le web pour tenter une aventure inédite. Dans le monde francophone, le premier éditeur électronique commercial est CyLibris, fondé en août 1996. CyLibris est suivi en mai 1998 par 00h00, premier éditeur au monde à commercialiser des livres numériques.

= CyLibris

Fondé par Olivier Gainon en août 1996, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre), basé à Paris, est le pionnier francophone de l’édition électronique commerciale. CyLibris est en effet la première maison d’édition à utiliser l’internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires, et parfois des auteurs confirmés, dans divers genres: littérature générale, policier, science-fiction, théâtre et poésie. Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter le stock et les intermédiaires. Des extraits sont disponibles en téléchargement libre.

Pendant son premier trimestre d’activité, l’éditeur signe des contrats avec treize auteurs. En 2000, CyLibris compte une moyenne de 15.000 visites mensuelles sur son site, 3.500 livres vendus tous exemplaires confondus et une année 1999 financièrement équilibrée. En 2001, certains titres sont également vendus en version imprimée par un réseau de librairies partenaires, notamment la Fnac, et en version numérique par Mobipocket et Numilog, pour lecture sur ordinateur et sur assistant personnel. En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de titres.

«CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d’auteurs débutants, explique Olivier Gainon en décembre 2000. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. Ce qui est rassurant, c’est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand prix de la SGDL (Société des gens de lettres) en 1999 pour La Toile de Jean-Pierre Balpe, le prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon en 2000, etc. Ce positionnement de "défricheur" est en soi original dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet, et le couplage de cette vente avec une impression numérique en "flux tendu". Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l’édition: les coûts d’impression (et de stockage), et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet, impression du livre commandé, envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre système n’est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente, qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.»

En quoi consiste l’activité d’un éditeur électronique? «Je décrirais mon activité comme double, explique Olivier Gainon. D’une part celle d’un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur retravail (je m’occupe directement de la collection science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les prestataires, etc. D’autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d’obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut. Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (le Syndicat national de l’édition, dont CyLibris fait partie depuis le printemps 2000, ndlr). CyLibris est aujourd’hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans l’édition, mais est encore d’une économie fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons.»

Le site web se veut aussi le carrefour de la petite édition. Il procure des informations pratiques aux auteurs en herbe: comment envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d’édition, comment protéger ses manuscrits, comment tenter sa chance dans des revues ou concours littéraires, etc.

Par ailleurs, l’équipe de CyLibris lance en mai 1999 CyLibris Infos, une lettre d’information électronique gratuite dont l’objectif n’est pas tant de promouvoir les livres de l’éditeur que de présenter l’actualité de l’édition francophone. Volontairement décalée et souvent humoristique sinon décapante, la lettre est tout d’abord mensuelle, puis elle paraît deux fois par mois à compter de février 2000. Elle compte 565 abonnés en octobre 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Edition-actu. Elle compte 1.500 abonnés en 2003. Elle laisse ensuite la place au blog de CyLibris.

= 00h00

Lui aussi pionnier de l’édition en ligne commerciale, 00h00 fait son apparition en mai 1998, un peu moins de deux ans après la création de CyLibris. Mais le champ d’investigation de 00h00 (qui se prononce : zéro heure) est différent. Il est le premier éditeur au monde à se lancer dans la commercialisation de livres numériques. En 2000, les versions numériques (au format PDF) représentent 85% des ventes, les 15% restants étant des versions imprimées à la demande du client.

00h00 est fondé à l’instigation de Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira, respectivement directeur général de Flammarion et directeur de Flammarion Multimédia. «Aujourd’hui mon activité professionnelle est 100% basée sur internet, explique Bruno de Sa Moreira en juillet 1998. Le changement ne s’est pas fait radicalement, lui, mais progressivement (audiovisuel puis multimédia puis internet). (…) La gestation du projet a duré un an: brainstorming, faisabilité, création de la société et montage financier, développement technique du site et informatique éditoriale, mise au point et production des textes et préparation du catalogue à l’ouverture. (…) Nous faisons un pari, mais l’internet me semble un média capable d’une très large popularisation, sans doute grâce à des terminaux plus faciles d’accès que le seul micro-ordinateur.»

«La création de 00h00 marque la véritable naissance de l’édition en ligne, lit-on sur le site web. C’est en effet la première fois au monde que la publication sur internet de textes au format numérique est envisagée dans le contexte d’un site commercial, et qu’une entreprise propose aux acteurs traditionnels de l’édition (auteurs et éditeurs) d’ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle fenêtre d’exploitation des droits. Les textes offerts par 00h00 sont soit des inédits, soit des textes du domaine public, soit des textes sous copyright dont les droits en ligne ont fait l’objet d’un accord avec leurs ayants droit. (…) Avec l’édition en ligne émerge probablement une première vision de l’édition au 21e siècle. C’est cette idée d’origine, de nouveau départ qui s’exprime dans le nom de marque, 00h00. (…) Internet est un lieu sans passé, où ce que l’on fait ne s’évalue pas par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses. (…) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra pas seulement des choix éditoriaux : il dépendra aussi de la capacité à structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les lectures autant que sur l’écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu’une aventure nouvelle a commencé.»

Les collections sont très diverses: inédits, théâtre classique français, contes et récits fantastiques, contes et récits philosophiques, souvenirs et mémoires, philosophie classique, réalisme et naturalisme, cyberculture, romans d’enfance, romans d’amour, nouvelles et romans d’aventure. Le recherche est possible par auteur, par titre et par genre. Pour chaque livre, on a un descriptif court, un descriptif détaillé, la table des matières et une courte présentation de l’auteur. S’ajoutent ensuite les commentaires des lecteurs. Pas de stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un lien direct avec le lecteur et entre les lecteurs. Sur le site, les internautes/lecteurs qui le souhaitent peuvent créer leur espace personnel pour y rédiger leurs commentaires, participer à des forums ou recommander des liens vers d’autres sites. Ils peuvent encore s’abonner à la lettre d’information de 00h00 pour être tenus au courant des nouveautés. L'éditeur produit aussi des clips littéraires pour présenter les ouvrages publiés.

En 2000, le catalogue comprend 600 titres, qui comprennent une centaine d’oeuvres originales et des rééditions électroniques d’ouvrages publiés par d’autres éditeurs. Les oeuvres originales sont réparties en plusieurs collections: nouvelles écritures interactives et hypertextuelles, premiers romans, documents d’actualité, études sur les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), co-éditions avec des éditeurs traditionnels ou de grandes institutions. Le paiement est effectué en ligne grâce à un système sécurisé mis en place par la Banque populaire. Ceux que le paiement en ligne rebute peuvent régler leur commande par carte bancaire (envoi par fax) ou par chèque (envoi par courrier postal).

