VI.
DU CLERGÉ CATHOLIQUE.
L'homme chemine dans la vie entre son cœur et son esprit qui se disputent la possession de sa volonté. Tiraillé par ces deux puissances, tantôt il cède aux suggestions de l'une, tantôt aux lumières de l'autre; souvent il marcheindécis, escorté par ces deux guides, jusqu'à ce qu'il succombe de lassitude sous la verge du plus vigoureux. L'esprit est progressif, et jusqu'à la consommation des siècles, il ajoutera à la somme de ses connaissances; le cœur ne pourra jamais sortir de la sphère qu'une main toute-puissante lui a tracée.
Le christianisme forme une époque unique dans l'histoire du progrès. Avant lui, le monde était déjà vieux! L'esprit humain n'en pouvait plus; il s'était épuisé à l'analyse de toutes les questions; la raison succombait sous le poids accablant des systèmes divers; mille sectes se disputaient la croyance des peuples; la société romaine était sans foi, le ciel sans unité et sans idéal; partout l'anarchie, partout la dissolution.—Alors parut Jésus! Il promena ses regards autour de lui, il consulta tous les siècles, il écouta toutes les nations, il examina toutes les doctrines. Puis, se repliant sur lui-même, et fondant toutes les vérités connues dans le creuset de sa divine pensée, il donna au monde sa parole d'amour!
Comme toutes les religions possibles, le christianisme se compose de deux éléments: de théologie et de morale. La théologie, c'est la charpente d'une religion, c'est la machine du drame, c'est l'explication qu'un siècle se donne du monde et de son auteur; la morale, c'est la substance, c'est le fonds commun de toute croyance. Aussi les religions ne diffèrent-elles que par leur théologie; et cela se conçoit aisément, puisque la forme d'une religion change selon les peuples, les temps et les lumières. L'organisation extérieure du catholicisme, son gouvernement, sa discipline, sont l'œuvre des successeurs de Jésus qui, en hommes habiles, se sont conformés aux besoins des peuples qu'ils voulaient régénérer; sa morale appartient à l'humanité. Il est évident que la théologie du christianisme est finie pour jamais, et qu'elle ne pourra se relever du coup que lui a porté le dix-huitième siècle; mais sa morale sera éternelle, et l'Évangile est le testament du cœur humain.
Le clergé catholique a laissé passer une belle occasion, une occasion unique de récupérersa puissance morale et de se réhabiliter aux yeux des peuples prévenus: c'est la restauration. Nous l'avons dit plusieurs fois dans cet ouvrage, il était impossible d'arriver à une réforme sociale sans attaquer le catholicisme, qui, par sa hiérarchie et sa discipline, était toute la force de l'autorité politique. Aussi, les philosophes du dix-huitième siècle ne s'y sont pas trompés, et ils ont frappé là où était l'obstacle. Je conçois à merveille que le parti royaliste, qui regarde la révolution de 89 comme une déplorable catastrophe, se soit déchaîné contre les grands écrivains du siècle dernier; c'est parfaitement logique. Mais du moment qu'on veut la révolution et ses résultats, il est absurde de condamner les moyens qui seuls ont pu la faire éclore. Sans doute, le dix-huitième siècle n'a pas examiné la question d'un point de vue assez élevé et il n'a pas eu l'impartialité historique de notre époque; mais quand on fait la guerre on veut la victoire, et l'on ne s'amuse pas à demander à son ennemi la permission de le tuer. Nous qui sommes vainqueurs, nous pouvons être justes et généreux envers le catholicisme abattu; maisle dix-huitième siècle a dû agir comme il l'a fait pour la liberté du monde.
