Olivier hocha la tête.
—Souvenez-vous, Loïck, lui dit-il sévèrement, des conditions que je vous ai imposées, lorsque je vous accordai votre pardon.
—Oh! Je ne les oublie pas, monsieur.
—Vous n'avez pas parlé?
—Non.
—Ainsi Dominique se croit toujours...
—Oui, toujours, répondit il en baissant la tête, mais il ne m'aime pas.
—Qui vous fait supposer cela?
—Je n'en suis que trop certain, monsieur, depuis que vous l'avez emmené dans les prairies, son caractère est complètement changé, les dix ans qu'il a passés loin de moi, l'ont rendu complètement indifférent.
—Peut-être est-ce un pressentiment, murmura sourdement l'aventurier.
—Oh! Ne dites pas cela, monsieur! s'écria-t-il avec épouvante, la misère est mauvaise conseillère; j'ai été bien coupable, mais si vous saviez combien je me suis repenti de mon crime.
—Je le sais, et voilà pourquoi je vous ai pardonné. Justice sera faite, un jour, du véritable coupable.
—Oui, monsieur, et je tremble, moi, misérable, d'être mêlé à cette sinistre histoire dont le dénouement sera terrible.
—Oui, fit avec une énergie concentrée l'aventurier, bien terrible en effet! Et vous y assisterez, Loïck.
Le vaquero poussa un soupir qui n'échappa pas à son interlocuteur.
—Je n'ai pas vu Dominique, dit-il, en changeant subitement de ton; est-ce qu'il dort encore?
—Oh! Non, vous l'avez trop bien instruit, monsieur; il est toujours le premier levé de nous autres.
—Comment se fait-il qu'il ne soit pas ici, alors?
—Ah! dit avec hésitation le vaquero, il est sorti; dam, il est libre de ses actions, maintenant qu'il a vingt-deux ans!
—Déjà! murmura l'aventurier d'une voix sombre. Puis, secouant brusquement la tête:
—Déjeunons! dit-il.
Le repas commença sous d'assez tristes auspices, mais grâce aux efforts de l'aventurier, bientôt la gaîté première reparut, et la fin du déjeuner fut aussi joyeuse qu'on pouvait le souhaiter.
Tout à coup López entra brusquement dans le rancho.
—Señor Loïck, dit-il, voici votre fils; je ne sais ce qu'il amène, mais il vient à pied et conduit son cheval par la bride.
Chacun se leva de table et sortit du rancho. A une portée de fusil dans la plaine, on apercevait en effet un homme conduisant un cheval par la bride; un fardeau assez volumineux était attaché sur le dos de l'animal.
La distance empêchait de distinguer de quelle sorte était ce fardeau.
—C'est étrange, murmura Olivier à voix basse, après avoir pendant quelques minutes attentivement examiné l'arrivant, serait-ce lui? Oh! Je veux m'en assurer sans retard.
Et après avoir fait signe à López de le suivre, l'aventurier se précipita par les degrés, laissant abasourdis le vaquero et les deux femmes qui l'aperçurent bientôt courant, suivi de López, à travers la plaine, à la rencontre de Dominique.
Celui-ci avait aperçu les deux hommes et s'était arrêté pour les attendre.
[1]Prononcez Chelhoua.
[1]Prononcez Chelhoua.
Un calme profond régnait dans la campagne; la brise nocturne s'était éteinte. Nul autre bruit que le susurrement continu des infiniment petits, qui travaillent sans cesse au labeur inconnu pour lequel ils ont été créés par la providence, ne troublait le silence de la nuit; le ciel d'un bleu sombre n'avait pas un nuage; une douce et pénétrante clarté tombait des étoiles, et les rayons lunaires inondaient le paysage de lueurs crépusculaires qui donnaient aux arbres et aux monticules dont ils allongeaient démesurément les ombres tranchées, des apparences fantastiques; des reflets bleuâtres semblaient filtrer dans l'atmosphère dont la pureté était telle, qu'on distinguait facilement le vol lourd et saccadé des coléoptères qui tournaient en bourdonnant autour des branches; çà et là des lucioles fuyaient comme des farfadets dans les hautes herbes qu'elles illuminaient au passage de lueurs phosphorescentes.
C'était, en un mot, une de ces tièdes et pures nuits américaines, ignorées dans nos froids climats moins favorisés du ciel, et qui plongent l'âme dans de douces et mélancoliques rêveries.
Tout à coup une ombre surgit à l'horizon, grandit rapidement et dessina bientôt la silhouette noire et indécise encore d'un cavalier; le bruit des sabots d'un cheval, frappant à coups hâtifs la terre durcie, ne laissa bientôt plus de doute à cet égard.
Un cavalier s'approchait effectivement; il suivait la direction de Puebla; à demi assoupi sur sa monture, il lui tenait la bride assez lâche, et la laissait à peu près se diriger à sa guise, lorsque celle-ci arrivée à une espèce de carrefour, au milieu duquel s'élevait une croix, fit subitement un écart et sauta de côté en dressant les oreilles et en reculant avec force.
Le cavalier, brusquement tiré de son sommeil ou ce qui est plus probable de ses réflexions, bondit sur la selle et aurait été désarçonné, si, par un mouvement instinctif, il n'avait pas ramené son cheval en pesant fortement sur la bride.
—¡Hola! s'écria-t-il en relevant vivement la tête et en portant la main à sa machette, tout en regardant avec inquiétude autour de lui; que se passe-t-il donc ici? Allons, Moreno, mon bon cheval, que signifie cette frayeur? Là, là calme-toi, mon ami, personne ne songe à nous.
Mais bien que son maître le flattât en lui parlant, et que tous deux parussent vivre en fort bonne intelligence, cependant l'animal continuait à renâcler et à donner des marques de frayeur de plus en plus vives.
—Voilà qui n'est pas naturel, ¡vive Dios! Tu n'as pas coutume de t'effrayer ainsi pour rien; mon bon Moreno, voyons, qu'y a-t-il?
Et le voyageur regarda de nouveau autour de lui, mais cette fois plus attentivement et en abaissant son regard vers le sol.
—Eh! fit-il tout à coup en apercevant un corps étendu sur le chemin, Moreno a raison; il y a quelque chose là, le cadavre de quelque hacendero sans doute, que les salteadores auront tué pour le dépouiller plus à leur aise, et qu'ils auront abandonné ensuite, sans s'en soucier davantage; voyons donc cela.
Tout en se parlant ainsi à demi-voix, le cavalier avait mis pied à terre.
Mais comme notre homme était prudent et, selon toutes probabilités, accoutumé de longue date à parcourir les routes de la confédération mexicaine, il arma son fusil et se tint prêt à l'attaque comme à la défense, au cas où l'individu qu'il voulait secourir, s'aviserait de se lever à l'improviste, pour lui demander la bourse ou la vie, éventualité fort dans les mœurs du pays et contre laquelle il fallait avant tout se mettre en garde.
Il s'approcha donc du cadavre, et il le considéra un instant avec la plus sérieuse attention.
Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour acquérir la certitude qu'il n'avait rien à redouter du malheureux qui gisait à ses pieds.
—Hum! reprit-il en hochant la tête à plusieurs reprises, voilà un pauvre diable qui me semble être bien malade; s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux. Enfin! Essayons toujours de le secourir, bien que je craigne que ce soit peine perdue.
Après ce nouvel aparté, le voyageur, qui n'était autre que Dominique le fils du ranchero dont nous avons parlé plus haut, désarma son fusil qu'il appuya contre le rebord du chemin afin de l'avoir à sa portée en cas de besoin, attacha son cheval à un arbre et se débarrassa de son zarapé afin d'être plus libre de ses mouvements.
Après avoir pris toutes ces précautions doucement et méthodiquement, car c'était un homme fort soigneux en toutes choses, Dominique enleva les alforjas, ou doubles poches placées à l'arrière de sa selle, se les mit sur l'épaule et s'agenouillant alors auprès du corps étendu, il ouvrit son vêtement et lui appuya l'oreille contre la poitrine ouverte par une blessure béante.
