—Hein? fit Cuellar en pâlissant, que dites-vous donc de mes soldats?
—Je dis, reprit froidement le comte, que vous pouvez faire rechercher leurs cadavres dans le souterrain, tous s'y trouveront, car tous y sont restés.
Un frémissement de terreur parcourut les rangs des guérilleros à ces paroles.
Il y eut un silence.
Cuellar réfléchissait.
Il releva la tête, toute trace d'émotion avait disparu de son visage, il jeta les yeux autour de lui comme s'il cherchait quelque chose.
—Est-ce du feu que vous cherchez? lui demanda Dominique en s'avançant vers lui une bougie à la main, allumez-donc votre cigarette, señor.
Et il lui tendit poliment la bougie.
Cuellar alluma sa cigarette et rendit la bougie.
—Merci, señor, dit-il.
Dominique rejoignit ses compagnons.
—Ainsi, dit Cuellar, vous demandez une capitulation?
—Vous vous trompez, señor, répondit froidement le comte, nous vous l'offrons au contraire.
—Vous nous l'offrez? fit avec étonnement le guérillero.
—Oui, parce que nous sommes maîtres de votre vie.
—Permettez, fit Cuellar, ceci est spécieux, car en nous faisant sauter, vous sautez avec nous.
—Pardieu! C'est bien ainsi que nous l'entendons.
Cuellar réfléchit encore.
—Voyons, dit-il au bout d'un instant, ne faisons pas une guerre de mots, venons au fait comme des hommes: que voulez-vous?
—Je vais vous le dire répondit le comte.
Cuellar fumait nonchalamment sa cigarette; sa main gauche était posée sur son long sabre dont l'extrémité du trainoir du fourreau reposait sur le plancher; il y avait un laisser-aller charmant dans la façon dont il se tenait debout, à la porte du salon, laissant ses yeux errer au hasard avec une douceur féline et envoyant par la bouche et les narines, avec la béate sensualité d'un véritable dégustateur, d'épaisses bouffées de fumée bleuâtre.
—Pardon, señores, dit-il, avant que d'aller plus loin, il est nécessaire de bien nous entendre, je crois, permettez-moi de vous adresser une légère observation.
—Parlez, señor, répondit le comte.
—Traitons, je le veux bien, je ne demande pas mieux même; je suis un homme fort arrangeant comme vous le voyez, seulement n'exigez pas de moi de ces choses par dessus les maisons que je serais contraint de vous refuser, car, je n'ai pas besoin de vous dire que si vous êtes décidés, je ne le suis pas moins, et que tout en désirant une transaction avantageuse pour vous comme pour moi, ma foi, si vous étiez trop dur, je préférerais sauter avec vous, d'autant plus que j'ai le pressentiment que je finirai comme cela un jour ou l'autre et que je ne serais pas fâché d'aller au diable en aussi bonne compagnie.
Bien que ces paroles fussent prononcées d'un air souriant, le comte ne se trompa pas à l'expression résolue de l'homme auquel il avait affaire.
—Oh! Señor dit-il, vous nous connaissez bien mal si vous nous supposez capables de vous demander des impossibilités, seulement comme notre position est bonne, nous en voulons profiter.
—Et je vous approuve grandement, caballero, mais comme vous êtes Français et que vos compatriotes ne doutent de rien, j'ai cru de mon devoir de vous faire cette observation.
—Soyez convaincu, señor, répondit le comte en affectant la même tranquillité que son interlocuteur, que nous n'exigerons que des conditions raisonnables.
—Vous exigerez! reprit Cuellar en appuyant avec affectation sur ces deux mots.
—Ma foi oui; ainsi nous ne vous obligerons pas à nous rendre l'hacienda, car nous savons que si vous en sortiez aujourd'hui, demain vous recommenceriez l'attaque.
—Vous êtes plein de pénétration, señor; venez donc au fait, je vous prie.
—M'y voici, d'abord, vous nous rendrez les pauvres peones qui ont échappé au massacre.
—Je n'y vois pas de difficulté.
—Avec leurs armes, leurs chevaux et le peu qu'ils possèdent.
—Passe pour cela, ensuite.
—Don Andrés de la Cruz, sa fille, le mayordomo, Léo Carral, mon ami, moi et toutes les femmes et les enfants réfugiés dans ce salon, nous serons libres de nous retirer où cela nous plaira sans craindre d'être inquiétés.
Cuellar fit la grimace.
—Après, dit-il?
—Pardon, est-ce convenu?
—Oui, c'est convenu, après?
—Mon ami et moi nous sommes étrangers, Français, le Mexique n'est point en guerre, que je sache, avec notre pays.
—Cela pourra venir, dit Cuellar en raillant.
—Peut-être, mais en attendant, nous sommes en paix et nous avons droit à votre protection.
—N'avez-vous pas combattu contre nous?
—C'est vrai, mais nous étions dans le cas de légitime défense; on nous attaquait, nous devions nous défendre.
—Bon, bon, passez.
—Nous voulons donc avoir le droit d'emporter avec nous, sur des mules, tout ce qui nous appartient.
—Est-ce tout?
—A peu près, acceptez-vous ces conditions?
—Je les accepte.
—Bon, seulement il nous reste une petite formalité à remplir.
—Une formalité! Laquelle donc?
—Celle des otages.
—Comment des otages, n'avez-vous pas ma parole?
—Parfaitement.
—Eh bien! Que demandez-vous de plus?
—Je vous l'ai dit, des otages; vous comprenez bien, señor, que je n'irai pas ainsi confier la vie de mes compagnons et la mienne, je ne dirai pas à vous, j'ai votre parole, et je la crois bonne, mais à vos soldats, qui en braves guérilleros qu'ils sont ne se feraient aucun scrupule, si nous avions la folie de nous livrer entre leurs mains, pour nous rançonner et peut-être nous faire pis; vous ne commandez pas des troupes régulières, señor, et si sévère que soit la discipline que vous maintenez dans votre cuadrilla, je doute qu'elle aille jusqu'à faire respecter vos prisonniers, lorsque vous n'êtes pas là pour les protéger de votre présence.
Cuellar, intérieurement flatté des paroles du comte, lui sourit gracieusement.
—Hum! dit-il, ce que vous dites là peut être vrai jusqu'à un certain point. Bref, quels sont ces otages que vous désirez, et combien en voulez-vous?
—Un seul, señor, vous voyez que c'est bien peu.
—Bien peu, en effet, mais quel est cet otage?
—Vous-même, répondit nettement le comte.
—¡Canarios! fit Cuellar en ricanant, vous n'êtes pas dégoûté! Celui-là vous suffirait en effet.
—Aussi n'en voulons-nous pas d'autres.
—C'est fort malheureux.
—Pourquoi donc?
—Parce que je refuse, ¡caray! Et qui me servirait de caution, à moi s'il vous plaît?
—La parole d'un gentilhomme français, caballero, répondit fièrement le comte, parole qui jamais n'a été engagée en vain.
—Ma foi, reprit Cuellar avec la bonhommie qu'il possède si bien, et qui, lorsque cela lui convient, le fait prendre pour le meilleur homme du monde, j'accepte, caballero, il en arrivera ce qui pourra, je suis curieux de mettre un peu à l'épreuve cette parole dont les Européens sont si fiers; c'est donc convenu, je vous sers d'otage; maintenant combien de temps demeurerais-je près de vous? Il est fort important pour moi de régler cette question.
—Nous ne vous demanderons pas autre chose que de nous suivre jusqu'en vue de Puebla; une fois là, vous serez libre, vous pouvez même, si cela vous plaît, prendre avec vous une escorte d'une dizaine d'hommes pour assurer votre retour.
—Allons, voilà qui est dit, je suis des vôtres, caballero; don Melchior vous demeurerez ici pendant mon absence et vous veillerez à ce que tout marche bien.
—Oui, répondit sourdement don Melchior.
