—Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.
En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le reflux avait laissés.
—Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!
Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la galère se balançait, prête à partir.Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille bénédictions.
Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombrecroissante, et dans le silence des flots, on entendit le tintement d'une cloche.
—Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de l'île.
—C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!
Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.
—Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?
Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:
—C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!
—Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!
—Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'arecommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!
—Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.
—On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.
—Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.
—O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P. A. R., ce qui fait:Maria-Pia, archiduchesse russeou de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux jour! malheureux jour!
Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage.Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits découverts, et habillée en franciscaine,—habit qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.
Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:
—Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh! oh!
Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des larmes, et Tatiana s'écria:
—Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins, accordez-moi la grâce de me résigner!
Elle se tut. Floris reprit:
—A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!
José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces douleurs qui s'exhalaient:
—Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière fois, puis descendons au rivage.
Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise au majordome.
—Oïbo!s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!
Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses, des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour montrer le vent.
—Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.
—Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?
Le premier valet ricana:
—Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!
—Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je courtisais une de leurs femmes?
—Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un bâton fendu... Ça s'appelledar un sfrizo, oui, comme qui diraitfriser.
Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres, puis retombèrent dans les flots.
—Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!
—Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir là...—n'oublie pas le goupillon, Miklas!...—C'est le sort commun, le sort commun!
Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.
La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme: et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.
Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située àl'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.
—Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque nouvelle?
—Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.
—Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon père de me recevoir.
—Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit Manès.
Le Grand-Duc poussa un long soupir:
—Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits héréditaires.
—Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?
—Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension. Oh! ma sœur est une âme vaillante!
—Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.
—Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin.Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!
Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de Maria-Pia.
—Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?
—Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les signer!
—Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications:Grand Amiral,Chef du Corps des Cadets,Aide de camp général... Celui-ci:Inspecteur général du Génie,Aide de camp de S. M. l'Empereur,Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan... Voyons l'autre. Cinq lignes pleines:Grand Maître de l'Artillerie,Grand Curateur,Grand-Duc, etc. Allons! deux ou trois titres encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre dans leur poche!
—Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit. J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans l'Almanach de Gotha.
—Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait rapidement les lettres. Ilssont par surcroît, si je ne me trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres, sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar pourra bien m'y procurer quelque emploi!
M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor. Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de son île à plus d'une lieue.
Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais. Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux. A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était posé sur l'un des degrés.
La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches. Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea aussitôt en révérences et en respects.
—Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès, conduisez-moi à mon père!
Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de moresquesd'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes, des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.
—Monseigneur, voici votre père! dit Manès.
Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre: et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre, qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.
—Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner son cœur!
Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit d'une voix lente et enrouée:
—A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée, quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur. Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients... Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop bouillant pour rester si longtemps à genoux.
—Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous. Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez, je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a falluvivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance seule.
—Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref, bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:
—Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.
—Où cela... où cela, Monseigneur?
—Là, sur les dalles de la salle.
—Mon ombre? dit Floris stupéfait.
—Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous à moi sans elle!
—Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est impossible!...
—Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi. Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.
Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments. Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger murmure des eaux.
Cependant le Grand-Duc reprenait:
—Parlez, monsieur, que me voulez-vous?
—Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard, je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur, si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolenteque celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie.
—Au fait! dit le Grand-Duc.
Floris poursuivit:
—C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive? Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter.
—Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?
—Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour ceux de mon sang.
Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:
—Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent enmariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille impériale.
—Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône. Mes autres droits restent intacts.
—Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la garde, et il avait alors vingt-deux ans.
—J'en ai vingt-six, repartit Floris.
—Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?
—Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.
—Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons à vous retirer, maintenant.
Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse d'or, avec un grand platd'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.
—Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre Altesse écrira cette lettre?
—Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge en flamand.
—Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des leçons.
—Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler russe.
—Mon père, dit Floris...
—Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous ferons chercher, monsieur.
La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.—Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.—Je le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère, parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, setaisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa boule de bronze, avec un faible bruissement.
—Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.
—Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.
—Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un lâche repos!
—Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui, j'écrirai!
La Grande-Duchesse joignit les mains:
—Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude je vais vivre!
—Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que deremporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...
—O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.
—Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!... Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères terrestres, être un homme parmi les hommes!
Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.
Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula, l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de son testament, pour le presser de terminer les affaires de la succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit appartement, de plain-pied à lacour des Fontaines, et écrivit tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes, d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.
Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de Josine, qui l'attendait avec un billet. La petite princesse invitait son beau-frère à la venir voir, le lendemain. Ses vieux amis les Zingari étaient arrivés, disait-elle, et pour mieux recevoir la visite des femmes et des enfants de la tribu, elle leur donnait une collation. La fin du billet promettait à Floris une surprise, en termes enjoués et mystérieux.
—C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc au laquais.
Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse. Seul depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins, ce fut avec impatience qu'il prit la route de laCasa d'Oro, le petit palais qu'elle habitait. Le vieux parc, dépouillé par l'automne, était baigné d'une brume violette; des statues tranquilles s'y dressaient, à travers les rameaux noirs et nus. Au moment où il débouchait de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit toute courante et bondissante, au-devant de lui. Une large fleur de lis de saphirs pendait à son col délicat. Sa chevelure noire était tressée de lacets de soie verte et d'argent, en vingt boucles folâtres et charmantes; et elle avait un habit de gala d'un damas rose sèche, tout semé de houppes couchées de plumes d'autruche d'argent, et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes de plumes d'autruche.