Dominique était un homme de haute taille, robuste et parfaitement proportionné; ses membres bien attachés étaient garnis de muscles gros comme des cordes et durs comme du marbre; il devait être doué d'une vigueur remarquable jointe à une grande adresse dans tous ses mouvements qui ne manquaient pas d'une certaine grâce virile: c'était, en un mot, une de ces organisations puissantes peu communes dans tous les pays, mais comme on en rencontre plus souvent dans les contrées où les exigences d'une vie de lutte développent dans des proportions souvent extrêmes les facultés corporelles de l'individu.
Bien qu'il eût environ vingt-deux ans, Dominique en paraissait au moins vingt-huit. Ses traits étaient beaux, mâles et intelligents, ses yeux noirs bien ouverts regardaient en face, son front développé, ses cheveux châtains bouclés naturellement, sa bouche grande, aux lèvres un peu épaisses, sa moustache fièrement relevée, son menton bien dessiné et taillé carrément donnaient à son visage une expression de franchise, d'audace et de bonté, réellement sympathique, tout en lui imprimant un cachet d'indicible distinction. Chose singulière chez cet homme qui appartenait à l'humble classe des vaqueros, ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse rare, ses mains surtout étaient d'un dessein aristocratique irréprochable.
Tel était au physique le nouveau personnage que nous présentons au lecteur et qui est appelé à jouer un rôle important dans la suite de ce récit.
—Allons, il aura de la peine à en revenir, s'il en revient, reprit Dominique en se redressant après avoir vainement essayé de sentir les battements du cœur.
Cependant il ne se découragea pas.
Il ouvrit ses alforjas et en sortit du linge, une trousse et une petite boîte fermant à clé.
—Heureusement que j'ai conservé mes habitudes indiennes, fit-il en souriant, et que je porte toujours avec moi mon sac à la médecine.
Sans perdre de temps il sonda la plaie, la lava avec soin. Le sang suintait goutte à goutte aux lèvres violacées de la blessure; il déboucha un flacon, versa sur la plaie quelques gouttes d'une liqueur rougeâtre contenue dans ce flacon; le sang s'arrêta aussitôt comme par enchantement.
Alors avec une adresse qui témoignait d'une grande habitude, il banda la blessure, sur laquelle il posa délicatement quelques herbes pilées et humectées avec la liqueur rouge que déjà il avait employée.
Le malheureux ne donnait aucun signe de vie, son corps continuait à conserver cette inerte rigidité des cadavres; cependant une certaine moiteur persistait aux extrémités, diagnostic qui faisait supposer à Dominique que la vie n'était pas complètement éteinte dans ce pauvre corps.
Après l'avoir pansé avec soin, il releva un peu le blessé et l'adossa à un arbre; puis il se mit à le frictionner avec du rhum mêlé d'eau, à la poitrine, aux tempes et aux poignets; ne s'arrêtant de temps en temps que pour examiner d'un œil inquiet son visage pâle et contracté.
Tout paraissait devoir être inutile: aucune contraction, aucun tressaillement nerveux n'indiquait le retour de la vie.
Mais il n'y a rien de persistant comme la volonté de l'homme qui veut sauver son semblable; bien qu'il commençât sérieusement à douter du succès de ses efforts, cependant loin de se décourager, Dominique sentit redoubler son ardeur, résolu à n'abandonner la partie que lorsque bien définitivement il lui serait prouvé que tout secours était en pure perte.
C'était un tableau d'un effet saisissant que ce groupe formé sur cette route déserte pendant cette nuit calme et lumineuse, au pied de cette croix, signe de rédemption, par ces deux hommes dont l'un poussé par le saint amour de l'humanité s'acharnait, s'il est permis de parler ainsi, à prodiguer à l'autre les soins les plus fraternels.
Dominique cessa un instant ses frictions et il se frappa le front comme si une pensée subite venait tout à coup de surgir dans son cerveau.
—Où diable ai-je donc la tête? murmura-t-il, et fouillant dans ses alforjas qui semblaient inépuisables, tant elles contenaient de choses, il en retira une gourde bouchée avec soin.
Il entr'ouvrit avec la lame de son couteau les dents serrées du blessé, lui introduisit, après l'avoir débouchée, la gourde entre les lèvres, et lui versa dans la bouche une partie de ce qu'elle contenait, tout en examinant son visage avec anxiété.
Au bout de deux ou trois minutes, le blessé frissonna faiblement, et ses paupières remuèrent comme s'il eût essayé de les ouvrir.
—Ah! fit Dominique avec joie, cette fois, je crois que j'en aurai raison.
Et déposant la gourde près de lui, il recommença les frictions avec une nouvelle ardeur.
Un soupir faible comme un souffle s'exhala des lèvres du blessé, ses membres commencèrent bientôt à perdre un peu de leur raideur; la vie revenait doucement.
Le jeune homme redoubla d'efforts; peu à peu la respiration bien que faible et entrecoupée se fit plus distincte, les traits se détendirent et les pommettes des joues se plaquèrent de deux taches rouges; bien que les yeux demeurassent fermés, les lèvres du blessé s'agitaient comme s'il eût essayé de prononcer quelques paroles.
—Bah! fit Dominique avec un accent joyeux, tout n'est pas fini encore, il sera revenu de loin, s'il en réchappe, bravo! Je n'ai pas perdu mon temps! Mais qui diable lui a donné un si furieux coup d'épée? On ne se bat pas en duel au Mexique. Sur mon âme! Si je ne craignais pas de lui faire injure, j'assurerais presque que je connais l'homme qui a si joliment décousu ce pauvre malheureux; mais patience, il faudra bien qu'il parle, et alors il sera bien fin si je ne sais pas à qui il a eu affaire.
Cependant, la vie, après avoir longtemps hésité à rentrer dans ce corps qu'elle avait presqu'abandonné, avait commencé une lutte sérieuse contre la mort qu'elle obligeait de plus en plus à se retirer; les mouvements du blessé devenaient plus accentués et surtout plus intelligents: deux fois déjà ses yeux s'étaient ouverts pour se refermer presqu'aussitôt il est vrai, mais le mieux devenait sensible; il ne tarderait pas à reprendre connaissance, ce n'était plus qu'une question de temps.
Dominique versa un peu d'eau dans un gobelet, y mêla quelques gouttes de la liqueur contenue dans la gourde, et approcha le gobelet de la bouche du blessé; celui-ci ouvrit les lèvres et but, puis il poussa un soupir de soulagement.
—Comment vous sentez-vous? lui demanda le jeune homme avec intérêt.
Au son de cette voix inconnue, un frémissement convulsif agita tout le corps du blessé; il fit un geste comme pour repousser une image effrayante et murmura d'une voix sourde:
—Tuez-moi!
—Ma foi non! s'écria joyeusement Dominique, j'ai eu trop de peine à vous ressusciter pour cela.
Le blessé entr'ouvrit les yeux, jeta un regard égaré autour de lui et le fixant enfin sur le jeune homme, avec une expression d'indicible épouvante:
—Le masque! s'écria-t-il, le masque! Oh! Arrière! Arrière!
—La commotion cérébrale a été forte, murmura le jeune homme; il est en proie à une hallucination fiévreuse qui, si elle persistait, pourrait amener la folie. Hum! Le cas est grave! Comment faire pour remédier à cela?
—Bourreau! reprit faiblement le blessé, tue-moi.
—Il y tient à ce qu'il paraît; cet homme est tombé dans quelque guet-apens affreux, son esprit troublé ne lui rappelle que la dernière scène de meurtre dans laquelle il a joué un rôle si malheureux; il faut couper court à cela, et lui rendre le calme nécessaire à sa guérison, sinon il est perdu.
—Ne le sais-je pas bien que je suis perdu? dit le blessé qui avait entendu cette dernière parole, tue-moi donc sans me faire souffrir davantage.
—Vous m'entendez, señor, répondit le jeune homme; fort bien, alors écoutez-moi sans m'interrompre: je ne suis pas un des hommes qui vous ont mis dans l'état où vous vous trouvez; je suis un voyageur, que le hasard ou plutôt la providence a conduit sur cette route, pour vous venir en aide, et je l'espère pour vous sauver; vous me comprenez bien n'est-ce pas? Cessez donc de vous forger des chimères, oubliez s'il est possible, quant à présent du moins, ce qui s'est passé entre vous et vos assassins, je n'ai d'autre désir que celui de vous être utile; sans moi vous seriez mort; ne rendez pas plus difficile la tâche déjà si dure que je me suis imposée; votre salut désormais dépend de vous seul.
