II.

II.

DE LA FRANCE.

Au sein de la famille européenne, parmi ces nations qui naquirent des dépouilles de l'empire romain, et que la voix du christianisme arracha à la barbarie, il est un peuple fort et puissant, indomptable à la guerre, actif, laborieux dans la paix, gai, spirituel, à la physionomiedouce, vive et légère, aux formes sveltes, élégantes, à l'abord facile et communicatif, au parler bref et sentencieux: c'est le peuple français.

La nature, qui semble ne livrer à l'humanité ses innombrables arcanes qu'à mesure que celle-ci se rend digne de les comprendre, tient encore caché à nos yeux avides le mystère de l'individualité des peuples. Grande est la préoccupation du sage, lorsqu'en jetant les yeux sur cette terre, il voit ces milliers de nations, filles d'un même dieu, toutes marquées au front du sceau de la même famille, et chacune distinguée par un trait particulier; toutes soumises aux mêmes peines, aux mêmes besoins, naissant dans la douleur, mourant dans la douleur, et chacune parcourant un sentier unique dans la vie, et chacune laissant un passé qui lui est propre! Ce n'est pas seulement un peuple qui diffère d'un peuple, c'est la caste qui se dessine dans un peuple, c'est la famille dans la caste, c'est l'individu dans la famille, c'est l'individu qui diffère de l'individu. Quelle est donc la cause suprême qui tira de l'unité primitive de la création,cette éclatante variété? Quel est celui qui du type éternel de la race humaine, fit surgir ces insaisissables physionomies qui frappent et vous étonnent? Comment sur cette face d'homme si simple a-t-on su écrire tant d'incroyables choses,cosi dolci accenti, cosi orribili favelle!

Les phénomènes du monde qui enveloppent et pénètrent l'homme de toutes parts, ont dû modifier sa flexible nature; mais leur influence a été plutôt physique que morale. Ce n'est pas dans la langue de Monton de Montesquieu que nous trouverons le principe qui constitue la nationalité; c'est par les idées qu'un homme diffère d'un homme, et c'est par les idées qu'une société se distingue d'une autre société. Lorsque deux intelligences s'abreuvent à la même source, que deux cœurs vibrent à l'unisson, que deux âmes versent dans la même coupe et leurs joies et leurs douleurs; alors il y a paix, il y a harmonie, il y a société. Un peuple est une réunion d'individus qui pendant des siècles ont vécu de la même idée, respiré sous le même ciel, pleuré sur la même terre, prié le même dieu. Otez à ces peuples lapensée commune qui les sustente et le temps pendant lequel ils s'en sont nourris, et il n'y a pas de raison pour qu'un Turc ne soit un Anglais, qu'un Français ne soit un Chinois. Les nations sont filles du temps et de la communauté de souvenirs. C'est par les souvenirs que vivent les peuples, et qu'ils nourrissent l'amour de leur indépendance. C'est contre les souvenirs que se brisent les conquérants et les despotes; c'est à rompre cette chaîne de la pensée nationale que tendent leurs efforts, et c'est à sa résistance que nous devons la gloire de l'humanité.On n'emporte pas la patrie sous la semelle de ses souliers, a dit Danton: ce mot est admirable de vérité. Non, on n'emporte pas la patrie! La patrie n'est ni dans la richesse, ni dans la puissance, ni dans les abstractions des philosophes. Elle est dans les lieux qui vous ont vu naître, dans la chaumière où vous avez été bercé, dans le ruisseau qui serpente au bas de la colline, dans le chant maternel. Elle est dans ces ineffables souvenirs des premiers jours de la vie qui se gravent en vous, s'attachent en vous, se font chair, se font os, grandissent et meurent avec vous, et vous suivent depuisl'échafaud jusque sur le trône du monde. L'esprit humain peut s'étendre, parcourir l'immensité de l'espace, aller s'asseoir à côté même de Dieu; l'individu ne pourra jamais quitter le coin de terre où il essaya ses premiers pas, où il versa ses premières larmes, car il y tient par le fil des souvenirs. Homme! par ta pensée, tu peux être le citoyen du monde; par tes souvenirs, tu n'es qu'un faible roseau qui ne saurait vivre loin des bords qui baignent tes racines. O Providence, que tu es belle!

La raison ne se laisse borner ni par une pierre, ni par un poteau; elle s'indigne de tout ce qui est mal, du knout dont on frappe le Russe, comme de l'oppression de l'esclave indien, sous la main républicaine de l'épicier de l'Amérique. Les souvenirs, au contraire, sont arrêtés par toute chose, par une haie, par un fossé; ils tiennent à une feuille, à un arbre; ils s'épandent autour de vous, se multiplient en mille rameaux, s'impriment sur tous les objets. C'est le fauteuil de votre aïeul, c'est la grande allée du château, c'est la mousse qui croît sur un vieux mur, c'est un baiser de monamie d'enfance. L'humanité est une par la raison, elle est multiple par les souvenirs; la science est une, parce qu'elle est fille de la raison; mais la poésie est variée comme la nature, parce qu'elle naît dans le cœur de l'homme doux, berceau des souvenirs; la poésie est intraduisible, car elle est l'expression intime de l'individualité; mais une vérité mathématique est à Paris ce qu'elle est à Philadelphie.

En tout temps et en tout lieu, qu'est-ce que l'aristocratie? des souvenirs que se transmettent cinq ou six générations de familles; qu'est-ce qu'une famille? encore des souvenirs. Aussi la puissance destructive de la révolution fut-elle obligée de s'arrêter devant les souvenirs; elle a pu enlever à la noblesse sa prépondérance politique, mais il lui a été impossible d'anéantir l'aristocratie: il aurait fallu effacer l'histoire de France. Jamais le Portugais ne voudrait faire partie de la monarchie espagnole; aucune réforme politique ou religieuse n'éteindra la haine que les Irlandais portent à leurs conquérants; et le gouvernement autrichien serait aussi libéral qu'il est cruel et oppresseur,que l'Italie n'en serait pas moins son plus implacable ennemi. C'est que les souvenirs sont une source intarissable dans laquelle les peuples retrempent leur individualité; c'est que les souvenirs sont à l'humanité, ce que l'attraction est au système du monde.

L'attention de l'homme est faible et circonscrite dans sa puissance; et toutes les sciences sociales ont proclamé que de la division du travail, dépendait la perfection dans les arts et la richesse des nations. Si la pensée humaine se divise en facultés ayant chacune sa sphère d'action, si dans la société chaque individu se voue à une industrie particulière, dans l'humanité chaque peuple a sa mission et sa spécialité dans l'œuvre du progrès. L'intelligence se divise en deux grandes parties: celle de la conception, et de la réalisation. Passer du monde de l'abstraction à celui de la réalisation, traverser ces Thermopyles de la raison, détacher l'idée du vague qui l'enveloppe, la dépouiller de tout caractère dogmatique, et la réaliser sans secousses et sans orages, c'est l'œuvre de l'artiste, c'est toute la civilisation. Certainshommes sont propres à la conception, certains autres à la réalisation; rarement la même tête réunit ces deux avantages: il en est de même parmi les peuples.

La Grèce, par exemple, fut dans la haute antiquité la nation réalisatrice par excellence. C'est dans son sein que naquirent les plus grandes vérités sociales; elle les couva avec amour et les livra à l'humanité, belles et puissantes. La Grèce ne créa presque rien; elle reçut de l'Asie le germe de toutes choses. Mais il fallait à ce germe, pour fructifier, l'intelligence des peuples helléniques. Ce ne sont pas les bataillons d'Alexandre qui ont conquis l'Asie, c'est l'esprit de la Grèce; c'est lui qui brisa la tiare du grand roi. Rome succéda à la Grèce, dans la propagande sociale. Celle-ci expirait sous le despotisme des rois macédoniens. Rome prit dans sa main toute la civilisation antique, et y grava son image. Les républiques de la Grèce étaient intelligentes, mais leur moralité était partielle et locale. Rome résuma dans sa puissante synthèse ces fractions de vérités, dont elle tira ce droit italiquequi, mis au bout de son épée, devint la loi du monde. Enfin, un cri de l'humanité souffrante enfanta le christianisme qui, déchirant l'enveloppe patricienne du droit romain, appela toutes les nations à la table d'un seul et vrai Dieu.

Soit qu'on remonte à la race gauloise, soit qu'on s'arrête après l'assimilation des Francs dans le peuple conquis, ce qui toujours distingue la nation française, c'est une grande bravoure, une fastueuse intrépidité, l'amour de la guerre et le mépris de ses dangers. Vaine, bruyante, pour apaiser sa sensibilité nerveuse et occuper son excessive mobilité, il faut qu'elle piaffe, qu'elle agisse, qu'elle brandisse sa grande épée, qu'elle soulève sous ses pas des tourbillons de poussière, et qu'elle se jette tête baissée dans la mêlée des combats. Ne lui demandez ni trop de discipline ni trop d'obéissance; fière, raisonneuse, elle remplit les camps du bruit de ses paroles, frémit sous la main de ses capitaines et s'échappe des rangs. Ce ne sont pas les dépouilles de l'ennemi qu'elle cherche dans les combats; c'est la gloire! Ce nesont pas des conquêtes qu'elle veut, mais des trophées! Pour elle, tout n'est pas de vaincre, mais de vaincre avec honneur, avec éclat; elle méprise les ruses de la guerre, la science de la conservation; elle aime le courage qui s'immole, la force qui brise et renverse. Aussi affectionne-t-elle les combats singuliers, les luttes individuelles, les courses vagabondes, les guerres aventureuses. Voyez ce fier Gaulois nu jusqu'à la ceinture, faisant parade de sa large poitrine, montrant ses bras nerveux, se balançant comme un palmier sur ses hanches saillantes, s'avancer, ainsi désarmé, contre une forêt de piques romaines? Rien n'est changé en lui, et trente siècles après il dira à la bataille de Fontenoy:C'est a vous de tirer les premiers, messieurs les Anglais!

Les guerres entreprises par la France ont un caractère de générosité naïve qu'on ne rencontre nulle part. Au moindre mot elle court aux armes, et ne s'inquiète ni du but de la guerre ni de l'avantage qu'elle en pourra tirer. Il lui suffit qu'il y ait des coups de lance à donner et des lauriers à cueillir. Il n'y a pas de rivagequ'elle n'ait franchi, pas un pouce de terre qu'elle n'ait foulé sous ses pas, et cependant, jamais elle n'a pu conserver une conquête hors du cercle de sa nationalité. Vingt fois elle fut maîtresse de l'Italie, et vingt fois elle en a été chassée par un ennemi moins brave et moins généreux: c'est qu'elle manque de suite dans ses plans; c'est que ses idées sont rapides comme la foudre, et que sa tête étant le passage des progrès de l'humanité, elle n'a pas la constance des peuples retardataires; c'est que trop préoccupée de l'idée générale, elle néglige le fait particulier. Mais aussi, c'est dans sa moralité que gît sa véritable puissance. Que lui importent les conquêtes matérielles, elle qui domine par la sympathie qu'elle inspire? Elle n'a qu'à dire un mot, et les nations s'agitent et se groupent autour d'elle comme une armée en bataille! La riante physionomie du Français, sa pénétrante parole, sa vivacité, sa lucide intelligence, son courage, son désintéressement, son amour pour le faste, les femmes et les plaisirs; toute cette allure de bon compagnon sont des qualités qui lui attachent les peuples et lui donnent un caractère particulier.