En septembre 2000, 00h00 est racheté par la société américaine Gemstar-TV Guide International, spécialisée dans les produits et services numériques pour les médias. Quelques mois auparavant, en janvier 2000, Gemstar rachète les deux sociétés californiennes à l’origine des premières tablettes électroniques de lecture, NuvoMedia, créatrice du Rocket eBook, et Softbook Press, créatrice du Softbook Reader. Selon un communiqué de Henry Yuen, président de Gemstar, «les compétences éditoriales dont dispose 00h00 et les capacités d’innovation et de créativité dont elle a fait preuve sont les atouts nécessaires pour faire de Gemstar un acteur majeur du nouvel âge de l’édition numérique qui s’ouvre en Europe.» La communauté francophone ne voit pas ce rachat d’un très bon œil, la mondialisation de l’édition semblant justement peu compatible avec l’innovation et la créativité. Moins de trois ans plus tard, en juin 2003, 00h00 cesse définitivement ses activités, tout comme la branche eBook de Gemstar.

Il reste le souvenir d’une belle aventure. En octobre 2006, Jean-Pierre Arbon, devenu chanteur, raconte sur son site: «J’avais fondé, avec Bruno de Sa Moreira, une maison d’édition d’un genre nouveau, la première au monde à tenter à grande échelle l’aventure de l’édition en ligne. Tout était à faire, à inventer. L’édition numérique était terra incognita: on explorait, on défrichait.»

= Luc Pire électronique

En Belgique, le premier éditeur à s’intéresser au numérique est Luc Pire. Fondée en automne 1994, sa maison d’édition est présente à Bruxelles et à Liège. Luc Pire électronique est lancé en février 2001 pour proposer des versions numériques de titres déjà publiés chez l'éditeur ou de nouveaux titres en version numérique. Nicolas Ancion, le responsable éditorial de ce nouveau secteur, explique en avril 2001: «Ma fonction est d’une double nature : d’une part, imaginer des contenus pour l’édition numérique de demain et, d’autre part, trouver des sources de financement pour les développer. (…) Je supervise le contenu du site de la maison d’édition et je conçois les prochaines générations de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur internet).»

Comment voit-il l’avenir? «L’édition électronique n’en est encore qu’à ses balbutiements. Nous sommes en pleine phase de recherche. Mais l’essentiel est déjà acquis: de nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette apparition entraîne une redéfinition du métier d’éditeur. Auparavant, un éditeur pouvait se contenter d’imprimer des livres et de les distribuer. Même s’il s’en défendait parfois, il fabriquait avant tout des objets matériels (des livres). Désormais, le rôle de l’éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des contenus, en collaboration avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets matériels, mais des contenus dématérialisés. Ces contenus sont ensuite "matérialisés" sous différentes formes: livres papier, livres numériques, sites web, bases de données, brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de "production" d’un éditeur deviendrait plutôt un département d’"exploitation" des ressources. Le métier d’éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus large. Il peut amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de nouveaux publics. C’est un véritable défi qui demande avant tout de l’imagination et de la souplesse.»

= Choucas

L’expérience des éditions du Choucas est totalement différente. Fondé en 1992 par Nicolas et Suzanne Pewny, alors libraires en Haute-Savoie, Le Choucas est une petite maison d’édition spécialisée dans les romans policiers, la littérature, les livres de photos et les livres d’art. En juin 1998, Nicolas Pewny raconte: «Le site des éditions du Choucas a été créé fin novembre 1996. Lorsque je me suis rendu compte des possibilités qu’internet pouvait nous offrir, je me suis juré que nous aurions un site le plus vite possible. Un petit problème: nous n’avions pas de budget pour le faire réaliser. Alors, au prix d’un grand nombre de nuits sans sommeil, j’ai créé ce site moi-même et l’ai fait référencer (ce n’est pas le plus mince travail). Le site a alors évolué en même temps que mes connaissances (encore relativement modestes) en la matière et s’est agrandi, et a commencé à être un peu connu même hors France et Europe.

Le changement qu’internet a apporté dans notre vie professionnelle est considérable. Nous sommes une petite maison d’édition installée en province. Internet nous a fait connaître rapidement sur une échelle que je ne soupçonnais pas. Même les médias "classiques" nous ont ouvert un peu leur portes grâce à notre site. Les manuscrits affluent par le courrier électronique. Ainsi nous avons édité deux auteurs québécois (Fernand Héroux et Liz Morency, auteurs de Affaire de cœurs, paru en septembre 1997, ndlr). Beaucoup de livres se réalisent (corrections, illustrations, envoi des documents à l’imprimeur) par ce moyen. Dès le début du site nous avons reçu des demandes de pays où nous ne sommes pas (encore) représentés: Etats-Unis, Japon, Amérique latine, Mexique, malgré notre volonté de ne pas devenir un site "commercial" mais d’information et à "connotation culturelle". (Nous n’avons pas de système de paiement sécurisé, nous avons juste référencé sur une page les libraires qui vendent en ligne).»

En ce qui concerne l’avenir, «j’aurais tendance à répondre par deux questions: Pouvez vous me dire comment va évoluer internet? Comment vont évoluer les utilisateurs? Nous voudrions bien rester aussi peu "commercial" que possible et augmenter l’interactivité et le contact avec les visiteurs du site. Y réussirons-nous? Nous avons déjà reçu des propositions qui vont dans un sens opposé. Nous les avons mis "en veille". Mais si l’évolution va dans ce sens, pourrons-nous résister, ou trouver une "voie moyenne"? Honnêtement, je n’en sais rien.»

Bien qu’étant d’abord un éditeur à vocation commerciale, Nicolas Pewny tient aussi à avoir des activités non commerciales pour faire connaître des auteurs peu diffusés, par exemple Raymond Godefroy, écrivain-paysan normand, qui désespérait de trouver un éditeur pour son recueil de fables, Fables pour l’an 2000. Quelques jours avant le passage à l'an 2000, Nicolas Pewny réalise un beau design pour ces fables et publie le recueil en ligne sur le site du Choucas.

«Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des médias en place, écrit Raymond Godefroy en décembre 1999. Soumis aux mêmes lois cosmiques, les hommes, pouvant mieux se connaître, acquerront peu à peu cette conscience du collectif, d’appartenir à un même monde fragile pour y vivre en harmonie sans le détruire. Internet est absolument comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses, selon l’usage qu’on en fait, et j’espère qu’il me permettra de m’affranchir en partie de l’édition et de la distribution traditionnelle qui, refermée sur elle-même, souffre d’une crise d’intolérance pour entrer à reculons dans le prochain millénaire.»

Très certainement autobiographique, la fable Le poète et l’éditeur (sixième fable de la troisième partie) relate on ne peut mieux les affres du poète à la recherche d’un éditeur. Raymond Godefroy restant très attaché au papier, il auto-publie la version imprimée de ses fables en juin 2001, avec un titre légèrement différent, Fables pour les années 2000, puisque le cap du 21e siècle est désormais franchi.

Quant aux éditions du Choucas, elles cessent leur activité en mars 2001, une disparition de plus à déplorer chez les éditeurs indépendants. «Comme je le prévoyais, notre distributeur a déposé son bilan, raconte Nicolas Pewny en juin 2001. Et malheureusement les éditions du Choucas (ainsi que d’autres éditeurs) ont cessé leur activité éditoriale. Je maintiens gracieusement le site web pour témoignage de mon savoir-faire d’éditeur on- et off-line. (…) Je ne regrette pas ces dix années de lutte, de satisfactions et de malheurs passés aux éditions du Choucas. J’ai connu des auteurs intéressants dont certains sont devenus des amis… Maintenant je fais des publications et des sites internet pour d’autres. En ce moment pour une ONG (organisation non gouvernementale) internationale caritative ; je suis ravi de participer (modestement) à leur activité à but non lucratif. Enfin on ne parle plus de profit ou de manque à gagner, c’est reposant.»

