III.
DU PARTI ROYALISTE.
Un siècle irrévérencieux, un siècle superbe ébranla de son rire insultant la foi antique des peuples. La France fut bouleversée, ses vieilles institutions livrées aux caprices de la foule, et une royauté aussi ancienne que la nation baigna de son sang innocent le billot des criminels,qui devint l'autel du monde régénéré. Tout disparut du sol de la patrie. Les passions s'échappèrent avec un épouvantable fracas du sein des peuples, comme les vents de la caverne d'Eole, et emportèrent dans leur sublime orage, mœurs, croyances et sécurité. Une nouvelle génération, délirante de liberté, rompit la chaîne des temps, renia le passé, plongea sa main audacieuse dans les entrailles de l'état, effaça toute distinction sociale, dispersa la famille, jeta aux vents les cendres de ses pères, et, comme le fossoyeur dans un temps d'épidémie, elle s'assit en riant sur la charrette qui traînait à la voirie ses innombrables victimes! puis la révolution s'élance sur l'Europe féodale, et pendant quarante ans l'asservit à ses lois. Enfin, les peuples, fatigués du despotisme d'un héros républicain, qui avait chaussé les brodequins d'or de Charlemagne, rompent les rangs, et laissent tomber ce colosse qui, parce que sa tête touchait au ciel, avait oublié qu'il était monté sur les épaules des nations.
La maison des Bourbons revint régner sur la France. Tout pour elle avait changé d'aspect,lois, mœurs, langage, jusqu'au palais de ses ancêtres. La vieille France n'était plus, on ignorait même qu'il existât une postérité de Louis XIV. La nation était divisée en deux camps formidables; l'un nombreux et vaincu, mais après cinquante ans de victoires; l'autre faible et souffrant, mais appuyé d'un million de bayonnettes étrangères; c'est entre ces deux partis qu'apparut Louis XVIII, la charte à la main, les sommant d'oublier tout ce qui s'était passé, et de fondre dans un harmonieux ensemble la société nouvelle. Il était de l'intérêt des émigrés d'accepter cette transaction, et de reconnaître les changements faits si douloureusement par la révolution; de se mêler dans les rangs de la nation et de réchauffer leurs vieux os à son souffle puissant. Mais le royaliste inflexible recula devant cette fusion; étourdi par le bruit discordant de tant de voix inconnues, il s'enfuit épouvanté et court s'enfermer dans son vieux castel, où, sous l'âtre seigneurial, il se prosterne devant Dieu et son roi, les uniques symboles de sa croyance.
Cependant, l'esprit innovateur de 89 marchaiten avant; il se faisait jour par toutes fissures de la monarchie légitime; il frappait de son fouet tout ce qui s'opposait à son passage: il fallait ou se faire le compagnon de son voyage, ou périr sous les roues de son char. Mais le royaliste, plongé dans la contemplation de ses vieilles idées, n'entendait pas la révolution qui grondait au dehors et qui faisait résonner son sabre impérial sur le pavé des cités. Inébranlable dans ses sentiments, il détournait les yeux d'un siècle inconcevable; il se serrait contre l'autel sacré de la famille, et il abandonnait Ilion en proie à ses vainqueurs. Mais son fils, ne pouvant résister aux illusions de son âge et de son époque, se tenait sur le seuil de la maison paternelle, d'où il contemplait le mouvement du siècle; et prêt à se mêler à la foule joyeuse qui passe, il s'arrête à la voix languissante de son père qui lui dit: O mon fils! où vas-tu!...
