VII.
DE LA LITTÉRATURE.
Ce qui caractérise l'homme primitif et simple, c'est une vive et tranchante individualité, c'est un grand amour de sa personne, c'est un dédaigneux mépris pour tout phénomène qui ne part point de lui et qui n'aboutit pas à lui. Clos dans l'étroite enceinte de sonmoi, roi solitairede sa conscience, il ignore tout, il vit dans une naïve béatitude, il prend les faits qui tourbillonnent autour de lui pour une modification de sa propre substance, pour un développement de sa personnalité. Tout respire, tout se meut, tout aime, souffre et pleure, et la vaste nature n'est pour l'homme primitif que le reflet de son image. Cependant il faut qu'il sorte de son enchantement, il faut qu'il s'arrache à sa propre contemplation, il faut qu'il s'éveille, qu'il marche, qu'il descende du trône de l'absolu, qu'il se range dans la chaîne des êtres, qu'il reconnaisse sa dépendance et sa misère. Par quel moyen s'accomplira cette palingénésie? Par la souffrance.—La souffrance frappe à la porte de l'aveugle personnalité; elle pénètre dans cet obscur sanctuaire, l'échauffe de son ardeur, l'éclaire de sa sainte lumière, brise l'égoïsme en mille éclats, et jette l'homme dans le sein de l'humanité.
Alors un cri immense remplit le monde! cri fatal que poussa l'homme à son réveil à la vie, et qui s'échappa des lèvres mourantes de Jésus-Christ! L'homme est chassé du paradis;il n'est plus nourri par la manne du Seigneur; il n'est plus couvert de son innocence; il vivra de son labeur dans l'espace et dans le temps. Il faut abandonner le jardin céleste et ses éternelles béatitudes; il court, il court, poursuivi par l'ange à la flamboyante épée, et il tombe sur la terre désolée.
De ce jour naquit l'art, l'art fils de la douleur.
Quel que soit le point de vue sous lequel on envisage l'origine de l'homme, il y a dû y avoir un moment suprême, un moment de réveil et d'épanouissement où, secouant les ombres qui enveloppaient son âme encore pleine de sérénité, il dut comprendre où et qui il était. En étendant les mains hors de son individualité, il dut se sentir toucher par des phénomènes dont il ignorait entièrement l'existence. Il fut sans doute bien étonné, bien surpris, l'homme, dans son aveugle fierté, de se voir arrêté par un fait extérieur, lui qui croyait le monde une extension de sa personnalité! Cependant il fallut avancer, il fallut vaincre l'obstacle, il fallut en prendre acte, et l'inscrire dans l'esprit humaincomme un premier élément de la science. Qu'est-ce donc que la science? Le réveil dumoi, et la guerre de l'humanité contre la nature.
Le bonheur absolu, le bonheur parfait n'est pas possible sur la terre. C'est une de ces vastes idées comme celle de Dieu et de la beauté, que l'esprit conçoit, dont il a conscience, qu'il caresse de ses désirs, qu'il voit briller au loin dans l'horizon; idée complète, consolante; doux rêve du cœur vers lequel il aspire sans cesse, dont il implore la réalisation. Aussi, le bonheur n'a-t-il pas d'expression extérieure; il est la paisible satisfaction de nos désirs, l'accomplissement instantané de nos vœux; il se serre, il se résume autour de la conscience, comme un fleuve harmonieux coule dans un lit égal et facile. L'âme alors remplit tout son vase, sans déborder, sans que rien altère la limpidité de sa surface. Mais aussitôt que le moindre souffle vient troubler cette transparence, alors les eaux s'amoncellent, l'orage éclate, le cœur humain s'élance de son trône solitaire et vient déposer dans l'art le cri de sadouleur. C'est parce que je puis perdre mon amante que je cherche à fixer les traits de son image; c'est parce qu'elle est infidèle à mon amour que je chante ma peine; c'est parce qu'on lui a ravi Euridice qu'Orphée verse des pleurs et fait retentir sa lyre jusqu'au fond des enfers; c'est parce que l'homme est faible qu'il se met en société; c'est parce que son âme est vide qu'il se prosterne devant un Dieu tout-puissant. Dans l'immense épopée de l'art, je ne trouve pas un mot qui ne soit un cri de nos misères, un témoignage de nos souffrances. Poésie, musique, peinture, histoire, ordre social, religion, tout est l'expression de notre dépendance et du besoin que nous avons de remplacer une réalité qui nous manque par les fictions de l'esprit; car pourquoi écrire, pourquoi peindre, chanter, quand on est content et qu'on se suffit? Le bonheur ne se dit pas, il se sent, et les nations heureuses n'ont pas d'histoire. Le rire même n'est que le masque du bonheur; c'est une ruse de la souffrance, un mensonge qu'elle invente pour échapper au ridicule, à la persécution de la société. Les grands comiques des nations, tel qu'Aristophane,Cervantes, Bocace, Rabelais, Molière, Voltaire, et tant d'autres génies immortels, ont été d'habiles hommes de guerre qui, assiégeant la légalité, l'ont endormie par des festins et des farces. Il fallait s'humilier, faire des gambades, faire des tours pour s'approcher de la puissance; il fallait armer Arlequin d'une batte de fer pour en frapper les tyrans; enfin, il fallait rire pour cacher ses larmes.