L'égoïsme social de la Montagne, incarné dans la personne de Napoléon, succomba sous le poids de l'Europe indignée. Le passé et l'avenir étaient en présence, remplis l'un pour l'autre d'une haine furibonde. C'était là un beau moment pour le catholicisme tant calomnié! Il pouvait alors, en s'interposant entre les deux principes, jouer le rôle d'un sublime pacificateur; élever sa voix séculaire au-dessus des passions contemporaines, réprimer le désir de vengeance de l'aristocratie triomphante, détruire la répugnance du peuple pour une dynastie qu'il ne connaissait que par sa résistance aux grands faits de la révolution, persuader à la royauté de baser son pouvoir sur les progrès accomplis, convaincre la nation que le dépôt de la magistrature suprême entre les mains d'une illustre et antique famille était la plus sûre garantie de la liberté, et devenir ainsi le ciment de la société nouvelle. Au lieu de cela, qu'a-t-il fait? Il s'est fait l'instrument d'un parti politique; il s'est fait l'apôtre d'uneréaction sanguinaire et liberticide; du haut de la chaire apostolique, il a prêché la haine d'un siècle grand et glorieux; il a souillé son sacré caractère en se faisant l'organe des passions avides et désorganisatrices; il a fait un pamphlet de l'Évangile; et, pour satisfaire son intolérance et son ambition, il a précipité la branche aînée des Bourbons dans un abîme de misères. Les ordonnances de Charles X sont sorties du confessionnal du clergé: il est un obstacle invincible à une troisième restauration.
La révolution de 1830 brisa pour la seconde fois la puissance politique du clergé, et mit un terme à ses folles espérances. La nouvelle Charte proclama un fait:Que la religion catholique était la religion de la majorité des Français. C'était sagement agir, que de ne pas entrer dans la discussion des dogmes, et de respecter les croyances de tous les citoyens. Un code politique ne doit s'élever ni à la métaphysique, ni descendre au catéchisme. Et c'est une justice qu'on doit rendre à la Charte actuelle, qu'elle n'a fait que reconnaître et légitimer les forces sociales qu'elle trouva existantes.Le gouvernement de juillet, pénétré de l'esprit modéré de notre loi fondamentale, résista avec vigueur à l'intolérance de l'anarchie, et il protégea les prêtres et les temples catholiques, contre les passions de la basse et ignorante démocratie. S'il avait été assez faible pour céder à l'impulsion qu'on voulait lui donner, il aurait soulevé contre lui les fanatiques, blessé les croyances sincères des âmes pieuses, et relevé l'importance du clergé. Au contraire, par la sagesse de ses mesures, il a maintenu l'ordre, il a refoulé les prêtres dans l'intérieur de leurs églises, et l'indifférence générale est venue les punir de leur funeste ambition.
Depuis quelques années, il se joue une petite comédie à l'usage des simples, qui n'est pas sans intérêt. C'est ce qu'on appellela recrudescence de la foi, oula renaissance du culte catholique. Les journaux légitimistes embouchent tous les matins la trompette épique, pour nous annoncer l'approche d'un siècle monarchique et religieux; on court en foule aux sermons de l'abbé Lacordaire et autresgrands convertisseurs; on badigeonne les églises, on bâtit des saintes chapelles, des couvents; on publie des revues catholiques, on fait des poëmes catholiques, des opéras catholiques, des romances catholiques; seulement on ne fait pas de miracles, et le plus grand de tous serait de nous faire accroire que tout ceci n'est pas une comédie. Les provinces suivent l'impulsion. Les couvents se relèvent sous un prétexte ou sous un autre; de nombreuses maisons d'éducation s'établissent sous la direction des prêtres ou de leurs adhérents; de tous côtés on entend dire:On revient aux bons principes, on revient aux bonnes mœurs!Le gouvernement n'est pas étranger à ce mouvement, qu'il croit provenir du fond de la société. Nous croyons qu'il se trompe, et que tout ceci n'est qu'une petite réaction de bonne compagnie, comme il y en a si fréquemment en France. Il faut n'être pas sorti de Paris pour prendre au sérieux ce bourdonnement de quelques coteries.
Sans doute, quelques esprits élevés, indignés du misérable rôle qu'on fait jouer à la religion, dans le vaste mouvement de notreépoque, voudraient élargir l'Église, et en faire le centre des progrès de l'avenir. Autour de ces hommes d'élite, se groupent beaucoup de jeunes artistes enthousiastes des grands monuments que nous a laissés le moyen-âge; et un plus grand nombre encore d'intelligences timorées, qui redoutent les changements, qui pensent que l'on a trop calomnié le clergé, et qui espèrent par la patience et la modération, le ramener à de meilleurs sentiments pour nos libertés. Ces vœux sont nobles, et nous serions les premiers à y souscrire, s'il nous était permis de croire qu'une société peut vivre par le mensonge. Mais pour se faire une idée de ce que nous pouvons attendre de ce clergé, il n'y a qu'à examiner sa conduite dans les pays de l'Europe où il est encore en possession de l'autorité. Voyez-le en Espagne; va-t-il au-devant d'une révolution inévitable pour en modérer les développements, et s'en faire le tuteur éclairé? Non, il alimente la guerre civile. En Portugal, il se fait le protecteur d'un misérable, d'un assassin. Voyez-le en Italie, où il brille de toute sa gloire! Couvert de tous les vices et de toutes les ignominies, paresseux,ignorant, luxurieux, abominable corrupteur du peuple le plus intelligent de l'Europe, il ne vit que de la misère publique, il n'existe que par l'oppression de sa patrie. Et la papauté, qu'a-t-elle dit du massacre des Grecs, de l'immolation de la Pologne? Elle a vu répandre à grands flots le sang de Jésus-Christ par un peuple barbare; elle a vu des villes en cendres, des prêtres massacrés, toute une grande nation chrétienne décimée par un cruel conquérant, sans sourciller, sans proférer une parole consolatrice, sans élever sa voix paternelle pour condamner tant d'assassinats politiques, tant d'abominations! Assise sur son trône apostolique, silencieuse sous sa triple couronne, elle a laissé se dérouler ce drame mémorable, se réjouissant de la chute de la liberté et du triomphe du despotisme!
Si le clergé français avait le moindre sentiment de sa position, s'il s'était laissé pénétrer par la plus petite idée de progrès, il le ferait voir dans la partie vitale de son ministère, dans la prédication. C'est par la prédication que le christianisme est arrivé à la conquête dumonde; c'est par la prédication qu'il s'est mis en contact avec tous les peuples de la terre. Eh bien! écoutez un peu les prédicateurs français; que disent-ils à une grande nation, intelligente, industrieuse? ils lui parlent du diable et de ses tentations; que disent-ils à cette jeunesse ardente, généreuse, avide de tout connaître? ils l'entretiennent de la malice du serpent et de la vanité de la science; comment se posent-ils en face de ce prodigieux mouvement de l'esprit humain, de cet amour des arts qui pénètre dans toutes les classes, qui les rapproche et les purge des tendances haineuses et coupables? ils défendent aux filles de danser, de chanter, de dessiner! Comment voulez-vous qu'avec un pareil langage et de tels principes le clergé puisse acquérir de l'influence; il languit sous le poids du ridicule et de l'indifférence. Pourquoi ne descend-il des sublimes niaiseries de la théologie, pour pénétrer dans le cœur de la société, dans la famille? Pourquoi s'obstine-t-il à se clore dans l'étroite prison du péché catholique? Qu'il se plonge donc dans les mille douleurs de la vie du siècle, qu'il en étanche le sang qui coule de toutes parts, qu'ilen glorifie les vertus; qu'il se fasse homme de chair et d'os comme nous, qu'il boive à la coupe de nos malheurs, qu'il devienne citoyen, qu'il s'arme d'une noble indignation contre les oppresseurs des peuples, soit qu'on les trouve dans les salons de l'aristocratie ou dans le tourbillon sanglant des émeutes; qu'il embrasse enfin la liberté, la liberté sainte qui l'éclairera de son flambeau et le protégera de son bras invincible: c'est l'unique moyen de salut qui lui reste.
La province, avec son bon sens, ne s'est laissé émouvoir ni par les hurlements de l'anarchie, ni par la religiosité de quelques badauds de Paris; elle ne veut ni d'un gouvernement de sans-culottes, ni de celui des capucins; elle marche constamment sur la grande route sociale de 89, travaillant, s'instruisant, désirant l'ordre et une liberté progressive; elle regarde d'un œil sévère le clergé catholique dont elle redoute l'influence; elle le laissera en paix tant qu'il restera dans les bornes de son ministère moral; mais il peut s'attendre à une vigoureuse résistance du jour où il voudra dominer. Legouvernement de juillet fera bien de persévérer dans son système de modération: qu'il repousse toujours avec vigueur les tentatives intolérantes de la démocratie. Si le catholicisme doit se régénérer, ce que nous croyons désormais impossible, ce devra être l'œuvre des idées et de l'avenir. Un gouvernement doit protéger les symboles qu'on lui a confiés.