Lorsque dans le sein de l'humanité éclate une de ces révolutions que nécessite la marche des idées, la génération contemporaine, celle qui réalise le progrès, est rarement aussi pureque le principe dont elle est l'expression. Toujours la pensée générale est torturée dans le cœur de l'homme, toujours la liqueur se ressent de la corruption du vase. Ce n'est que bien long-temps après, lorsque la société a étanché le sang de ses blessures, que se fait sentir le bien de la réforme, et que les actions s'harmonisent avec les doctrines. La génération révolutionnaire de 89, animée d'abord d'un sentiment noble et juste, voulut débarrasser l'état d'abus intolérables, sans porter atteinte aux existences individuelles, sans toucher aux bases fondamentales de tout corps politique. Mais irritée par la résistance des vieux intérêts, enflammée par une prompte victoire, elle dépassa le but qu'elle s'était proposé. Entraînée par son élan, enorgueillie de sa nouvelle puissance, elle voulut tout refaire, tout changer. Dépouillée de tout principe, sans rien de fixe dans la conscience pour résister au torrent, la génération de 89 fut l'écolière imbécille de tous les sophistes, l'esclave de tous les fourbes qui voulurent la commander. Elle se laissa égorger par la Montagne, avilir par le directoire, caserner par Napoléon. Elle avait proclamé laliberté, juré de maintenir dix ou douze constitutions, détruit la noblesse, tué la royauté, proscrit les prêtres catholiques; on déchira ses constitutions, on l'empêcha d'écrire et de penser, on lui imposa un nouveau roi, une nouvelle noblesse, de nouveaux prêtres; on la fit aller à la messe. Flétrie par tous les gouvernements, elle tomba de chute en chute dans la plus vile abjection; on en fit de la chair à guillotine, de la chair à canon; elle se vautra dans les antichambres de tous les gueux enrichis, de tous les fripons échappés au gibet; et de nos jours encore ses restes impurs salissent le palais de la royauté nouvelle!
Dans ce mémorable naufrage de la société française, dans cette immense déroute où chaque soldat, ayant perdu son drapeau, errait au hasard et expirait isolé, il est beau de voir le royaliste ferme dans ses sentiments politiques, inébranlable dans ses croyances religieuses, ne se laisser abattre ni par l'exil, ni par la spoliation, ni par la misère; croire à la royauté malgré les succès de la république, croire au catholicisme malgré les philosophes et les jacobins,croire à la légitimité malgré sa chute de tous les trônes de l'Europe; ne se laisser décourager ni par les victoires de la Convention, ni par les conquêtes de l'empire; regarder sans fléchir les antiques dynasties se prosterner aux pieds d'un plébéien, et se disputer l'honneur de lui baiser ses bottes impériales; résister aux appas du génie et de la gloire; et, malgré tant de revers, s'attacher pour jamais au culte du malheur, au culte d'une famille infortunée! Cela est beau, cela est admirable, et le sera éternellement! Eh! qui le nie? Le parti royaliste n'a jamais compris son époque; il s'est heurté en insensé contre d'insurmontables obstacles; avec plus de clairvoyance et moins d'entêtement, il aurait tout concilié: ses croyances et ses intérêts, le bonheur du pays et la consolidation de la légitimité. Cela est incontestable, en le considérant comme parti politique; mais comme homme, que la pose du royaliste est noble, que son regard est doux et ferme, au milieu de ce débordement, dans cette orgie des passions populaires, dans ce pêle-mêle, dans cet avortement de tant de systèmes, de tant de religions,de tant de réformes! L'esprit du philosophe s'arrête avec bonheur sur cette physionomie du royaliste, si calme, si souffrante, si dévouée, si pleine de foi et d'amour, qui refuse un mensonge quand un mensonge peut la sauver; qui résiste à l'éclat des faux dieux, aux paroles captieuses des faux prophètes, aux séductions de la victoire et de la prospérité; et qui souffre et meurt pour Jésus et pour ses rois!
Comparez le royaliste à ces hommes de l'empire, à ces soldats républicains qui immolèrent la république; et qui, après s'être gorgés des dépouilles du monde, trahirent le héros qui les tira de la boue, et qui couvrit leur nudité d'un manteau ducal! il y en eut jusqu'à trois qui s'immortalisèrent à le suivre sur son île solitaire; tout le reste se coucha à plat-ventre devant la légitimité. L'un s'en fit le suisse, un autre le bedeau, un autre le gendarme; tous renièrent la révolution et ses principes. Puis ils abandonnèrent la restauration; et aujourd'hui ils font de l'aristocratie en mauvais français, au bruit des éclats de rire et des sifflets de l'Europe! Comparez et jugez!