= Plateformes d’édition

Des auteurs déçus par le système éditorial en place créent des plateformes d’édition littéraire non commerciale pour faire connaître leurs oeuvres et celles d’autres auteurs. Eux aussi font un véritable travail d’éditeur si l’on considère que le but premier d’un éditeur est de découvrir et diffuser des auteurs.

En 1997, Jacky Minier crée Diamedit, site français de promotion d’inédits artistiques et littéraires. «J’ai imaginé ce site d’édition virtuelle il y a maintenant plusieurs années, à l’aube de l’ère internautique francophone, relate-t-il en octobre 2000. A l’époque, il n’y avait aucun site de ce genre sur la toile à l’exception du site québécois Editel de Pierre François Gagnon (fondé en avril 1995, ndlr). J’avais alors écrit un roman et quelques nouvelles que j’aurais aimé publier mais, le système français d’édition classique papier étant ce qu’il est, frileux et à la remorque de l’Audimat, il est devenu de plus en plus difficile de faire connaître son travail lorsqu’on n’est pas déjà connu médiatiquement. J’ai donc imaginé d’utiliser le web pour faire la promotion d’auteurs inconnus qui, comme moi, avaient envie d’être lus. Diamedit est fait pour les inédits. Rien que des inédits. Pour encourager avant tout la création. Je suis, comme beaucoup de pionniers du net sans doute, autodidacte et multiforme. A la fois informaticien, écrivain, auteur de contenus, webmestre, graphiste au besoin, lecteur, correcteur pour les tapuscrits des autres, et commercial, tout à la fois. Mon activité est donc un mélange de ces diverses facettes.»

Comment Jacky Minier voit-il l’avenir? «Souriant. Je le vois très souriant. Je crois que le plus dur est fait et que le savoir-faire cumulé depuis les années de débroussaillage verra bientôt la valorisation de ces efforts. Le nombre des branchés francophones augmente très vite maintenant et, même si, en France, on a encore beaucoup de retard sur les Amériques, on a aussi quelques atouts spécifiques. En matière de créativité notamment. C’est pile poil le créneau de Diamedit. De plus, je me sens moins seul maintenant qu’en 1998. Des confrères sérieux ont fait leur apparition dans le domaine de la publication d’inédits. Tant mieux! Plus on sera et plus l’expression artistique et créatrice prendra son envol. En la matière, la concurrence n’est à craindre que si on ne maintient pas le niveau d’excellence. Il ne faut pas publier n’importe quoi si on veut que les visiteurs comme les auteurs s’y retrouvent.»

Une des consoeurs de Jacky Minier est Marie-Aude Bourson, lyonnaise férue de littérature et d’écriture qui, en septembre 1999, débute le site littéraire La Grenouille Bleue. «L’objectif est de faire connaître de jeunes auteurs francophones, pour la plupart amateurs, raconte-t-elle en décembre 2000. Chaque semaine, une nouvelle complète est envoyée par e-mail aux abonnés de la lettre. Les lecteurs ont ensuite la possibilité de donner leurs impressions sur un forum dédié. Egalement, des jeux d’écriture ainsi qu’un atelier permettent aux auteurs de "s’entraîner" ou découvrir l’écriture. Un annuaire recense les sites littéraires. Un agenda permet de connaître les différentes manifestations littéraires.» En décembre 2000, elle doit fermer le site pour un problème de marque. En janvier 2001, elle ouvre un deuxième site, Gloupsy.com, géré selon le même principe, «mais avec plus de "services" pour les jeunes auteurs, le but étant de mettre en place une véritable plateforme pour "lancer" les auteurs» et fonder peut-être ensuite «une véritable maison d’édition avec impression papier des auteurs découverts». Gloupsy.com cesse ses activités en mars 2003, date de la fin du contrat d’hébergement du site.

= Auto-édition

L’internet permet de renforcer les relations entre les auteurs et les lecteurs. Si les éditeurs ne peuvent vivre sans les auteurs, les auteurs peuvent enfin vivre sans les éditeurs. Un site web leur permet de promouvoir leurs oeuvres sans intermédiaire. Le courriel leur permet de discuter avec leurs lecteurs. En définitive, les auteurs ont-ils encore besoin des éditeurs?

L’auto-édition est la solution choisie par Anne-Bénédicte Joly, romancière, qui crée un site web en avril 2000 pour diffuser ses oeuvres. En juin 2000, elle raconte: «Après avoir rencontré de nombreuses fins de non-recevoir auprès des maisons d’édition et ne souhaitant pas opter pour des éditions à compte d’auteur, j’ai choisi, parce que l’on écrit avant tout pour être lu (!), d’avoir recours à l’auto-édition. Je suis donc un écrivain-éditeur et j’assume l’intégralité des étapes de la chaîne littéraire, depuis l’écriture jusqu’à la commercialisation, en passant par la saisie, la mise en page, l’impression, le dépôt légal et la diffusion de mes livres. Mes livres sont en règle générale édités à 250 exemplaires et je parviens systématiquement à couvrir mes frais fixes. Je pense qu’internet est avant tout un média plus rapide et plus universel que d’autres, mais je suis convaincue que le livre "papier" a encore, pour des lecteurs amoureux de l’objet livre, de beaux jours devant lui. Je pense que la problématique réside davantage dans la qualité de certains éditeurs, pour ne pas dire la frilosité, devant les coûts liés à la fabrication d’un livre, qui préfèrent éditer des livres "vendeurs" plutôt que de décider de prendre le risque avec certains écrits ou certains auteurs moins connus ou inconnus (…). Si l’internet et le livre électronique ne remplaceront pas le support livre, je reste convaincue que disposer d’un tel réseau de communication est un avantage pour des auteurs moins (ou pas) connus.»

Jean-Paul, auteur hypermédia, relate en août 1999 : «L’internet va me permettre de me passer des intermédiaires : compagnies de disques, éditeurs, distributeurs… Il va surtout me permettre de formaliser ce que j’ai dans la tête (et ailleurs) et dont l’imprimé (la micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu’une approximation. Puis les intermédiaires prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est plus verte…»

Il est possible que l’auto-édition soit promise à un bel avenir. Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des actualités de l’internet, écrit en août 2000 : «J’ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique (appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on n’y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important pour les personnes qui souhaiteront s’auto-éditer, et le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition traditionnelle.»