Le blessé fit un brusque mouvement pour se relever, mais ses forces le trahirent, il retomba avec un soupir de découragement.
—Je ne puis, murmura-t-il.
—Je le crois bien, blessé comme vous l'êtes; c'est un miracle que l'affreux coup d'épée que vous avez reçu ne vous aie pas tué raide; ne vous opposez donc pas davantage à ce que l'humanité m'ordonne de faire pour vous.
—Mais si vous n'êtes pas assassin, qui donc êtes vous? lui demanda le blessé avec inquiétude.
—Qui je suis, moi? Un pauvre diable de vaquero qui vous a trouvé ici agonisant et qui a été assez heureux pour vous rendre à la vie.
—Et vous me jurez que vos intentions sont bonnes?
—Je vous le jure, sur mon honneur.
—Merci, murmura le blessé.
Il y eut un silence assez long.
—Oh! Je veux vivre, reprit le blessé avec une énergie concentrée.
—Je comprends ce désir, il me semble tout naturel de votre part.
—Oui, je veux vivre, car il faut que je me venge.
—Ce sentiment est juste, la vengeance est permise.
—Vous me sauverez, vous me le promettez, n'est-ce pas?
—Du moins ferai-je tout ce qu'il me sera possible pour cela.
—Oh! Je suis riche, je vous récompenserai.
Le ranchero hocha la tête.
—Pourquoi parler de récompense? dit-il; croyez-vous donc que le dévouement puisse s'acheter; gardez votre or, caballero; il me serait inutile, je n'en ai pas besoin.
—Cependant il est de mon devoir...
—Pas un mot de plus sur ce sujet, je vous en prie, señor, toute insistance de votre part serait pour moi une mortelle injure; je fais mon devoir en vous sauvant la vie, je n'ai droit à aucune récompense.
—Agissez donc à votre guise.
—Promettez-moi d'abord de ne pas soulever d'objection à ce que je jugerai convenable de faire dans l'intérêt de votre salut.
—Je vous le promets.
—Bien; de cette façon nous nous entendrons toujours. Le jour ne tardera pas à paraître; nous ne devons pas demeurer ici plus longtemps.
—Mais, où irai-je? Je me sens si faible qu'il m'est impossible de faire le plus léger mouvement.
—Que cela ne vous inquiète pas; je vous mettrai sur mon cheval et en le faisant marcher au pas, il vous portera sans trop de secousses en lieu sûr.
—Je m'abandonne à vous.
—C'est ce que vous pouvez faire de mieux; voulez-vous que je vous conduise à votre demeure?
—Ma demeure? s'écria le blessé avec un effroi mal dissimulé et en faisant un mouvement comme s'il eût essayé de fuir; vous me connaissez donc, vous savez où j'habite?
—Je ne vous connais pas, j'ignore où votre maison est située. Comment saurais-je ces détails, moi qui avant cette nuit ne vous avais jamais vu?
—C'est vrai, murmura le blessé en se parlant à lui-même, je suis fou! Cet homme est de bonne foi. Puis s'adressant à Dominique: Je suis un voyageur, lui dit-il d'une voix entrecoupée et à peine distincte; je viens de la Veracruz, je me rendais à México, lorsque j'ai été assailli à l'improviste, dépouillé de ce que je possédais et laissé pour mort au pied de cette croix où vous m'avez si providentiellement rencontré; de domicile, je n'en ai pas d'autre en ce moment que celui qu'il vous plaira de m'offrir! Voilà toute mon histoire, elle est simple comme la vérité.
—Qu'elle soit vraie ou non, cela ne me regarde pas, señor; je n'ai pas le droit de m'immiscer malgré vous dans vos affaires; dispensez-vous donc, je vous prie, de me donner des renseignements que je ne vous demande pas, dont je n'ai que faire et qui, dans l'état où vous êtes, ne peuvent que vous être nuisibles, d'abord en vous obligeant à une trop grande tension d'esprit, et ensuite en vous forçant à parler.
En effet, ce n'avait été que grâce à une puissance de volonté extrême que le blessé était parvenu à soutenir une si longue conversation; la secousse qu'il avait reçue était trop forte, sa blessure trop grave pour que, malgré tout le désir qu'il en avait, il lui fût possible de discuter plus longtemps, sans risquer de tomber dans une syncope plus dangereuse que celle dont il avait été si miraculeusement tiré par son généreux sauveur; déjà il sentait battre ses artères, un nuage s'étendait sur sa vue, des bourdonnements sinistres se faisaient dans ses oreilles, une sueur glacée perlait à ses tempes; ses pensées, dans lesquelles il avait éprouvé tant de difficultés à remettre un peu d'ordre et de suite, commençaient à lui échapper de nouveau, il comprit qu'une résistance plus prolongée de sa part serait une folie, il se laissa aller en arrière avec découragement et poussant un soupir de résignation:
—Ami, murmura-t-il d'une voix faible, faites de moi ce que vous voudrez; je me sens mourir.
Dominique suivait ses mouvements d'un œil inquiet, il se hâta de lui faire boire quelques gouttes de cordial dans lequel il avait versé une liqueur soporifique; ce secours fut efficace, le blessé se sentit renaître à la vie.
Il voulut remercier le jeune homme.
—Taisez-vous, lui dit vivement celui-ci, vous n'avez que trop parlé déjà.
Il l'enveloppa avec soin dans son manteau et l'étendit sur le sol.
—Là, reprit-il, vous voici bien ainsi, ne bougez plus et essayez de dormir, tandis que j'aviserai aux moyens de vous enlever d'ici au plus vite.
Le blessé n'essaya aucune résistance; déjà le somnifère qu'il avait bu agissait sur lui, il sourit doucement, ferma les yeux, et bientôt il fut plongé dans un sommeil calme et réparateur.
Dominique le regarda un instant dormir avec la plus entière satisfaction.
—J'aime mieux le voir ainsi que comme il était à mon arrivée, dit-il joyeusement; ah tout n'est pas fini encore: maintenant il s'agit de partir et cela au plus vite, si je ne veux en être empêché par les importuns qui ne tarderont pas à affluer sur cette route.
Il détacha son cheval, lui remit la bride et l'amena tout auprès du blessé; après avoir fait une espèce de siège sur le dos de l'animal avec quelques couvertures auxquelles il ajouta son zarapé, dont il se dépouilla sans hésiter, il souleva le blessé dans ses bras nerveux avec autant de facilité, que si, au lieu d'être un homme de haute taille et d'une corpulence assez forte, il n'eût été qu'un enfant, et il le posa doucement sur le siège où il l'accommoda de son mieux, tout en ayant soin de le soutenir pour éviter une chute qui aurait été mortelle.
Lorsque le jeune homme se fut assuré que le blessé se trouvait dans une position aussi commode que le permettaient les circonstances, et surtout les moyens insuffisants de transports dont il disposait, il fit partir son cheval dont il tint la bride à la main, sans quitter toutefois la place qu'il avait prise auprès du blessé qu'il continua à soutenir d'aplomb sur la selle, et il s'éloigna définitivement se dirigeant vers le rancho où nous l'avons précédé d'une heure environ pour y introduire l'aventurier.
Dominique marchait tout doucement, maintenant d'une main ferme le blessé couché sur la selle de son cheval, veillant sur lui comme une mère veille sur son enfant; n'ayant qu'un désir, celui d'atteindre le rancho le plus tôt possible, afin de donner à cet inconnu, qui sans lui serait mort si misérablement, tous les soins que nécessitait l'état précaire dans lequel il se trouvait encore.
Malgré l'impatience, qu'il éprouvait, malheureusement il lui était impossible de hâter le pas de son cheval de crainte d'accident à travers les chemins ravinés et presque impraticables qu'il était contraint de traverser; aussi fût-ce avec un sentiment indicible de plaisir que, arrivé à deux ou trois portées de fusil du rancho, il aperçut plusieurs personnes accourant vers lui.
Bien qu'il ne les reconnût pas tout d'abord, cependant sa joie fut grande, car pour lui c'était un secours qui lui venait, et bien qu'il n'eût certes pas voulu en convenir, il en reconnaissait pour lui et surtout pour le blessé l'extrême nécessité, car depuis plusieurs heures déjà, il cheminait cahin-caha, à travers des sentiers la plupart du temps presque impraticables, contraint de surveiller constamment cet homme qu'il avait par un miracle incompréhensible sauvé d'une mort certaine et que le moindre oubli pouvait tuer raide.
Lorsque les hommes qui accouraient vers lui ne se trouvèrent plus qu'à quelques pas, il s'arrêta et leur cria d'un air joyeux comme un homme charmé d'être débarrassé d'une responsabilité qui lui pèse:
—Eh! Venez donc! ¡Caray! Il y a longtemps déjà que vous auriez dû être ici.
—Qu'est-ce à dire, Dominique, répondit en français l'aventurier, quel besoin si pressant avez-vous donc de nous?
—Eh! Cela vous crève les yeux, il me semble; ne voyez-vous pas que j'amène un blessé?
—Un blessé! s'écria Olivier en faisant un bond de tigre et se trouvant presque immédiatement auprès du jeune homme; de quel blessé parlez-vous donc?
—Pardieu! De celui que j'ai assis, tant bien que mal, sur mon cheval et que je ne serais pas fâché de voir dans un bon lit, dont, soit dit entre nous, il a le plus grand besoin; car s'il vit encore, c'est, sur mon âme, grâce à un miracle incompréhensible de la Providence.
L'aventurier, sans lui répondre, enleva brusquement le zarapé jeté sur le visage du blessé et l'examina pendant quelques minutes, avec une expression d'angoisse, de douleur, de colère et de regret impossible à décrire.
Son visage, subitement pâli, avait pris des teintes cadavéreuses, un tremblement convulsif agitait tous ses membres, ses regards fixés sur le blessé semblaient lancer des éclairs et avaient une expression étrange.
—Oh! murmurait-il d'une voix basse et saccadée par l'orage qui grondait au fond de son cœur, cet homme! C'est lui! C'est bien lui, il n'est pas mort!
Dominique ne comprenait rien à ce qu'il entendait; il regardait Olivier avec étonnement, ne sachant ce qu'il devait penser des paroles qu'il prononçait.
—Ah, ça! dit-il enfin avec une explosion de colère, qu'est-ce que cela signifie? Je sauve un homme, Dieu sait comment, à force de soins, à travers mille difficultés, je parviens à amener ici ce pauvre malheureux qui, sans moi, caray, je puis le dire, serait mort comme un chien et voilà comment vous me recevez?
—Oui, oui, réjouis-toi, lui dit l'aventurier avec un accent amer, tu as commis une bonne action; je t'en félicite, Dominique, mon ami; elle te profitera, sois-en sûr, et cela avant longtemps.
—Vous savez que je ne vous comprends pas, s'écria le jeune homme.
—Eh! Qu'est-il besoin que tu me comprennes, pauvre garçon! répondit-il en haussant avec dédain les épaules; tu as agi selon ta nature, sans réflexion, et sans arrière-pensée, je n'ai pas plus de reproches à t'adresser que d'explications à te donner.
—Mais enfin, quoi? Que voulez-vous dire?
—Connais-tu cet homme?
—Ma foi, non; pourquoi le connaîtrai-je?
—Je ne te demande pas cela; puisque tu ne le connais pas, comment se fait-il que tu nous l'amènes ainsi au rancho, sans dire gare?
—Mon Dieu, par une raison bien simple: je revenais de Cholula, lorsque je l'ai trouvé couché en travers du chemin, râlant comme un taureau agonisant. Que pouvais-je faire? L'humanité ne me commandait-elle pas de lui porter secours? Est-il permis de laisser ainsi mourir un chrétien sans essayer de lui venir en aide?
—Oui, oui, répondit ironiquement Olivier, tu as bien agi; certes, je suis loin de te blâmer. Comment donc! Un homme de cœur ne saurait rencontrer un de ses semblables navré aussi cruellement, sans lui porter secours. Puis, changeant de ton subitement et haussant les épaules avec pitié: est-ce donc au milieu des peaux-rouges parmi lesquels tu as si longtemps vécu que tu as reçu de telles leçons d'humanité? ajouta-t-il.
Le jeune homme voulut répondre, il l'arrêta brusquement.
—Il suffit; maintenant le mal est fait, lui dit-il, il n'y a plus à y revenir. López le conduira dans le souterrain du rancho, là il le soignera; va, López, ne perds pas de temps, emmène cet homme pendant que moi je causerai avec Dominique.
López obéit, le jeune homme le laissa faire; il commençait à comprendre que peut-être son cœur l'avait trompé et qu'il s'était trop facilement laissé entraîner à un sentiment d'humanité envers un homme qui lui était parfaitement inconnu.
Il y eut un assez long silence: López s'était éloigné avec le blessé et déjà il avait disparu dans le souterrain.
Olivier et Dominique, arrêtés en face l'un de l'autre, demeuraient immobiles et pensifs. Enfin l'aventurier releva la tête.
—As-tu causé avec cet homme?
—Un peu, oui, à bâtons rompus.
—Que t'a-t-il dit?
—Pas grand chose de sensé, il m'a parlé d'une attaque dont il avait été victime.
—Voilà tout?
—Oui, à peu près.
—T'a-t-il dit son nom?
—Je ne lui ai pas demandé.
—Mais, enfin il a dû te dire qui il est.
—Oui, je crois; il m'a dit qu'il était arrivé depuis peu à la Veracruz et qu'il se rendait à México, lorsqu'il avait été attaqué à l'improviste et dépouillé par des hommes qu'il n'a pu reconnaître.
—Il ne t'a rien dit autre chose, sur son nom ou sa position?
—Non, pas un mot.
L'aventurier demeura un instant pensif.
—Écoute, reprit-il, et ne prends pas en mauvaise part ce que je vais te dire.
—De vous, maître Olivier, j'entendrai tout, car vous avez le droit de tout me dire.
—Bien, te rappelles-tu comment nous nous sommes connus?
—Certes, j'étais un enfant alors, misérable et chétif, mourant de faim et de misère dans les rues de México, vous avez eu pitié de moi, vous m'avez habillé et nourri; non content de cela, vous m'avez vous-même enseigné à lire, à écrire, à calculer; que sais-je encore!
—Passe, passe.
—Puis, vous m'avez fait retrouver mes parents, ou du moins les personnes qui m'ont élevé, et que, à défaut d'autres, j'ai toujours considérés comme étant ma famille.
—Bien, après.
—Dam, vous savez cela aussi bien que moi, maître Olivier.
—C'est possible, mais je veux que tu me le répètes.
—Comme il vous plaira: un jour vous êtes venu au rancho, vous m'avez emmené avec vous et vous m'avez conduit en Sonora et au Texas, où nous avons chassé le bison; au bout de deux ou trois ans, vous m'avez fait adopter par une tribu Comanche, et vous m'avez quitté en m'ordonnant de demeurer dans les prairies et de mener l'existence de coureur des bois, jusqu'à ce que vous me fassiez transmettre l'ordre de revenir près de vous.
—Fort bien, je vois que tu as bonne mémoire; continue.
—Je vous ai obéi et je suis demeuré parmi les Indiens, chassant et vivant avec eux; il y a six mois, vous-même êtes arrivé au bord du Río Gila où je me trouvais alors, et vous m'avez dit que vous veniez me chercher et que je devais vous suivre. Je vous suivis donc sans vous demander une explication dont je n'avais pas besoin; est-ce que je ne vous appartiens pas corps et âme?
—Bon, et tu es toujours dans les mêmes sentiments?
—Pourquoi en aurai-je changé? Vous êtes mon seul ami.
—Merci, tu es donc résolu à m'obéir en tout?
—Sans hésiter, je vous le jure.
—Voilà ce dont je voulais être certain, maintenant, écoute-moi à ton tour; cet homme que tu as si bêtement, passe-moi le mot, si bêtement dis-je, secouru, t'a menti du premier au dernier mot qu'il t'a dit. L'histoire qu'il t'a faite n'est qu'un tissu d'impostures: il n'est pas vrai qu'il soit arrivé depuis quelques jours seulement à la Veracruz, il n'est pas vrai qu'il se rende à México, il n'est pas vrai enfin qu'il ait été attaqué et dépouillé par des inconnus. Cet homme, je le connais, il est au Mexique depuis près de huit mois, il habite Puebla, il a été condamné à mort par des hommes qui avaient le droit de le juger et qu'il connaît parfaitement; il n'a pas été attaqué à l'improviste, on lui a mis une épée dans la main, et on lui a laissé la faculté de se défendre, faculté dont il a profité, il est tombé dans un combat loyal; enfin, il n'a pas été dépouillé parce qu'il n'avait pas affaire à des voleurs de grand chemin, mais à d'honnêtes gens.
—Oh! Oh! fit le jeune homme, ceci change la question.
—Maintenant, réponds à ceci: t'es-tu engagé vis-à-vis de lui?
—Qu'entendez-vous par là?
—Cet homme, lorsqu'il a repris connaissance et que la parole lui est revenue, a imploré ta protection, n'est-ce pas?
—C'est vrai, maître Olivier.
—Bon, et que lui as-tu répondu, toi?
—Dam, vous comprenez, qu'il m'était assez difficile d'abandonner ce pauvre diable dans l'état où il était, après surtout ce que j'avais fait pour lui.
—Bien, bien, alors?
—Alors, dam, je lui ai promis de le sauver.
—C'est-à-dire de le guérir?
—C'est ainsi que je l'entends.
—Pas autre chose?
—Pour cela, non.
—Et lui as-tu promis seulement?
—Non je lui ai donné ma parole.
L'aventurier fit un geste d'impatience.
—Mais en supposant qu'il guérisse, reprit-il, ce qui entre nous me semble douteux, dès qu'il sera en bonne santé te considéreras-tu comme complètement dégagé envers lui?
—Oh! Pour cela oui, maître Olivier, complètement.
—Allons, il n'y a que demi-mal alors.
—Vous savez que je ne vous comprends pas du tout?
—Sois donc satisfait, Dominique; apprends que tu n'as pas eu la main heureuse pour ta bonne action.
—Parce que?
—Parce que l'homme que tu as secouru et auquel tu as prodigué des soins si dévoués, est ton ennemi mortel.
—Mon ennemi mortel, cet homme? s'écria-t-il avec un étonnement mêlé de doute; mais je ne le connais pas plus qu'il ne me connaît.
—Tu le supposes, mon pauvre ami, mais sois convaincu que je ne me trompe pas et que je te dis la vérité.
—C'est étrange.
—Oui, fort étrange, en effet, mais cela est ainsi, cet homme est même ton ennemi le plus dangereux.
—Que faire?
—Me laisser agir; je m'étais rendu ce matin au rancho dans l'intention de t'annoncer qu'un de tes ennemis, le plus redoutable de tous, était mort; tu as pris soin de me faire mentir. Après tout, peut-être cela vaut-il mieux ainsi: ce que Dieu fait est bien, ses voies nous sont inconnues, nous devons nous courber devant la manifestation de sa volonté.
—Ainsi votre intention est...?
—Mon intention est de charger López de veiller sur ton malade; il restera dans le souterrain où on le soignera avec le plus grand soin, seulement tu ne le reverras plus, il est inutile que, quand à présent, vous vous connaissiez davantage; à mon tour, je te donne ma parole que tous les soins que son état exige lui seront donnés.
—Oh! Je m'en rapporte complètement à vous, maître Olivier; mais lorsqu'il sera guéri que ferons-nous?
—Nous le laisserons partir paisiblement, il n'est pas notre prisonnier; sois tranquille, nous le trouverons sans peine quand besoin sera; il est bien entendu que personne du rancho ne doit descendre dans le souterrain et avoir le moindre rapport avec lui.
—Bon, vous le leur direz alors, moi je ne m'en charge pas.
—Je le leur dirai; du reste moi-même je ne le verrai pas. López seul demeurera chargé de lui.
—Et moi, vous n'avez rien de plus à me dire?
—Si, j'ai à t'annoncer que je t'emmène avec moi pour quelques jours.
—Ah! Et allons-nous loin comme cela?
—Tu le verras, en attendant rends-toi au rancho, prépare tout ce qu'il te faut pour ton voyage.
—Oh! Je suis prêt, interrompit-il.
—C'est possible, mais moi je ne le suis pas; n'ai-je pas à donner des ordres à López au sujet de ton blessé.
—C'est juste, et puis il faut que je prenne congé de la famille.
—Ce sera fort bien fait, car tu resteras probablement quelque temps absent.
—Bon, je comprends, nous allons faire une bonne chasse.
—Nous allons chasser, oui, dit l'aventurier avec un équivoque sourire, mais pas du tout de la façon dont tu le supposes.
—Bon, cela m'est égal, je chasserai comme vous voudrez, moi.
—J'y compte bien, allons viens, nous n'avons déjà que trop perdu de temps.
Ils se dirigèrent alors vers le monticule. L'aventurier entra dans le souterrain et le jeune homme monta au rancho.
Loïck et les deux femmes l'attendaient sur la plate-forme, assez intrigués de la longue conversation qu'il avait eue avec Olivier; mais Dominique fut impénétrable, il avait trop longtemps vécu au désert pour se laisser sortir la vérité du cœur lorsqu'il lui plaisait de la cacher. En cette circonstance, ce fut en pure perte qu'on l'accabla de questions; il ne répondit que par des fins de non recevoir; désespérant de le faire parler, son père et les deux femmes prirent enfin le bon parti de le laisser tranquille.
Son déjeuner était tout préparé sur la table.
Comme il avait faim, il saisit ce prétexte pour changer la conversation, et tout en mangeant, il annonça son départ.
Loïck ne lui fit aucune observation, il était accoutumé à ses brusques absences.
Au bout d'une demi-heure environ, Olivier reparut.
Dominique se leva, et prit congé de sa famille.
—Vous l'emmenez, dit Loïck.
—Oui, répondit Olivier, pour quelques jours, nous allons dans la Terre-Chaude.
—Prenez garde, dit Louise avec inquiétude, vous savez que les guérillas de Juárez battent la campagne.
—Ne crains rien, petite sœur, dit le jeune homme en l'embrassant, nous serons prudents; je te rapporterai un foulard, tu sais que voilà longtemps déjà que je t'en ai promis un.
—Je préférerais que tu ne nous quittes pas, Dominique, répondit-elle avec tristesse.
—Allons, allons, dit gaiement l'aventurier, soyez sans inquiétude, je vous le ramènerai sain et sauf.
Il paraît que les habitants du rancho avaient une grande confiance en la parole d'Olivier, car, sur cette assurance, leur inquiétude se calma, et ils prirent assez facilement congé des deux hommes.
Ceux-ci quittèrent alors le rancho, descendirent le monticule, et trouvèrent leurs chevaux tout prêts à être montés, qui les attendaient attachés à un liquidambar.
Après avoir fait un dernier signe d'adieu aux habitants du rancho groupés sur la plate-forme, ils se mirent en selle et s'éloignèrent au galop à travers terre pour aller rejoindre la route de la Veracruz.
—Allons-nous donc dans les Terres-Chaudes? demanda Dominique tout en galopant auprès de son compagnon.
—Oh! Oh! Nous n'allons pas aussi loin, tant s'en faut; je te conduis seulement à quelques lieues d'ici, dans une hacienda où je compte te faire faire une nouvelle connaissance.
—Bah! Pourquoi donc? Je me soucie peu des nouvelles connaissances.
—Celle-ci te sera fort utile.
—Ah! Alors c'est différent. Je vous avoue que je n'aime pas beaucoup les Mexicains.
—La personne à laquelle on te présentera n'est pas mexicaine, elle est française.
—Ce n'est plus du tout la même chose, mais pourquoi donc me dites-vous qu'on me présentera? Est-ce que ce n'est pas vous qui vous chargerez de cela?
—Non, c'est une autre personne que tu connais, et pour laquelle tu as même une certaine affection.
—De qui donc parlez-vous?
—De Léo Carral.
—Le mayordomo de l'hacienda del Arenal?
—Lui-même.
—C'est donc à l'hacienda que nous allons, alors?