Chez tous les peuples du monde, il a toujours existé une classe d'individus qui, par leurs richesses, leur gloire ou celle de leurs ancêtres, se distinguaient de la masse nationale, et constituaient quelquefois un corps nombreux et puissant. Les sociétés ne se fondent et ne se consolident que par la bravoure et le génie de quelques hommes, dont le nom et les travaux passent à la postérité. Rien ne se fait de grand sans le peuple; mais il faut une main qui le guide et qui économise sa puissance. Or, pour que la société trouve des hommes qui se vouent à son salut, de ces hommes qui s'enfoncent dans la mêlée des combats et se brûlent le poing au brasier de Porcenna, il faut qu'elle les honore, qu'elle les salue, qu'elle les désigne du doigt et leur dise: «Votre gloire rejaillira sur vos proches; après vous, vos enfants seront illustres et honorés.» Il n'y aurait pas de société possible sans ce sentiment de conservation qui est au fond de notre cœur. L'homme, ce fragile et passager symbole d'une pensée éternelle, veut rester sur la terre le plus long-temps possible; il veut y laisser au moins la trace de ses pas. L'espoir de l'immortalité del'âme, l'amour de la paternité ne sont qu'un développement de ce sentiment social. On ne creuse pas un fossé, on ne plante pas un arbre, que ce ne soit en vue du bonheur de sa postérité. Otez à l'homme ce sentiment, et vous paralysez ses forces, vous anéantissez ses facultés, vous n'en faites qu'un égoïste qui broute et digère, jusqu'à ce qu'il rende à la boue, ce que la boue lui a prêté. Qui dit société, dit conservation, dit héritage, dans tous les siècles et dans tous les pays.
Il est donc naturel que le général, que le magistrat intègre, que le grand capitaine désire laisser à sa postérité son nom, son illustration et les avantages qui en dérivent. Que dis-je? il le voudrait, qu'il ne pourrait pas leur ravir ce précieux héritage. L'esprit humain repousse un pareil infanticide. Les individus, comme les peuples, répondent des actions de leurs ancêtres. Le passé pèse sur chacun de nous, il nous élève ou nous écrase. Quoi que vous en disiez, vous ne pouvez regarder sans frémir le fils innocent d'un assassin; et malgré notre égalité, présentez à la France les enfantsdu maréchal Ney et ceux d'un goujat, et vous verrez devant qui s'inclinera la foule. Dans la vie tout s'enchaîne, tout se succède; chaque jour, chaque heure influe même sur notre courte existence individuelle. Que d'hommes succombent sous une page de leur propre histoire! Que de nobles caractères ne peuvent soulever le poids accablant de trois lignes de leur passé, et s'enfoncent sur la terre qui les porte. Que serait la société sans cette solidarité? un chaos épouvantable, une émeute d'individualités, sans affection, sans amour. Aussi les témoignages de l'histoire sont-ils nombreux et irrécusables. En Grèce, à Rome, au moyen-âge, partout il a existé une classe noble, placée haut dans l'estime du pays, composée des hommes les plus riches, les plus illustres et les plus capables. Là, venaient se grouper tous les souvenirs de la patrie, toutes les gloires; c'est de là que sortaient les grands capitaines, les grands hommes d'état. Les barbares eux-mêmes avaient des familles d'élite, d'où ils tiraient les chefs, qui les conduisirent à la conquête du monde. La science gouvernementale des temps modernes doit consister à bien réorganisercette phalange, à la poser d'une main ferme au centre de la société; à prendre garde surtout que, comme un corps opaque, elle n'intercepte au peuple les rayons de l'état, et à l'état la force du peuple. Composez-la de nobles cœurs, de fortes têtes, rendez son approche facile au mérite quel qu'il soit, de tous les rangs, de toutes les fortunes. L'église catholique elle-même ne fut-elle pas obligée de diviniser ses chefs et d'en faire des saints? Organisez donc, organisez, où vous serez débordés par une oligarchie de brouillons et de financiers, qui prendront la place de la vertu et du talent. Ne vous laissez pas effrayer par les aboyeurs ignorants, par l'envieuse médiocrité, par la guenille littéraire qui hait tout ce qui n'est pas couvert de sa fange, tout ce qui n'a pas sa fureur et ses vices.
