I.
INTRODUCTION.
Expirantsous les débris de la société antique, le dix-huitième siècle légua à son successeur l'impérieux devoir de trouver aux nations délaissées une nouvelle moralité. La révolution de 89 brillera dans l'avenir, comme une vaste épopée de l'esprit humain. Ce fut le cri lugubred'un monde corrompu succombant sous les coups d'une génération nouvelle, qui s'emparait de la vie avec une impitoyable fureur; ce fut l'acclamation spontanée et magnifique d'un peuple malheureux, qui s'échappait des bastilles de la féodalité; ce fut l'horrible immolation d'une caste sociale qui avait absorbé en elle seule la puissance et la richesse de la nation; enfin, ce fut l'apparition du principe de l'égalité, déposé par Jésus dans la conscience du genre humain, qui, perçant l'enveloppe de la foi, se constituait une vérité de l'intelligence.
Dans le petit nombre de lois fondamentales de l'esprit humain, il y en a une qui les domine toutes: c'est le dogmatisme de la volonté. La volonté de l'homme est une puissance primitive, qui ne se soumet qu'à un principe supérieur; jamais elle n'accorde à une simple volonté comme elle, le droit de la commander, si cette dernière ne puise ce droit dans une source impersonnelle. Deux volontés individuelles sont deux unités d'une même nature, qui ne peuvent faire nombre, parce que l'une ne saurait se subordonner à l'autre. Si dansles coups dont on l'accable, le soldat autrichien croyait voir l'effet de la volonté du caporal qui les lui administre, il l'égorgerait à l'instant même; mais sachant que le caporal n'est qu'un misérable instrument, il remonte le fleuve de la hiérarchie sociale, et va chercher la cause de son supplice jusque sur le trône de l'empire, où sa raison trébuche et s'anéantit: l'histoire de l'humanité confirme ce principe.
Cependant la société serait-elle possible avec ce tourbillon de volontés individuelles, si un lien ne les réunissait pour en former un tout harmonieux? évidemment non. Quel sera donc ce verbe mystérieux qui établira l'ordre dans le chaos? Ici se partagent les philosophes, et se multiplient les systèmes.
Pour qu'une volonté surgisse du sein de ses égales et vienne leur imposer sa loi, il faut de toute nécessité qu'elle soit appuyée de l'une des deux puissances qui seules, en ce monde, dominent les volontés individuelles: de Dieu ou de l'humanité. Dieu et l'humanité, sources sacrées d'où s'épandent les principes des sociétés; fleuvesimmenses aux cours desquels doit se retremper la volonté qui prétend régir les nations. Lorsque cette volonté émane de Dieu, c'est un tuteur vigilant qui ne livre la liberté aux peuples qu'à mesure qu'ils avancent dans le progrès; mais si elle s'échappe de l'acclamation des masses, alors elle est le vœu intelligent des hommes émancipés. Dans le premier cas, elle s'appelle royauté, dans le second, souveraineté nationale.
Il est de l'essence de tout véritable principe d'être impersonnel, et d'appartenir aux lois générales de la raison; et comme tel, il trouve toujours une respectueuse obéissance. Mais aussitôt que ce principe quitte les régions élevées où il a été conçu, et qu'il tombe dans la personnalité, en perdant sa pureté originelle, il perd aussi sa force sociale; il s'incarne alors, il s'individualise, il s'abâtardit sous la volonté mesquine d'un homme ou d'une caste, et il périt comme un fait isolé. Or, la volonté individuelle qui a reçu le baptême de Dieu ou de l'humanité, se dépouille de son caractère humain, elle quitte la terre et monte, comme leChrist, au séjour des principes; c'est à ce titre qu'il lui est possible de gouverner les hommes. Que si, par la succession des temps, elle manquait à sa haute destinée, alors elle devra s'attendre à la résistance des autres volontés, qui ne verront plus en elle qu'une force individuelle, sans mission et sans droit.
Ici il faut prévoir une question qu'on ne manquera pas de nous faire. Comment Dieu manifeste-t-il son approbation? Comment transmet-il son pouvoir à la volonté particulière? Admettriez-vous la révélation? Nous répondrons à ces objections en exposant nos idées sur la royauté.