On sait combien les Gaulois aimaient à se vêtir d'étoffes rayées, aux couleurs vives et tranchantes, à se parer déchaînés, d'anneaux et de colliers d'or; ce goût s'est perpétué dans la nation. Dès le treizième siècle, il avait frappé l'empereur Frédéric II; il servit de thême aux prédicateurs de tout le moyen-âge; il fut raillé par les satiriques et mis en scène par Molière; cependant il vit encore et vivra toujours. C'est qu'il est un des éléments fondamentaux de la personnalité française. Le goût exquis de ce peuple pour l'élégance du costume, sa rare délicatesse dans le choix et la distribution des ornements, sont connus de l'Europe, et aujourd'hui les modes parisiennes sont celles du monde. Le Français est vain; il veut briller, plaire, jouer un rôle; de là son aimable frivolité et l'attention presque féminine qu'il met à orner sa personne de cent colifichets. Ce n'est pas la valeur intrinsèque des objets qui le séduit, c'est leur valeur relative; ce n'est pas par la richesse des habits qu'il se distingue, mais par leur élégance; tout est forme en lui, tout est valeur de convention. De là dérive également son penchant très remarquable, pour la société des femmes.

La femme émancipée par le christianisme n'a jamais été véritablement libre qu'en France. Il est vrai qu'en France on l'a déshéritée de tout droit politique, mais en revanche on lui a donné la royauté de la famille. La femme est l'élément fondamental et primitif de la société. Partout où elle est esclave règne le despotisme; partout où les lois ou les mœurs l'élèvent au rang de l'homme, là existe une certaine liberté. La femme est toute actuelle, ses peines et ses plaisirs sont instantanés; le passé lui échappe comme une ombre légère, et elle ne comprend l'avenir que du jour où Dieu la rend mère. C'est par le cœur qu'elle juge le monde, et ses regards s'arrêtent presque toujours à la surface des choses. Aussi aime-t-elle l'éclat et le mouvement extérieur; aussi veut-elle que pour lui plaire, l'homme se transforme en valeur sociale, qu'il monétise son intelligence, qu'il descende de son moi égoïste, et qu'il traduise sa capacité en faits utiles et palpables. Elle ne comprend rien à l'abstraction et ne s'intéresse qu'à la réalité; elle aime la puissance, mais la puissance qui se manifeste; elle recherche la force, mais celle qui sait vaincre. Tout se coordonneautour de la femme, et le cercle tracé par le bas de sa robe, est le premier cercle de la légalité.

L'homme ou le peuple qui vit moralement avec la femme subit infailliblement son influence, qui est toute favorable au développement de ses facultés sociales. Il y a long-temps qu'on parle en Europe de la politesse française; et qu'est-ce que la politesse, si ce n'est la civilisation. Dans le code de la politesse française au dix-huitième siècle, il y a toute la révolution de 89; car la politesse n'est autre chose que la loi de l'égalité humaine réduite aux proportions de la vie ordinaire; aussi il n'y a rien dans la politesse qui ne soit dans la morale. Le peuple français, qui a tant de condescendance et de respect pour la femme, est également celui qui a le mieux compris la science de la vie; il possédait la liberté bien avant qu'on songeât aux constitutions politiques et à la pondération des pouvoirs. La société française est très remarquable dans ses lois intérieures et dans ses minutieuses prescriptions; c'est l'analyse parfaite de l'activité humaine. Là, tout est prévu, tout est classé; pas un acte de lavolonté, pas une démarche qui ne soit jugée par un code sévère, connu et admis de tous. Un salon français est le type d'une société bien ordonnée; il y règne une grande unité dans les manières et dans le costume. Pas une chaise qui ne soit sur la ligne tracée par la maîtresse de la maison, pas un bout de cravate qui fasse saillie, pas une pose qui ne soit celle de tout le monde, pas une parole qui trouble l'harmonie générale. Toutefois, cette rigoureuse uniformité dans les actes extérieurs, est accompagnée de la plus parfaite égalité. Une fois le seuil de la porte franchi, vous êtes l'égal de tout le monde, du duc, du prince, traité avec les mêmes égards et la même distinction. Vous pouvez tout dire alors, exprimer toutes vos idées, parce que la puissance qui vous écoute et que vous cotoyez s'entoure de la politesse pour rapprocher les rangs et adoucir les distinctions; car c'est surtout l'unité qui caractérise la société française. Mœurs, langage, costume, habitations, etc., tout y est soumis; et vous ne pouvez vous en écarter sans être frappé par le ridicule, arme toute française, parce que le ridicule est fils de l'unité sociale. Aussi le Français est-il avanttout imitateur; il veut faire ce que fait tout le monde; rarement il ose s'écarter du groupe de la majorité. Il se polit, il s'efface, il est clair, il est aimable, parce qu'il veut qu'on le comprenne et qu'on l'aime. En littérature, en peinture, dans les arts, dans les mœurs, dans la politique, il ne voudra que ce qui est large, ce qui convient à tous les hommes, ce qui est social.