—A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'êtrevenu! exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton goût?... Comment me trouves-tu avec cette robe?
—Rien ne te va mieux, répondit Floris.
—Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai quitté le deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela peut-il passer? C'est cette sotte de Milada qui m'a fait changer de coiffure, en disant qu'elle avait fait un rêve... Elle rêve à tout moment de moi, elle me donne des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour elle!
Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède le petit palais, et qu'environnent, sous les arbres, de grands Termes de marbre blanc, dans des gaines de porphyre vert, papelonnées d'écailles de cuivre. LaCasa d'Orose dresse au fond, avec son toit plat et saloggiad'arcades à la vénitienne, dont les murailles sont ornées des noms latins des sept Planètes, en mosaïque d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre deux chênes aux branches colossales, une escarpolette de soie balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant duquel se tenait un enfant rousseau, blême, chétif, tout marqué de taches de son.
—Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc.
—Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant vaurien, saluez! Avec sa casquette de cuir, on peut dire qu'il a la tête plutôt chaussée que couverte... Eh bien, où sont passées ces folles? Rina! Rina!... Milada!... Elles auront pris peur en te voyant, parce que Tatiana me défend de me balancer.
—Est-il possible! dit Floris en souriant,
—Oh! fit-elle,—et d'un bond léger, Josine s'élança sur l'escarpolette,—elle ne me comprend pas, vois-tu, et puis, elle me parle toujours comme si j'étais encore une enfant... Allons, Thalès, balancez-moi, mais pas trop fort!... Si votre père vient, marmouset,nous renverserons sur vous, pour vous cacher, l'écaille de la grande tortue qui est dans mon cabinet d'étude. On vous mettra un bonnet noir et des gants, et vous serez ainsi une bonne tortue, une tortue des plus authentiques.
—Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit Thalès.
—Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées, les habitants de Lilliput et la géante Rézinka, dont je vous ai souvent parlé. Elle va dans un petit carrosse, attelé de quatre scarabées. Une fois, en m'éventant trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre: heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée et a pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un soldat de plomb l'a demandée en mariage; mais elle était frileuse, et lui redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai cherchée pendant deux heures: elle dormait dans un bateau de papier gris, au beau milieu d'un verre à bière... Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais n'en concevez pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est assez!... Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les autres.
Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne sur le gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique de son vol s'allongeait démesurément, parmi les champs de chrysanthèmes jaunes. Un sphinx de marbre solitaire les gardait, du haut de son piédestal.
—Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis seul?
—Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu tiens toi-même la boutique, puis tu arrives et tu te demandes:Monsieur, combien coûte cette pomme?—Oh! mais, tu dis,monsieur, ce n'est pas une pomme, allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade que je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il nelui reste que les deux joues, voyez-vous. L'une est rouge et l'autre est jaune, parce qu'elle a une ébullition du sang d'un côté, et la jaunisse de l'autre...Voilà comment on joue, quand on est seul!
Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du petit palais, par-dessus la voix de la princesse. Des portes claquèrent, et soudain l'abbé Lancelot, en émoi, déboucha du vestibule. Ses joues étaient plus colorées encore que d'ordinaire, et il avait ses souliers à boucles d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à la casaque verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine; et cet homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres, emportait, par le corridor, au bout de ses bras étendus, de grandes Figures de sucre peint.
—Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans son vol, tout enivrée de turbulence et de plaisir, lança en l'air mutinement sa légère mule de satin, ils viennent, ils viennent, les voilà!
On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de cyprès qui aboutissait à laCasa d'Oro, le Grand-Duc aperçut un groupe d'enfants et de femmes, aux vêtements bariolés. Avec des rires et des cris, elles poussaient, à force de bourrades, un âne enharnaché de grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins, assis dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout en filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et sans ployer le front sous les pesants berceaux jaunes ou verts qu'elles y portaient en équilibre, et dans lesquels dormait un maillot. Deux enfants, joueurs de chalumeau, menaient, au bout d'une laisse de cuir, des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui s'avançaient d'un pas dandinant.
—Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit l'abbé en approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la nouvelle?
—Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc.
—Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la princesse qui rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha, ce fou de Giano! J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi sur nous, un jour ou l'autre.
—Que voulez-vous dire? demanda Floris.
—Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se pourrait-il que Votre Altesse ignorât que Giano est arrivé hier?... Il campe à Zlagora avec les Bohémiens. Il est venu de Zara avec eux... C'est la chose la plus étonnante!
—Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama la folle Josine... Moi qui me réjouissais par avance de les mettre tous deux aux prises... Oui, oui! Giano est arrivé; c'était là ma surprise... ha! ha! ha!... Au reste, il ne fait que passer; il repart dès demain pour Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà, ma parole!
Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le rond-point des Termes, parmi les rires et les acclamations... Alors, un homme se détacha de cette foule, et, en manière de salut, il agitait un bouquet de roses. Puis, reconnaissant la princesse, Giano vint à elle, en pressant le pas, tandis que Floris l'observait. Un continuel sourire relevait sa moustache, où se jouaient des reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne et même un peu féroce; et il avait dans toute sa personne quelque chose d'attirant, de léger, de cruel.
—Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine qui descendait les degrés, la belle nymphe qui s'avance, le trésor de Sabioneira. Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis.
Et il s'écria: