L'officier eut une seconde d'hésitation, puis faisant faire à son cheval quelques pas en avant:
—Señor, dit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, je ne sais si vous êtes un homme ou un démon, pour imposer ainsi seul contre tous votre volonté à des hommes braves: mourir n'est rien pour un soldat, lorsqu'il est frappé en pleine poitrine en face de l'ennemi; une fois déjà j'ai reculé devant vous, je ne veux plus qu'il en soit ainsi, aujourd'hui tuez-moi, mais ne me déshonorez pas.
—J'aime vous entendre parler ainsi, don Felipe, répondit froidement el Rayo, la bravoure sied bien à un militaire; malgré vos instincts pillards, et vos habitudes de bandit, je vois avec plaisir que le courage ne vous manque point, je ne désespère pas de vous amener plus tard à résipiscence, si une balle en coupant brutalement le fil de vos jours n'arrête subitement le cours de vos bonnes intentions, ordonnez à vos soldats qui tremblent, comme des poltrons qu'ils sont, de reculer d'une douzaine de pas, je vais vous donner la satisfaction que vous désirez.
—Ah! Caballero, s'écria l'officier, il serait possible, vous consentiriez.
—A jouer ma vie contre la vôtre, interrompit railleusement el Rayo; pourquoi non? Vous désirez une leçon; cette leçon, vous allez la recevoir.
Sans perdre un instant, l'officier tourna bride et se mit en devoir de faire reculer ses soldats, manœuvre que ceux-ci exécutèrent avec le plus louable empressement.
Don Andrés de la Cruz, car maintenant nous lui rendrons son véritable nom, avait assisté en spectateur fort intéressé à toute cette scène à laquelle jusque-là il n'avait osé se mêler.
Cependant lorsqu'il vit la tournure que prenaient les choses il crut devoir hasarder quelques observations.
—Pardon, caballero, dit-il en s'adressant au mystérieux inconnu, tout en vous remerciant sincèrement de votre intervention en ma faveur, permettez-moi de vous faire observer que, depuis trop longtemps déjà, je suis arrêté dans ce défilé et que je désirerais continuer ma route afin de mettre le plus tôt possible ma fille à l'abri de tout danger.
—Aucun danger ne menace doña Dolores, señor, répondit froidement el Rayo; ce retard de quelques minutes seulement ne peut en aucune façon avoir pour elle de fâcheuses conséquences, d'ailleurs, je désire que vous assistiez à ce combat qui; en quelque sorte, se livre pour soutenir votre cause; ayez donc patience, je vous prie. Mais tenez, voici don Felipe qui revient; l'affaire ne sera pas longue. Figurez-vous que vous pariez à un combat de coqs; je suis convaincu que vous prendrez plaisir à ce qui va se passer.
—Mais cependant, reprit don Andrés.
—Vous me désobligeriez en insistant davantage, caballero, interrompit sèchement el Rayo, vous avez je le sais, d'excellents revolvers que Devisme vous a envoyés de Paris; veuillez être assez bon pour en prêter un au señor don Felipe, ils sont chargés, je suppose?
—Ils sont chargés, oui señor, répondit don Andrés en présentant à l'officier un de ses pistolets.
Celui-ci le prit, le tourna et le retourna entre ses mains, puis levant la tête d'un air désappointé:
—Je ne sais pas me servir de ces armes, dit-il.
—Oh! C'est bien facile, allez, répondit courtoisement el Rayo et, dans un instant, vous connaîtrez parfaitement leur mécanisme; señor don Andrés, veuillez, je vous prie, être assez bon pour expliquer à ce caballero le maniement, si simple, de ces armes.
L'Espagnol obéit; en effet, l'officier comprit au premier mot l'explication qui lui était donnée.
—Maintenant, señor don Felipe, reprit el Rayo toujours froid et impassible, écoutez-moi bien: je consens à vous donner cette satisfaction à la condition que quelle que soit l'issue de ce combat, vous vous engagiez, n'est-ce pas, à tourner bride aussitôt en laissant le señor don Andrés et sa fille libres de continuer leur voyage comme cela leur conviendra: est-ce convenu?
—C'est convenu, señor.
—Fort bien; maintenant, voici ce que vous et moi, nous allons faire: dès que nous aurons mis pied à terre, nous nous placerons à vingt pas l'un de l'autre; cette distance vous convient-elle?
—Parfaitement, seigneurie.
—Bon; alors, à un signal donné par moi, vous tirerez les six coups de votre revolver: moi, je tirerai ensuite, après vous, mais une fois seulement, car nous sommes pressés.
—Pardon, seigneurie, mais si je vous tue de ces six coups?
—Vous ne me tuerez pas, señor, répondit froidement el Rayo.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr; pour tuer un homme de ma trempe, señor don Felipe, dit el Rayo, avec un accent de mordante ironie, il faut un cœur ferme et une main de fer: vous ne possédez ni l'un ni l'autre.
Don Felipe ne répliqua pas, mais, en proie à une rage sourde, le front pâle et les sourcils froncés à se joindre, il alla résolument se placer à vingt pas de son adversaire.
El Rayo avait mis pied à terre, puis le corps fièrement cambré, la tête rejetée en arrière, la jambe droite avancée et les bras croisés au dos, il s'était placé en face de l'officier.
—Maintenant, dit-il, faites bien attention à viser juste; les revolvers, si bons qu'ils soient, ont en général le défaut d'aller toujours un peu haut; ne vous pressez pas, vous y êtes? Bien, allez!
Don Felipe ne se fit pas répéter l'invitation, il déchargea trois fois coup sur coup son revolver.
—Trop vite, beaucoup trop vite, lui cria el Rayo, je n'ai même pas entendu siffler vos balles. Voyons, plus de calme, tâchez de profiter des trois coups qui vous restent.
Tous les regards étaient fixes, toutes les poitrines haletantes. L'officier, démoralisé par le sang-froid de son adversaire et le mauvais succès de son tir, se sentait malgré lui fasciné par la noire statue impassible devant lui et dont il voyait seulement, à travers les trous du masque, briller les yeux comme des charbons ardents; des gouttelettes d'une sueur froide perlaient à chacun de ses cheveux qui se dressaient d'épouvante, son assurance première l'avait abandonné.
Cependant la colère et l'orgueil lui rendirent la force nécessaire pour cacher aux yeux des assistants l'agonie affreuse qu'il souffrait; par un suprême effort de volonté, il reprit un calme apparent, et il tira de nouveau.
—Ceci est mieux, dit railleusement el Rayo, seulement un peu trop haut, voyons l'autre.
Exaspéré par cette dernière raillerie, don Felipe lâcha la détente.
La balle alla frapper le roc à un pouce au plus au-dessus de la tête de l'inconnu.
Il ne restait plus qu'une balle dans le revolver.
—Faites cinq pas en avant, dit el Rayo; peut-être ne perdrez-vous pas votre dernier coup.
Sans répondre à ce mordant sarcasme, l'officier bondit comme une bête fauve, se plaça à quinze pas et tira.
—A moi, dit froidement l'inconnu en se reculant pour rétablir la première distance; vous avez oublié de vous découvrir, caballero, ceci est un manque de politesse que je ne saurais tolérer.
Saisissant alors un des pistolets passés à sa ceinture, il l'arma, étendit le bras et tira sans se donner la peine de viser. La coiffure de l'officier enlevée de sa tête alla rouler sur la poussière.
Don Felipe poussa un rugissement de bête fauve.
—Oh! s'écria-t-il, vous êtes un démon!
—Non, répondit el Rayo, je suis un homme de cœur. Maintenant, partez, je vous laisse la vie.
—Oui, je pars, mais, homme ou démon, je vous tuerai; je le jure. Dussé-je vous poursuivre jusqu'au fond des enfers.
El Rayo s'approcha de lui, le prit violemment par le bras, l'entraîna à l'écart et, soulevant le voile qui cachait ses traits, il lui fit voir son visage.
—Vous me reconnaîtrez à présent, n'est-ce pas? lui dit-il, d'une voix sourde; seulement souvenez-vous que maintenant que vous m'avez vu face-à-face, notre première rencontre sera mortelle; partez.
Don Felipe ne répliqua pas, il remonta à cheval, se mit à la tête de ses soldats effarés, et reprit au galop la route d'Orizaba.