Cette pétulance, ce besoin d'agir, d'aller, d'occuper le monde de sa personne et de ses actes; cette absence de tout mystère dans les faits les plus intimes de la conscience; ce penchant irrésistible à parler haut, à tout dire, à tout avouer, et à livrer son âme aux regards de la foule; cet amour pour la parure, les femmes et les plaisirs qui caractérisent la nation française de tous les siècles, sont la manifestation éclatante d'une faculté de l'esprit humain, de la faculté de l'artiste, le réalisateur par excellence.

L'esprit de la France est d'une rare et énergique simplicité. N'entrant pas très avant dansles mystères de la connaissance absolue, craignant de s'égarer dans les profondeurs de l'être, il reste sur les bords du monde positif; toujours jeune, il aime les joies de la terre, le soleil et la nature. Ses conceptions manquent peut-être de force; il n'a pas le vol audacieux de la spontanéité, mais il est clair et industrieux. Il ne se tient pas comme l'esprit germanique dans des cimes inaccessibles, il n'apparaît pas sous de mystérieuses incarnations; il est facile et sympathique. A peine l'idée y est-elle éclose, qu'elle recherche les applaudissements de la foule. Il lui faut de blanches mains, de doux regards qui l'approuvent et l'encouragent. Éminemment naïve, elle a foi en sa puissance et en sa destinée; elle aime à se communiquer, à se faire comprendre, à s'entendre répéter par l'écho des masses. C'est surtout l'étonnante rapidité avec laquelle il passe de la conception à la réalisation, de la théorie à la pratique, qui caractérise l'esprit français.

Aucun peuple de nos jours n'a le bras aussi près de l'intellect. Entre l'abstraction et la forme, entre la pensée et l'art, c'est-à-dire entre le ciel et la terre, il n'y a pour lui qu'un courtpassage qu'il franchit en un bond! La science, dans son incessante curiosité, a-t-elle soulevé le voile d'une vérité nouvelle? La France demande aussitôt:A quoi bon cela?Si la réponse n'est pas claire, si le résultat qu'on peut en attendre n'est pas prochain, la France sourit et passe outre. Ce qu'elle conçoit aujourd'hui, elle le formule demain. On pourrait diviser l'Europe en trois parties: le Nord, y compris l'Angleterre, serait l'abstraction; le Midi, c'est-à-dire, l'Espagne, l'Italie et la Grèce, la poésie; et la France formerait le saint-esprit de cette trinité sociale, le bon sens pratique, organe conciliateur qui se tient sur la grande route de la civilisation, qui prête une oreille à Dieu et l'autre à l'humanité.

La pensée française est une perpétuelle affirmation, parce que c'est la pensée de la vie. Elle aime à causer et à partager sa foi. Ne lui confiez rien, elle le divulguerait aussitôt; il faut qu'elle dise et formule tout. Depuis la chute de l'empire romain, pas une vérité ne s'est assise dans la société sans sa participation, c'est elle qui a raffermi la papauté, qui a étéson bras séculier et le soutien de sa redoutable hiérarchie. Elle a fait les croisades, créé la chevalerie, les ordres militaires; c'est en France que la féodalité poussa ses vigoureuses racines; c'est en France que l'architecture gothique déploya d'abord sa magnificence, et c'est à la France qu'appartient toute la poésie du moyen-âge. A toutes les grandes époques de l'histoire, la France s'est levée comme un seul homme pour propager le progrès! Au onzième siècle, elle fit de la propagande catholique; au dix-septième, elle prêcha la monarchie; au dix-huitième, elle démocratisa le monde. Toujours logique, toujours conséquente, aux accents de saint Bernard, elle entraîne l'Occident au tombeau du Christ; ducogitode Descartes, elle tire,l'état, c'est moi!de Louis XIV; et du contrat social de Rousseau, la révolution de 89.