Avant la révolution de 89, la noblesse française était l'aristocratie la plus illustre de l'Europe. Le nom de chacun de ses membres rappelait une gloire de la patrie, et son histoire était celle de la nation. Après avoir été brisée par Richelieu, elle se serra autour de la royautécomme les lévites autour du tabernacle, et se laissa ensevelir sous les ruines du temple. On l'a beaucoup calomniée depuis quarante ans; et cela n'a rien qui nous étonne, c'est le sort de tous les vaincus. Mais nous croyons que le temps de sa réhabilitation est enfin arrivé. La noblesse française se distingua toujours par sa rare élégance, ses bonnes manières et son urbanité.Et c'est pour cela, dit Charles-Quint,qu'on aime partout le chevalier français. C'est la seule aristocratie qui ait su user de la puissance, sans joindre l'insulte au privilége, et qui ait eu pour principe constant d'être plus polie, plus aimable, plus empressée envers les inférieurs, qu'envers les princes et les rois. La porte de ses palais était toujours ouverte au mérite qui honorait l'esprit humain; ses salons étaient de véritables républiques, où, sous une noble discipline, régnait la plus parfaite liberté. C'est dans ces salons dorés, au milieu d'une société éclatante d'esprit et de beauté, que le philosophe venait prêcher ses doctrines sociales, et préparer la révolution qui devait engloutir la monarchie et ses défenseurs. La littérature française doit à la noblesse sa pureté; lacour de Louis XIV fut une source intarissable où les grands écrivains allaient puiser la science de la vie et cette analyse du cœur humain qu'on n'a pas surpassée.
De nos jours, le parti royaliste est formé des débris de la noblesse française, de tous ceux qui vivaient des abus et de la munificence de l'ancienne monarchie, et de ce groupe d'ames pieuses et sincères qui croient à la légitimité d'une race royale au gouvernement d'un pays, comme à la révélation de Dieu. Deux éléments forment la base de la moralité de ce parti politique: l'élément aristocratique, et l'élément religieux. La noblesse française a parfaitement compris qu'une des principales causes de la chute de la royauté, ce fut la guerre que les philosophes du dix-huitième siècle firent au catholicisme. Voltaire, ce grand capitaine, avait bien aperçu le côté faible de la société féodale, et il sentit qu'on ne pouvait entrer dans le donjon qu'en enfonçant les portes de l'église. Aussi s'arma-t-il de toutes pièces pour ce siége mémorable; poésies épiques, tragédies, contes, vers et prose, tout lui fut bon; et il n'y a quedes imbécilles qui puissent reprocher à cette grande intelligence ses railleries, ses citations tronquées, ses traits acérés, et tous les stratagèmes d'un habile général. Le but de la guerre, c'est de vaincre; et il n'y a que les enfants qui, avant de se battre, se disent:Tu ne me frapperas ni à la tête ni au ventre!
L'idée fondamentale du parti légitimiste, l'idée qui engendre la cité, c'est la famille. La famille antique avait un gouvernement despotique, le chef en était le tyran, ses femmes et ses enfants étaient des esclaves. Le christianisme commença la révolution du monde en reconstruisant la famille; il en simplifia les lois, en purifia le sanctuaire en y jetant le parfum de sa sainte morale; il restreignit l'autorité du chef, donna la liberté à la femme et aux enfants, les groupa autour de leur père, et lui en fit une couronne, symbole de son autorité constitutionnelle. Le légitimiste voit dans la famille chrétienne le type sacré et immuable de toute organisation sociale; dans la royauté, l'image de l'autorité paternelle; dans les enfants, celle des peuples.