—Cinq minutes plus tard, il ne restait sur le plateau que les voyageurs et leurs domestiques. El Rayo, profitant sans doute du moment de désordre et de surprise causé par la fin de cette scène, avait disparu.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis les événements rapportés dans notre dernier chapitre; le comte Ludovic de la Saulay et Olivier cheminaient encore côte à côte; mais le lieu de la scène avait complètement changé.
Tout autour d'eux, s'étendait une immense plaine couverte d'une luxuriante végétation coupée par quelques cours d'eau, sur les bords desquels s'accroupissaient les humbles huttes, de plusieurs pueblos peu importants; des troupeaux nombreux paissaient çà et là, surveillés par des vaqueros à cheval portant la reata à la selle, la machette au côté et la longue lance au crochet. Sur une route, dont les détours tranchaient en jaune sur la teinte verte de la plaine, apparaissaient, comme des points noirs, des recuas de mulas qui se pressaient vers des montagnes neigeuses qui fermaient au loin l'horizon; des bouquets d'arbres, gigantesques, accidentaient le paysage, et un peu sur la droite, au sommet d'une colline assez élevée, se dressaient orgueilleusement les murailles massives d'une importante hacienda.
Les deux voyageurs suivaient, au petit pas, les derniers détours d'un sentier étroit qui descendait en pente douce dans la plaine; à un moment donné le rideau d'arbres qui masquait leur vue s'étant écarté à droite et à gauche, le paysage sembla tout à coup surgir devant eux, comme s'il avait été subitement créé par la baguette magique d'un puissant enchanteur.
Le comte s'arrêta et poussa un cri d'admiration à la vue du magnifique kaléidoscope qui se déroulait devant ses yeux.
—Ah, ah! fit Olivier, je sais que vous êtes amateur, c'est une surprise que je vous ménageais; comment la trouvez-vous?
—C'est admirable, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau, s'écria le jeune homme avec enthousiasme.
—Oui, reprit l'aventurier avec un soupir étouffé, c'est assez bien, pour un paysage gâté par la main des hommes; je vous l'ai dit plusieurs fois déjà: c'est seulement dans les hautes savanes du grand désert mexicain qu'il est possible de voir la nature telle que Dieu l'a faite; ceci n'est qu'un décor d'opéra en comparaison, une nature de convention qui n'a pas de raison d'être et qui ne signifie rien.
Le comte sourit à cette boutade.
—De convention ou non, moi je trouve cette vue admirable.
—Oui, oui, je vous le répète, c'est assez bien réussi. Songez combien ce paysage devait être beau, aux premiers jours du monde, puisque malgré tous leurs efforts maladroits, les hommes ne sont pas encore parvenus à le gâter entièrement.
Les rires du jeune homme redoublèrent à ces paroles.
—Sur ma foi! dit-il, vous êtes un charmant compagnon, monsieur Olivier, et lorsque je me serai séparé de vous, bien souvent je regretterai votre agréable compagnie.
—Alors préparez-vous à me regretter, monsieur le comte, répondit-il en souriant, car nous n'avons plus que quelques instants à passer ensemble.
—Comment cela?
—Une heure tout au plus, pas davantage, mais continuons notre route: le soleil commence à devenir chaud et l'ombrage des arbres qui sont là-bas nous sera fort agréable.
Ils lâchèrent la bride à leurs chevaux et reprirent au petit pas la descente presqu'insensible qui les devait conduire dans la plaine.
—Est-ce que vous ne commencez pas à éprouver le besoin de vous reposer de vos fatigues, monsieur le comte? demanda l'aventurier en tordant nonchalamment une cigarette.
—Ma foi non; grâce à vous ce voyage m'a paru charmant, bien qu'un peu monotone.
—Comment, monotone?
—Dame, en France on nous fait des récits effrayants des pays d'outremer, où dit-on on trouve à chaque pas des bandits embusqués, où l'on ne saurait faire dix lieues sans risquer vingt fois sa vie; aussi n'est-ce qu'avec une certaine appréhension que nous débarquons sur ces rivages. J'avais la tête farcie d'histoires à faire dresser les cheveux; je me préparais à des surprises, des guets-apens, des combats acharnés, que sais-je encore! Eh bien, pas du tout, j'ai fait le voyage le plus prosaïque du monde, sans le plus petit accident que je puisse raconter plus tard.
—Vous n'êtes pas encore hors du Mexique.
—C'est vrai, mais mes illusions sont détruites, je ne crois plus aux bandits mexicains, ni aux féroces Indiens; ce n'est pas la peine de venir si loin, pour ne rien voir de plus que ce qu'on verrait dans son pays. Au diable les voyages! Il y a quatre jours, je croyais que nous allions avoir une aventure; pendant que vous m'aviez laissé seul, je formais des projets de bataille à perte de vue, et puis, au bout de deux longues heures d'absence, vous revenez tout souriant m'annoncer que vous vous étiez trompé et que vous n'aviez rien vu; il m'a fallu renfoncer toutes mes intentions belliqueuses. Définitivement, c'est ne pas avoir de chance.
—Que voulez-vous? répondit l'aventurier avec un accent d'imperceptible ironie, la civilisation nous gagne tellement que nous ressemblons aujourd'hui, à part quelques légères nuances, aux peuples du vieux monde.
—Riez, riez, moquez-vous bien de moi, je vous en laisse parfaitement le droit; mais revenons s'il vous plaît à notre sujet.
—Revenons-y, je ne demande pas mieux, monsieur le comte. Ne m'avez-vous pas, en causant avec moi, dit, entre autres choses, que vous aviez l'intention de vous rendre à l'hacienda del Arenal, et que si vous ne vous détourniez pas de votre route, au lieu de pousser tout droit à México, c'était par la raison, que vous craigniez de vous égarer dans un pays que vous ne connaissez pas, et de ne point rencontrer des personnes capables de vous remettre dans le bon chemin?
—Je vous ai dit cela, en effet, monsieur.
—Oh! Puisqu'il en est ainsi, la question se simplifie extraordinairement.
—Comment cela?
—Tenez, monsieur le comte, regardez devant vous. Que voyez-vous?
—Un magnifique bâtiment qui ressemble à une forteresse.
—Eh bien, ce bâtiment est l'hacienda del Arenal.
Le comte jeta un cri d'étonnement.
—Il serait possible! Vous ne me trompez pas, dit-il?
—Dans quel but? répondit doucement l'aventurier.
—Oh! Mais de cette façon la surprise est bien plus charmante que je ne le supposais d'abord.
—Ah! A propos, j'oubliais un détail qui ne manque pas, cependant, que d'avoir pour vous une certaine importance: vos domestiques et tous vos bagages sont rendus depuis deux jours déjà à l'hacienda.
—Mais comment mes domestiques ont ils été informés?
—C'est moi qui les ai avertis.
—Vous ne m'avez presque pas quitté.
—C'est vrai, quelques instants seulement, mais cela a suffi.
—Vous êtes un aimable compagnon, monsieur Olivier; je vous remercie sincèrement de toutes vos attentions pour moi.
—Allons donc, vous plaisantez.
—Connaissez-vous le propriétaire de cette hacienda.
—Don Andrés de la Cruz? Très bien.
—Quel homme est-ce?
—Au moral ou au physique?
—Au moral.
—Un homme de cœur et d'intelligence; il fait beaucoup de bien, et est accessible aux pauvres comme aux riches.
—Hum! C'est un magnifique portrait que vous faites-là.
—Je reste au-dessous de la vérité; il a beaucoup d'ennemis.
—Des ennemis?
—Oui, tous les coquins du pays, et grâce à Dieu, ils foisonnent sur cette terre bénie.
—Et sa fille doña Dolores?
—C'est une délicieuse enfant de seize ans, bonne plus encore que belle; innocente et pure, ses yeux reflètent le ciel; c'est un ange que Dieu s'est plu à égarer sur la terre, pour faire honte aux hommes sans doute.
—Vous m'accompagnerez à l'hacienda, n'est-ce pas, monsieur? dit le comte.
—Non, je ne vois pas le señor don Andrés de la Cruz; dans quelques minutes j'aurai l'honneur de prendre congé de vous.
—Pour nous revoir bientôt, je l'espère.
—Je n'ose vous le promettre, monsieur le comte. Ils marchèrent encore pendant quelques instants silencieux aux côtés l'un de l'autre.