L'idée n'a cours en Europe qu'après avoir été frappée au coin de la moralité française, et en avoir reçu sa valeur commerciale. Lorsque Luther s'insurgea contre la monarchie catholique, c'est la France qui fut le théâtre de cet immortel combat. La papauté savait bienque si la France acceptait la réforme, c'en était fait de son existence: aussi l'étreignit-elle de toutes ses forces. Philippe II et Élisabeth d'Angleterre, ces deux représentants du passé et de l'avenir, se disputèrent la France comme le gage certain de la conquête du monde; et si la papauté existe encore, c'est que la France est restée catholique. L'Angleterre, qui depuis tant de siècles bouillonne dans son île comme dans une immense chaudière, qui depuis deux cents ans est en possession de sa trinité constitutionnelle, l'Angleterre n'a rien fait pour l'humanité. Close dans son moi solitaire, elle absorbe tout ce qu'elle répand et s'engraisse de sa propre substance. Elle a fait dix révolutions, tué un roi, créé une république; eh bien! l'Europe n'en a pas même sourcillé, parce que l'Europe comprenait que l'Angleterre n'avait rien de sympathique, et que, renfermée dans son égoïsme national, elle ne possédait rien de ce qui fait palpiter le cœur des peuples, rien de social. Mais que la France s'avise de l'imiter, et vous verrez tous les rois de l'Europe la cerner comme une bête féroce. C'est que la pensée française a la puissancede généraliser; c'est que le plus petit grain qui tombe dans son sein grandit, devient chêne immense, et couvre le monde de son ombrage; c'est que la France est humaine, sociale et veut la propagande. Oui, la France veut la propagande! Tous les grands pouvoirs qui l'ont gouvernée ont fait de la propagande; sans la propagande, le Français est le dernier peuple de l'Europe. Sans physionomie, sans originalité, sans profondeur, il n'est fort que par son caractère représentatif. Croyez-vous que c'est pour avoir ergoté sur quelques articles de la Charte que les Manuel, les Foy, les Benjamin Constant sont admirés de l'Europe? C'est parce qu'ils défendaient la liberté de l'esprit humain.

Voyez la langue où s'empreint le caractère national! de Ville-Harduin à Châteaubriand elle ne s'est pas écartée d'un degré de sa forme primitive. Les mots ont roulé avec les siècles, et ont subi leurs modifications, mais l'esprit en est resté toujours le même; claire, transparente, la pensée coule sous la phrase comme le poisson sous une onde limpide; tout le mondel'y voit circuler; sans détours, sans mystère, comme la pensée française, elle croit en sa puissance, elle affirme toujours. Point de proposition possible sans conclusion, sans un fait, sans une réalisation: le verbe, tout à côté du nom, comme l'action de la conception, comme l'art de l'abstraction. Humaine, sociale, tout le monde la sait, tout le monde la parle; langue éminemment populaire, le substantif y précède l'adjectif, comme la substance précède la modification, comme le peuple préexiste à l'aristocratie; vive causeuse, c'est la langue des affaires et de la vie. Fille de presque tous les dialectes de l'Europe, elle a vu le jour en même temps que la société moderne: elle a grandi avec elle. Au douzième siècle, elle est naïve comme les croisades; au seizième, moqueuse et mordante comme la réforme; au dix-septième, forte et majestueuse comme la monarchie de Louis XIV; et au dix-huitième, audacieuse, agressive comme la révolution de 89. C'est surtout sa prose qui est admirable, rien ne lui est comparable; et la prose, c'est l'esprit, la force d'une langue, le signe infaillible auquel on reconnaît les progrès d'unpeuple. Enfin, la langue française est une langue démocratique et de propagande, telle qu'il la fallait à un peuple social et généralisateur, qui de nos jours est à la tête du monde civilisé.


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