—Pas précisément, mais dans les environs. J'ai donné au mayordomo un rendez-vous où il doit m'attendre, c'est à ce rendez-vous que nous allons en ce moment.
—Alors tout est pour le mieux, je serai charmé de revoir Léo Carral. C'est un bon compagnon.
—Et un homme de cœur et d'honneur, ajouta Olivier.
Depuis son arrivée à l'hacienda del Arenal, doña Dolores avait toujours tenu envers le comte de la Saulay une conduite réservée que les projets de mariage faits par leurs deux familles étaient loin de justifier. Jamais la jeune fille n'avait eu, nous ne dirons pas d'entretiens particuliers avec celui qu'elle devait en quelque sorte considérer comme son fiancé, mais seulement la plus légère privauté et la plus innocente familiarité; tout en demeurant polie et même gracieuse, elle avait su, dès le premier jour qu'ils s'étaient vus, élever une barrière entre elle et le comte, barrière que celui-ci ne s'était jamais hasardé à franchir et qui l'avait condamné à demeurer, peut-être contre ses désirs secrets, dans les bornes de la plus sévère réserve.
Dans ces conditions, et surtout après la scène à laquelle il avait assisté la nuit précédente, on comprendra facilement quelle dût être la stupéfaction du jeune homme en apprenant que doña Dolores lui demandait une entrevue.
Que pouvait-elle avoir à lui dire? Pour quel motif lui assignait-elle ce rendez-vous? Quelle raison la poussait à agir de la sorte?
Telles étaient les questions que le comte ne cessait de s'adresser, questions qui demeuraient forcément sans réponse.
Aussi l'inquiétude, la curiosité et l'impatience du jeune homme étaient-elles poussées au plus haut degré, et ce fut avec un sentiment de joie, dont lui-même ne se rendit pas bien compte, qu'il entendit enfin sonner l'heure du rendez-vous.
S'il se fût trouvé en France, à Paris, au lieu d'être au Mexique dans une hacienda, certes, il aurait su d'avance à quoi s'en tenir sur le message qu'il avait reçu, et sa conduite eût été toute tracée.
Mais ici, la froideur de doña Dolores à son égard, froideur qui ne s'était pas un instant démentie, la préférence que d'après la scène de la nuit elle semblait donner à une autre personne, tout se réunissait pour éloigner de ce rendez-vous la plus légère supposition d'amour. Était-ce la renonciation du jeune homme à sa main, son éloignement immédiat que doña Dolores allait exiger de lui?
Singulière contradiction de l'esprit humain! Le comte qui éprouvait pour ce mariage une répulsion de plus en plus marquée, dont l'intention formelle était d'avoir le plus tôt possible une explication à ce sujet avec don Andrés de la Cruz, et dont la résolution bien arrêtée était de se retirer et de renoncer à l'alliance depuis si longtemps préparée et qui lui déplaisait d'autant plus qu'elle lui était imposée, se révolta à cette supposition de la renonciation que sans doute doña Dolores allait lui demander; son amour-propre froissé lui fit envisager cette question sous un jour tout nouveau, et le mépris que la jeune fille semblait faire de sa main, le remplit de honte et de colère.
Lui, le comte Ludovic de la Saulay, jeune, beau, riche, renommé pour son esprit et son élégance, un des membres les plus distingués du jockey-club, un des dieux de la mode, dont les conquêtes occupaient à Paris toutes les bouches de la renommée, n'avoir produit sur une jeune fille à demi-sauvage, d'autre impression que celle de la répulsion, n'avoir inspiré d'autre sentiment qu'une froide indifférence; il y avait certes là de quoi se désespérer; un instant même il en vint à se figurer, tant le dépit l'aveuglait, qu'il était réellement amoureux de sa cousine, et il fut sur le point de faire le serment de rester sourd aux prières et aux larmes de doña Dolores et d'exiger, dans le plus bref délai, la conclusion de son mariage.
Mais heureusement l'amour-propre, qui l'avait poussé à cette détermination extrême, lui souffla tout à coup un moyen plus simple, et surtout plus agréable pour lui, de sortir d'embarras.
Après avoir jeté un regard de complaisance sur sa personne, un sourire de hautaine satisfaction illumina son visage; il se trouva physiquement et moralement si fort au-dessus de tout ce qui l'entourait, qu'il n'éprouva plus qu'un sentiment de miséricordieuse pitié pour la pauvre enfant, que la mauvaise éducation qu'elle avait reçue empêchait d'apprécier les innombrables avantages qui lui faisaient l'emporter sur ses rivaux, et de comprendre le bonheur qu'elle trouverait dans son alliance.
Ce fut en roulant toutes ces pensées et bien d'autres dans sa tête, que le comte sortit de chez lui, traversa la cour, et se rendit à l'appartement de doña Dolores.
Il remarqua, sans y attacher grande importance, que plusieurs chevaux sellés et bridés attendaient dans la cour, maintenus par des peones.
A la porte de l'appartement se tenait une jeune Indienne, au minois chiffonné et aux yeux brillants, qui le reçut avec un sourire et une grande révérence en lui faisant signe d'entrer.
Le comte la suivit; la camériste traversa plusieurs salles de plein-pied élégamment meublées, et finalement, elle releva une portière de crêpe de Chine blanc brodé de grandes fleurs de toutes couleurs, et introduisit, sans prononcer un mot, le comte dans un délicieux boudoir, meublé tout en laque de Chine.
Doña Dolores, à demi couchée sur un hamac en fil d'aloès, s'amusait à agacer une jolie perruche grosse comme la moitié du poing en riant comme une folle des cris de colère du petit animal.
La jeune fille était charmante ainsi; jamais le comte ne l'avait vue si belle. Après l'avoir saluée profondément, il s'arrêta sur le seuil de la porte en proie à une admiration mêlée d'une stupéfaction si grande, que doña Dolores, après l'avoir un instant regardé, ne put retenir son sérieux et partit d'un franc éclat de rire.
—Pardonnez-moi, mon cousin, lui dit-elle, mais vous faites une si singulière figure en ce moment, que je n'ai pu m'empêcher...
—Riez, riez ma cousine, répondit le jeune homme, en prenant aussitôt son parti de cette gaîté à laquelle il était si loin de s'attendre, je suis heureux de vous voir d'aussi bonne humeur.
—Ne restez-donc pas là, mon cousin, reprit-elle; tenez, venez vous asseoir ici, près de moi, sur cette butaca, et de son doigt rosé elle lui indiqua un fauteuil.
Le jeune homme obéit.
—Ma cousine, dit-il, j'ai l'honneur de me rendre à l'invitation que vous avez daigné me faire.
—Ah! C'est vrai, répondit-elle, je vous remercie de votre obligeance et surtout de votre exactitude, mon cousin.
—Je ne pouvais témoigner trop d'empressement à vous obéir, ma cousine; j'ai si rarement le bonheur de vous voir!
—Est-ce un reproche que vous m'adressez mon cousin?
—Oh! Nullement, madame, je ne me reconnais en aucune façon le droit de vous faire ce qu'il vous plaît de nommer des reproches; vous êtes libre d'agir à votre guise, et surtout de disposer de moi à votre gré.
—Oh, oh! Mon cher cousin, quant à ceci je n'en jurerais pas, et s'il me prenait fantaisie de mettre ce beau dévouement à l'épreuve, je crois que j'en serais pour ma courte honte et que vous me refuseriez net.
—Nous y voilà, pensa le jeune homme, et il ajouta tout haut: Mon désir le plus sincère est de vous complaire en tout, ma cousine, je vous en donne ma foi de gentilhomme, et quoique vous exigiez de moi, je vous obéirai.
—J'ai bien envie, don Ludovic, de vous prendre au mot, répondit-elle en se penchant vers lui avec un délicieux sourire.
—Faites, ma cousine, et vous reconnaîtrez à la promptitude avec laquelle je vous obéirai, que je suis le plus dévoué de vos esclaves.
La jeune fille demeura pensive un instant, puis elle replaça sur le perchoir de bois de palissandre, la perruche avec laquelle elle avait joué jusqu'à ce moment, et sautant à bas de son hamac, elle vint s'asseoir sur un siège à peu de distance du comte.
—Mon cousin, lui dit-elle, j'ai un service à vous demander.