Ils avaient hâté le pas de leurs chevaux et approchaient rapidement de l'hacienda, dont les bâtiments apparaissaient maintenant dans tout leur développement.
C'était une de ces magnifiques résidences construites dans les premiers temps de la conquête, demi-palais, demi-forteresse, comme les Espagnols en élevaient alors sur leurs terres, afin de tenir les Indiens en échec et de résister à leurs attaques, pendant les nombreuses révoltes qui ensanglantèrent les premières années de l'invasion des Européens.
Lesalmenasou créneaux qui couronnaient les murs, témoignaient de la noblesse du propriétaire de l'hacienda, les gentilshommes seuls possédant le droit de créneler leurs habitations, droit dont ils se montraient fort jaloux.
On voyait briller aux rayons ardents du soleil le dôme de la chapelle de l'hacienda qui s'élevait au-dessus des murailles.
Plus les voyageurs approchaient, plus le paysage semblait vivant; à chaque instant ils croisaient des cavaliers, des arrieros avec leurs mules, des Indiens courant avec des fardeaux suspendus sur leur dos par une courroie passée autour de leur front, puis c'était des troupeaux chassés par les vaqueros et changeant de pâturages, des moines trottant sur des mules, des femmes, des enfants, enfin des gens affairés de tous états et de tous sexes qui allaient, venaient et se croisaient dans tous les sens.
Lorsqu'ils atteignirent le pied de la colline que dominait l'hacienda, l'aventurier arrêta son cheval au moment où celui-ci s'engageait dans le sentier conduisant à la porte principale de l'habitation.
—Monsieur le comte, dit-il, en se tournant vers le jeune homme; nous voici arrivés au terme de notre voyage, permettez-moi de prendre congé de vous.
—Pas avant que vous m'ayez promis de me revoir.
—Je ne puis vous promettre cela, comte, nos routes sont diamétralement opposées, d'ailleurs peut-être vaudrait-il mieux que nous ne nous revissions jamais.
—Que voulez-vous dire?
—Rien d'offensant pour vous, ou qui vous soit personnel; permettez-moi de serrer votre main avant de nous quitter.
—Oh! De grand cœur, s'écria le jeune homme en lui tendant la main avec effusion.
—Et maintenant, adieu! Adieu encore une fois; le temps s'envole rapidement et je devrais être déjà loin.
L'aventurier se pencha sur le cou de son cheval et s'élança avec la rapidité d'une flèche dans un sentier où il ne tarda pas à disparaître.
Le comte le suivit des yeux aussi longtemps qu'il lui fut possible de l'apercevoir; lorsqu'enfin il se fut dérobé derrière un pli de terrain, le comte poussa un soupir.
—Quel caractère étrange! murmura-t-il à voix basse. Oh! Je le reverrai, il le faut.
Le jeune homme fit doucement sentir l'éperon à son cheval, et s'engagea dans le sentier qui devait, en quelques minutes, le conduire au sommet de la colline et à la porte principale de l'hacienda.
L'aventurier avait dit vrai, le comte était attendu à l'hacienda; il en eut la preuve en apercevant ses deux domestiques à la porte, semblant guetter son arrivée.
Le jeune homme mit pied à terre dans une première cour et abandonna son cheval aux mains d'un palefrenier qui l'emmena.
Au moment où le comte se dirigeait vers une large porte surmontée d'une marquise et qui donnait accès dans les appartements, don Andrés en sortit, accourut vers lui avec empressement, le pressa sur son cœur avec effusion et l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant:
—Dieu soit loué! Vous voici enfin! Nous commencions à être dans une inquiétude mortelle à votre sujet.
Le comte, pris ainsi à l'improviste, s'était laissé presser et embrasser sans trop comprendre ce qui lui arrivait ni à qui il avait affaire; mais le vieillard, s'apercevant de l'étonnement qu'il éprouvait et que, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à dissimuler complètement, ne le laissa pas plus longtemps dans l'embarras et se nomma en ajoutant:
—Je suis votre proche parent, mon cher comte, votre cousin; ainsi ne vous gênez pas, agissez ici comme chez vous; cette maison et tout ce qu'elle contient est à votre disposition et vous appartient.
Le jeune homme se confondit en protestation, mais don Andrés l'interrompit encore.
—Je suis un vieux fou, dit-il, je vous tiens là en vous racontant mes radotages, j'oublie que vous venez de fournir une longue course à cheval, et que vous devez avoir besoin de repos. Venez, je veux avoir le plaisir de vous conduire moi-même à votre appartement, il est prêt depuis plusieurs jours déjà.
—Mon cher cousin, répondit le comte, je vous remercie mille fois de vos gracieuses prévenances; mais je crois qu'il serait convenable que vous daigniez me présenter à ma cousine avant que je me retire.
—Cela ne presse pas, mon cher comte; ma fille est en ce moment enfermée dans son boudoir avec ses femmes; laissez-moi vous annoncer d'abord, je sais mieux que vous ce qu'il convient de faire en cette circonstance, reposez-vous.
—Soit, mon cousin, je vous suis; d'ailleurs, je vous avoue, puisque vous êtes assez bon pour me mettre si bien à mon aise, que je ne serai nullement fâché de prendre quelques heures de repos.
—Ne le savais-je pas bien? répondit gaîment don Andrés, mais tous les jeunes gens sont les mêmes, ils ne doutent de rien.
L'hacendero conduisit alors son hôte à un appartement qui avait été installé et meublé avec goût, sous la surveillance immédiate de don Andrés, et qui était destiné à servir d'habitation au comte, pendant tout le temps qu'il lui plairait de résider à l'hacienda; ses malles y avaient déjà été transportées, et son valet de chambre l'attendait.
Cet appartement, sans être grand, était cependant disposé d'une façon fort bien entendue et très confortable, vu les ressources du pays.
Il se composait de quatre pièces, la chambre à coucher du comte avec cabinet de toilette et salle de bains à côté, un cabinet de travail faisant salon, une antichambre et une pièce pour les domestiques du comte, afin que de jour et de nuit il pût les avoir à sa disposition.
Au moyen de quelques cloisons, on l'avait séparé et rendu entièrement indépendant des autres appartements de l'hacienda; on y pénétrait par trois portes, une donnant sous le vestibule, la seconde sur la cour commune, et la troisième donnant par quelques marches accès dans la magnifique huerta de l'hacienda qui, par son étendue, pouvait passer pour un parc.
Le comte nouvellement débarqué au Mexique, et de même que tous les étrangers se faisaient une fausse idée d'un pays qu'il ne connaissait pas, était loin de s'attendre à trouver, à l'hacienda del Arenal, une installation aussi commode et aussi conforme à ses goûts et à ses habitudes un peu sérieuses, aussi fût-il réellement dans le ravissement de ce qu'il voyait; il remercia chaleureusement don Andrés de la peine qu'il avait bien voulu prendre pour lui rendre agréable le séjour de sa maison, et l'assura qu'il était loin de s'attendre à une aussi aimable réception.
Don Andrés de la Cruz, fort satisfait de ce compliment, se frotta les mains avec joie et se retira enfin, laissant son parent libre de se livrer au repos si cela lui plaisait.
Demeuré seul avec son valet de chambre, le comte après avoir changé de toilette et avoir pris un costume plus convenable pour la campagne que celui qu'il portait, interrogea son domestique sur la manière dont s'était accompli son voyage depuis la Veracruz et de la réception qui lui avait été faite à son arrivée à l'hacienda.
Ce valet de chambre était un homme du même âge à peu près que le comte, fort attaché à son maître dont il était le frère de lait, garçon fort bien bâti, solidement charpenté, assez bien de figure, très brave, et possédant une qualité précieuse chez un domestique, celle de ne rien voir, de ne rien entendre, et de ne parler que lorsqu'il en recevait l'ordre exprès, et encore ne le faisait-il que de la façon la plus brève.
Le comte l'aimait beaucoup et avait en lui une confiance illimitée; il se nommait Raimbaut, et était Basque; continuellement à cheval sur l'étiquette, et professant un respect profond pour son maître, il ne lui parlait jamais qu'à la troisième personne, et à quelque heure du jour ou de la nuit que le comte l'appelât, il ne se présentait jamais devant lui sans être revêtu du costume sévère qu'il avait adopté et qui se composait d'un habit noir à la française à collet droit et boutons d'or, veste noire, culotte courte noire, bas de soie blancs, souliers à boucle et cravate blanche. Ainsi costumé, sauf la poudre qu'il ne portait pas, Raimbaut ressemblait à s'y méprendre à un intendant de grand seigneur du siècle dernier.