Mais comment trier le bon grain de l’ivraie? Philippe Renaut, gérant des éditions du Presse-Temps, croit à la nécessité d’un tamis éditorial. Il explique en février 2003: «C’est plutôt par la conjonction de ces deux éléments essentiels - vecteur de communication d’un contenu travaillé éditorialement – que l’on peut définir le livre par opposition à la mise en ligne ou mise à disposition massive de textes sans un regard ou une labellisation professionnels. En effet sans pouvoir assurer que magiquement l’oeil d’un éditeur permet de déceler le mauvais du bon, il reste néanmoins l’instrument par lequel un lecteur peut tenter de trier dans la production désormais pléthorique de livres. Parfois des ouvrages de qualité se retrouveront malheureusement auto-édités pour n’avoir su être décelés, et d’autres médiocres se retrouveront édités envers et contre tout, mais cela ne change rien au processus de base qui veut que le tamis éditorial joue son rôle et aide le public dans ses choix (il suffit de considérer le niveau moyen des manuscrits reçus par une maison d’édition pour s’en convaincre!). De la même manière, un surfeur sur le web va utiliser ses annuaires préférés pour identifier les sites qui lui sembleront les plus adaptés, seuls outils permettant encore un tri dans la masse désordonnée et titanesque d’informations qui lui est accessible.»

6.2. Editeurs en ligne scientifiques

Des éditeurs scientifiques et universitaires décident d’utiliser l'outil de diffusion qu’est le web pour mettre des livres, des articles et des cours à la disposition de tous en privilégiant la diffusion libre du savoir. C'est le cas par exemple du Net des études françaises (NEF), de la Public Library of Science (PLoS) ou du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Des éditeurs commerciaux décident quant à eux de mettre le texte intégral de certains livres en accès libre sur le web, sans entraîner une baisse des ventes de la version imprimée, au contraire, puisque ces livres voient leurs ventes augmenter.

= Net des études françaises

Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon Wooldridge est un ardent défenseur de la diffusion libre du savoir. En février 2001, il explique: «Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j’édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu’ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux. (…) Il est crucial que ceux qui croient à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans l’édition du livre en France, où on n’offre guère plus en librairie que des manuels scolaires ou pour concours (c’est ce qui s’est passé en linguistique, par exemple), doit être évité sur le web. Ce n’est pas vers les Amazon.com qu’on se tourne pour trouver la science désintéressée.»

En mai 2000, Russon Wooldridge rassemble quelques collègues francophones à Toronto lors d’un colloque intitulé «Colloque international sur les études françaises favorisées par les nouvelles technologies d’information et de communication». A la suite de ce colloque, il crée le Net des études françaises (NEF), qui se veut d’une part «un filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux», d’autre part un réseau dont les «auteurs sont des personnes oeuvrant dans le champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui».

Plus précisément, «le NEF est un site web consacré à divers aspects des études françaises, notamment les outils critiques, réflexions et autres ressources, ainsi que le World Wide Web comme répositoire de textes et de bases de données textuelles, en même temps qu'objet d'étude et d'analyse critique» (Russon Wooldridge). Le NEF propose entre autres des bases textuelles interactives, par exemple les oeuvres complètes de Maupassant, ou encore les théâtres complets de Corneille, Molière, Racine, Marivaux et Beaumarchais (base Théâtres d'Ancien Régime). Le NEF propose aussi nombre d'entretiens avec des professionnels de l'information.

Le NEF s’étend ensuite à l’Europe grâce au site miroir Translatio, créé dans le même esprit en septembre 2001. Emilie Devriendt, sa responsable, relate en février 2003: «Translatio est le site miroir de trois sites académiques dédiés à la diffusion de ressources documentaires dans le domaine des études françaises, et plus particulièrement de l’histoire de la langue française. Il s’agit du site du professeur Russon Wooldridge, du site Net des études françaises (créé et maintenu par ce dernier), et du site Langue du 19e siècle, du professeur Jacques-Philippe Saint-Gérand, déjà miroirisé à Clermont-Ferrand. Plus qu’une simple copie, Translatio est avant toute chose le fruit de collaborations actives, en réseau, entre enseignants, chercheurs et documentalistes issus de différentes institutions : à Toronto (University of Toronto), à Clermont-Ferrand (Université Blaise Pascal), Lisieux (Bibliothèque électronique), Paris (École normale supérieure). Fidèle à l’architecture initiale des trois sites originaux, Translatio en conserve aussi les objectifs : diffuser de la connaissance (sources primaires et secondaires) sous forme de bases linguistiques, philologiques, culturelles - interactives ou non. Autrement dit, proposer gratuitement outils de recherche et ressources en ligne offrant toutes les garanties d’une nécessaire rigueur scientifique.»

= Public Library of Science

A l’heure de l’internet, il paraît assez scandaleux que le résultat de travaux de recherche – travaux originaux et demandant de longues années d’efforts – soit détourné par des éditeurs spécialisés s’appropriant ce travail et le monnayant à prix fort. L’activité des chercheurs est souvent financée par les deniers publics, et de manière substantielle en Amérique du Nord. Il semblerait donc normal que la communauté scientifique et le grand public puissent bénéficier librement du résultat de ces recherches.

Dans le domaine scientifique et médical par exemple, 1.000 nouveaux articles sont publiés chaque jour, en ne comptant que les articles révisés par les pairs. Se basant sur ce constat, la Public Library of Science (PLoS) est fondée en octobre 2000 à San Francisco à l’initiative de Harold Varmus, Patrick Brown et Michael Eisen, groupe de chercheurs des Universités de Stanford et de Berkeley. Le but est de contrer les pratiques de l’édition spécialisée en regroupant tous les articles scientifiques et médicaux au sein d’archives en ligne en accès libre. Au lieu d’une information disséminée dans des millions de rapports et des milliers de périodiques en ligne ayant chacun des conditions d’accès différentes, un point d’accès unique permettrait de lire le contenu intégral de ces articles, avec moteur de recherche multicritères et système d’hyperliens entre les articles.

Pour ce faire, PLoS fait circuler une lettre ouverte demandant que les articles publiés par les éditeurs spécialisés soient distribués librement dans un service d’archives en ligne, et incitant les signataires de cette lettre à promouvoir les éditeurs prêts à soutenir ce projet. La réponse de la communauté scientifique internationale est remarquable. Au cours des deux années suivantes, la lettre ouverte est signée par 30.000 chercheurs de 180 pays différents. Bien que la réponse des éditeurs soit nettement moins enthousiaste, plusieurs éditeurs donnent également leur accord pour une distribution immédiate des articles publiés par leurs soins, ou alors une distribution dans un délai de six mois. Mais, dans la pratique, même les éditeurs ayant donné leur accord formulent nombre d’objections au nouveau modèle proposé, si bien que le projet d’archives en ligne ne voit finalement pas le jour.

Un autre objectif de la Public Library of Science est de devenir elle-même éditeur. PLoS fonde donc une maison d’édition scientifique non commerciale qui reçoit en décembre 2002 une subvention de 9 millions de dollars US de la part de la Moore Foundation. Une équipe éditoriale de haut niveau est constituée en janvier 2003 pour lancer des périodiques de qualité selon un nouveau modèle d’édition en ligne basé sur la diffusion libre du savoir. Le premier numéro de PLoS Biology sort en octobre 2003, avec une version en ligne gratuite et une version imprimée au prix coûtant (couvrant uniquement les frais de fabrication et de distribution). PLoS Medicine est lancé en octobre 2004. Trois nouveaux titres voient le jour en 2005: PLoS Genetics, PLoS Computational Biology et PLoS Pathogens. PLoS Clinical Trials voit le jour en 2006. PloS Neglected Tropical Diseases est lancé à l’automne 2007 en tant que première publication scientifique consacrée aux maladies tropicales négligées. Ces maladies affectent les populations pauvres des zones rurales ou urbaines.

Tous les articles de ces périodiques sont librement accessibles en ligne, sur le site de PLoS et dans PubMed Central, le service d’archives en ligne public et gratuit de la National Library of Medicine (Etats-Unis), avec moteur de recherches multicritères. Les versions imprimées sont abandonnées en 2006 pour laisser place à un service d’impression à la demande proposé par la société Odyssey Press. Ces articles peuvent être librement diffusés et réutilisés ailleurs, y compris pour des traductions, selon les termes de la licence Creative Commons, la seule contrainte étant la mention des auteurs et de la source. PLoS lance aussi PLoS ONE, un forum en ligne destiné à la publication d’articles sur tout sujet scientifique et médical.

Le succès est total. Trois ans après les débuts de PLoS en tant qu’éditeur, PLoS Biology et PLos Medicine ont la même réputation d’excellence que les grandes revues Nature, Science ou The New England Journal of Medicine. PLoS reçoit le soutien financier de plusieurs fondations tout en mettant sur pied un modèle économique viable, avec des revenus émanant des frais de publication payés par les auteurs, de la publicité, de sponsors et d'activités destinées aux membres de l’association. PLoS souhaite que ce modèle économique d’un genre nouveau inspire d’autres éditeurs pour créer des revues du même type ou pour mettre les revues existantes en accès libre.

= Cours du MIT

Professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), Christian Vandendorpe salue en mai 2001 «la décision du MIT (Massachusetts Institute of Technology) de placer tout le contenu de ses cours sur le web d’ici dix ans, en le mettant gratuitement à la disposition de tous. Entre les tendances à la privatisation du savoir et celles du partage et de l’ouverture à tous, je crois en fin de compte que c’est cette dernière qui va l’emporter.» Le MIT décide en effet de publier ses cours en ligne, avec accès libre et gratuit, une initiative menée avec le soutien financier de la Hewlett Foundation et de la Mellon Foundation.

Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT OpenCourseWare (MIT OCW) offre en accès libre le matériel d’enseignement de 32 cours représentatifs des cinq facultés du MIT. Ce matériel d’enseignement comprend des textes de conférences, des travaux pratiques, des exercices et corrigés, des bibliographies, des documents audio et vidéo, etc. Le lancement officiel du site a lieu un an plus tard, en septembre 2003, avec accès à quelques centaines de cours. En mars 2004, 500 cours sont disponibles dans 33 disciplines différentes, avec actualisation régulière. En mai 2006, les 1.400 cours en ligne émanent de 34 départements appartenant aux cinq facultés du MIT. La totalité des 1.800 cours dispensés par le MIT est en ligne en 2008. Certains cours sont traduits en espagnol, en portugais et en chinois, avec l’aide d’autres organismes.

Le MIT espère que cette expérience de publication électronique - la première du genre - va permettre de définir un standard et une méthode de publication, et inciter d’autres universités à créer un « opencourseware » pour la mise à disposition gratuite de leurs propres cours. Un « opencourseware » peut être défini comme la publication électronique en accès libre de matériel d’enseignement de grande qualité organisé sous forme de cours. A cet effet, le MIT lance l’OpenCourseWare Consortium (OCW Consortium) en décembre 2005, avec accès libre et gratuit au matériel d’enseignement de cent universités dans le monde un an plus tard.

= Livres gratuits sur le web

La publication en ligne d’un livre à titre gratuit nuit-elle aux ventes de la version imprimée ou non? La National Academy Press (NAP) est la première à prendre un tel risque, dès 1994, avec un pari gagné. Des expériences plus récentes et tout aussi concluantes sont menées par O’Reilly Media et les éditions de l’Eclat.

«A première vue, cela paraît illogique», écrit Beth Berselli, journaliste au Washington Post, dans un article repris par le Courrier international en novembre 1997. «Un éditeur de Washington, la National Academy Press (NAP), qui a publié sur internet 700 titres de son catalogue actuel, permettant ainsi à tout un chacun de lire gratuitement ses livres, a vu ses ventes augmenter de 17% l’année suivante. Qui a dit que personne n’achèterait la vache si on pouvait avoir le lait gratuitement?»

Une politique atypique porte donc ses fruits. Editeur universitaire, la NAP (National Academy Press, qui devient ensuite la National Academies Press) publie environ 200 livres par an, essentiellement des livres scientifiques et techniques et des ouvrages médicaux. En 1994, l’éditeur choisit de mettre en accès libre sur le web le texte intégral de plusieurs centaines de livres, afin que les lecteurs puissent les «feuilleter» à l’écran, comme ils l’auraient fait dans une librairie, avant de les acheter ensuite si utile. La NAP est le premier éditeur à se lancer dans un tel pari, une initiative saluée par les autres maisons d’édition, qui hésitent cependant à se lancer elles aussi dans l’aventure, et ce pour trois raisons: le coût excessif qu’entraîne la mise en ligne de milliers de pages, les problèmes liés au droit d’auteur, et enfin une concurrence qu’ils estiment nuisible à la vente.

Dans le cas de la NAP, ce sont les auteurs eux-mêmes qui, pour des raisons publicitaires, demandent à ce que leurs livres soient mis en ligne sur le site. Pour l’éditeur, le web est un nouvel outil de marketing face aux 50.000 ouvrages publiés chaque année aux Etats-Unis. Une réduction de 20% est accordée pour toute commande effectuée en ligne. La présence de ces livres sur le web entraîne aussi une augmentation des ventes par téléphone. Le mouvement va en s’amplifiant puisque, en 1998, le site de la NAP propose le texte intégral d’un millier de titres. La solution choisie par la NAP est également adoptée par la MIT Press, qui voit rapidement ses ventes doubler pour les livres disponibles en version intégrale sur le web.

Un autre exemple est celui de O’Reilly Media. Fondé par Tim O’Reilly en 1978, O’Reilly Media est un éditeur réputé de manuels informatiques et de livres sur les technologies de pointe. O’Reilly dispose d’une formule de « copyright ouvert » pour les auteurs qui le souhaitent ou alors pour des projets collectifs. A partir de 2003, il privilégie le Creative Commons Founders’ Copyright permettant d’offrir des contrats flexibles de droit d’auteur à ceux qui veulent également diffuser leurs oeuvres sur le web. En octobre 2005, avec l’accord de certains auteurs, O’Reilly met en ligne plusieurs livres en version intégrale, avec une copie numérique dans la bibliothèque de l’Internet Archive. Il s’agit soit de livres récents, soit de livres plus anciens dont la version imprimée est épuisée. Lancée sous le nom d’Open Books, cette initiative est menée dans le cadre de l’Open Content Alliance (OCA), un vaste projet de bibliothèque numérique collective dirigé par l’Internet Archive et dont O’Reilly Media est l’un des membres fondateurs.

Michel Valensi, directeur des éditions de l’Eclat, tente une expérience un peu différente à partir de mars 2000 en instituant le lyber, un terme «construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois: libre, livre, enfant, vin». Il s’agit d’un livre numérique disponible gratuitement sur le web dans son intégralité, selon le principe du shareware (partagiciel), avec possibilité d’acheter un exemplaire pour soi ou ses amis, possibilité de signaler l’adresse du libraire le plus proche et possibilité de laisser des commentaires sur le texte en ligne. Sur les 180 titres que comprend le catalogue (sciences humaines, philosophie, théologie), une vingtaine est disponible sous forme de lyber.

A l’occasion du colloque «Textualités & nouvelles technologies» organisé à Montréal en novembre 2001 par la revue ec/arts, Michel Valensi relate: «La mise en ligne de textes dans leur intégralité et gratuitement sur le net n’a en rien entamé les ventes de ces mêmes textes sous forme de livre. Mieux: il est arrivé que certains ouvrages dont les ventes pouvaient stagner depuis plusieurs mois, soient parvenus à un rythme de vente supérieur et plus régulier depuis leur mise en ligne. Quelques livres dont les ventes restent faibles sont faiblement consultés. Je ne veux pas établir de relation de cause à effet entre ces phénomènes, mais je constate au moins qu’il n’y a pas de perte pour l’éditeur (…). Nos statistiques nous permettent de constater que les ouvrages les mieux vendus en librairie sont également les plus consultés en ligne. (…) Je signale que les livres dont il existe une version en ligne sont souvent des livres qui marchent très bien en librairie.»

= Gratuit versus payant

Question cruciale qui suscite de nombreux débats, l’accès au savoir doit-il être gratuit ou payant ? Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute), donne son sentiment sur ce point en septembre 2000: «En tant qu’universitaire, je suis bien sûr un des parasites de notre société (remarque à prendre au deuxième degré, ndlr), et donc tout à fait en faveur de l’accès libre à la totalité de l’information. En tant que co-propriétaire d’une petite start-up, je suis conscient du coût représenté par la collecte et le traitement de l’information, et de la nécessité de faire payer ce service d’une manière ou d’une autre. Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l’information à l’état brut et certaines ressources à l’état brut (langages de programmation ou moyens d’accès à l’information de base comme les navigateurs web) doivent être disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les utiliser. Par contre l’information traitée doit être payante, tout comme les systèmes permettant d’obtenir et de structurer très exactement ce dont on a besoin. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles technologies.»

Dans le domaine du livre, l’édition non commerciale offre des avantages sans précédent. Au lieu de vendre quelques dizaines ou quelques centaines de livres et de toucher des droits d’auteur souvent insignifiants, l’auteur a un vaste lectorat et ne touche pas de droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes souvent inacceptables des éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut céder les droits de ses travaux, gagner quelques euros et n’être lu par (presque) personne, ou s’il préfère garder le copyright de ses écrits, être largement diffusé et ne rien gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce qu’en fait il gagne le plus important, à savoir le fait d’être lu et de partager un savoir.

Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe. Des organismes deviennent éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste titre de voir leurs textes publiés en ligne. Des lecteurs avides, enthousiastes et exigeants ne choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste de best-sellers, mais les choisissent dans une profusion de fictions, de documentaires, d’études généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime la diffusion libre du savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se soucient même plus du fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un éditeur traditionnel, dont ils jugent le modèle complètement dépassé.

Certains préfèrent la rentabilité économique à la diffusion gratuite du savoir, y compris pour les oeuvres tombées dans le domaine public. On a d’un côté des éditeurs électroniques qui vendent notre patrimoine en version numérique, de l’autre des bibliothèques numériques qui diffusent gratuitement ce patrimoine à l’échelle de la planète. De même, on a d’une part des organismes publics et privés qui monnaient leurs bases de données au prix fort, d’autre part des éditeurs et des universités qui mettent leurs publications et leurs cours en accès libre sur le web. Reste à savoir si, pour les premiers, les profits dégagés en valent vraiment la peine. Dans de nombreux cas, il semblerait que la somme nécessaire à la gestion interne soit au moins équivalente sinon supérieure aux gains réalisés. Est-il vraiment utile de mettre un pareil frein à la diffusion de l’information pour un profit finalement nul?

La diffusion gratuite du savoir n’est toutefois possible que parce qu’il existe en amont des organismes financeurs, par exemple des universités ou des centres de recherche. Ou alors parce qu’une petite équipe en place (rémunérée) est relayée par un vaste réseau de volontaires (bénévoles) gagnant leur vie par ailleurs et décidant de consacrer une partie de leur temps à une activité qu’ils estiment importante pour le bien de la collectivité. C’est le cas du Projet Gutenberg, pionnier des bibliothèques numériques, ou de Bookshare.org, une bibliothèque numérique destinée aux personnes ayant un problème visuel. C'est aussi le cas des grandes encyclopédies collaboratives en ligne que sont Wikipedia (débuté en janvier 2001), Citizendium (débuté en mars 2007) et l’Encyclopedia of Life (débutée en mai 2007).

6.3. Chronologie

* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.

1993 (été): L’E-zine-list, liste de John Labovitz.

1994: Livres de la National Academy Press (NAP) mis en ligne gratuitement.

1995 (avril): Editel, premier éditeur en ligne francophone, fondé par Pierre François Gagnon.

1996 (août): CyLibris, premier éditeur en ligne francophone commercial, fondé par Olivier Gainon.

1996 (novembre): Site web des éditions du Choucas lancé par Nicolas Pewny.

1997: Diamedit, plateforme d’édition littéraire créée par Jacky Minier.

1998 (mai): 00h00, premier éditeur commercial de livres numériques, fondé par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira.

2000 (mars): Le lyber, concept de Michel Valensi, directeur des éditions de l’Eclat.

2000 (mai): Création du Net des études françaises (NEF) par Russon Wooldridge.

2000 (septembre): Rachat de 00h00 par Gemstar-TV Guide International.

2000 (octobre): Fondation de la Public Library of Science (PLoS).

2001 (février): Luc Pire électronique, secteur électronique des éditions Luc Pire.

2002 (septembre): Lancement du MIT OpenCourseWare en version bêta.

2003 (juin): Arrêt des activités de 00h00 et de la branche eBook de Gemstar.

2003 (septembre): Lancement officiel du MIT OpenCourseWare.

2003 (octobre): La Public Library of Science (PLoS) devient éditeur.

2005 (octobre): Livres des éditions O’Reilly Media mis en ligne gratuitement.

2005 (décembre): Lancement de l'OpenCourseWare Consortium.

[7.1. Bibliothèques numériques / Premiers pas / Numérisation: mode texte ou image / ABU et Athena / Bibliothèque électronique de Lisieux / Gallica / Online Books Page // 7.2. Bibliothèques traditionnelles / ARPALS, en milieu rural / Cyberespace des Nations Unies / Enluminures de la Bibliothèque de Lyon / Gabriel, serveur européen / De la conservation à la communication // 7.3. Du bibliothécaire au cyberthécaire / Bibliothécaires et internet / Quelques expériences // 7.4. Dans la lignée de Handicapzéro/ Premiers pas / Bookshare.org / Handicapzéro / Bibliothèque numérique pour le Handicap // 7.5. Une future bibliothèque planétaire / Google Book Search - Google Livres / Open Content Alliance / Autres initiatives // 7.6. Chronologie]

«Qu’il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique: "La bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible."» Cette citation de Jorge Luis Borges peut tout aussi bien définir la bibliothèque numérique. La numérisation du patrimoine mondial est en cours, d'abord pour le texte, et ensuite pour l’image et le son, avec la mise en ligne de centaines puis de milliers d’oeuvres du domaine public, de publications littéraires et scientifiques, d’articles, d’images, de bandes sonores et de films. Nombre d’entre eux sont en accès libre. En 2005, le mouvement va en s’amplifiant avec l’entrée en lice des géants de l’internet pour la constitution d’une bibliothèque planétaire.