—A moi, ma cousine? Enfin je vous serai bon à quelque chose!
—Ce service, continua-t-elle, n'est pas d'une grande importance en lui-même.
—Tant pis.
—Mais je crains qu'il ne vous cause un grand ennui.
—Qu'importe, ma cousine, l'ennui que je puis éprouver, si je vous suis agréable.
—Mon cousin, je vous remercie; voici ce dont il s'agit: il me faut aujourd'hui, dans quelques minutes, faire une course assez longue; pour des raisons que vous apprécierez bientôt, je ne puis et ne veux me faire accompagner par aucun des habitants, maîtres ou valets de l'hacienda. Cependant, comme les routes ne jouissent pas, en ce moment, d'une sécurité parfaite et que je n'ose me risquer seule à les parcourir, il me faut avec moi, pour me protéger et me défendre si le besoin était, un homme dont la présence à mes côtés ne puisse donner lieu à aucune supposition malveillante; j'ai jeté les yeux sur vous pour m'accompagner dans mon excursion. Y consentez-vous, mon cousin?
—Avec bonheur, ma cousine; je dois seulement vous faire observer que je suis étranger en ce pays et que je crains de m'égarer dans des chemins que je ne connais pas.
—Ne vous inquiétez pas de cela, mon cousin, je suishija del país, moi, et à cinquante lieues à la ronde, je suis certaine d'aller sans courir le risque, non pas de me perdre mais seulement de m'égarer.
—S'il en est ainsi, ma cousine, tout est pour le mieux; je vous remercie de l'honneur que vous daignez me faire et je me mets complètement à votre disposition.
—C'est à moi de vous remercier, mon cousin, pour votre extrême obligeance; les chevaux sont sellés, vous portez à ravir le costume mexicain, allez chausser vos éperons, prévenez votre valet de chambre qu'il doit vous accompagner, armez-vous surtout, cela est important, car on ne sait jamais ce qui peut arriver, et revenez dans dix minutes, je serai prête à partir.
Le comte se leva, salua la jeune fille, qui lui répondit par un gracieux sourire et sortit.
—Pardieu, murmura-t-il dès qu'il se trouva seul, voilà qui est charmant, et la mission qu'elle me destine est réjouissante; je me fais l'effet d'accompagner tout simplement ma délicieuse cousine à quelque rendez-vous d'amour! Mais le moyen de lui rien refuser, je ne l'avais pas encore aussi bien vue qu'aujourd'hui. Sur mon âme, c'est un ravissant lutin, et si je n'y prends garde, je pourrais bien finir par en devenir amoureux, si ce n'est fait déjà, ajouta-t-il avec un soupir étouffé!
Il rentra chez lui, ordonna à Raimbaut de se préparer à le suivre, ce que le digne serviteur fit avec cette ponctualité et ce mutisme qui le distinguaient, et après avoir bouclé à ses talons de lourds éperons en argent, jeté un zarapé sur ses épaules, il choisit un double fusil, un sabre droit, une paire de revolvers à six coups et, ainsi armé, il se rendit dans le patio. Raimbaut, à son exemple, s'était muni d'un arsenal complet.
Les deux hommes étaient ainsi sans exagération en mesure de faire face, le cas échéant, à une quinzaine de bandits.
Doña Dolores attendait, déjà en selle, l'arrivée du comte; elle causait avec son père.
Don Andrés de la Cruz se frottait joyeusement les mains; la bonne entente des jeunes gens le ravissait.
—Ainsi vous allez faire une promenade? dit-il au comte, je vous souhaite beaucoup de plaisir.
—La señorita a daigné m'offrir de l'accompagner, répondit Ludovic.
—Elle a parfaitement fait, son choix ne pouvait être meilleur.
Tout en échangeant ces quelques paroles avec son futur beau-père, le comte avait salué doña Dolores et était monté à cheval.
—Bon voyage! continua don Andrés, et surtout prenez garde aux mauvaises rencontres; les cuadrillas de Juárez commencent à rôder aux environs, d'après ce que j'ai entendu dire.
—Soyez sans inquiétude, mon père, répondit doña Dolores; d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un charmant sourire à l'adresse du comte, avec l'escorte de mon cousin, je ne crains rien.
—Partez donc alors, et revenez de bonne heure.
—Nous serons de retour avant l'oración, mon père. Don Andrés leur fit un dernier signe d'adieu et ils quittèrent l'hacienda.
Le comte et la jeune fille galopaient côte à côte; Raimbaut, en serviteur bien stylé, suivait à quelques pas en arrière.
—Vous saurez que c'est moi qui vous conduit, mon cousin, dit la jeune fille, lorsqu'ils se trouvèrent à une certaine distance dans la plaine, perdus au milieu des massifs de liquidambars.
—Je ne pourrais désirer un meilleur guide, répondit galamment Ludovic.
—Tenez, mon cousin, reprit-elle en lui jetant un regard de côté, j'ai une confidence à vous faire.
—Une confidence, ma cousine?
—Oui, je vous vois de si bonne composition, que je suis toute honteuse de vous avoir trompé.
—Vous m'avez trompé, vous, ma cousine?
—Indignement, fit-elle en riant, vous allez en juger. Je vous mène dans un endroit où on nous attend.
—Où on vous attend, vous voulez dire.
—Non pas, car c'est vous surtout qu'on veut voir.
—Je vous avoue, ma cousine, que je ne vous comprends plus du tout; je ne connais personne en ce pays.
—En êtes-vous bien sûr, mon cher cousin? demanda-t-elle d'un air railleur.
—Dam, je le crois du moins.
—Bon, voilà que vous doutez.
—Vous paraissez si sûre de votre fait!
—C'est que je le suis en effet; la personne qui vous attend, non seulement vous connaît, mais encore est de vos amis.
—Allons bon, très bien, cela s'embrouille de plus en plus; continuez je vous en prie.
—Je n'ai que peu de mots à ajouter, d'ailleurs dans quelques minutes nous serons arrivés et je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans le doute.
—C'est bien aimable à vous, ma cousine, je vous jure. J'attends humblement que vous daigniez vous expliquer.
—Il le faut bien, puisque votre cœur a si peu de mémoire; comment monsieur, vous êtes étranger, jeté depuis quelques jours à peine dans un pays inconnu; dans ce pays, depuis que vous y êtes débarqué, vous n'avez rencontré encore qu'un seul homme qui vous a témoigné quelque sympathie, et cet homme vous l'avez déjà si complètement oublié; cela, permettez-moi de vous le faire observer, mon cher cousin, prouve médiocrement en faveur de votre constance.
—Accablez-moi, ma cousine, je mérite tous vos reproches; vous avez raison, il y a en effet au Mexique un homme pour lequel j'éprouve une sincère amitié.
—Ah, ah! Je ne me trompais donc pas?
—Non, mais j'étais si loin de supposer que ce fût de cet homme dont vous me parliez que je vous avoue...
—Que vous ne vous le rappeliez plus, n'est-ce pas?
—Au contraire, ma cousine, et mon plus vif désir serait de le revoir.
—Et comment nommez-vous ce personnage?
—Il m'a dit que son nom est Olivier, cependant je n'oserais affirmer que ce nom fût bien réellement le sien.
La jeune fille sourit avec finesse.
—Y aurait-il indiscrétion à vous demander pourquoi cette supposition peu favorable?
—Aucunement, ma cousine, mais le señor Olivier m'a paru un personnage assez mystérieux; ses allures ne sont pas celles de tout le monde. Il n'y aurait, il me semble, rien d'extraordinaire à ce que suivant les circonstances...
—Il se parât d'un nom de fantaisie, interrompit-elle; peut-être avez-vous raison, peut-être avez-vous tort, je ne saurais vous répondre là-dessus; tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est lui qui vous attend.
—Voilà qui est singulier, murmura le jeune homme.
—Pourquoi donc? Il a sans doute une communication d'importance à vous faire; du moins c'est ce que j'ai cru comprendre.
—Il vous l'a dit?
—Pas précisément, mais en causant cette nuit avec moi, il m'a témoigné le désir de vous voir le plus tôt possible; voilà pour quelle raison, mon cousin, je vous ai prié de m'accompagner dans ma promenade.