Le comte, après avoir dit quelques mots à voix basse au mayordomo, s'adressa de nouveau à Cuellar:
—Señor, lui dit-il, veuillez, je vous prie, donner l'ordre que les peones soient amenés; puis, pendant que vous demeurerez près de nous, Ño Léo Carral ira tout préparer pour notre départ.
—Bien, fit Cuellar; le mayordomo peut aller à ses affaires. Vous entendez, vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers les guérilleros toujours immobiles, cet homme est libre, qu'on amène ici les peones.
Une quinzaine de pauvres diables, les habits en lambeaux, couverts de sang, mais armés ainsi que cela avait été convenu, entrèrent alors dans le salon; ces quinze hommes étaient tout ce qui restait des défenseurs de l'hacienda.
Cuellar pénétra alors dans la pièce sur le seuil de laquelle il s'était tenu jusque-là et, sans en être prié, il alla se poster derrière la barricade.
Don Melchior, sentant la fausseté de la position dans laquelle il se trouvait placé, maintenant qu'il restait seul en face des assiégés, se détourna pour se retirer; mais alors don Andrés se leva, et l'interpellant d'une voix forte et impérieuse:
—Arrêtez, Melchior, lui dit-il, nous ne pouvons nous séparer ainsi, à présent que nous ne devons plus nous revoir en ce monde, une explication suprême est nécessaire, indispensable même entre nous.
Don Melchior tressaillit aux accents de cette voix, son front pâlit, il fit un mouvement comme s'il voulait fuir, mais s'arrêtant tout à coup et relevant fièrement la tête:
—Que me voulez-vous? dit-il, parlez je vous écoute.
Pendant un laps de temps assez long, le vieillard demeura les yeux fixés sur son fils avec une expression étrangement mélangée d'amour, de colère, de douleur et de mépris, et faisant enfin un effort sur lui-même, il prit la parole:
—Pourquoi vouloir vous retirer? lui dit-il; est-ce parce que le crime que vous avez commis vous fait horreur, ou bien fuyez-vous la rage au cœur de voir votre parricide avorté et votre père sauvé, malgré tous vos efforts pour lui arracher la vie; Dieu n'a pas permis la réussite complète de vos sinistres projets; il me châtie de ma faiblesse pour vous et de la place que vous aviez usurpé dans mon cœur; je paie bien cher un moment d'erreur, mais enfin, le voile qui couvrait mes yeux est tombé. Allez misérable, marqué au front d'un stigmate indélébile, soyez maudit! Et que cette malédiction que je prononce sur vous, pèse éternellement sur votre cœur! Allez, parricide, je ne vous connais plus!
Don Melchior, malgré toute son audace, ne put soutenir le regard fulgurant que son père fixait implacablement sur lui; une pâleur, livide envahit son visage, un tremblement convulsif agita ses membres, sa tête se courba sous le poids de l'anathème et il recula à pas lents sans se retourner, comme s'il eût été entraîné par une force supérieure à sa volonté et disparut enfin au milieu des guérilleros qui lui livrèrent passage avec un mouvement d'horreur.
Un silence funèbre régnait dans le salon; tous ces hommes, si peu impressionnables pourtant, subissaient l'influence de cette terrible malédiction prononcée par un père sur un fils coupable.
Cuellar fut le premier qui recouvra son sang-froid.
—Vous avez eu tort, dit-il à don Andrés en hochant la tète, de faire à votre fils cet affront sanglant devant tous.
—Oui, oui, répondit tristement le vieillard je vous comprends, il se vengera; que m'importe? Ma vie n'est-elle pas brisée désormais?
Et penchant la tête sur sa poitrine, le vieillard tomba dans une sombre et profonde méditation.
—Veillez sur lui, dit Cuellar au comte, je connais don Melchior, c'est un véritable Indien.
Cependant doña Dolores, qui jusqu'à ce moment était demeurée craintivement cachée au milieu de ses femmes, derrière la barricade, se leva, déplaça quelques meubles, glissa doucement à travers l'ouverture qu'elle avait pratiquée et alla s'asseoir auprès de don Andrés.
Celui-ci ne bougea pas, il ne l'avait ni vu venir, ni entendu se placer à son côté.
Elle se pencha vers lui, saisit ses mains qu'elle pressa dans les siennes, le baisa doucement au front et lui dit de sa voix mélodieuse avec un accent de tendresse impossible à rendre:
—Mon père, mon bon père, ne vous reste-t-il donc pas un enfant qui vous chérit et vous respecte? Ne vous laissez pas ainsi abattre par la douleur; regardez-moi mon père, au nom du ciel, je suis votre fille, ne m'aimez-vous donc pas, moi qui ai un si grand amour pour vous?
Don Andrés releva son visage baigné de larmes et ouvrant ses bras à la jeune fille qui s'y précipita avec un cri de joie:
—Oh! J'étais ingrat, s'écria-t-il avec une tendresse ineffable, je doutais de la bonté infinie de Dieu, ma fille me reste! Je ne suis plus seul sur la terre, je puis être heureux encore!
—Oui, mon père, Dieu a voulu vous éprouver, mais il ne nous abandonnera pas dans notre douleur, soyez fort contre l'infortune, oubliez votre fils ingrat à son repentir, relevez-le de la malédiction terrible que vous avez prononcée sur lui, laissez-le revenir repentant à vos genoux, il n'est qu'égaré, j'en suis sûre, comment ne vous aimerait-il pas, vous, mon noble père, vous si grand et si bon toujours.
—Ne me parles jamais de ton frère, enfant, répondit le vieillard avec une énergie farouche, cet homme n'existe plus pour moi; tu n'as pas de frère, tu n'en as jamais eu! Pardonnes-moi de t'avoir trompé en te laissant croire que ce misérable faisait partie de notre famille; non ce monstre n'est pas mon fils, j'ai été abusé moi-même, en supposant que le même sang coulait dans ses veines et dans les miennes.
—Mon père, calmez-vous au nom du ciel, je vous en supplie!
—Viens, pauvre enfant, reprit-il en la serrant dans ses bras, ne me quittes pas, j'ai besoin de te sentir là, près de moi, pour ne pas me croire seul au monde, et pour avoir la force de surmonter mon désespoir; oh! Redis-moi encore que tu m'aimes, tu ne saurais comprendre combien ces paroles font du bien à mon cœur et apportent de soulagement à ma douleur.
Les guérilleros s'étaient dispersé dans toutes les parties de l'hacienda, pillant et dévastant, brisant les meubles et faisant sauter les serrures avec une dextérité qui témoignait d'une longue habitude, seulement, d'après les conventions faites, l'appartement du comte avait été respecté; Raimbaut et Ibarru relevés de leur longue faction par Léo Carral, s'occupaient activement à charger sur des mules les coffres et les valises du comte et de Dominique; les guérilleros les avaient pendant quelques instants regardés d'un air narquois, riant entre eux de la façon maladroite dont les deux domestiques s'y prenaient pour charger les mules, puis ils avaient offert leurs bons offices à Raimbaut, bons offices que celui-ci avait bravement acceptés; alors ces mêmes hommes, qui sans le plus léger scrupule se seraient livrés au pillage de tous ces objets pour eux d'un grand prix, s'étaient activement occupés à les transporter et à les emballer avec le plus grand soin, sans que la pensée leur vînt un seul instant de soustraire la moindre chose.
Grâce à leur concours intelligent, les bagages des deux jeunes gens furent en fort peu de temps chargés sur trois mules, et Léo Carral n'eut plus qu'à veiller à ce que les chevaux nécessaires au voyage fussent sellés, ce qui en un tour de main fut accompli, tant los guérilleros mirent de hâte et de bonne volonté à aller chercher les chevaux au corral et à les amener dans la cour.
Léo Carral rentra alors dans le salon et annonça que tout était prêt pour le départ.
—Messieurs, nous partirons quand il vous plaira, dit le comte.
—Allons donc alors.
Ils sortirent du salon, entourés par les guérilleros qui marchaient auprès d'eux en poussant de grands cris, mais cependant sans oser les approcher de trop près, contenus, selon toute apparence, par le respect qu'ils portaient à leur chef.
Lorsque tous ceux qui devaient quitter l'hacienda furent à cheval, ainsi qu'une dizaine de guérilleros commandés par un bas officier et dont la mission était de servir d'escorte au retour à leur colonel, le guérillero s'adressa à ses soldats, en leur recommandant d'obéir en tout à don Melchior de la Cruz pendant son absence, puis il donna le signal du départ. En comptant les femmes et les enfants, la petite caravane se composait à peu près d'une soixantaine de personnes; c'était tout ce qui restait des deux cents serviteurs de l'hacienda.
Cuellar marchait en avant, à droite du comte; derrière, se trouvait doña Dolores entre son père et Dominique; puis venaient les peones, conduisant les mules de charges sous la direction de Leo Carral et des deux domestiques du comte; les guérilleros formaient l'arrière-garde.
Ils descendirent la colline au petit pas, et bientôt ils se trouvèrent dans la plaine; la nuit était sombre, il était environ deux heures du matin, le froid était glacial, et les tristes voyageurs grelottaient sous leurs zarapés.
Ils prirent la grande route de Puebla, qu'ils atteignirent au bout de vingt minutes environ, et adoptèrent alors une allure plus rapide; la ville n'était éloignée que de cinq ou six lieues, ils avaient l'espoir d'y arriver au lever du soleil, ou du moins aux premières heures du jour.
Soudain, une grande lueur teignit le ciel de reflets rougeâtres et éclaira au loin la campagne.
C'était l'hacienda qui brûlait.
A cette vue, don Andrés jeta un regard triste en arrière en poussant un profond soupir, mais il ne prononça pas une parole.
Seul, Cuellar parlait; il essayait de prouver au comte que la guerre avait des nécessités fâcheuses, que, depuis longtemps déjà, don Andrés avait été dénoncé comme un partisan avoué de Miramón, et que la prise et la destruction de l'hacienda n'étaient que les conséquences de son mauvais vouloir pour le président Juárez, toutes choses auxquelles le comte, comprenant l'inutilité d'une discussion sur un semblable sujet avec un pareil homme, ne se donnait même pas la peine de répondre.
Ils marchèrent ainsi pendant trois heures environ, sans que nul incident ne vînt troubler la monotonie de leur voyage.
Le soleil se levait, et, aux premières lueurs de l'aurore, les dômes et les hauts clochers de Puebla apparurent au loin découpant leur silhouette noire et encore indistincte sur l'azur foncé du ciel.
Le comte fit faire halte à la caravane.
—Señor, dit-il à Cuellar, vous avez loyalement accompli les conditions stipulées entre nous, recevez-en ici mes remerciements et ceux de mes malheureux amis; nous ne sommes plus qu'à deux lieues au plus de Puebla, voici le jour, il est inutile que vous nous accompagniez davantage.
—En effet, señor, je crois que vous pouvez maintenant vous passer de moi, et puisque vous me le permettez, je vais vous quitter, en vous réitérant mes regrets pour ce qui s'est passé, malheureusement je ne suis pas le maître, et...
—Brisons là, je vous prie, interrompit le comte, ce qui est fait est irréparable, quant à présent du moins, il est donc inutile de nous appesantir davantage sur ce sujet.
Cuellar s'inclina.
—Un mot, señor conde, dit-il à voix basse. Le jeune homme s'avança vers lui.
—Laissez-moi, reprit le guérillero, avant de nous séparer vous donner un avis.
—J'écoute, señor.
—Vous êtes encore loin de Puebla, où vous n'arriverez pas avant deux heures: soyez sur vos gardes, surveillez avec soin la campagne autour de vous.
—Que voulez-vous dire, señor?
—On ne sait pas ce qui peut survenir; je vous le répète, veillez.
—Adieu, señor, répondit machinalement le jeune homme en lui rendant son salut.
Après avoir ainsi pris courtoisement congé de ses compagnons de route, le guérillero se mit à la tête de ses soldats et s'éloigna au galop, non toutefois sans avoir, par un geste significatif, recommandé la prudence au jeune homme.
Le comte le regarda s'éloigner d'un air pensif.
—Qu'as-tu donc, ami? lui demanda Dominique. Ludovic lui rapporta ce que Cuellar lui avait dit en le quittant.
Le vaquero fronça le sourcil.
—Il y a quelque anguille sous roche, dit-il; dans tous les cas, l'avis est bon, et nous aurions tort de le négliger.
Pendant quelques minutes encore, après le départ du guérillero, la triste caravane continua silencieusement sa route.
Cependant les dernières paroles prononcées par Cuellar avaient porté; le comte et le vaquero se sentaient inquiets, malgré eux et sans oser se communiquer leurs sombres pressentiments, ils n'avançaient qu'avec une excessive prudence, humant l'air pour ainsi dire et tressaillant au moindre bruissement suspect dans les halliers.
Il était un peu plus de cinq heures du matin, on était à cette minute extrême, où la nature semble pour un instant se recueillir, et où le jour et la nuit luttant à force presqu'égale se fondent l'un dans l'autre et produisent cette lueur d'opale, dont les teintes vaporeuses prêtent aux objets une apparence vague et indéterminée qui leur donne quelque chose de fantastique, une vapeur grisâtre montait de la terre vers le ciel et produisait un brouillard transparent que les rayons de plus en plus forts du soleil déchiraient par place, illuminant une partie du paysage et laissant l'autre dans l'ombre; en un mot, ce n'était plus la nuit sans être encore le jour.
Au loin, les dômes nombreux des édifices de Puebla apparaissaient, se détachant en masses confuses sur le bleu sombre du ciel; les arbres lavés par l'abondante rosée de la nuit étaient plus verts; à chacune de leurs feuilles tremblotait une gouttelette d'eau cristalline et leurs branches agitées par la brise matinale s'entrechoquaient doucement avec de mystérieux murmures; déjà les oiseaux blottis sous la feuillée préludaient par de petits cris d'appel à leurs joyeux concerts, et les bœufs sauvages élevaient çà et là leurs têtes effarées au-dessus des hautes herbes en poussant de sourds mugissements.
Les fugitifs suivaient un sentier tortueux assez profondément encaissé à droite et à gauche par des soulèvements factices du terrain occasionnés par la culture des agaves qui limitaient l'horizon à un cercle excessivement restreint et empêchaient de surveiller les environs aussi sérieusement que peut-être il eût été nécessaire de le faire pour la sûreté générale de la caravane.
Le comte se rapprocha de Dominique et se penchant légèrement sur sa selle:
—Mon ami, lui dit-il d'une voix basse et étouffée, je ne sais pourquoi, mais je sens une inquiétude extrême; les adieux de ce bandit m'ont douloureusement frappé; ils me semblent nous présager un malheur prochain, terrible et inévitable, cependant nous ne sommes plus qu'à une faible distance de la ville et la tranquillité qui règne autour de nous devrait me rassurer.
—C'est cette tranquillité, répondit sur le même ton le jeune homme, qui comme toi me remplit d'une angoisse inexprimable; moi aussi j'ai le pressentiment d'un malheur, nous sommes ici dans un guêpier, l'endroit est des mieux choisis pour une embuscade.
—Que faire? murmura le comte.
—Je ne sais trop, le cas est difficile, cependant je suis convaincu qu'il nous faut redoubler de prudence. Place don Andrés et sa fille à l'avant-garde, avertis les peones de marcher la barbe sur l'épaule, le doigt sur la gâchette des fusils, sois prêt à la moindre alerte; pendant ce temps, j'irai, moi, à la découverte, et si l'ennemi est à notre poursuite, je saurai le dépister mais ne perdons pas un seul instant.
Tout en parlant ainsi, le vaquero avait mis pied à terre, et après avoir jeté à un péon la bride de son cheval, il avait mis son fusil sous son bras gauche, avait gravi la pente de droite, et presqu'aussitôt il avait disparu au milieu des buissons qui bordaient le sentier.
Demeuré seul, le comte se mit immédiatement en devoir de suivre les conseils de son ami; en conséquence, il forma des peones, les plus résolus et les mieux armés, une arrière-garde, en leur intimant l'ordre de surveiller attentivement les abords de la route, tout en leur dissimulant, de crainte de les effrayer, la gravité des événements qu'il prévoyait.
Le mayordomo, comme s'il eût deviné les inquiétudes du comte et eût partagé ses soupçons d'une attaque prochaine, avait placé don Andrés et sa fille au milieu d'un petit groupe de serviteurs dévoués dont il avait pris le commandement et pressant les chevaux il avait laissé entre lui et le gros de la caravane un intervalle d'une centaine de pas.
Doña Dolores, accablée par les émotions terribles de la nuit, n'avait prêté que fort peu d'attention aux dispositions prises par ses amis et avait suivi machinalement l'impulsion nouvelle qui lui avait été donnée, n'ayant pas selon toute probabilité conscience du nouveau danger qui la menaçait, et ne songeant qu'à une chose, veiller sur son père dont l'état de prostration devenait de plus en plus alarmant.
En effet, depuis son départ de l'hacienda, malgré les prières de sa fille, don Andrés n'avait pas prononcé une parole, le front pâle, les yeux fixes et sans regard, la tête inclinée sur la poitrine, le corps agité par un tremblement nerveux continu, plongé dans un sombre désespoir, il laissait à son cheval le soin de le conduire sans paraître savoir où il allait, tant la douleur avait brisé en lui toute énergie et toute volonté.
Leo Carral dévoué à son maître et à sa jeune maîtresse et comprenant combien au cas probable d'une attaque le vieillard serait incapable d'opposer la moindre résistance, avait surtout recommandé aux serviteurs qu'il avait choisis, pour servir d'escorte à don Andrés, de ne pas le perdre de vue et au moment du combat d'essayer par tous les moyens de le sortir de la mêlée et de le mettre autant que possible à l'abri du péril, puis, sur un signe que le comte lui avait fait, il avait tourné bride et avait été le rejoindre.
—Vous avez, je le vois, dit le comte, eu comme moi le pressentiment d'un danger.
Le mayordomo hocha la tête.
—Don Melchior n'abandonnera pas la partie, répondit-il, avant qu'elle soit définitivement gagnée ou perdue pour lui.
—Le soupçonnez-vous donc capable d'un aussi horrible guet-apens?
—Cet homme est capable de tout.
—Mais alors c'est un monstre?
—Non, répondit doucement le mayordomo, c'est un sang mêlé, un envieux, et un orgueilleux, qui sait que la fortune seule peut lui faire obtenir l'apparente considération qu'il convoite; tous les moyens lui seront bons pour obtenir cette considération.
—Même un parricide?
—Même un parricide.
—Ce que vous me dites-là est épouvantable.
—Que voulez-vous, señor? Cela est ainsi.
—Grâce à Dieu, nous approchons de Puebla, une fois dans la ville nous n'aurons plus rien à redouter.
—Oui, mais nous n'y sommes pas encore; vous connaissez aussi bien que moi le proverbe, seigneurie.
—Quel proverbe?
—Celui-ci: entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur.
—J'espère que cette fois vous vous tromperez.
—Je le souhaite, mais vous m'aviez appelé, seigneurie.
—En effet, j'avais une recommandation à vous faire.
—Je vous écoute.
—Au cas où nous serions attaqués, j'exige que vous nous abandonniez à nos propres forces, et que vous vous sauviez à toute bride vers Puebla, en emmenant avec vous don Andrés et sa fille, pendant que nous combattrons. Peut être aurez-vous le temps de les mettre en sûreté derrière les murailles de la ville.
—Je vous obéirai, seigneurie; on n'arrivera à mon maître qu'en passant sur mon cadavre. N'avez-vous rien de plus à me dire?
—Non, retournez donc à votre poste, et à la grâce de Dieu!
Le mayordomo salua et rejoignit au galop la petite troupe au centre de laquelle marchaient don Andrés et sa fille.
Presqu'au même instant Dominique reparut sur le bord du sentier; il reprit son cheval et vint se placer à la droite du comte.
—Eh bien? lui demanda celui-ci, as-tu découvert quelque chose?
—Oui et non, répondit-il à demi voix.
Son visage était sombre, ses sourcils froncés à se joindre; le comte l'examina attentivement pendant un instant, et sentit redoubler son inquiétude.
—Explique-toi, lui dit-il enfin.
—A quoi bon, tu ne me comprendrais pas.
—Peut-être! Parles toujours.
—Voici le fait, à droite, à gauche et en arrière la plaine est complètement déserte; j'en ai acquis la certitude. Le danger, si véritablement il existe, n'est donc pas à redouter de ce côté, si un piège nous est tendu, si des ennemis embusqués se préparent à fondre sur nous, ce piège est en avant, ces ennemis sont cachés entre la ville et nous.
—Qui te fait supposer cela?
—Des indices pour moi certains, et que ma longue habitude du désert m'a fait reconnaître du premier coup; dans les régions où nous sommes les hommes négligent généralement toutes ces précautions usitées dans les prairies, et dont l'oubli d'une seule entraînerait la mort immédiate de l'imprudent chasseur ou guerrier qui aurait dénoncé ainsi sa présence à ses ennemis; ici, les pistes sont faciles à reconnaître et plus faciles à suivre, car elles sont parfaitement visibles pour l'œil même le plus inexpérimenté; écoute bien ceci: depuis l'Arenal, nous avons été je ne dirai pas suivi, le terme n'est pas juste en cette circonstance, mais flanqué à notre droite par une nombreuse troupe de cavaliers qui à une distance d'une portée de fusil tout au plus galopait dans la même direction que nous; cette troupe, quelle qu'elle soit, a fait un crochet à une demi lieue d'ici, s'appuyant un peu sur la gauche, comme si elle voulait se rapprocher de nous, puis elle a redoublé de vitesse, nous a dépassés, et s'est engagé devant nous dans le sentier sur lequel nous sommes, de sorte que nous la suivons en ce moment.
—Tu conclus de cela?
—Je conclus que la situation est grave, critique même et que, quelles que précautions que nous prenions, je crains bien que nous ayons affaire à trop forte partie; remarques comme le sentier se rétrécit peu à peu, comme les bords de la route s'escarpent, nous nous trouvons maintenant dans uncañon, dans un quart d'heure, vingt minutes au plus, nous atteindrons l'endroit où ce cañon débouche dans la plaine: c'est là, sois-en sûr, que nous attendent ceux qui nous guettent.
—Mon ami, cela n'est que trop clair; malheureusement nous n'avons aucun moyen de nous soustraire au sort qui nous menace, il nous faut pousser en avant quand même.
—Je le sais bien, et c'est ce qui me chagrine, dit le vaquero, avec un soupir étouffé, en jetant à la dérobée un regard vers doña Dolores; s'il ne s'agissait que de nous la question serait bientôt tranchée, nous sommes des hommes et nous saurons bravement nous faire tuer, mais ce vieillard et cette pauvre innocente enfant, notre mort les sauvera-t-elle?
—Du moins nous tenterons l'impossible pour qu'ils ne tombent pas aux mains de leurs persécuteurs.
—Voici que nous approchons du point suspect, pressons le pas afin d'être prêts à toute éventualité.
Ils mirent leurs chevaux au galop.
Quelques minutes s'écoulèrent, ils atteignirent enfin un endroit où le sentier, avant que de déboucher dans la plaine, faisait un coude assez brusque.
—Attention, dit le comte à voix basse.
Chacun appuya le doigt sur la gâchette.
Le coude fut passé, mais soudain toute la cavalcade s'arrêta avec un frissonnement de surprise et de crainte.