Le droit au gouvernement d'un pays qu'une dynastie tire des entrailles du passé, n'est pas une vaine fiction inventée par des rhéteurs. Le temps, cette source primitive de tout droit, sanctifie tout ce qu'il touche et pénètre. La volonté individuelle qui ne peut rien par elle-même, peut tout, dès-lors que le temps l'a marquée au front du signe de son baptême. Elle se dépouille par là de sa personnalité, elle s'épure, grandit, s'élève à la dignité de principe, et comme tel, elle reçoit l'hommage de l'humanité.Il manque un siècle à ma dynastie, disait Napoléon. C'est ainsi que pensent tous les usurpateurs. Dans les fables de l'antiquité, nous voyons le législateur faire légitimer ses réformes par un oracle, et retremper sa volonté individuelle dans celle des dieux. La poésie doit une partie de sa force à ce qu'elle est le fruit de l'inspiration, et que l'inspiration est un acte involontaire. Dans la nature, dans les arts, tout ce qui est grand et beau, a un caractère idéal, c'est-à-dire d'impersonnalité. Le sentiment qui nous fait résister à la domination de la volonté individuelle est si fortement enraciné en nous, que dans le langage des convenances, l'individualitéest obligée de se cacher sous le signe de la pluralité,nous; et dans la conversation, on est souvent obligé d'attribuer à un autre un fait, un mot qui, dit en notre propre nom, perdrait tout son effet. La naïveté elle-même doit son charme inexprimable à son indépendance de la volonté. Comme la religion, comme l'amour, comme la naissance des fleuves et le développement des grands hommes, la loi sociale aime le mystère et se refuse à l'analyse.
Un seul Dieu régit le monde; un seul homme gouverne la famille; un seul roi doit commander à la nation: voilà la pensée catholique dans sa nerveuse simplicité, telle que la conçoit le parti légitimiste. Ce parti est très conséquent et très logique; il va au fond de son idée, tout en lui respire l'unité, l'ordre, le privilége, la distinction, la limite. Dans ses doctrines, le particulier domine le général, l'individu la famille, la famille la caste, la caste la nation, et la nation domine l'humanité. Il méprise les théories, il ne connaît que des affections, mais vives et profondes. C'est l'homme individuel qu'il étudie,c'est à lui qu'il s'attache, à sa gloire, à ses malheurs; il le suit pas à pas, il écoute ses soupirs, il note ses palpitations, il le tourne et le retourne; il trace son image avec tous ses tics caractéristiques, avec le signe maternel. Vous pouvez compter sur sa gratitude; servez-le bien, et il vous comblera de ses bontés; il vous attirera dans sa vie intime; vous y serez choyé, caressé; vous aurez la meilleure place de son foyer et de sa table. Restez fidèle à ses principes et malgré les révolutions, il sera constant dans son amitié pour vous.
Chose remarquable! ce qui distingue le parti légitimiste du parti républicain, tel qu'il existe depuis 89, c'est une idée plus sociale, c'est un sentiment plus vrai de l'humanité, c'est une plus juste appréciation des besoins de l'homme, c'est une charité plus expansive et plus indulgente! On ne croirait pas que le républicanisme, qui veut la réhabilitation de l'individualité, considère la société comme une sèche abstraction, sur laquelle il cloue les citoyens comme sur un lit de Procuste! Il tranche,il coupe, il rogne tout ce qui en dépasse sans se soucier des cris que jettent les victimes. Ce n'est pas la cité qui est faite pour l'homme, c'est l'homme qu'il pétrit pour la cité. Dans la vie intérieure, le républicain se roidit, il crispe sa face, il comprime la manifestation des affections douces; il craint les supériorités, il les jalouse, il les heurte et il les presse dans sa république, où elles étouffent faute d'air et de liberté. Aussi, voyez l'étonnant phénomène! tous les hommes remarquables de la révolution s'échappèrent de la république et vinrent se réfugier dans la monarchie! Ceux-là mêmes qui devaient leur grandeur aux luttes des factions s'inclinèrent aux pieds de la royauté. Pourquoi cela? c'est que le royaliste aime l'individualité, c'est qu'il la caresse et qu'il se range pour la laisser passer, c'est qu'il la salue de ses acclamations.