En remontant aussi loin que possible le cours des affections de l'homme, on trouve au fond de son intime nature un sentiment primitif si vivace, qu'il survit à toutes les catastrophes de l'âme, et qu'aucune forme politique ne saurait l'anéantir: c'est le sentiment paternel. Le sentiment paternel est un délicieux amour de soi-même, reversé sur l'image qui doit nous transmettre à l'avenir, et qui circule dans nosveines avec la vie. Rien ne lui est antérieur, si ce n'est la cause suprême à qui nous devons tout. En effet, la famille est une monade sociale, placée sur la terre comme un point dans l'espace, une note fondamentale de l'harmonie du monde. Monarchie, république, tyrannie, tout passe et repasse au-dessus de cette unité indestructible, qui survit aux orages de l'humanité comme le dernier mot d'une mystérieuse Providence. C'est là, c'est au sein de la famille que naquit et se développa la magistrature paternelle, premier germe de l'autorité morale. Je dis premier germe de l'autorité morale, car ce n'est ni à la force, ni à la richesse, ni à l'assentiment de ses égaux que le père doit son pouvoir dans la famille; il le doit à un sentiment qu'il n'a pas créé, à une cause qui lui est supérieure. Mais quel est donc l'être fort qui donna à l'homme cette douce affection pour sa progéniture, origine première de toute autorité? La nature, dit le philosophe; Dieu, lui répond le chrétien: qu'importe! vous convenez au moins que l'homme a puisé l'autorité morale hors de sa volonté, je n'en demande pas davantage.
La magistrature paternelle était nécessaire. Il fallait aux enfants jeunes, faibles et inexpérimentés, une autorité forte et bienveillante, qui les guidât à travers les phénomènes du monde, et les initiât avec prudence aux mystères de la vie. Tant que le père usa de son pouvoir dans l'intérêt de ses enfants et pour le bonheur de la communauté, il était juste, puisqu'il était indispensable; aussi sa volonté était-elle religieusement exécutée, car elle avait la sainteté d'un principe. Mais lorsqu'oubliant sa mission tutélaire, le père voulut étouffer sous sa tyrannique personnalité l'indépendance; de ses enfants, le fils aîné, émancipé par l'âge et la raison, se posa en face de son père et lui dit: «Ton autorité absolue expire devant ma liberté; et je suis libre puisque je me suffis à moi-même. Je t'ai obéi comme père, comme magistrat chargé de soutenir ma faiblesse; mais homme et ton égal, je te résiste.» Et assis autour de l'âtre paternel, le fils prit part au conseil de la famille. Voilà l'origine de l'aristocratie, qui fut le premier accent de la liberté.
La royauté antique, dans sa vénérable majesté,a tous les caractères de la magistrature paternelle; elle en est incontestablement le développement régulier et naturel. Vous la voyez avec son sceptre pastoral, le front ceint d'une couronne mystique, couverte d'un manteau sacré, se retirer dans un tabernacle, comme une parole divine. Elle est simple et absolue, et jamais elle ne s'inquiète de l'assentiment des peuples, qu'elle dirige de sa puissante main. Elle les gouverne sans contrôle, car elle souffre et prévoit pour eux; elle est l'expression des mœurs naïves de cet âge reculé; c'est la science des vieux jours, c'est le temps et son expérience guidant les pas incertains des nations. D'ailleurs la royauté était la seule forme sociale que pût concevoir alors l'intelligence des peuples; elle était la réalisation extérieure d'un besoin de l'esprit, elle était l'expression de l'unité.
Or, l'unité est le but éternel auquel tend l'esprit humain. Il la veut en toutes choses et à toutes les époques de la vie; seulement chez l'homme simple elle n'est qu'une idée, chez le philosophe elle forme un système.Les progrès des peuples ainsi que ceux de l'individu peuvent se mesurer à la grandeur de l'unité qu'ils se sont faite. Dans la haute antiquité l'homme voyait les bornes du monde là où s'arrêtait l'horizon; et Dieu circonscrivait la personnalité humaine, comme la vigne enlace de ses flexibles rameaux l'orme de nos campagnes. Plus tard, en brisant l'égoïsme de son intelligence, il y laissa pénétrer des phénomènes ignorés; avec les connaissances de l'homme, s'agrandit aussi l'idée de la nature et de son auteur; et Dieu, adoré jusqu'alors sous la forme d'une nymphe ou d'un roseau, fut replacé par le progrès sur le trône de l'univers. D'abord il confond tout dans une vaste unité; puis il la fractionne en mille autres par l'abus de l'analyse; et enfin il reconstruit le tout par la puissance de sa raison. Ignorant, il est superstitieux; l'analyse le rend athée; par la science, il devient religieux comme Newton. C'est ainsi que sous les symboles d'or de la nature se cachent les mystères de la destinée humaine; mystères qui ne se dévoilent à l'humanité qu'à mesure qu'elle avance dans l'avenir.