L'entrée du cañon était barrée par une forte barricade faite avec des branches, des arbres et des pierres jetées en travers du sentier, derrière cette barricade une vingtaine d'hommes se tenaient immobiles et menaçants; aux rayons du soleil levant on voyait étinceler les armes d'autres individus qui à droite et à gauche couronnaient les hauteurs.
Un cavalier fièrement campé au milieu du sentier se tenait un peu en avant de la barricade.
Ce cavalier était don Melchior.
—Ah! Ah! dit-il avec un ricanement ironique, chacun son tour, caballeros, je crois que c'est moi en ce moment qui suis maître de la situation et en mesure d'imposer des conditions.
Le comte sans se déconcerter se rapprocha de quelques pas.
—Prenez garde à ce que vous voulez faire, señor, répondit-il; un traité a été loyalement conclu entre votre chef et nous, toute infraction à ce traité serait une trahison et le déshonneur en retomberait sur votre chef.
—Bon, reprit don Melchior, nous sommes des partisans nous autres, nous faisons la guerre à notre mode sans nous inquiéter de ce qu'on en pourra penser, au lieu d'entamer une discussion oiseuse et qui ne saurait avoir de résultat favorable pour vous, il serait il me semble plus sensé de vous informer à quelles conditions je consentirai à vous ouvrir passage.
—De conditions? Nous n'en accepterons aucune, caballero, et si vous ne consentez pas à nous laisser passer nous pourrons vous contraindre à le faire, si graves que doivent être pour vous et pour nous les conséquences d'une lutte.
—Essayez, répondit-il avec un sourire ironique.
—C'est ce que nous allons faire.
Don Melchior haussa les épaules et se tournant vers ses partisans:
—Feu, dit-il.
Une effroyable détonation se fit entendre et un ouragan de fer s'abattit sur la petite troupe.
—En avant! En avant! cria le comte.
Les peones s'élancèrent avec des hurlements de colère contre la barricade.
La lutte était engagée, lutte terrible, épouvantable, car les peones savaient qu'il ne leur serait pas fait quartier par leurs féroces adversaires et ils combattirent en conséquence, faisant des prodiges de valeur, non pas pour vaincre, ils ne le croyaient pas possible, mais pour ne pas tomber sans vengeance.
Don Andrés s'était arraché des bras de sa fille qui vainement avait essayé de le retenir, et armé seulement d'une machette il s'était résolument jeté au plus fort de la mêlée.
L'élan des peones avait été si impétueux que la barricade avait été franchie du premier bond et les deux partis s'étaient attaqués à l'arme blanche, trop rapproché, l'un de l'autre pour se servir de leur fusils ou de leurs pistolets.
Les partisans, placés sur les hauteurs, étaient forcément réduits à l'inaction par la crainte de blesser leurs amis, tant les deux troupes s'étaient confondues.
Don Melchior était loin de s'attendre à une si vigoureuse résistance de la part des peones; grâce à la position avantageuse qu'il avait choisie, il avait cru la victoire facile et il avait compté sur une soumission immédiate. L'événement dérangeait singulièrement ses calculs, les conséquences de son action commençaient à lui apparaître: Cuellar, qui aurait sans doute pardonné une trahison accomplie sans coup férir, ne lui pardonnerait pas d'avoir ainsi fait tuer sottement ses soldats les plus braves.
Ces pensées redoublaient la rage de don Melchior.
Cependant la petite troupe horriblement décimée ne comptait plus que quelques hommes en état de combattre, les autres étaient morts ou blessés.
Le cheval de don Andrés avait été tué, et le vieillard, bien qu'il perdît son sang par deux blessures, n'en continuait pas moins à combattre.
Tout à coup il poussa un cri terrible de désespoir: don Melchior s'était élancé, d'un bond de tigre, sur le groupe au milieu duquel doña Dolores était réfugiée. Renversant et abattant tous les peones qui se trouvaient sur son passage, don Melchior avait saisi la jeune fille; malgré sa résistance, il l'avait jetée en travers sur le cou de son cheval, et franchissant tous les obstacles, il s'était mis à fuir sans s'occuper d'avantage du combat soutenu par ses compagnons.
Ceux-ci, en se voyant ainsi abandonnés renoncèrent à continuer un combat désormais sans but pour eux et, sans doute par suite d'un ordre précédemment donné, ils se dispersèrent dans toutes les directions, laissant les peones libres de continuer leur chemin vers Puebla si tel était leur désir.
L'enlèvement de doña Dolores avait été si rapidement exécuté par don Melchior que nul ne s'en était aperçu dans le premier moment et que le cri de désespoir poussé pardon Andrés avait seul donné l'alarme.
Sans calculer le danger auquel ils s'exposaient, le comte et le mayordomo s'étaient lancés à la poursuite de don Melchior.
Mais le jeune homme, monté sur un cheval de prix, avait sur leurs chevaux fatigués une avance considérable qui s'accroissait d'instant en instant.
Dominique jeta un regard sur don Andrés gisant renversé sur le sol et le relevant doucement:
—Ayez bon espoir, señor, lui dit-il, je sauverai votre fille.
Le vieillard joignit les mains en le regardant avec une expression d'indicible reconnaissance, et il s'évanouit.
Le vaquero remonta sur son cheval et lui enfonçant les éperons aux flancs, il laissa don Andrés entre les mains de ses serviteurs et à son tour il se mit à la poursuite du ravisseur.
Cependant la poursuite continuait: il ne fallait qu'un instant au vaquero pour acquérir la certitude que don Melchior, mieux monté que lui et ses amis, ne tarderait pas à se trouver hors de portée.
Le jeune homme, qui jusque-là avait galopé en ligne droite à travers terre, fit soudain un brusque crochet comme si un obstacle imprévu s'était brusquement dressé devant lui et revenant sur la droite il changea de direction, pendant quelques minutes, il parut vouloir se rapprocher de ceux qui le poursuivaient. Ceux-ci essayèrent alors de lui barrer le passage; Dominique, lui, arrêta son cheval, mit pied à terre, puis il arma son fusil.
Don Melchior devait, d'après la direction qu'il suivait en ce moment, passer à environ cent mètres de lui.
Le vaquero fit le signe de la croix, épaula son arme et lâcha la détente.
Le cheval de don Melchior frappé à la tête, roula foudroyé sur le sol, entraînant son cavalier dans sa chute.
Au même instant, une trentaine de partisans apparurent au loin, se dirigeant à toute bride vers le lieu de l'embuscade.
Cuellar galopait à leur tête.
Quelque grande que fût la hâte, mise par le comte et le mayordomo pour se rendre à l'endroit où don Melchior était tombé, Cuellar arriva avant eux.
Don Melchior se releva tout froissé de sa chute, et se pencha vers sa sœur pour l'aider à se redresser; doña Dolores était évanouie.
—¡Vive Dios! Señor, dit Cuellar d'un ton bourru, vous êtes un rude compagnon; vous pratiquez la trahison et le guet-apens avec un rare talent, mais je veux bien que le diable me torde le cou plus tôt qu'il ne doit le faire, si nous chevauchons plus longtemps de compagnie.
—Vous prenez mal votre temps pour plaisanter, señor, répondit don Melchior; cette jeune dame, qui est ma sœur, est évanouie.
—A qui la faute, s'écria brutalement le partisan, si ce n'est à vous qui, dans le seul but de l'enlever je ne sais dans quelle intention, m'avez fait tuer vingt des hommes les plus résolus de ma cuadrilla? Mais cela ne continuera pas ainsi, j'y mettrai bon ordre, je vous jure.
—Que voulez-vous dire? fit don Melchior avec hauteur.
—Je veux dire que vous me ferez désormais le sensible plaisir d'aller où vous voudrez pourvu que ce ne soit pas avec moi, et que je prétends, à compter de cet instant, ne plus rien avoir de commun avec vous. C'est clair, n'est-ce pas?