Cet aveu fut fait par la jeune fille avec un laisser-aller si naïf que le comte en fut complètement déferré et la regarda un instant comme s'il ne comprenait pas.
Doña Dolores ne remarqua pas son étonnement. La main placée en abat-jour au-dessus de ses yeux, elle interrogeait la plaine.
—Tenez, dit-elle au bout d'un instant en indiquant du doigt une certaine direction, voyez ces deux hommes assis côte à côte à l'ombre de ce massif d'arbres, l'un des deux est don Olivero, la personne qui vous attend; pressons le pas.
—Soit, répondit Ludovic en éperonnant son cheval.
Et ils s'élancèrent au galop vers les deux hommes qui les ayant aperçus s'étaient levés pour les recevoir.
Olivier et Dominique après avoir quitté le rancho marchèrent assez longtemps côte à côte sans échanger une parole; l'aventurier semblait réfléchir, de son côté le vaquero malgré son apparente insouciance ne laissait pas que d'être assez préoccupé.
Dominique ou Domingo selon qu'on le nommait en français ou en espagnol, dont nous avons à peu près esquissé le portrait physique dans un précédent chapitre, était, au moral, un singulier mélange de bons et de mauvais instincts, nous devons cependant ajouter que les bons dominaient presque toujours; la vie errante que pendant plusieurs années il avait menée parmi les Indiens indomptés des prairies, avait développé chez lui en sus d'une grande vigueur corporelle, une incroyable puissance de volonté et une énergie de caractère à toute épreuve, mêlé à un courage de lion et une finesse qui parfois pouvait passer pour de la duplicité. Rusé et méfiant comme un Comanche, il avait transporté dans la vie civilisée toutes les pratiques des coureurs de bois; ne se laissant jamais prendre en défaut par les événements les plus imprévus, et opposant un visage impassible aux regards les plus scrutateurs, il feignait une bonhomie naïve à laquelle les gens les plus fins étaient souvent trompés; avec cela, il était la plupart du temps d'une franchise rare, d'une générosité sans bornes, d'une sensibilité de cœur exquise, et poussait pour ceux qu'il aimait le dévouement à ses limites les plus extrêmes, sans réflexion comme sans arrière-pensée, mais par contre il était implacable dans ses haines et d'une véritable férocité indienne.
En un mot, c'était une de ces natures étranges aussi complètes pour le bien comme pour le mal et dont l'occasion peut aussi bien faire des hommes remarquables que de grands scélérats.
Olivier avait profondément étudié le caractère extraordinaire de son protégé; aussi, mieux que lui-même peut-être, il savait de quoi il était capable, et souvent il avait frémi en sondant les replis cachés de cette organisation étrange qui s'ignorait soi-même, et tout en imposant sa volonté à cette indomptable nature et la faisant se courber à sa guise, comme le belluaire imprudent qui joue avec un tigre, il prévoyait le moment où cette lave qui bouillait sourdement au fond du cœur du jeune homme ferait tout à coup irruption au dehors sous le souffle impétueux des passions; aussi, malgré la confiance entière qu'il semblait avoir en son ami, n'était-ce qu'avec une extrême prudence qu'il faisait vibrer en lui certaines cordes, et se gardait-il bien de lui donner la conscience de sa force et de lui révéler l'étendue de sa puissance morale.
Après une course de plusieurs heures, les voyageurs arrivèrent à trois lieues environ de l'hacienda del Arenal, sur la lisière d'un bois assez épais que bordaient les dernières plantations de l'hacienda.
—Arrêtons-nous ici et mangeons, dit Olivier en mettant pied à terre; voici, quant à présent, le but de notre course.
—Je ne demande pas mieux, répondit Dominique; ce diable de soleil qui me tombe d'aplomb sur la tête depuis ce matin, commence, je vous l'avoue, à me gêner, je ne serai pas fâché de m'étendre un peu sur l'herbe.
—Alors ne vous gênez pas, compagnon; la place est belle pour se reposer.
Les deux hommes s'installèrent, entravèrent leurs chevaux auxquels ils enlevèrent la bride afin de les laisser paître à leur guise, et après s'être assis en face l'un de l'autre sous la protection de l'épais feuillage des arbres, ils fouillèrent dans leurs alforjas bien garnies de provisions et se mirent à manger de bon appétit.
Ni l'un ni l'autre des deux hommes n'était grand parleur; aussi expédièrent-ils leur repas silencieusement et ce ne fut que lorsque Olivier eût allumé son puro et Dominique son calumet indien que le premier se décida enfin à adresser la parole au second.
—Eh bien, Dominique, lui dit-il, que pensez-vous de l'existence que depuis quelques mois je vous fais mener dans cette province?
—A dire le vrai, répondit le vaquero en lâchant une épaisse bouffée de fumée, je la trouve absurde et ennuyeuse au possible; il y a longtemps déjà que je vous aurais prié de me renvoyer dans les prairies de l'ouest, si je n'étais pas convaincu que vous avez besoin de moi ici.
Olivier se mit à rire.
—Vous êtes un véritable ami, dit-il en lui tendant la main, toujours prêt à agir sans observations comme sans commentaires.
—Je m'en flatte: l'amitié ne constitue-t-elle pas l'abnégation et le dévouement.
—Oui, et voilà pourquoi il est si rare de la rencontrer parmi les hommes.
—Je plains ceux qui sont incapables d'éprouver ce sentiment, ils se privent d'une grande jouissance; l'amitié est le seul lien réel qui attache les hommes les uns aux autres.
—Beaucoup croient que c'est l'égoïsme.
—L'égoïsme n'est qu'une variété de l'espèce, c'est l'amitié mal comprise et ravalée à des proportions basses et infinies.
—Diable, je ne vous croyais pas d'une force si grande sur les paradoxes. Est-ce parmi les Indiens que vous avez appris ces arguties de langage?
—Les Indiens sont des hommes sages, mon maître, répondit le vaquero hochant la tête; pour eux le vrai est vrai et le faux est faux, au lieu que dans vos villes du centre vous avez si bien réussi à tout embrouiller que le plus fin ne saurait plus s'y reconnaître et que l'homme simple ne tarde pas à perdre le sentiment du juste et de l'injuste. Laissez-moi retourner dans les prairies, mon ami, ma place n'est pas au milieu des luttes mesquines qui ensanglantent ce pays et soulèvent mon cœur de dégoût et de pitié.
—Je voudrais vous rendre votre liberté, mon ami, mais je vous le répète, j'ai besoin de vous, peut-être pour trois mois encore.
—Trois mois, c'est bien long.
—Peut-être trouverez-vous ce laps de temps bien court, dit-il avec une expression indéfinissable.
—Je ne le crois pas.
—Nous verrons bien, mais, je ne vous ai pas encore dit ce que j'attends de vous.
—C'est vrai, encore est-il bon que je le sache afin de bien remplir vos intentions.
—Ecoutez-moi donc, je serai d'autant plus bref que lorsque les personnes que j'attends arriveront je vous donnerai des instructions plus détaillées.
—Bien; parlez, je vous écoute.
—Deux personnes doivent nous joindre ici, un jeune homme et une jeune dame; la dame se nomme doña Dolores de la Cruz, elle est fille du propriétaire de l'hacienda del Arenal, elle a seize ans, et est fort belle, c'est une enfant douce, pure et naïve.
—Fort bien, cela m'importe fort peu, vous savez que je me soucie médiocrement des femmes.
—C'est vrai, je n'insiste donc pas; doña Dolores est fiancée avec don Ludovic qu'elle doit incessamment épouser.
—Grand bien lui fasse, et quel est ce don Ludovic? Un Mexicain quelconque je suppose, bellâtre, sot et orgueilleux, qui piaffe comme la mule d'un chanoine.
—En cela, vous vous trompez; don Ludovic est son cousin, le comte Ludovic de la Saulay, appartenant à la plus haute noblesse de France.
—Ah! Ah! C'est le Français en question?
—Oui; il est arrivé tout exprès d'Europe pour contracter avec sa cousine cette union convenue depuis longtemps entre les deux familles; le comte Ludovic de la Saulay est un charmant cavalier, riche, bon, aimable, instruit, serviable; bref, excellent compagnon, je lui porte le plus sincère intérêt, je désire que vous vous liiez avec lui.