7.1. Bibliothèques numériques

= Premiers pas

Objectif poursuivi par des générations de bibliothécaires, la diffusion d’oeuvres du domaine public devient enfin possible à vaste échelle dans les années 1990, puisque les livres peut désormais être convertis en fichiers électroniques et transiter via l’internet.

Si certaines bibliothèques numériques naissent directement sur le web, la plupart émanent de bibliothèques traditionnelles. En 1996, la Bibliothèque municipale de Lisieux (Normandie) lance la Bibliothèque électronique de Lisieux, qui offre les versions numériques d'oeuvres littéraires courtes choisies dans les collections municipales. En 1997, la Bibliothèque nationale de France (BnF) crée Gallica qui, dans un premier temps, propose des images et textes du 19e siècle francophone. Une sélection de 3.000 livres est complétée par un échantillon de la future iconothèque numérique. En 1998, la Bibliothèque municipale de Lyon met les enluminures de 200 manuscrits et incunables à la disposition de tous sur son site web. Trois exemples parmi tant d’autres.

Les bibliothèques numériques permettent à un large public d’avoir accès à des documents difficiles à consulter parce qu’appartenant à des fonds anciens, locaux, régionaux ou spécialisés. Ces fonds sont souvent peu accessibles pour des raisons diverses: souci de conservation des documents rares et fragiles, heures d’ouverture réduites, nombreux formulaires à remplir, longs délais de communication, pénurie de personnel, qui sont autant de barrières à franchir et demandent souvent au lecteur une patience à toute épreuve et une détermination hors du commun pour arriver jusqu’au document.

Grâce à la bibliothèque numérique, la bibliothèque traditionnelle peut enfin rendre compatibles deux objectifs qui jusque-là ne l’étaient guère, à savoir la conservation des documents et la communication de ceux-ci. D’une part le document ne quitte son rayonnage qu’une seule fois pour être scanné, d’autre part le grand public y a enfin accès. Si le lecteur souhaite consulter le document original, il pourra se lancer dans le parcours évoqué plus haut, mais en connaissance de cause, grâce au «feuilletage» préalable à l’écran.

Selon la British Library, la bibliothèque numérique peut être définie comme une entité résultant de l’utilisation des technologies numériques pour acquérir, stocker, préserver et diffuser des documents. Ces documents sont soit publiés directement sous forme numérique, soit numérisés à partir d’un document imprimé, audiovisuel ou autre. Une collection numérique devient une bibliothèque numérique si elle répond aux quatre critères suivants: 1) elle peut être créée et produite dans un certain nombre d’endroits différents, mais elle est accessible en tant qu’entité unique; 2) elle doit être organisée et indexée pour un accès aussi facile que possible à partir du lieu où elle est produite; 3) elle doit être stockée et gérée de manière à avoir une existence assez longue après sa création; 4) elle doit trouver un équilibre entre le respect du droit d’auteur et les exigences universitaires.

Dans Information Systems Strategy, un document disponible sur le site de la British Library en 1997, Brian Lang, directeur de projet, explique que la future bibliothèque numérique de la British Library n’est pas envisagée comme un secteur à part, mais qu’elle fera partie intégrante d’une vision globale de la bibliothèque. Si d’autres bibliothèques pensent que les documents numériques prédomineront dans les bibliothèques du futur, la British Library n’envisage pas une bibliothèque exclusivement numérique. Elle considère comme fondamentale la communication physique des imprimés, manuscrits, partitions musicales, bandes sonores, etc., tout en ayant conscience de la nécessité du développement parallèle de collections numériques.

Hébergée par l’Université Carnegie Mellon (Pittsburgh, Pennsylvanie, Etats-Unis) et reliée au catalogue expérimental (ESS : experimental search system) de la Library of Congress, l’Universal Library insiste sur les trois avantages de la bibliothèque numérique: 1) elle occupe moins de place qu’une bibliothèque traditionnelle et son contenu peut être copié ou sauvegardé électroniquement; 2) elle est immédiatement accessible à quiconque sur l’internet; 3) comme toute recherche sur son contenu est automatisée, elle permet une réduction des coûts importante et une plus grande accessibilité des documents.

A titre historique, le site Library 2000 présente un condensé des recherches menées entre octobre 1995 et octobre 1997 par le MIT/LCS (Massachusetts Institute of Technology / Laboratory of Computer Science). Pragmatique, le projet Library 2000 étudie pendant deux ans les problèmes posés par le stockage en ligne d’une très grande quantité de documents. Il développe un prototype utilisant la technologie et les configurations de systèmes sensés économiquement viables en l’an 2000, prototype grâce auquel plusieurs grandes bibliothèques numériques sont mises en ligne à compter de l’automne 1997.

= Numérisation: mode texte ou image

Qui dit bibliothèque numérique dit numérisation. Pour pouvoir être consulté à l’écran, un livre peut être numérisé soit en mode texte soit en mode image.

La numérisation en mode texte implique la saisie d’un texte. Elle consiste à patiemment saisir le livre sur un clavier, page après page, solution souvent adoptée lors de la constitution des premières bibliothèques numériques, ou alors à scanner le livre et le convertir en texte grâce à un logiciel OCR (optical character recognition), puis à contrôler le résultat à l’écran en relisant intégralement le texte obtenu pour le comparer avec le texte scanné et le corriger si nécessaire. Quand les documents originaux manquent de clarté, pour les livres anciens par exemple, ils sont saisis ligne après ligne, de la première page à la dernière. Contrairement à la numérisation en mode image, la version informatique ne conserve pas la présentation originale du livre ou de la page. Le livre devient texte, à savoir un ensemble de caractères apparaissant en continu à l’écran. A cause du temps passé au traitement de chaque livre, ce mode de numérisation est assez long, et donc nettement plus coûteux que la numérisation en mode image. Dans de nombreux cas, il est toutefois très préférable, puisqu’il permet l’indexation, la recherche et l’analyse textuelles, une étude comparative entre plusieurs textes ou plusieurs versions du même texte, etc. C’est la méthode utilisée par exemple par le Projet Gutenberg, fondé dès 1971, ou encore la Bibliothèque électronique de Lisieux, créée en 1996.