—Parfaitement clair, señor, aussi je n'abuserai plus longtemps de votre patience, fournissez-moi les chevaux nécessaires pour ma sœur et pour moi, et aussitôt je vous laisserai.
—Du diable si je vous fournirai rien; quant à cette jeune dame, voici venir plusieurs cavaliers qui, j'en ai peur, vous laisseront difficilement l'emmener avec vous.
Don Melchior blêmit de rage, mais il comprit que toute résistance de sa part était impossible; il croisa les bras sur la poitrine releva fièrement la tête et attendit.
Le comte, le mayordomo et Dominique accouraient en effet.
Cuellar fit quelques pas au devant d'eux, les jeunes gens étaient assez inquiets, ils ne connaissaient pas les intentions du partisan et appréhendaient qu'il ne se déclarât contre eux.
Mais Cuellar se hâta de les désabuser.
—Vous arrivez à propos, señores, leur dit-il amicalement; j'espère que vous ne m'avez pas fait l'injure de supposer que j'étais pour quelque chose dans le guet-apens dont vous avez failli être victime.
—Nous ne l'avons pas cru un instant, señor, répondit poliment le comte.
—Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, señores; sans doute vous venez réclamer que cette jeune dame vous soit remise.
—C'est en effet notre intention, señor.
—Et si je refuse de vous la laisser enlever, dit fièrement don Melchior.
—Je vous brûlerai la cervelle, señor, interrompit froidement le partisan: croyez-moi, n'essayez pas de lutter contre moi, profitez plutôt de la bonne disposition dans laquelle je me trouve en ce moment pour gagner au pied; car je pourrais me repentir bientôt de cette dernière preuve de bonté que je vous donne et vous abandonner à vos ennemis.
—Soit, dit don Melchior avec amertume, je me retire puisque j'y suis contraint; et toisant le comte avec mépris: Nous nous reverrons, señor, ajouta-t-il, et alors, je l'espère, si la force n'est pas entièrement de mon côté, au moins les chances seront-elles égales.
—Déjà vous vous êtes trompé à ce sujet, señor; j'ai trop confiance en Dieu pour croire qu'il n'en sera pas toujours ainsi.
—Nous verrons! répondit-il sourdement en faisant quelques pas en arrière comme pour s'éloigner.
—Et votre père, ne désirez-vous pas savoir quel a été pour lui le résultat de votre guet-apens? lui dit alors Dominique d'un ton de sourde menace.
—Je n'ai pas de père, répondit haineusement don Melchior.
—Non! s'écria le comte avec dégoût, car vous l'avez tué.
Le jeune homme frissonna, une pâleur livide couvrit son visage, un sourire amer contracta ses lèvres minces, et jetant un regard venimeux sur ceux qui l'entouraient:
—Place! cria-t-il d'une voix étranglée; soit, j'accepte cette nouvelle injure, faites place au parricide.
Chacun se recula avec horreur, suivant, d'un œil épouvanté, ce monstre qui s'éloignait calme et paisible en apparence à travers la plaine. Cuellar lui-même le regarda se retirer eu hochant la tête.
—Cet homme est un démon, murmura-t-il, et il fit le signe de la croix.
Geste qui fut pieusement imité par ses soldats. Doña Dolores fut doucement soulevée dans les bras de Dominique, placée sur le cheval du comte et les jeunes gens escortés par Cuellar retournèrent auprès de don Andrés.
Les peones avaient pansé tant bien que mal les blessures de leur maître.
Sur l'ordre du comte, les peones confectionnèrent un brancard avec des branches d'arbres, ils le couvrirent de leurs zarapés, et le vieillard y fut placé côte à côte avec sa fille.
Cependant don Andrés était toujours sans connaissance.
Cuellar prit alors congé du comte.
—Je regrette plus que je ne saurais l'exprimer ce malheureux événement, dit-il, avec une certaine tristesse; bien que cet homme soit un Espagnol et, par conséquent, un ennemi du Mexique, cependant le fâcheux état dans lequel je le vois réduit me remplit de compassion.
Les jeunes gens remercièrent le rude partisan de cette preuve de sympathie et après avoir relevé leurs blessés, ils se séparèrent définitivement de lui et reprirent tristement la route de Puebla, où ils arrivèrent, deux heures plus tard, accompagnés de plusieurs des parents de don Andrés qui, avertis par un péon détaché en avant, étaient sortis à leur rencontre.
Loïck se tut.
Le récit du ranchero avait été long; don Jaime l'avait écouté d'un bout à l'autre sans l'interrompre, le visage froid et impassible, mais les yeux pleins d'éclairs.
—Est-ce tout, enfin? demanda-il à Loïck en se tournant vers lui.
—Tout, oui, seigneurie.
—De quelle façon avez-vous été si bien instruit des moindres particularités de cette épouvantable catastrophe?
—C'est Domingo lui-même qui m'a raconté l'événement; il était à demi fou de douleur et de rage, sachant que je me rendrais près de vous, il m'a chargé de vous redire...
Don Jaime l'interrompit brusquement:
—C'est bien, Domingo ne vous a pas chargé d'un autre message pour moi? dit-il en fixant sur lui un regard flamboyant.
Le ranchero se troubla.
—Seigneurie, balbutia-il.
—Au diable le Breton, s'écria l'aventurier qu'as-tu donc à te troubler ainsi? Voyons, parle ou étrangle.
—Seigneurie, dit-il résolument, je crains d'avoir fait une sottise.
—Pardieu, je m'en doute, rien qu'à ton air contrit? Cette sottise quelle est-elle enfin?
—C'est que, reprit-il, Domingo paraissait si désespéré de ne pas savoir où vous trouver, il semblait avoir si grand besoin de vous entretenir, que...
—De sorte que tu n'as pas su retenir ta langue et que tu lui as révélé...
—Où vous demeurez, oui, seigneurie.
Après cet aveu, le ranchero courba humblement la tête comme s'il avait la conviction intérieure d'avoir commis un grand crime.
Il y eut un silence.
—Naturellement, tu lui as appris sous quel nom je me cachais dans cette maison, reprit don Jaime au bout d'un instant.
—Dam, fit naïvement Loïck, si je ne l'avais pas fait, il aurait été assez embarrassé pour vous rencontrer, seigneurie.
—C'est juste; ainsi il va venir?
—Je le crains.
—C'est bon.
Don Jaime fit quelques pas dans la chambre en réfléchissant, puis se rapprochant de Loïck toujours immobile à sa place:
—Êtes-vous venu seul à México? lui demanda-t-il.
—López m'accompagne, seigneurie, mais je l'ai laissé dans une pulquería de la barrière de Belén où il m'attend.
—Bien, vous allez le rejoindre, vous ne lui direz rien; dans une heure, pas avant, vous reviendrez ici avec lui, peut-être aurais-je besoin de vous deux.
—Bon, fit-il en se frottant les mains, vous pouvez être tranquille, seigneurie, nous y serons.
—Maintenant, adieu.
—Pardon, seigneurie, j'ai un billet à vous remettre.
—Un billet! De quelle part?
Loïck fouilla dans son dolman, en retira un papier soigneusement cacheté et le présenta à don Jaime.
—Le voici, dit-il.
L'aventurier jeta les yeux sur la suscription.
—Don Estevan! s'écria-t-il avec un cri de joie, et il rompit vivement le cachet.
Le billet, bien que fort court, était écrit en chiffres; voici son contenu:
«Tout marche à souhait; notre homme arrive de «lui-même vers l'appât qui lui est présenté. Samedi, «minuit; peral.
«Espoir!» «CORDOUE »
Don Jaime déchira le billet en parcelles impalpables.
—Quel jour sommes-nous? demanda-t-il tout à coup à Loïck.
—Aujourd'hui? fit celui-ci ahuri de cette question à laquelle il ne s'attendait pas du tout.
—Imbécile! Il ne s'agit ni d'hier ni de demain probablement.
—C'est vrai, seigneurie, nous sommes au mardi.