Le second domestique du comte était un grand garçon d'une vingtaine d'années, robuste et trapu. Filleul de Raimbaut qui s'était chargé de l'instruire et de le former au service, il faisait les gros ouvrages et portait la livrée du comte, bleu et argent; il se nommait Lanca Ibarru, était dévoué à son maître et craignait comme le feu son parrain Raimbaut pour lequel il professait une profonde vénération; actif, courageux, rusé et intelligent, telles étaient ses qualités, un peu ternies cependant par sa gourmandise et son goût prononcé pour le dolce-farniente.
Le récit de Raimbaut fut court: il ne lui était rien arrivé du tout, à l'exception de l'ordre qu'un inconnu lui avait transmis de la part de son maître, de ne pas continuer son voyage jusqu'à México, mais de se faire conduire à l'Arenal, ordre auquel il avait obéi.
Le comte reconnut la vérité de ce que lui avait dit l'aventurier; il congédia son valet de chambre, s'étendit sur une butaca, ouvrit un livre, mais bientôt le sommeil s'empara de lui et il s'endormit.
Vers quatre heures du soir environ, au moment où il s'éveillait, Raimbaut entra dans sa chambre à coucher et lui annonça que don Andrés de la Cruz l'attendait pour se mettre à table: l'heure du repas du soir était venue.
Le comte jeta un regard sur sa toilette et précédé par Raimbaut qui lui servait de guide, il se dirigea vers la salle à manger.
La salle à manger de l'hacienda del Arenal était une vaste pièce longue, éclairée par des fenêtres en ogives à vitraux coloriés et dont les murs, recouverts de boiseries en chêne rendu noir par le temps, lui donnaient l'apparence d'un de ces réfectoires de Chartreux du quinzième siècle; une immense table en fer à cheval, entourée de bancs sauf à la partie supérieure, tenait tout le milieu de la pièce.
Lorsque le comte de la Saulay pénétra dans la salle à manger, la plupart des convives, au nombre de vingt à vingt-cinq, s'y trouvaient réunis.
Don Andrés, de même que beaucoup de grands propriétaires mexicains, avait conservé, sur ses domaines, la coutume de faire manger ses gens à la même table que lui.
Cette coutume patriarcale, tombée depuis longtemps déjà en désuétude en France, était cependant, à notre avis, une des meilleures que nous aient léguées nos pères; cette vie en commun resserrait les liens qui attachent les maîtres aux domestiques et les inféodait pour ainsi dire à la famille, dont ils partageaient jusqu'à un certain point, la vie intime.
Don Andrés de la Cruz se tenait debout au fond de la salle, entre doña Dolores sa fille, et don Melchior, son fils.
Nous ne dirons rien de doña Dolores que le lecteur connaît déjà; don Melchior était un jeune homme du même âge à peu près que le comte: sa taille élevée, ses membres robustes, en faisaient un beau cavalier, dans la vulgaire expression du mot; ses traits étaient mâles, caractérisés, sa barbe noire et bien fournie. Il avait l'œil grand, bien ouvert, le regard fixe et perçant, son teint fort brun était légèrement olivâtre, le son de sa voix un peu rude, son accent bref et cassant, sa physionomie sombre, dont l'expression, à la plus légère émotion, devenait menaçante et hautaine. Du reste, son geste était noble et ses manières extrêmement distinguées, il portait le costume mexicain dans toute sa pureté.
Aussitôt que les présentations eurent été faites par don Andrés, les convives prirent place; l'hacendero, après avoir fait asseoir Ludovic à sa droite, auprès de sa fille, fit un signe à celle-ci; elle dit lebénédicité; les convives répétèrentamenet le repas commença.
Les Mexicains, de même que leurs ancêtres Espagnols, sont fort sobres, ils ne boivent pas pendant les repas; ce n'est que lorsque les dulces ou confitures sont apportées, c'est-à-dire au dessert, que des vases contenant de l'eau sont placés sur la table.
Par une attention délicate, don Andrés avait fait servir du vin à son hôte Français, qui était servi par son valet de chambre, debout derrière lui, à l'ébahissement général des assistants.
Le repas fut silencieux, malgré les efforts répétés de don Andrés pour tâcher d'animer la conversation; le comte et don Melchior se bornaient à échanger entre eux quelques phrases de politesse banale et se taisaient. Doña Dolores était pâle, elle paraissait souffrante, mangeait à peine et ne soufflait mot.
Enfin, le dîner se termina, on se leva de table, les serviteurs de l'hacienda se dispersèrent pour retourner à leurs travaux.
Le comte, préoccupé malgré lui de l'accueil froid et compassé que lui avait fait don Melchior, prétexta la fatigue du voyage pour témoigner le désir de se retirer dans son appartement.
Don Andrés y consentit avec une vive répugnance. Don Melchior et le comte échangèrent un salut cérémonieux et se tournèrent le dos; doña Dolores fit un salut gracieux au jeune homme et le comte se retira enfin après avoir serré avec effusion la main que lui tendait son hôte.
Il fallut quelques jours au comte de la Saulay, habitué aux élégances confortables et aux relations si pleines de bon goût et d'atticisme de la vie parisienne, pour s'accoutumer à l'existence triste, monotone, étriquée et sauvage de l'hacienda del Arenal.
Malgré la cordiale réception qui lui avait été faite par don Andrés de la Cruz et les attentions dont il ne cessait de l'entourer, le jeune homme ne tarda pas à s'apercevoir que son hôte était la seule personne de la famille qui le vît d'un bon œil.
Doña Dolores, fort polie avec lui, gracieuse même dans leurs rapports journaliers et lorsque le hasard les mettait en présence, semblait cependant être gênée devant lui, et fuir toute occasion où il aurait pu l'entretenir en particulier; dès qu'elle s'apercevait que son frère ou son père quittaient la pièce où elle se trouvait en compagnie du comte, elle interrompait aussitôt la conversation commencée, balbutiait en rougissant une excuse, et s'éloignait ou plutôt s'envolait, légère et rapide comme un oiseau, et sans plus de cérémonie, laissait là Ludovic.
Cette conduite de la part d'une jeune fille à laquelle depuis son enfance il était fiancé, à cause de laquelle il avait traversé l'Atlantique presque contre sa volonté, et seulement pour faire honneur à l'engagement pris en son nom par sa famille avait droit de surprendre et de mortifier un homme comme le comte de la Saulay que sa beauté physique, son esprit et même sa fortune n'avaient jusqu'alors nullement habitué à être traité avec un aussi étrange sans-façon et un si complet dédain par les dames.
Naturellement peu disposé au mariage que sa famille lui voulait imposer, nullement amoureux de sa cousine, qu'il s'était à peine donné le temps de regarder, et, à cause de son peu de laisser-aller vis-à-vis de lui, assez porté à la croire sotte, le comte aurait facilement pris son parti de la répugnance qu'elle semblait éprouver pour lui, et se serait non seulement consolé, mais encore félicité de la rupture de son mariage avec elle, si dans cette affaire son amour-propre ne se fût pas trouvé mis en jeu d'une façon fort blessante pour lui.
Quelque grande que fût l'indifférence qu'il éprouvait pour la jeune fille, il était froissé du peu d'effet que, par sa mise, ses manières, son luxe même, il avait produit sur elle et de la façon froidement dédaigneuse dont elle avait écouté ses compliments et reçu ses avances.
Bien que désirant sincèrement au fond de son cœur ne pas voir se conclure ce mariage qui lui déplaisait pour mille raisons, il aurait cependant voulu que, sans venir positivement de lui, la rupture ne vînt pas aussi nettement de la jeune fille, et que les circonstances lui eussent permis tout en se retirant avec les honneurs de la guerre de se voir regretté de celle qui devait être son épouse.