Si l'art, si la religion, si toutes les créations spontanées ou réfléchies de l'esprit humain témoignent de ce besoin d'unité, ce témoignage éclate plus encore dans l'organisation politique. La société primitive, telle que nous la voyons s'épanouir en Orient, est une extension de la famille et rien de plus; et la royauté est fille de l'autorité paternelle. Les subtiles combinaisons sont indignes du sens commun de l'histoire.
Les révolutions sociales qui, au sein de la famille, avaient arrêté l'empiétement égoïste de l'autorité paternelle, se renouvelèrent plus tard autour de la royauté, quand celle-ci oublia sa mission providentielle. Héritière du pouvoir du père de famille, la royauté était le résultat de l'accroissement de l'humanité, et de la transformation de la famille en la tribu. Tant qu'elle resta dans les limites de son autorité légitime, et qu'elle présida avec amour à l'émancipation des peuples, sa volonté ne rencontra jamais un obstacle; mais lorsqu'elle voulut résister au progrès, et refuser la liberté à ceux qui la réclamaient et qui la méritaient,ceux-ci lui tinrent le même langage que le fils avait tenu à son père, et s'opposèrent à l'extension de son autorité. La royauté fit alors ce qu'avait fait le père de famille, ce que font tous les pouvoirs quand ils voient expirer le jour de la domination: elle employa la force. A la force on opposa la force; et, vaincue dans ce conflit de volontés individuelles, la royauté fut obligée d'admettre au partage de la souveraineté ceux-là mêmes qu'elle venait de combattre. Cette seconde aristocratie fut un nouveau progrès de la liberté.
C'est un fait incontestable: l'aristocratie a été la mère de la liberté sociale. Les droits que l'aristocratie exigea de la puissance royale furent ceux que plus tard les peuples réclamèrent de l'aristocratie elle-même; partout où l'aristocratie n'a pu éclore et restreindre la volonté égoïste de la royauté, là règne un profond despotisme. Voyez l'Orient.
Mais cette nouvelle aristocratie, qui partage actuellement avec la royauté les droits de la souveraineté politique, comment se conduira-t-elleà son tour avec ceux qui plus tard viendront aussi frapper à la porte de l'état, et demander leur émancipation? Sera-t-elle assez juste pour leur tendre une main fraternelle, et pour les introduire sans résistance dans la légalité? Non; elle voudra également se perpétuer au pouvoir, et elle ne renoncera à la jouissance de ses priviléges qu'après avoir été vaincue par la majorité. C'est par une suite de semblables révolutions, c'est en élargissant successivement le cercle du progrès, c'est en passant de la royauté pure à une petite aristocratie, de celle-ci à une plus grande, que l'humanité chemine dans l'histoire, jusqu'à ce que la résistance de ceux qui dominent devenant trop forte, il arrive une de ces grandes catastrophes sociales, qui bouleversent et renouvellent tout.
Le dix-huitième siècle a été un grand tribun, dont la magnifique parole retentira loin dans l'avenir; mais il fut trop passionné pour avoir été impartial. Saisi d'une haine profonde contre une société avilie qu'il voulait reconstituer, il étudia l'histoire avec un cœur courroucé et unesprit aveuglé par de mesquines préoccupations. Pour lui, tout ce qui s'était accompli depuis la chute du paganisme n'avait été que le pillage du monde civilisé par la barbarie; il ne voyait dans la féodalité que le règne de la force et la négation de la moralité humaine; aussi traversa-t-il le moyen-âge l'âme remplie d'un sentiment de terreur et de dégoût, et il courut bien vite se jeter dans les bras de la radieuse antiquité. Épris d'un amour ardent pour ses turbulentes démocraties, il se plaisait à la lecture de leurs annales comme à celles d'un poëme héroïque. Plutarque et ses grands hommes fut le livre chéri du dix-huitième siècle. Il parcourut ces pages vénérables de la belle humanité avec un plaisir indicible; puis, il tira imprudemment ces larges physionomies du cadre social qui les contenait et les expliquait, et il se les offrit comme des symboles dignes de son adoration. La Grèce et ses vives populations, Rome, ses conquêtes et ses sanglants orages, lui parurent contenir l'expression la plus élevée de la liberté humaine. Il ne s'aperçut pas, tant il était fasciné par les beautés de l'art antique, que, dans cette Athènes,si glorieuse et si belle, la volonté sociale émanait exclusivement de l'aristocratie de la cité! il ne vit pas, dis-je, que, sous cette population souveraine et absolue, qui jugeait en dernier ressort toutes les grandes questions de la patrie, gémissait un monde d'infortunés esclaves, livrés comme de vils animaux aux caprices du citoyen! Oui, il ignorait que ce superbe Athénien, qui allait sur la place publique applaudir Démosthènes, avait, dans sa maison, dans ses terres, comme un seigneur féodal, cent malheureux occupés à labourer ses champs, et à préparer son dîner. Enfin le dix-huitième siècle méconnut cette profonde vérité: que la civilisation antique ne touchait que la superficie de la société; que l'homme y était toujours immolé au citoyen; qu'il n'y était libre qu'autant qu'il partageait la souveraineté, et que cette souveraineté était tout entière dans les mains d'une faible minorité.
De cette fausse appréciation de la marche de l'humanité, il résulte deux faits qui caractérisent le dix-huitième siècle, et qui ont eusur la révolution de 89 une influence remarquable. Du moment où les philosophes furent convaincus que la liberté avait atteint, il y a deux mille ans, sa plus large portée; et que le progrès, épouvanté de la chute de la société antique, s'était arrêté sur les lèvres éloquentes de l'art grec et romain, ils durent être forcément persuadés que pour raviver le corps social, il n'y avait que deux moyens possibles: déblayer le sol de l'Europe de tout ce qu'y avait apporté le tourbillon des peuples du Nord, ramener ensuite les nations modernes aux formes sévères de l'antique démocratie. L'influence d'un point de vue historique sur les affaires de la vie est si grande, qu'en laissant échapper le sens de l'esprit social de l'antiquité, le dix-huitième siècle fut contraint de méconnaître la grande loi progressive du genre humain. La question ainsi posée, il dut tout entreprendre pour dépouiller nos vieilles nations chrétiennes de leur enveloppe séculaire, et croire qu'une fois mise à nu, il serait facile de les couvrir d'un pallion grec ou d'une toge romaine. Il ne pouvait douter un seul instant de la maturité des masses à recevoir la souverainetépolitique, puisqu'il était malheureusement convaincu qu'Athènes, Sparte et Rome avaient été, il y a deux mille ans, de pures démocraties. Voilà la grande erreur de la philosophie du dernier siècle, erreur dont nous verrons les résultats dans la suite.
La révolution de 89, fidèle en tout point aux doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, déplaça la source de la souveraineté, et la fit surgir de la volonté des masses.Les hommes sont égaux devant la loi de Dieu, avait dit le Christ;les hommes doivent être égaux devant la loi des hommes, lui répond Mirabeau dix-huit cents ans après; et au bruit de cette ineffable parole, l'aristocratie française s'enfuit pour jamais dans les entrailles de la nation. C'est ainsi qu'à travers les siècles, qui passent comme des ombres légères, se complètent les pensées civilisatrices. Chaque peuple paraît à son tour sur la scène du monde, où, par la bouche de ses sages et de ses artistes, il formule le progrès.
D'abord, l'assemblée constituante porte samain vigoureuse sur toutes les parties de la vieille société, et débarrasse le sol de cette foule de droits féodaux que réprouvait la raison. Puis avec une admirable intelligence, elle se saisit de toutes les branches de l'administration publique, et jette sur la France un réseau de lois qui portent en tout lieu la vie et l'unité. Cette restauration des lois organiques; cette simplification des rouages administratifs; cet esprit d'unité, répandu sur toute la surface du pays; cette réhabilitation de l'homme et de ses droits civils; cette justice distributive, égale pour tous et pour chacun: voilà l'œuvre immortelle de la Constituante, œuvre depuis long-temps préparée par les progrès de l'esprit humain.
Nous l'avons déjà dit; deux seuls principes peuvent légitimement gouverner le monde: le principe primordial de la tutelle gravée dans le cœur de l'homme, qui du père de famille passa à la royauté, de celle-ci à une aristocratie, et ainsi de suite, comme le filet d'eau qui, du sommet des hautes montagnes, tombe de cascade en cascade et va se perdre à l'océan; et celui de la souveraineté nationale. Ces deuxprincipes sont exclusifs, et ils arrivent à des époques différentes.
Quel que soit celui de ces deux principes qui constitue la société, elle se compose toujours de deux parties: la partie morale où réside le gouvernement et la conscience du corps politique, et la partie inférieure et végétative où se débattent les individualités. On peut améliorer la seconde, simplifier ses relations avec l'état, la mettre en harmonie avec les nouveaux besoins sans toucher à la partie morale, sans déplacer la souveraineté: ces mouvements arrivent très fréquemment dans la société matérielle, et portent dans l'histoire le nom de révolution politique. L'assemblée constituante venait d'accomplir la plus grande révolution politique des temps modernes, et de réorganiser en toutes ses parties la société matérielle. Il s'agissait de savoir maintenant si la raison des masses était arrivée à ce point de maturité indispensable, pour présider à ses propres destinées; s'il était temps de remettre au peuple sa robe virile? Cela n'était pas douteux pour l'assemblée constituante, et d'une voixqui troubla le monde, elle proclama la souveraineté des peuples. Il restait à réaliser ce principe, à l'affermir dans la société. En face d'une monarchie aussi vieille que la nation, pleine de respect pour un roi simple et honnête homme, la main de l'assemblée hésita à l'achèvement de son œuvre; elle eut l'incroyable simplicité de confier à une royauté de dix siècles la garde de la souveraineté du peuple, rapprochant ainsi deux principes inconciliables, dont l'un ne doit la vie qu'à la mort de l'autre. Ici est la faute, ici se voit la fatale influence de la préoccupation historique du dix-huitième siècle. A trois cents ans d'intervalle, l'assemblée constituante commet la même erreur que le concile de Constance, qui, après avoir réformé l'église en son chef et dans ses membres, s'avise de réserver au pape le droit de convoquer le concile! défaisant d'une main ce qu'il avait fait de l'autre.
L'infortuné Louis XVI, trompé par la dignité mensongère que lui avait conservée la constitution de 91, cherche de toutes parts l'autorité qui est inséparable de la royauté, etil ne trouve que résistance et mépris. Abandonné de tous les siens, assis sur un trône solitaire comme une victime expiatoire, il entend gronder la voix formidable des factions qui lui imputent les crimes qui sont le résultat inévitable du pacte social qu'on lui a imposé, et il paie de sa tête l'erreur de l'assemblée constituante. A sa mort, la confusion s'empare des choses. Il se fait un horrible mélange de toutes les vérités sociales. Les peuples se précipitent dans un gouffre de fange et s'égorgent sur le cadavre de la royauté. L'esprit humain, privé tout-à-coup de sa foi antique, court comme un démon déchaîné à toutes les aberrations; il renverse tout ce qui s'oppose à ses fureurs, et, la torche du fanatisme à la main, il salit les pages de l'histoire de l'humanité des plus dégoûtantes bacchanales. Deux partis surgissent de ce chaos mémorable, qui, comme les génies du bien et du mal, se disputent l'empire du monde.
L'un, composé des plus nobles intelligences, fils des progrès du temps, nourri de l'histoire et de la philosophie des nations; fort par sonéloquente parole qu'anime un profond amour de la patrie; mélange de grâce et d'élévation, de force et d'atticisme, il résume dans son bataillon sacré toute la civilisation française. Les Girondins, généreux vainqueurs d'une aristocratie séculaire, prêtent une oreille attentive aux cris des vaincus, et ne veulent pas qu'on les abandonne à la rage de la basse démocratie. Ils savent bien que le sang versé par les factions enfante des martyrs, et qu'on n'efface pas une vieille société d'un coup d'éponge. Âmes naïves et sincères, ils veulent que toutes les voix de la patrie se groupent autour de la souveraineté nationale, et que la révolution se rattache à la chaîne du passé. Point de hache, point de proscription, paix, miséricorde, égalité et justice pour toutes les classes, pour tous les individus! Mais, illustres et à jamais déplorables victimes de leur propre faiblesse, ils succombent faute d'énergie et de prévoyance sous les coups d'une faction sanguinaire qui, s'élançant du bas-fond de la société, vient plonger ses griffes de fer dans le sein de la France.
La Montagne, terrible expression de l'égoïsmedémocratique, sanglante révélation de nos misères, mémorable enseignement qui doit nous apprendre que d'horreurs on peut commettre au nom des plus saintes vérités! ramas d'ignobles écoliers, misérables phraseurs nés de la poussière scolastique du dix-huitième siècle, ils n'auraient pas su administrer un village en respectant l'humanité. Sans connaissance du passé, sans intelligence des besoins de l'avenir, ils prennent pour symbole d'un siècle d'industrie, les sales guenilles des misérables; et ils voudraient étouffer trente millions d'hommes sous des formules lacédémoniennes. Écoutez-les, dans leur langage ordurier et bouffon; ils n'ont que des insultes pour leurs victimes, et que des abstractions de collége pour ceux qui leur demandent la paix et le bonheur! Oh! les sublimes législateurs! qui répondent à coup de guillotine à la moindre objection qu'on leur fait! Oui, la Montagne sera toujours l'exécration des nobles cœurs et des esprits élevés; elle est à l'immortel principe de la souveraineté nationale ce que la Saint-Barthélemy fut au christianisme, la profanation d'une vérité de l'esprit humain. Née des erreursdu dix-huitième siècle sur l'antiquité, la Montagne immola des milliers de victimes avec des phrases de rhéteur; elle égorgea la liberté, et la livra à la volonté d'un soldat heureux.
L'empire ne change rien à la question des principes. Pouvoir révolutionnaire et sans légalité, il réunit, d'une main vigoureuse et habile, les éléments fécondants de la révolution de 89. Il organise la société matérielle jusqu'alors si maltraitée, arme la cité d'une force nécessaire pour la garantir des intérêts individuels, et il va sur les champs de bataille défendre la France nouvelle contre l'Europe monarchique.
En 1814, la maison de Bourbon remonte sur le trône de ses ancêtres, et avec elle le principe primordial de la tutelle. Elle se ressaisit de la souveraineté inhérente à la véritable royauté; et, si elle juge à propos d'accorder aux besoins des temps quelques libertés, c'est comme une concession de sa toute-puissance quelle pourra absorber, quand elle le jugera bon. Cette absorption qu'elle essaya l'étouffa en 1830.
La révolution de juillet, en renversant la restauration, a voulu reprendre à la royauté le principe de la souveraineté et le replacer dans la nation. Les hommes qui depuis quinze ans avaient manœuvré dans le cercle de la Charte royale de 1814, et qui avaient fait à la monarchie légitime cette facile, cette grammaticale opposition; ces hommes, dis-je, furent bien effrayés à la vue de la victoire populaire qu'ils étaient loin d'avoir prévue; et, satisfaits de la proscription de la branche aînée, ils s'empressèrent de ramasser pièce à pièce les mille fragments du gouvernement détruit, et, soufflant de leurs petits poumons sur ce tas de brisures, ils s'en firent un ordre social tout juste assez grand pour les héberger, laissant le peuple vainqueur aboyer à la porte.
Ce livre n'est point un pamphlet. Philosophe, nous cherchons dans l'étude de l'histoire à découvrir ces grands principes qui sont la base des sociétés. Nous n'ignorons pas qu'entre ces époques mémorables, où l'homme, dépouillé de ses vieilles croyances, cherche à reconstruire le monde à sa nouvelle image, il y a desmoments terribles d'hésitation et de souffrance, de force et de faiblesse, pendant lesquels l'humanité, désertant les temples d'une voix qui expire, s'avance lentement dans l'avenir; et que souvent elle revient se pencher douloureusement sur les débris du passé qu'elle inonde de ses larmes. Les gouvernements, qui alors s'emparent de la société matérielle pour donner le temps à la pensée de préparer sa nouvelle demeure, sont très utiles; mais leur existence est attachée à la durée des besoins qui les avaient appelés. La Charte de 1830 n'a aucun de ces caractères de grandeur et d'unité qui décèlent une institution forte: c'est une halte de la société matérielle qui, dans l'incertitude du chemin qu'elle doit suivre, attend le retour de ses éclaireurs pour continuer son voyage.
On comprend le but de ce livre. C'est l'étude d'un homme indépendant qui, sans aucune préoccupation politique, cherche à pénétrer dans la vie intime de ces fractions sociales qui composent une nation, à y saisir le trait qui les caractérise, et à prendre acte des élémentsqu'elles déposent dans la moralité d'un peuple. L'auteur a voulu tracer un page de l'histoire de son temps: La critique lui apprendra s'il a réussi dans ses efforts.