—Ne pouvais-tu le dire tout de suite?
Lorsque don Jaime était agité soit par la joie soit par la colère, il tutoyait Loïck: celui-ci le savait, et la façon dont l'aventurier lui parlait était pour lui un baromètre infaillible auquel il ne se trompait pas.
Don Jaime fit encore quelques pas d'un air préoccupé dans la chambre.
—Puis-je partir? hasarda Loïck.
—Il y a dix minutes que tu devrais être parti, répondit-il brusquement.
Le ranchero ne se fit pas répéter cette injonction. Il salua et se retira. Don Jaime demeura seul, mais au bout d'un instant la porte s'ouvrit et les deux dames rentrèrent.
Leur visage était inquiet, elles s'approchèrent timidement de l'aventurier.
—Vous avez reçu de mauvaises nouvelles, don Jaime? demanda doña Maria.
—Hélas oui! Ma sœur, répondit-il, de fort mauvaises même.
—Pouvez-vous nous les faire connaître?
—Je n'ai aucune raison pour vous en faire un secret, d'ailleurs elles regardent des personnes que vous aimez.
—Ciel! fit doña Carmen en joignant les mains, Dolores peut-être?
—Dolores, oui mon enfant, répondit don Jaime, Dolores votre amie; l'hacienda del Arenal a été surprise et incendiée par les Juaristes.
—Oh! Mon Dieu! s'écrièrent les deux dames avec douleur, pauvre Dolores! Et don Andrés?
—Don Andrés est grièvement blessé.
—Dieu soit loué qu'il ne soit pas mort.
—Il n'en vaut guère mieux.
—Où sont-ils en ce moment?
—Réfugiés à Puebla où ils sont arrivés sous l'escorte de quelques-uns de leurs peones commandés par Leo Carral.
—Oh! C'est un serviteur dévoué.
—Oui, mais je doute que s'il avait été seul, il fût parvenu à sauver ses maîtres, heureusement don Andrés avait à l'hacienda deux gentilshommes français, le comte de la Saulay...
—Celui qui doit épouser Dolores? dit vivement doña Carmen.
—En effet, et le baron Charles de Meriadec, attaché à l'ambassade française; il paraît que ces deux braves jeunes gens ont fait des prodiges de valeur; que c'est grâce à leur bravoure que nos amis ont échappé au sort horrible qui les menaçait.
—Dieu les bénisse! s'écria doña Maria, je ne les connais pas, mais déjà je m'intéresse à eux comme à de vieux amis.
—Vous ne tarderez pas à connaître au moins l'un d'eux.
—Ah! fit curieusement la jeune fille.
—Oui, j'attends ici d'un moment à l'autre le baron de Meriadec.
—Nous le recevrons du mieux qu'il nous sera possible.
—Je vous en prie.
—Mais Dolores ne peut demeurer à Puebla.
—C'est mon avis; je compte me rendre auprès d'elle.
—Pourquoi ne viendrait-elle pas près de nous? fit doña Carmen; elle serait en sûreté ici; les soins ne manqueraient pas à son père.
—Ce que vous dites, Carmen, est fort judicieux; peut-être vaudrait-il mieux qu'elle demeurât quelque temps avec vous, j'y songerai; avant tout, il faut que je voie don Andrés, que je m'assure de l'état dans lequel il se trouve, et s'il peut être transporté.
—Mon frère, dit doña Maria, je remarque que vous nous avez parlé de Dolores et de son père, mais que vous ne nous avez pas dit un mot de don Melchior.
Le visage de don Jaime se rembrunit subitement à cette parole, ses traits se contractèrent.
—Lui serait-il arrivé malheur? s'écria doña Maria.
—Plût au ciel qu'il en fût ainsi! répondit-il avec une tristesse mêlée de colère, ne parlez jamais de cet homme, c'est un monstre.
—Mon Dieu! Vous m'effrayez, don Jaime.
—Je vous ai dit, n'est-ce pas, que l'hacienda del Arenal avait été surprise parles guérilleros.
—Oui, fit-elle, palpitante d'effroi.
—Savez-vous qui commandait les Juaristes et leur servait de guide? Don Melchior de la Cruz.
—Oh! s'écrièrent les deux femmes avec horreur.
—Plus tard, lorsqu'à la suite d'un traité don Andrés et sa fille parvinrent à obtenir l'autorisation de se retirer sains et sauf à Puebla, un homme leur tendit un guet-apens à quelque distance de la ville et les attaqua traîtreusement; cet homme, c'était encore don Melchior.
—Oh! C'est horrible! firent-elles en se cachant le visage dans les mains et en éclatant en sanglots.
—N'est-ce pas? reprit-il, d'autant plus horrible que don Melchior avait froidement calculé la mort de son père, qu'il voulait par un parricide s'emparer de la fortune de sa sœur, fortune à laquelle il n'a aucun droit, et que le mariage prochain de doña Dolores lui enlève tout entière, ou du moins il le croyait ainsi.
—Cet homme est un monstre, dit doña Maria.
Les deux dames avaient été altérées par cette révélation. Leur intimité était grande avec la famille de la Cruz, les deux jeunes filles avaient été presque élevées ensembles; elles s'aimaient comme deux sœurs, bien que doña Carmen fût un peu plus âgée que doña Dolores; aussi la nouvelle du malheur qui était si à l'improviste venu fondre sur don Andrés, les remplissait-elles de douleur; doña Maria insista chaleureusement près de don Jaime pour que don Andrés et sa fille fussent amenés à México et logés dans sa maison, où doña Dolores trouverait ces soins et ces consolations dont après un tel désastre elle devait avoir si grand besoin.
—Je verrai, je tâcherai de vous satisfaire, répondit don Jaime, cependant je n'ose rien vous promettre encore; je compte partir aujourd'hui même pour Puebla, et si je n'attendais pas la visite du baron de Meriadec, je partirais tout de suite.
—Cette fois sera la première, dit doucement doña Maria, que je vous verrai nous quitter presque sans regret.
Don Jaime sourit.
En ce moment on entendit ouvrir la porte de la rue et résonner les pas d'un cheval dans le zaguán.
—Voici le baron, dit l'aventurier, et il alla au-devant de son visiteur.
C'était effectivement Dominique qui arrivait.
Don Jaime lui tendit la main, et lui lançant un regard significatif:
—Soyez le bienvenu, mon cher baron, lui dit-il en français, langue que les deux dames parlaient fort bien, je vous attendais avec impatience.
Le jeune homme comprit que jusqu'à nouvel ordre il devait garder son incognito.
—Je suis véritablement désolé de vous avoir fait attendre, mon cher don Jaime, répondit-il, mais j'arrive de Puebla à franc-étrier et je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que la route est longue.
—Je la connais, reprit en souriant don Jaime, mais venez donc que je vous présente à deux dames qui désirent vous connaître, ne demeurons pas davantage ici.
—Mesdames, dit entrant don Jaime, permettez-moi de vous présenter le baron Charles de Meriadec attaché à l'ambassade française, un de mes meilleurs amis dont j'ai eu occasion de vous entretenir. Mon cher baron, j'ai l'honneur de vous présenter doña Maria ma sœur et doña Carmen ma nièce.
Bien que, avec intention sans doute, l'aventurier eût supprimé la moitié du nom des dames, le jeune homme ne parut pas s'en apercevoir et les salua respectueusement.
—Maintenant, reprit gaîment don Jaime, vous voici de la famille, vous connaissez notre hospitalité espagnole, si vous avez besoin de quelque chose parlez, nous sommes tous à vos ordres.
On s'assit et tout en se rafraîchissant on causa.
—Vous pouvez parler en toute franchise, baron, dit don Jaime, ces dames sont au courant de l'affreux événement de l'Arenal.
—Plus affreux que vous ne le supposez sans doute, fit le jeune homme, et puisque vous vous intéressez à cette malheureuse famille, je crains d'ajouter encore à votre douleur et d'être un messager de mauvaises nouvelles.