Mécontent de lui et des personnes dont il était entouré, se sentant dans une position fausse et qui ne tarderait probablement pas à devenir ridicule, le comte songea à en sortir le plus tôt possible; mais avant que de provoquer une explication franche et décisive de la part de don Andrés de la Cruz qui semblait nullement se douter de l'état des choses, le comte résolut à part lui, de savoir positivement à quoi s'en tenir sur le compte de sa fiancée; car avec cette fatuité native de tous les hommes gâtés par les succès faciles, il avait la conviction intérieure qu'il était impossible que doña Dolores ne l'eût pas aimé si son cœur n'avait pas déjà été pris d'un autre côté.
Cette résolution une fois prise et bien arrêtée dans son esprit, le comte, qui d'ailleurs se trouvait fort désœuvré dans l'hacienda, se mit en devoir de surveiller les démarches de la jeune fille; déterminé, une fois une certitude acquise, à se retirer et à regagner au plus vite la France, qu'il regrettait tous les jours davantage, et qu'il se repentait d'avoir ainsi brusquement abandonnée pour venir chercher à deux mille lieues de sa patrie une si humiliante aventure.
Malgré son indifférence pour le comte, nous avons fait observer que cependant doña Dolores se croyait obligée à être sinon aussi aimable qu'il l'eût désiré, du moins toujours convenable, polie et même prévenante; exemple que son frère se dispensait complètement de suivre envers l'hôte de son père, qu'il traitait avec une froideur tellement affectée qu'il aurait été impossible au comte de ne pas s'en apercevoir, bien qu'il dédaignât de le laisser paraître; feignant de prendre les manières brusques, tranchantes et même brutales du jeune homme comme étant naturelles et parfaitement en rapport avec les mœurs du pays.
Les Mexicains, hâtons-nous de le dire, sont d'une politesse exquise, leur langage est toujours choisi, leurs expressions fleuries, et à part la différence du costume, il est littéralement impossible de reconnaître, un homme du peuple, d'une personne d'un rang élevé. Don Melchior de la Cruz, par une singulière anomalie provenant de son naturel farouche sans doute, se distinguait complètement de ses compatriotes; toujours sombre, compassé, renfermé en lui-même, il n'ouvrait en général la bouche que pour prononcer quelques brèves paroles, d'un ton brusque et d'une voix rude.
Dès les premiers instants qu'ils se rencontrèrent, le comte et don Melchior semblèrent également peu satisfaits l'un de l'autre: le Français paraissait trop maniéré et trop efféminé au Mexicain, et, par contre, celui-ci repoussait l'autre par sa brutalité, la grossièreté de sa nature et la trivialité de ses gestes et de ses expressions.
Mais s'il n'y avait eu réellement que cette instinctive antipathie entre les deux jeunes gens, peut-être aurait-elle peu à peu disparue, et des rapports amicaux se seraient sans doute établis en se connaissant mieux et par conséquent s'appréciant davantage; mais il n'en était pas ainsi, ce n'était ni de l'indifférence, ni de la jalousie que don Melchior avait pour le comte, c'était une belle et bonne haine mexicaine.
D'où provenait cette haine? Quelle particularité inconnue du comte l'avait fait naître? Ceci était le secret de don Melchior.
Du reste, le jeune hacendero était tout confit en mystères; ses actions étaient aussi ténébreuses que sa physionomie; jouissant d'une liberté illimitée, il en usait et abusait à sa guise de la façon la plus large pour aller, venir, entrer et sortir sans rendre de comptes à personne; il est vrai que son père et sa sœur, faits sans doute à sa façon d'être, ne lui adressaient jamais de questions, et ne lui demandaient point où il avait été, ni ce qu'il avait fait, lorsqu'il reparaissait après une absence qui souvent s'était prolongée pendant plus d'une semaine.
Dans ces circonstances fort fréquentes, c'était ordinairement à l'heure du déjeuner qu'on le voyait arriver.
Il saluait silencieusement les assistants, se mettait a table sans prononcer un mot, mangeait, puis il tordait une cigarette, l'allumait, se levait et se retirait dans ses appartements sans autrement s'occuper des assistants.
Une ou deux fois don Andrés, qui comprenait fort bien ce que cette conduite avait d'inconvenant et surtout de peu poli pour son hôte, avait essayé d'excuser son fils, en rejetant sur des occupations fort sérieuses et qui l'absorbaient complètement cette apparente impolitesse; mais le comte lui avait répondu que don Melchior lui paraissait un charmant cavalier, qu'il ne voyait rien que de très naturel dans sa manière d'agir à son égard, que le sans-façon même qu'il montrait était pour lui une preuve de l'amitié qu'il lui témoignait en le traitant non comme un étranger, mais comme un ami et comme un parent, et qu'il serait désespéré que, à cause de lui, le señor don Melchior fît la moindre violence à ses habitudes.
Don Andrés, sans être dupe de l'apparente mansuétude de son hôte, avait jugé prudent de ne pas insister sur ce sujet et tout avait été dit.
Don Melchior était craint et redouté de tous les peones de l'hacienda et, selon toute apparence, de son père lui-même.
Il était évident que ce sombre jeune homme exerçait sur tout ce qui l'entourait une puissance qui pour être occulte n'en était peut-être que plus redoutable, mais personne n'osait se plaindre, et le comte, qui seul aurait pu risquer quelques observations, ne se souciait nullement d'en faire, par la raison toute simple que se considérant comme étranger, de passage pour quelques jours seulement au Mexique, il n'éprouvait aucun goût à se mêler à des affaires ou à des intrigues qui ne le regardaient pas et qui ne devaient en aucune façon le toucher.
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du jeune homme à l'hacienda; le temps s'était passé en lectures, ou en promenades faites aux environs, en compagnie presque toujours du mayordomo de l'hacienda, homme d'une quarantaine d'années, à la figure franche et ouverte, à la taille courte et trapue, aux membres vigoureux, qui paraissait jouir d'une grande privauté auprès de ses maîtres.
Ce mayordomo nommé Léo Carral s'était épris d'une grande affection pour ce jeune Français dont la gaieté inépuisable et la libéralité lui avaient touché le cœur.
Il prenait plaisir pendant leurs longues courses dans la plaine à perfectionner le comte dans l'art de l'équitation, lui faisait comprendre les défectuosités des principes de l'école française et s'appliquait à en faire, comme il avait la prétention justifiée du reste de l'être lui-même, un véritablehombre de a caballoet unjinetede première force.
Nous devons ajouter que son élève profitait parfaitement de ses leçons, et non seulement était en peu de temps devenu un parfait cavalier, mais encore, grâce toujours au digne mayordomo, un tireur émérite.
Le comte avait, d'après les conseils de son professeur, adopté depuis peu le costume mexicain, costume élégant, commode et qu'il portait avec une grâce sans pareille.
Don Andrés de la Cruz s'était joyeusement frotté les mains en voyant celui qu'il considérait déjà presque comme son gendre, prendre le costume du pays, preuve à ses yeux certaine de l'intention du comte de se fixer au Mexique; il avait même à cette occasion essayé d'amener adroitement la conversation sur le sujet qui lui tenait le plus au cœur, c'est-à-dire le mariage du jeune homme avec doña Dolores. Mais le comte toujours sur ses gardes avait, ainsi que plusieurs fois déjà il l'avait fait, évité ce sujet scabreux, et don Andrés s'était retiré en hochant la tête et eu murmurant:
—Il faut cependant que nous nous expliquions?
C'était au moins la dixième fois depuis l'arrivée du comte à l'hacienda que don Andrés de la Cruz se promettait ainsi d'avoir avec lui une explication, mais jusque-là, le jeune homme s'était toujours arrangé de façon à l'éluder.
Un jour que le comte, retiré dans son appartement, s'était laissé aller à lire plus tard que d'habitude, au moment de fermer son livre et de se mettre au lit, en levant les yeux par hasard, il lui sembla voir passer une ombre devant la porte-fenêtre qui donnait dans la huerta.
La nuit était avancée, depuis plus de deux heures déjà tous les habitants de l'hacienda étaient ou devaient être livrés au sommeil: quel était donc ce rôdeur, que sa fantaisie poussait à se promener si tard?
Sans se rendre bien compte du motif qui l'engageait à agir ainsi, Ludovic résolut de s'en assurer.
Il quitta la butaca sur laquelle il était assis, prit sur une table deux revolvers Devisme à six coups, afin d'être préparé à tout événement, et ouvrant aussi doucement que possible la porte-fenêtre, il s'élança dans la huerta en tournant du côté où il avait vu disparaître l'ombre suspecte.
La nuit était magnifique, la lune éclairait comme en plein jour, l'atmosphère était d'une transparence telle, qu'à une fort longue distance on distinguait parfaitement les objets.
Ce n'était que fort rarement que le comte était entré dans la huerta dont il ignorait par conséquent les détours, aussi hésitait-il à s'engager dans les allées qu'il voyait s'allonger devant lui dans tous les sens, se croisant et s'enchevêtrant les unes dans les autres, ne se souciant nullement, si belle que fût la nuit, de la passer à la belle étoile.
Il s'arrêta donc pour réfléchir; peut-être s'était-il trompé, ou avait-il été le jouet d'une illusion, et ce qu'il avait pris pour l'ombre d'un homme, n'était peut-être que celle d'une branche d'arbre agitée par la brise nocturne, qui l'avait fait aux rayons de la lune miroiter devant ses yeux?
Cette observation était non seulement juste, mais encore logique; aussi le jeune homme se garda-t-il bien d'en tenir compte; au bout d'un instant un sourire ironique plissa ses lèvres, et au lieu de s'engager dans le jardin il se glissa avec précaution le long de la muraille touffue qui formait de ce côté une muraille de verdure à l'hacienda.
Après avoir ainsi plutôt glissé que marché pendant une dizaine de minutes, le comte s'arrêta, pour reprendre haleine d'abord, puis ensuite pour s'orienter.
—Bon, murmura-t-il après avoir jeté un regard investigateur autour de lui, je ne me suis pas trompé, c'est bien là.
Alors il se pencha en avant, écarta avec précaution, les feuilles et les branches, et il regarda.
Presqu'aussitôt il se rejeta en arrière, en étouffant un cri de surprise.
L'endroit où il se trouvait faisait face à l'appartement de doña Dolores de la Cruz.
Une fenêtre de cet appartement était ouverte, et doña Dolores, penchée sur l'appui de la fenêtre, causait avec un homme qui, lui, se tenait dans le jardin, mais juste en face d'elle; une distance de deux pieds à peine séparait les causeurs qui paraissaient engagés dans une conversation des plus intéressantes.
Il fut impossible au comte de reconnaître quel était l'homme dont il n'était éloigné cependant que de quelques pas; d'abord, il lui tournait le dos, puis il était enveloppé dans un manteau qui le déguisait complètement.
—Ah! murmura le comte, je ne m'étais pas trompé!
Malgré ce que cette découverte avait de blessant pour son amour-propre, cependant ce fut avec la satisfaction intérieure d'avoir deviné juste que le comte prononça ces paroles: cet homme quel qu'il fût ne pouvait être qu'un amant.
Cependant, bien que les deux causeurs parlassent doucement, ils ne baissaient pas assez la voix pour qu'à une courte distance on ne pût les entendre, et tout en se reprochant l'action peu délicate qu'il commettait, le comte, excité par le dépit et peut-être à son insu par la jalousie, entr'ouvrit les branches et se pencha de nouveau en avant pour écouter.
C'était la jeune fille qui parlait:
—Mon Dieu! disait-elle avec émotion, je tremble, mon ami, lorsque je suis plusieurs jours sans vous voir, mon inquiétude est extrême; je redoute toujours un malheur.
—Diantre! murmura le comte, voilà un gaillard qui est bien aimé.
Cet aparté lui fit perdre la réponse de l'homme. La jeune fille reprit:
—Suis-je donc condamnée à demeurer encore longtemps ici?
—Un peu de patience, j'espère que bientôt tout sera fini, répondit l'inconnu d'une voix sourde; et lui que fait-il?
—Toujours il est le même, aussi sombre et aussi mystérieux, répondit-elle.
—Est-il ici ce soir?
—Oui.
—Toujours aussi hargneux?
—Plus qu'il ne l'a jamais été.
—Et le Français?
—Ah, ah! fit le comte, voyons ce qu'on pense de moi.
—C'est un charmant cavalier, murmura la jeune fille d'une voix tremblante, depuis quelques jours il semble triste.
—Il s'ennuie?
—Je le crains.
—Pauvre enfant, dit le comte, elle s'est aperçu que je m'ennuie; il est vrai que je prends peu le soin de le cacher. Ah ça mais, est-ce que je me serais trompé? Cet homme serait-il autre chose qu'un amoureux? C'est bien improbable? Cependant qui sait? ajouta-t-il avec fatuité.
Pendant ce long aparté, les deux causeurs avaient continué leur conversation qui avait été totalement perdue pour le jeune homme; lorsqu'il se reprit à écouter elle finissait.
—Je le ferai, puisque vous l'exigez, disait la jeune fille; mais est-ce donc bien nécessaire, mon ami?
—Indispensable, Dolores.
—Diable! Il est familier, dit le comte.
—J'obéirais donc, reprit la jeune fille.
—Maintenant séparons-nous; je ne suis demeuré que trop longtemps ici.
L'inconnu rabattit son chapeau sur ses yeux, murmura une dernière fois le mot adieu et s'éloigna à grands pas.
Le comte était demeuré immobile à la même place en proie à une stupéfaction profonde; l'inconnu passa presque à le toucher sans le voir, en ce moment une branche fit tomber son chapeau, un rayon de lune tomba d'aplomb sur son visage, le comte le reconnut alors.
—Olivier! murmura-t-il, c'est donc lui qu'elle aime!
Il rentra chez lui en chancelant comme un homme ivre; cette dernière découverte l'avait bouleversé.
Le jeune homme se mit au lit, mais il ne put dormir, il passa la nuit entière à former les projets les plus extravagants. Cependant, vers le matin, son agitation parut céder à la lassitude.
—Avant de prendre un parti quelconque, dit-il, je veux avoir une explication avec elle; bien certainement je ne l'aime pas, mais pour mon honneur il est nécessaire qu'elle soit bien convaincue que je ne suis pas un niais et que je sais tout. C'est arrêté: aujourd'hui même je lui demanderai un entretien.
Plus tranquille, après avoir définitivement pris un parti, le comte ferma les yeux et s'endormit.
En s'éveillant, il vit Raimbaut, devant son lit, un papier à la main.
—Qu'est-ce? Que me veux-tu? lui dit-il.
—C'est une lettre pour monsieur le comte, répondit le valet de chambre.
—Eh, s'écria-t-il, serait-ce des nouvelles de France?
—Je ne crois pas; cette lettre a été donnée à Lanca par une des caméristes de doña Dolores de la Cruz avec prière de la remettre à monsieur le comte aussitôt son réveil.
—Voilà qui est étrange, murmura le jeune homme en prenant la lettre et l'examinant avec attention; elle est bien à mon adresse, murmura-t-il en se décidant enfin à l'ouvrir.
Cette lettre était de doña Dolores de la Cruz et ne contenait que ces quelques mots écrits d'une écriture fine et un peu tremblée:
«Doña Dolores de la Cruz prie instamment le señor don Ludovic de la Saulay de lui accorder un entretien particulier pour une affaire fort importante, aujourd'hui à trois heures de la tarde; doña Dolores attendra le señor comte dans son appartement. »
—Pour cette fois, je n'y comprends plus rien du tout, s'écria le comte; bah! reprit-il après un moment de réflexion, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi et que cette proposition vienne d'elle.
L'État de Puebla est formé par un plateau de plus de vingt-cinq lieues de circonférence, traversé par les hautes Cordillères de l'Anahuac.
Les plaines, dont la ville est environnée, sont fort accidentées, coupées de ravines, semées de monticules et fermées à l'horizon par des montagnes couvertes de neiges éternelles.
D'immenses champs d'aloès, véritables vignobles de ces contrées, puisque c'est avec cette plante que se fait le pulque, la boisson si chère aux Mexicains, s'étendent à perte de vue.
Rien n'est imposant à voir comme ces aloès énormes dont les feuilles, armées de pointes redoutables sont épaisses, dures, lustrées et ont jusqu'à six et même huit pieds de long.
En partant de Puebla sur la route de México, à deux lieues en avant à peu près, se trouve la ville de Cholula, autrefois fort importante, mais qui, aujourd'hui déchue de sa splendeur passée, ne compte plus que douze à quinze mille âmes.
Du temps des Aztèques, le territoire, qui aujourd'hui forme l'État de Puebla, était considéré par les habitants comme une Terre Sainte privilégiée, et le sanctuaire de la religion. Des ruines considérables, et surtout fort remarquables au point de vue archéologique, attestent encore aujourd'hui la vérité de ce que nous avançons; trois pyramides principales existent dans un espace fort restreint, sans parler des ruines qui se rencontrent à chaque pas sous les pieds des voyageurs.
De ces trois pyramides, une surtout est célèbre à juste titre, c'est celle à laquelle les habitants du pays donnent le nom deMonte hecho a mano, montagne construite à main d'homme, ou grandteocalide Cholula.
Cette pyramide, couronnée de cyprès et sur le sommet de laquelle s'élève aujourd'hui une chapelle dédiée àNuestra Señora de los Remedios, est entièrement construite en briques; sa hauteur est de cent soixante-dix pieds, et sa base d'après les calculs de Humbolt offre une longueur de treize cent cinquante-cinq, un peu plus du double que la base de la pyramide de Chéops.
Monsieur Ampère fait observer, avec beaucoup de tact et de finesse, que l'imagination des Arabes a entouré de prodiges le berceau pour eux inconnu des pyramides égyptiennes, dont elle a rattaché la construction au déluge, et qu'il en a été de même au Mexique; et à ce propos il raconte une tradition recueillie en 1566 par Pedro del Río, sur les pyramides de Cholula et conservée dans ses manuscrits transportés aujourd'hui au Vatican.
Nous ferons à notre tour un emprunt au célèbre savant et nous rapporterons ici cette tradition telle qu'il la donne dans sesPromenades en Amérique.
«Lors de la dernière grande inondation, le pays d'Anahuac (le plateau du Mexique) était habité par des géants. Tous ceux qui ne périrent pas dans ce désastre furent changés en poissons, excepté sept géants, qui se réfugièrent dans des cavernes quand les eaux commencèrent à baisser. Un de ces géants nommé Xelhua[1], qui était architecte, éleva près de Cholula, en mémoire de la montagne de Tlaloc, qui avait servi d'asile à lui et à ses frères, une colonne artificielle de forme pyramidale. Les Dieux, voyant avec jalousie cet édifice dont la cime devait toucher les nuages, irrités de l'audace de Xelhua, lancèrent des feux célestes contre la pyramide, d'où il arriva que beaucoup de constructeurs périrent et que l'œuvre ne put être achevée. Elle fut consacrée au Dieu de l'air, Qualzalcoatl. »
Ne croirait-on pas lire le récit biblique de la construction de la Tour de Babel?
Il y a dans ce récit une erreur qui ne saurait être amputée au célèbre professeur, mais que, malgré notre humble qualité de romancier, nous croyons utile de rectifier.
Quetzalcoatl, le serpent couvert de plumes, dont la racine estQuetzalliplume etCoatlserpent et non pasQualzalcoatlqui ne signifie rien et n'est même pas mexicain ou pour mieux dire aztèque, est le Dieu de l'air, le Dieu législateur par excellence: il était blanc et barbu, son manteau noir était semé de croix rouges, il apparut à Tula, dont il fut grand prêtre; les hommes qui l'accompagnaient portaient des vêtements noirs en forme de soutane, et comme lui étaient blancs.
Il traversait Cholula pour se rendre au pays mystérieux d'où étaient sortis ses ancêtres, lorsque les Cholulans le supplièrent de les gouverner et de leur donner des lois, il y consentit et demeura vingt ans parmi eux, puis, lorsqu'il considéra sa mission comme terminée provisoirement, il alla jusqu'à l'embouchure de la rivièreHuasacoalco, et là il disparut subitement, après toutefois avoir promis aux Cholulans qu'il reviendrait un jour les gouverner.
Il y a à peine un siècle, les Indiens, en portant leurs offrandes à la chapelle de la Vierge élevée sur la pyramide, priaient encore Quetzalcoatl dont ils attendaient pieusement le retour parmi eux; nous n'oserions pas assurer aujourd'hui que cette croyance soit complètement éteinte.
La pyramide de Cholula ne ressemble en rien à celles qui se rencontrent en Égypte: recouverte de terre dans toutes les parties, c'est une colline parfaitement boisée, au sommet de laquelle il est facile de monter non seulement à cheval, mais encore en voiture.
En certains endroits, la terre, en s'écroulant, a laissé à découvert, les briques cuites au soleil qui ont servi à la construction.
Une chapelle chrétienne s'élève sur le sommet de la pyramide à la place même où était bâti le temple dédié à Quetzalcoatl.
Nous en sommes fâchés pour certains auteurs qui ont avancé qu'une religion d'amour a remplacé un culte barbare et cruel; il eût été plus logique de dire qu'une religion vraie s'est substituée à une fausse.
Jamais le sommet de la pyramide de Cholula n'a été souillé de sang humain, jamais aucun homme n'y a été immolé au Dieu qu'on adorait dans le temple aujourd'hui détruit, par la raison toute simple que ce temple était dédié à Quetzalcoatl et que les seules offrandes présentées sur l'autel de ce Dieu, consistaient en produit de la terre, tels que des fleurs et les prémices des moissons, et cela par ordre exprès du Dieu législateur, ordre que ses prêtres se seraient bien gardé d'enfreindre.
C'était vers quatre heures du matin, les étoiles commençaient à disparaître dans les profondeurs du ciel, l'horizon se nuançait de larges bandes grisâtres qui changeaient incessamment et s'irisaient peu à peu de toutes les couleurs du prisme pour se fondre enfin dans une nuance d'un rouge sanglant; le jour se levait, le soleil allait paraître. En ce moment deux cavaliers sortirent de Puebla et s'engagèrent au grand trot sur la route de Cholula.
Tous deux étaient enveloppés avec soin dans leurs zarapés et paraissaient bien armés.
A une demi-lieue de la ville environ, ils tournèrent brusquement par la droite et s'engagèrent dans un étroit sentier tracé dans un champ d'agave.
Ce sentier, fort mal entretenu, de même que toutes les voies de communication au Mexique, formait des détours sans nombre et était coupé par tant de ravins et de fondrières, que ce n'était qu'avec les plus grandes difficultés qu'il était possible de s'y diriger sans risquer de se rompre vingt fois le cou en dix minutes. Çà et là, passaient des arroyos, qu'il fallait traverser dans l'eau jusqu'au ventre du cheval; puis, c'était des monticules à monter et à descendre; enfin, après vingt-cinq minutes au moins de cette course difficile, les deux voyageurs atteignirent le pied d'une espèce de pyramide grossièrement travaillée à main d'homme, entièrement boisée et haute d'une quarantaine de pieds environ au-dessus du sol de la plaine.
Cette colline artificielle portait à son sommet un rancho de vaquero, auquel on parvenait au moyen de degrés taillés de distance en distance sur les flancs du monticule.
Arrivé là, l'inconnu s'arrêta et mit pied à terre, son compagnon l'imita aussitôt.
Alors les deux hommes abandonnèrent les chevaux à eux-mêmes, enfoncèrent le canon de leurs fusils dans une anfractuosité de la base de la montagne et donnèrent une pesée, en faisant levier avec la crosse de l'arme.
Bien que la pesée ne fût pas faite avec une grande force, cependant une énorme pierre, qui paraissait complètement adhérer au sol, se détacha lentement, tourna sur des gonds invisibles et démasqua l'entrée d'un souterrain qui s'enfonçait en pente douce sous le sol.
Ce souterrain recevait sans doute de l'air et du jour par une grande quantité d'imperceptibles fissures, car il était sec et parfaitement clair.
—Vas López, dit l'inconnu.
—Allez-vous là-haut? répondit l'autre.
—Oui, tu m'y rejoindras dans une heure, à moins que tu ne m'aies vu avant.
—Bon, c'est entendu.
Il siffla alors les chevaux, ceux-ci accoururent, et, sur un signe de López, entrèrent dans le souterrain sans faire la moindre difficulté.
—A bientôt, dit López.
L'inconnu lui fit un geste affirmatif, le domestique entra à son tour, fit retomber la pierre derrière lui, et elle se rajusta si complètement sur le roc, qu'il n'exista plus la moindre solution de continuité et qu'il aurait été impossible de retrouver l'entrée qu'elle cachait, même en sachant son existence, si l'on n'en eût pas d'abord connu la position exacte.