S'il est impossible de concevoir une nation sans supériorités sociales; si, malgré la plus ombrageuse égalité, il se forme toujours une indigne oligarchie qui usurpe la récompense du courage et de la vertu; il faut l'avouer, iln'y a que deux sortes de noblesse tolérables dans un état bien ordonné: celle que donne le mérite personnel, et celle qui résulte de l'illustration de la famille. L'homme capable, l'homme supérieur a bientôt compris la vie; fût-il le fils d'un chiffonnier, il a bientôt franchi l'existence animale pour s'élever à la vie de l'intelligence, à ce dévorant appétit des nobles choses. Au contraire, quelles que soient là fortune et l'instruction de l'homme médiocre, jamais il ne pourra assouplir son esprit et prendre goût aux mille détails d'une existence élevée, s'il ne l'a reçu au sein de la famille, s'il ne l'a sucé dans les baisers de sa mère. Rien ne peut suppléer aux divines inspirations de la maison paternelle, si ce n'est l'esprit. L'homme d'un mérite ordinaire, qu'on a élevé dans la bonne compagnie, et à qui on a inspiré le sentiment des choses honnêtes, se fait aisément pardonner sa médiocrité, qu'il sait cacher sous des formes polies. Il a contracté l'habitude de comprimer ses passions devant le monde; il devient l'homme agréable qu'on voit avec plaisir, et avec qui on aime à passer une heure de la journée.
Sans être poète, musicien, peintre, il aime assez les arts pour comprendre leurs chefs-d'œuvre et s'élever aux sentiments qu'ils expriment. Enfin, il a puisé dans sa première éducation cet amour de la famille, ce culte des aïeux, ce respect pour leur mémoire, ce goût délicat, qui se répandent sur toute sa personne, et qui s'y gravent comme un tatouage ineffaçable. Telles sont les qualités qui distinguent les légitimistes, du reste de la population française.
Malgré la révolution, le parti royaliste est encore très riche, et sa richesse est presque toute territoriale. Comme toutes les aristocraties, il aime le sol; soit parce qu'il est la source de sa puissance, soit parce que de tout temps il a été le signe de la capacité sociale, soit parce qu'il lui donne les moyens d'exercer un noble patronage. Le royaliste ne se livre pas aux chances de l'industrie; il vit de ses revenus et passe les trois quarts de l'année à la campagne. Depuis les événements de juillet, il s'occupe surtout d'agriculture. Pendant la restauration, les royalistes s'étaient rangés autourde l'autorité et lui servaient de rempart contre les libéraux. Dans les petites villes de province, dans les chefs-lieux de préfecture, il y avait des fêtes, des bals, des réunions, beaucoup de plaisirs. Depuis la dernière révolution, il n'y a plus de société en province. Si vous en exceptez le préfet, le général, le receveur général et quelques autres fonctionnaires qui, une ou deux fois par mois, ouvrent leur salon et reçoivent leurs subordonnés, vous ne trouverez en province d'autre société que celle du parti légitimiste. Ce n'est pas que les fortunes manquent dans le reste de la population; dans les villes de fabrique et de commerce, dans les ports de mer, il y a beaucoup d'aisance, de grandes richesses, contre lesquelles il serait impossible aux royalistes de lutter; cependant, il y a peu de réunions. Tel royaliste vit plus honorablement avec dix mille livres de rente que tel commerçant avec cinquante mille! Pourquoi donc? c'est qu'il est presque aussi difficile de savoir bien dépenser sa fortune que de l'acquérir; c'est que la vie a ses principes qui proviennent de certaines idées, de certaines habitudes, qui sont étrangères à la bourgeoisie.Lorsque le sentiment de l'individualité aristocratique n'est pas poussé jusqu'au mépris des autres hommes, il élève l'âme, il la vivifie, il lui inspire une noble fierté qui lui fait faire de grandes choses. Le long usage d'une fortune héréditaire accoutume l'esprit à une position élevée et aux devoirs qu'elle impose. On y contracte des besoins d'un ordre supérieur; on s'accoutume à des jouissances d'élite, à des plaisirs choisis; et l'habitude de se voir au-dessus des autres vous en ôte la surprise et l'insolence. On connaît le proverbe!