—Nous sommes intimement liés avec don Andrés de la Cruz et sa charmante fille, répondit doña Maria.
—Alors, madame, pardonnez-moi de n'avoir que des choses tristes à vous apprendre.
Le jeune homme hésita.
—Oh! Parlez, parlez.
—Je n'ai que quelques mots à dire: les Juaristes se sont emparés de Puebla, la ville s'est rendue à la première sommation.
—Les lâches! fit l'aventurier en frappant la table du poing.
—Vous l'ignoriez?
—Oui, je la croyais encore au pouvoir de Miramón.
—Le premier soin des Juaristes a été, selon leur coutume invariable, de rançonner et d'emprisonner les étrangers et surtout les Espagnols résidants dans la ville; quelques-uns mêmes ont été fusillés sans autre forme de procès; les prisons regorgent, on a été obligé de se servir de plusieurs couvents pour renfermer les prisonniers; la terreur règne à Puebla.
—Continuez, mon ami... et don Andrés?
—Don Andrés, vous le savez sans doute, est gravement blessé.
—Oui, je le sais.
—Son état laisse peu d'espoir; le gouverneur de la ville, malgré les représentations de personnes notables et les prières de tous les honnêtes gens, a fait enlever don Andrés comme atteint et convaincu de haute trahison; ce sont les termes mêmes du mandat d'amener; malgré les larmes de sa fille et de tous ses amis il l'a fait transférer dans les cachots de l'ancienne inquisition; la maison habitée par don Andrés a été pillée et démolie.
—Mais c'est affreux, c'est de la barbarie.
—Oh! Ceci n'est rien encore.
—Comment, rien?
—Don Andrés a été mis en jugement et comme il protestait de son innocence, malgré tous les efforts des juges pour l'obliger à s'accuser soi-même, il a été appliqué à la torture.
—A la torture! s'écrièrent les auditeurs, avec un geste d'horreur.
—Oui, ce vieillard blessé, mourant, a été suspendu par les pouces et a reçu l'estrapade, et cela à deux reprises différentes; malgré ce martyre, ses bourreaux n'ont pu réussir à le contraindre à avouer les crimes qu'ils lui imputent et dont il est innocent.
—Oh! Ceci passe toute croyance, s'écria don Jaime, et sans doute le malheureux est mort?
—Pas encore, ou du moins il ne l'était pas à mon départ de Puebla, il n'est même pas condamné, rien ne presse les bourreaux, le temps leur appartient, ils jouent avec leur victime.
—Et Dolores, s'écria doña Carmen, pauvre Dolores! Comme elle doit souffrir!
—Doña Dolores a disparu, elle a été enlevée.
—Disparue! s'écria don Jaime d'une voix éclatante, et vous vivez pour me l'apprendre!
—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour être tué, répondit-il simplement, je n'ai pas réussi.
—Ah! Je la retrouverai, moi! reprit l'aventurier; et le comte que fait-il?
—Le comte est au désespoir, il cherche aidé par Leo Carral; moi, je suis venu vers vous.
—Vous avez bien fait; je ne vous manquerai pas. Le comte et Leo Carral sont donc demeurés à Puebla?
—Leo Carral seul, le comte a été contraint de fuir pour échapper aux poursuites des Juaristes, il s'est réfugié avec ses domestiques au rancho; chaque jour son plus jeune valet Ibarru, je crois qu'il le nomme ainsi, va à la ville s'entendre avec le mayordomo.
—Est-ce de votre propre mouvement que vous êtes venu vers moi?
—Oui, mais j'ai pris d'abord conseil du comte, je n'ai pas voulu agir sans avoir son avis.
—Vous avez eu raison; ma sœur préparez un appartement convenable pour doña Dolores.
—Vous la ramènerez donc? s'écrièrent les deux dames.
—Oui, ou je périrai.
—Partons-nous? demanda le jeune homme avec impatience.
—Dans un instant, j'attends Loïck et López.
—Loïck est ici?
—C'est lui qui m'a apporté la nouvelle de la surprise de l'hacienda.
—C'est moi qui vous l'avais envoyé.
—Je le sais. Votre cheval est fatigué, vous le laisserez ici, on en aura soin, je vous en donnerai un autre.
—Soit.
—Vous avez sans doute entendu prononcer les noms des principaux persécuteurs de don Andrés?
—Ils sont trois; le premier est le premier secrétaire, l'âme damnée du nouveau gouverneur, son nom est don Antonio de Cacerbar.
—Vous avez eu la main heureuse, dit l'aventurier avec ironie: cet homme est le même auquel vous avez si philantropiquement sauvé la vie.
Le jeune homme eut un rugissement de tigre.
—Je le tuerai, dit-il sourdement.
Don Jaime lui jeta un regard étonné.
—Vous le haïssez donc bien? lui demanda-t-il.
—Sa mort même, ne me satisfera pas; la conduite de cet homme est étrange, il est arrivé à l'improviste dans la ville, deux jours après l'armée; il n'a fait qu'apparaître, puis il est dit-on reparti, laissant derrière lui une longue traînée de sang.
—Nous le retrouverons; nous; quel est le second?
—Ne l'avez vous pas deviné déjà?
—Don Melchior, n'est-ce pas?
—Oui.
—Bien, je sais alors où chercher doña Dolores; c'est lui qui l'a enlevée.
—C'est probable.
—Et le troisième.
—Le troisième est un jeune homme d'une belle et gracieuse figure, d'une voix douce, de manières distinguées, plus terrible à lui seul à ce qu'on dit que les deux autres ensemble, bien que n'ayant pas de titre officiel; il paraît disposer d'un grand pouvoir, il passe pour un agent secret de Juárez.
—Son nom?
—Don Diego Izaguirre.
Le visage de l'aventurier s'éclaircit.
—Bon, fit-il avec un sourire, l'affaire n'est pas aussi désespérée que je le craignais, nous réussirons.
—Le croyez-vous?
—J'en suis sûr.
—Le ciel vous entende! s'écrièrent les deux dames en joignant les mains.
Cependant doña Maria, depuis l'arrivée du soi-disant baron, était en proie à une préoccupation extraordinaire; tandis que le jeune homme causait avec don Jaime, elle le regardait avec une fixité étrange; elle se sentait les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée; elle ne comprenait rien à l'émotion que lui causait la vue et le son de la voix de cet élégant jeune homme qu'elle voyait cependant pour la première fois; vainement elle cherchait dans ses souvenirs, où déjà elle avait entendu cette voix dont l'accent avait pour elle quelque chose de doucement sympathique qui lui allait au cœur; elle étudiait le beau et loyal visage du vaquero comme si elle eût voulu retrouver dans ses traits une ressemblance fugitive, avec une personne que jadis elle avait connue; mais tout était chaos dans sa mémoire; une barrière infranchissable semblait s'élever entre le présent et le passé, comme pour lui prouver quelle se laissait dominer par une espérance folle, et que l'homme qui se trouvait devant elle, lui était bien réellement étranger.
Don Jaime suivait attentivement sur le visage de doña Maria les divers sentiments qui venaient tour à tour s'y refléter, mais quelle que fût son opinion à ce sujet, il demeurait froid, impassible et indifférent en apparence, aux péripéties de ce drame intime qui cependant devait l'intéresser au plus haut point.
Loïck arriva, suivi de López; un cheval frais fut sellé pour Dominique.
—Partons, dit l'aventurier en se levant; le temps presse.
Le jeune homme prit congé des dames.
—Vous reviendrez, n'est ce pas, monsieur? lui demanda gracieusement doña Maria.
—Vous êtes mille fois trop bonne, madame, répondit-il; ce sera pour moi un bonheur de profiter de votre charmante invitation.
Ils sortirent. Doña Maria arrêta son frère par le bras.
—Un mot, don Jaime, lui dit-elle d'une voix tremblante.
—Parlez, ma sœur.