L'inconnu était demeuré immobile, les yeux fixés sur la plaine environnante, cherchant sans doute à s'assurer s'il était bien seul et s'il n'avait rien à redouter des regards indiscrets.
Lorsque la pierre eut retombé en place, il jeta son fusil sur l'épaule et se mit à gravir à pas lents les degrés, plongé, en apparence, dans une sombre méditation.
Du sommet du monticule, la vue embrassait un vaste horizon: d'un côté, Zapotèques, Cholula, des haciendas et des villages; de l'autre, Puebla, avec ses nombreuses coupoles peintes et arrondies, qui la faisaient ressembler à une ville orientale; puis, les regards s'égaraient sur les champs d'aloès, de blé indien et d'agaves, au milieu desquels serpentait, en traçant une ligne jaune, la grande route de México.
L'inconnu demeura un instant pensif, les regards dirigés vers la plaine, complètement déserte à cette heure matinale et que les premiers rayons du soleil commençaient à dorer de chatoyants reflets; puis, après avoir exhalé un soupir étouffé, il poussa la claie recouverte d'une peau de bœuf qui servait de porte au rancho et disparut dans l'intérieur.
Le rancho n'avait, au dehors, que l'apparence misérable d'une cabane tombant à peu près en ruines; cependant l'intérieur était plus confortablement installé qu'on aurait eu le droit de s'y attendre dans un pays où les exigences de la vie, pour la basse classe du peuple surtout, sont réduites au plus strict nécessaire.
La première pièce, car le rancho en avait plusieurs, servait de parloir et de salle à manger et communiquait à un appentis placé au dehors et qui tenait lieu de cuisine. Les murs de cette salle, blanchis à la chaux, étaient ornés, non pas de tableaux, mais de six ou huit de ces gravures enluminées, fabriquées à Épinal et dont cette ville inonde l'univers; elles représentaient différents épisodes des guerres de l'Empire, et étaient proprement encadrées et mises sous verre. Dans un angle, à six pieds de hauteur environ, une statuette représentant Nuestra Señora de Guadalupe, patronne du Mexique, était placée sur une console en palissandre bordée de piquants, sur lesquels étaient fichés des cierges de cire jaune, dont trois étaient allumés. Six equipales, quatre butacas, un buffet chargé de différents ustensiles de ménage et une table assez grande, placée au milieu de la salle, complétaient l'ameublement de cette pièce, égayée par deux fenêtres à rideaux rouges.
Le sol était recouvert d'un petate d'un travail assez délicat.
Nous avons oublié de mentionner un meuble assez important pour sa rareté et que certes on aurait été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu; ce meuble était un coucou de la Forêt Noire, surmonté d'un oiseau quelconque qui prévenait, en chantant, la sonnerie des heures et des demies.
Ce coucou faisait face à la porte d'entrée et était placé juste entre les deux fenêtres.
Une porte s'ouvrait à droite sur les pièces intérieures.
Au moment où l'inconnu entra dans le rancho, la salle était déserte.
Il appuya son fusil dans un angle de la pièce, se débarrassa de son chapeau qu'il posa sur la table, ouvrit une fenêtre devant laquelle il traîna une butaca sur laquelle il s'assit, puis il tordit une cigarette de paille de maïs, l'alluma et se mit à fumer aussi tranquillement et avec autant de laisser-aller que s'il se fût trouvé chez lui, non pas toutefois sans avoir d'abord jeté un regard sur le coucou en murmurant:
—Cinq heures et demie! Bon, j'ai le temps, il n'arrivera pas encore.
Tout en se parlant ainsi à lui-même, l'inconnu s'était laissé aller en arrière sur le dossier de sa butaca; ses yeux s'étaient fermés, sa main avait lâché le cigarillo et quelques minutes plus tard il dormait profondément.
Son sommeil durait depuis environ une demi-heure lorsqu'une porte, placée derrière lui, fut ouverte avec précaution et une charmante jeune femme, de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, entra à pas de loups dans la salle, avançant curieusement la tête en avant et fixant un regard bienveillant, presqu'attendri, sur le dormeur.
Le visage de cette jeune femme respirait la gaîté et la malice jointes à une extrême, bonté; ses traits sans être réguliers formaient un tout coquet et gracieux qui plaisait au premier coup d'œil; son teint, excessivement blanc, la distinguait des autres femmes de rancheros, indiennes cuivrées pour la plupart; son costume était celui qui appartient à sa classe, mais d'une propreté remarquable et porté avec une coquetterie mutine qui lui seyait à ravir.
Elle arriva ainsi tout doucement jusqu'auprès du dormeur, la tête retournée en arrière et le doigt posé sur la bouche, afin sans doute de recommander à deux personnes qui la suivaient, un homme et une femme d'un certain âge, de faire le moins de bruit possible.
Ces deux personnes accusaient, la femme cinquante et l'homme soixante ans à peu près; leurs traits, assez vulgaires, n'avaient rien de saillant, excepté une certaine expression d'énergique volonté répandue sur leur physionomie.
La femme portait le costume des rancheras mexicaines; quant à l'homme, c'était un vaquero.
Tous trois, arrivés près de l'inconnu, se placèrent devant lui et demeurèrent immobiles, le regardant dormir.
En ce moment, un rayon de soleil entra par la fenêtre ouverte et vint frapper le visage de l'inconnu.
—Vive Dieu! s'écria celui-ci, en français, en se relevant brusquement tout en ouvrant les yeux, je crois, le diable m'emporte, que je me suis endormi.
—Parbleu! Monsieur Olivier, répondit le ranchero dans la même langue, quel mal y a-t-il à cela?
—Ah! Vous voilà, mes bons amis, dit-il avec un gai sourire en leur tendant la main; joyeux réveil pour moi, puisque je vous trouve à mes côtés. Bonjour Louise, mon enfant, bonjour mère Thérèse, et toi, mon vieux Loïck, bonjour aussi! Vous avez des figures de prospérité qui font plaisir à voir.
—Que je suis fâchée que vous vous soyez ainsi éveillé, monsieur Olivier! dit la charmante Louise.
—D'autant plus que vous êtes fatigué sans doute, appuya Loïck.
—Bah, bah! Je n'y pense plus, vous ne vous attendiez pas à me trouver ici, hein?
—Faites excuse, monsieur Olivier, répondit Thérèse, López nous avait appris votre arrivée.
—Ce diable de López ne peut pas retenir sa langue, dit gaîment Olivier, il faut toujours qu'il bavarde.
—Vous allez déjeuner avec nous, n'est-ce pas? demanda la jeune femme.
—Est-ce que cela se demande, fillette, dit le vaquero; il ferait beau voir, que monsieur Olivier nous refusât, par exemple.
—Allons bourru, dit en riant Olivier, ne grondez pas, je déjeunerai.
—Ah! C'est bien cela, s'écria la jeune femme.
Et aidée par Thérèse, qui était sa mère, comme Loïck était son père, elle se mit aussitôt à tout préparer pour le repas du matin.
—Mais vous savez, dit Olivier, rien de mexicain; je ne veux pas entendre parler ici de l'affreuse cuisine du pays.
—Soyez tranquille, répondit en souriant Louise; nous déjeunerons à la française.
—Bravo, voilà qui double mon appétit.
Pendant que les deux femmes allaient et venaient de la cuisine à la salle à manger pour préparer le déjeuner et mettre le couvert, les deux hommes étaient demeurés isolés auprès de la fenêtre et causaient entre eux.
—Êtes-vous toujours content? demanda Olivier à son hôte.
—Toujours, répondit celui-ci; don Andrés de la Cruz est un bon maître, d'ailleurs, comme vous le savez, j'ai peu de rapport avec lui.
—C'est vrai, vous n'avez affaire qu'à Ño Leo Carral.
—Je ne me plains pas de lui, c'est un digne homme tout mayordomo qu'il est; nous nous entendons parfaitement.
—Tant mieux! J'aurais été désolé qu'il en fût autrement, d'ailleurs c'est à ma recommandation que vous avez consenti à prendre ce rancho et s'il y avait quelque chose...
—Je n'hésiterais pas à vous en faire part, monsieur Olivier; mais de ce côté là tout va bien.
L'aventurier le regarda fixement.
—Il y a donc quelque chose qui va mal d'un autre côté? fit-il.
—Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia le vaquero avec embarras.