La numérisation en mode image correspond à la photographie du livre page après page. La version informatique est le fac-similé numérique de la version imprimée. La présentation originale étant conservée, on peut feuilleter le texte page après page à l’écran. C’est la méthode employée pour les numérisations à grande échelle, par exemple pour le programme de numérisation de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et la constitution de sa bibliothèque numérique Gallica. La numérisation en mode texte est toutefois utilisée pour les tables des matières, les sommaires et les corpus de documents iconographiques, ce afin de faciliter la recherche textuelle. Pourquoi ne pas tout numériser en mode texte? La BnF répond sur le site de Gallica: «Le mode image conserve l’aspect initial de l’original y compris ses éléments non textuels. Si le mode texte autorise des recherches riches et précises dans un document et permet une réduction significative du volume des fichiers manipulés, sa réalisation, soit par saisie soit par OCR, implique des coûts de traitement environ dix fois supérieurs à la simple numérisation. Ces techniques, parfaitement envisageables pour des volumes limités, ne pouvaient ici être économiquement justifiables au vu des 50.000 documents (représentant presque 15 millions de pages) mis en ligne.»

Concepteur de Mot@mot, logiciel de remise en page de fac-similés numériques, Pierre Schweitzer insiste sur l’utilité des deux modes de numérisation. «Le mode image permet d’avancer vite et à très faible coût, explique-t-il en janvier 2001. C’est important car la tâche de numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte aussi des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de faciliter l’accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu’elle aboutisse à se focaliser sur une édition et à abandonner l’accès aux autres. Chacun des deux modes de numérisation s’applique de préférence à un type de document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour l’auteur ou pour l’édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont aussi des statuts assez différents: en mode texte ça peut être une nouvelle édition d’une oeuvre, en mode image c’est une sorte d’"édition d’édition", grâce à un de ses exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d’imprimerie pour du papier). En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d’une des deux façons de faire.»

Si une bibliothèque numérique est d’abord une bibliothèque d’oeuvres numérisées, ce terme s’applique aussi par extension à une collection organisée de liens vers des oeuvres numérisées disponibles sur le web. C’est le cas de l’Online Books Page, un répertoire d’oeuvres anglophones en accès libre créé en 1993 par John Mark Ockerbloom. C’est également le cas de l’Internet Public Library (IPL), fondée en 1995 pour répertorier les ressources disponibles sur l’internet. D’autres bibliothèques numériques proposent à la fois des textes numérisés par l’équipe en place et un ensemble de liens vers des oeuvres disponibles ailleurs. C’est le cas d’Athena, bibliothèque numérique fondée en 1994 par Pierre Perroud et hébergée sur le site de l’Université de Genève.

= ABU et Athena

L’ABU est la première bibliothèque numérique francophone du réseau. Fondée en avril 1993 par l’Association des bibliophiles universels (ABU) dans la lignée du Projet Gutenberg, elle est hébergée par le Centre d’études et de recherche informatique (CEDRIC) du Conservatoire des arts et métiers (CNAM) de Paris. En janvier 2002, les collections comptent 288 textes et 101 auteurs. Il ne semble pas que d'autres textes aient été ajoutés depuis.

Ce nom ABU est aussi une référence à Aboulafia, petit ordinateur présent dans Le pendule de Foucault, un roman d’Umberto Ecco dans lequel «s’entremêlent savoirs anciens et high tech», et dont l’intrigue se situe justement au CNAM. Quant au nom de l’association, «au départ, il s’agissait de biblioFiles universels, et non de biblioPHiles, mais la préfecture de Paris n’a pas semblé saisir tout le sel de ce néologisme», explique l’ABU sur son site.

Dans la FAQ (foire aux questions) présente sur le site, l’ABU donne les neuf conseils suivants aux volontaires souhaitant scanner ou saisir des textes: 1) pas de mise en page, mais un texte en continu avec des lignes d’environ 70 caractères et des sauts de ligne; 2) des sauts de ligne avant chaque paragraphe, y compris pour les dialogues; 3) la transcription du tiret long accompagnant les dialogues par deux petits tirets; 4) des majuscules pour les titres, noms de chapitres et sections, avec un soulignement fait de petits tirets; 5) la transcription des mots en italique par des blancs soulignés; 6) pas de tabulation, mais des blancs; 7) les notes de l’auteur mises entre crochets dans le corps du texte; 8) la pagination de l’édition originale entre crochets (facultatif); 9) l’encodage final en ISO-Latin-1, qui est une extension de l’ASCII.

Créée en 1994 et hébergée sur le site de l’Université de Genève, Athena est l’oeuvre de Pierre Perroud, qui y consacre trente heures par semaine, en plus de son activité de professeur au collège Voltaire (Genève). Pierre-Louis Chantre, journaliste, raconte dans L’Hebdo n° 7 du 13 février 1997: «Il numérise des livres, met en page des textes que des correspondants inconnus lui envoient, crée des liens électroniques avec des livres disponibles ailleurs, tout en essayant de répondre le mieux possible aux centaines de lettres électroniques qu’il reçoit (mille personnes consultent Athena chaque jour). Un travail artisanal qu’il accomplit seul, sans grande rémunération. Malgré des demandes répétées, le Département de l’instruction publique de Genève ne lui paie que deux heures par semaine.»

En 1997, le site bilingue français-anglais donne accès à 3.500 textes électroniques dans des domaines aussi variés que la philosophie, les sciences, la période classique, la littérature, l’histoire, l’économie, etc. En décembre 1998, les collections comprennent 8.000 textes. Un des objectifs d’Athena est de mettre en ligne des textes français. Une section spécifique (Swiss Authors and Texts) regroupe les auteurs et textes suisses. On y trouve aussi un répertoire mondial des ressources littéraires en ligne (Athena Literature Resources). Par ailleurs, Athena propose une table de minéralogie qui est l’oeuvre de Pierre Perroud et qui est consultée dans le monde entier.

Dans un article publié en février 1997 dans la revue Informatique-Informations, Pierre Perroud insiste sur la complémentarité du texte électronique et du livre imprimé. Selon lui, «les textes électroniques représentent un encouragement à la lecture et une participation conviviale à la diffusion de la culture», notamment pour l’étude et la recherche textuelle. Ces textes «sont un bon complément du livre imprimé - celui-ci restant irremplaçable lorsqu’il s’agit de lire». S’il est persuadé de l’utilité du texte électronique, le livre imprimé reste «un compagnon mystérieusement sacré vers lequel convergent de profonds symboles: on le serre dans la main, on le porte contre soi, on le regarde avec admiration; sa petitesse nous rassure autant que son contenu nous impressionne; sa fragilité renferme une densité qui nous fascine; comme l’homme il craint l’eau et le feu, mais il a le pouvoir de mettre la pensée de celui-là à l’abri du Temps.»

= Bibliothèque électronique de Lisieux

En juin 1996 apparaît la Bibliothèque électronique de Lisieux, créée à l’initiative d’Olivier Bogros, directeur de la Bibliothèque municipale de Lisieux, en Normandie. Dès ses débuts, cette réalisation suscite l’intérêt de la communauté francophone parce qu’elle montre ce qui est faisable sur l’internet avec beaucoup de détermination et des moyens limités. Le site propose chaque mois la version intégrale d’une oeuvre littéraire du domaine public. S’y ajoutent les archives des mois précédents, une sélection d’oeuvres courtes du 19e siècle, une sélection du fonds documentaire de la bibliothèque (opuscules, brochures, tirés à part), une sélection de son fonds normand (brochures et bibliographies), et enfin un choix de sites normands et de sites littéraires francophones.


Back to IndexNext