Telles sont aussi les qualités des légitimistes. Ils sont riches, ils sont accoutumés à l'être, et ils usent noblement de leur fortune. Ils ont des loisirs qu'ils consacrent aux plaisirs de la société; ils aiment l'étude, ils aiment les arts. Ils sont très unis, ils vivent beaucoup en famille, et, dans les relations particulières, ils ont ces sentiments chaleureux, ce dévouement, ces affections vives et constantes qui les distinguent comme parti politique. Fiers, arrogants même envers ceux qu'ils soupçonnent leur être contraires, ils sont bons, faciles, affables, humains pour leurs domestiques,leurs fermiers, et pour tous ceux qui se groupent autour de leur existence et qui acceptent leur patronage. Allez aux environs d'une grande propriété, causez avec les habitants de la campagne, et vous saurez de suite si c'est un royaliste ou un homme de l'empire qui habite le château! Nous avons recueilli à cet égard des faits étonnants! Les enfants sont élevés dans un respect religieux pour l'autorité paternelle et pour tous les degrés de la parenté. On leur apprend de bonne heure à aimer la vieillesse et à lui rendre les hommages qui lui sont dus, comme à une image de la légitimité sociale. L'instruction qu'on leur donne est sévère et variée; on les force à l'étude des langues vivantes, parce que les malheurs de la révolution leur ont appris quelle en était l'utilité. Ils aiment surtout l'étude de l'histoire, parce que l'histoire est le culte du passé, base de leur religion politique. En général, en province, il n'y a point de vie, point d'élan, point d'idéal hors de la société des royalistes. Le peintre, le musicien, l'artiste en tout genre, ne peut espérer réussir qu'auprès d'eux; seuls ils comprennent la vie élégante et la vie del'intelligence, et seuls ils savent apprécier les œuvres qui servent à l'embellir.
Que veut aujourd'hui le parti légitimiste? Le retour de la branche aînée des Bourbons et la reconnaissance de son droit au gouvernement du pays, avec toutes les libertés, toutes les concessions que rendent nécessaires les progrès du siècle et de la nation. Ces vœux sont-ils sincères? En masse, les partis sont toujours vrais. On le voit, ce parti a singulièrement modifié ses doctrines depuis 1830! La légitimité n'est plus un droit divin; n'est plus une famille choisie par la main de Dieu pour gouverner un peuple jusqu'à la consommation des siècles; c'est un principe d'ordre et de conservation proclamé et reconnu de tous pour la prospérité générale et le bonheur de chacun. Ce n'est plus un principe invariable, éternel, fatal dans sa volonté: loin de là, il se prête aux circonstances, il se prête aux mœurs, il marche avec le temps, il progresse avec l'humanité. Au fond, ce n'est autre chose que le principe de la souveraineté nationale. C'est ainsi que les individus, les partis et les nations tirent deleurs blessures le baume qui les guérit et les régénère; c'est ainsi que l'esprit humain, comme le phénix, trouve la vie dans la mort.
En résumant en peu de mots les idées émises dans ce chapitre, en prenant un à un tous les partis qui depuis 89 divisent la France, en examinant les actes dont ils se glorifient, nous ne craignons pas d'assurer que les royalistes, considérés comme individus, sont souvent dignes de l'admiration du philosophe. Fermes dans leur foi, au milieu de l'incrédulité générale; fidèles à leurs serments, à une époque de mensonges et de roués; généreux, humains, charitables, dans un siècle d'égoïsme et de financiers; polis, élégants, honnêtes, en face d'une démocratie tranchante et sauvage; instruits, aimant les arts, sous la prépondérance d'une bourgeoisie lourde et grossière, les royalistes forment la classe la plus éclairée, la plus sociable et la plus avancée de la société française.
Pourquoi donc ce parti ne parviendrait-il à conquérir la France au profit de ses idées?A notre avis, deux éléments de sa moralité s'y opposent. Par son caractère aristocratique, il s'isole trop de la nation et contrarie la tendance de notre époque vers l'égalité politique; par son élément catholique, il est contraire à la marche de l'esprit humain, qui voulant la légalité de toutes les croyances, a renoncé pour toujours à la tutelle du prêtre.