Si le bonheur parfait pouvait exister, tout serait silence, tout serait repos; il serait la négation de la vie. La recherche du souverain bien, qui n'est autre chose que celle du bonheur parfait, a conduit ceux qui en ont le plus approché, quelques philosophes de la Grèce et les sages de l'Orient, à la pure contemplation, à l'immobilité. Du moment que l'homme agit, qu'il marche, qu'il parle, qu'il chante, qu'il rit, qu'il prie; c'est qu'il est incomplet, c'est qu'il y a du vide dans son âme, c'est qu'il souffre. La vie est un combat, une aspiration incessante vers un idéal qui nous échappe à mesure que nous avançons. L'affirmation même de notre bonheur est un témoignage irrécusablede notre faiblesse, de notre défaillance; car, si nous étions complètement heureux, nous n'éprouverions pas le besoin de le dire. Rire, chanter, danser, joie, plaisirs, tout ce qui éclate, brille et tourbillonne dans le bouge que nous habitons, n'est qu'un pâle reflet du vrai bonheur, qui sert à éclairer nos misères. L'humanité est progressive, parce qu'elle n'est pas heureuse, parce qu'elle est imparfaite: Dieu seul est heureux, parce qu'il n'aspire à rien, parce qu'il est parfait.
La pensée n'est apercevable que par la forme. Son essence est un mystère qu'il ne nous est pas permis de pénétrer. Aussitôt qu'une idée surgit du sein des peuples, aussitôt se fait sentir l'irrésistible besoin de la fixer. Mais fixer une idée, c'est la manifester au monde sous une forme sensible, c'est la préciser par le symbole; et manifester l'idée par la forme, c'est la descendre des régions élevées de l'abstraction pour la transporter dans la réalité extérieure. Qu'on y réfléchisse bien! formuler une idée, la détacher du vague qui l'enveloppe, la dépouiller du dogmatisme de la pure raison, et l'inscriredans la science de l'humanité, ce n'est pas l'acte d'un simple manœuvre: au contraire, c'est la mission du législateur, c'est la mission de l'artiste. Rien n'est plus difficile, en effet, que de trouver la forme convenable et précise d'une pensée qui bondit dans votre sein et vous demande la vie! Obsédé comme par un Dieu qui s'incarne dans votre faible nature, brisé ainsi que la femme par les douleurs de l'enfantement, vous cherchez partout la main délicate qui vous délivre du pesant fardeau qui vous accable. Et si tout-à-coup vous apercevez votre pensée déposée sous une ligne claire et diaphane, alors vous vous écriez avec effusion et bonheur:Ah! c'est cela! oui, c'est bien cela!Lorsque l'aristocratie européenne remit la France déchirée entre les mains de la légitimité, les guerres égoïstes de l'empire avaient affaissé et engourdi l'esprit de la nation. Mais quand la restauration, fidèle à son mandat théocratique, couvrit d'insultants dédains les restes immortels de nos grandes armées, un cri sourd et plaintif se fit entendre du fond de la nation indignée. Un serrement de cœur, un sentiment vague de souffrance indéfinie, s'emparèrent detous les citoyens, et attristèrent les âmes qui avaient toujours vécu pour la patrie, son bonheur et sa gloire. Tout le monde cherchait le mot de sa douleur, personne ne le trouvait. Tout-à-coup apparut le grand artiste, qui chantale Vieux Drapeau et les Souvenirs du peuple!... Ah! c'est bien cela!dit la voix radieuse de la France. Oui, on insulte à notre gloire, à notre révolution. Vive Béranger, le poète de la nation. Voilà l'art, voilà l'artiste.
Abriter l'idée sous une forme claire et précise, qui la rende accessible à la généralité des intelligences, avons-nous dit, c'est accomplir l'œuvre de l'artiste, qui, par cette transformation, se pose entre deux grandes portions de l'humanité, et leur sert d'organe conciliateur. Car, que serait l'idée sans la forme qui la contient? que serait la volonté sans l'acte extérieur qui la manifeste? que serait la liberté sans les institutions qui la définissent et la précisent? que serait la religion sans le temple, sans le culte, sans la prière? que serait Dieu, pour nous, sans le monde où éclatent sa toute-puissance et samiséricorde? Comprendrions-nous les indicibles souffrances de ton cœur maternel, ô divine Marie! si Raphaël, si Pergolèse n'avaient recueilli tes saintes larmes dans des vases d'or, immortels comme ta douleur? Oui, c'est la forme créée par l'artiste qui éternise les émotions et les pensées de l'humanité. Et qu'est-ce que la forme? Nos actions, nos paroles, la société, la vie, un regard, un soupir, un temple, tout ce qui est produit, enfanté par l'homme.
Toutes les théogonies des peuples primitifs ont chanté le grand duel de l'esprit contre la matière, et de l'homme contre la nature; et les philosophes de tous les temps se sont aperçus que de la conception abstraite de l'idée à sa réalisation dans le monde, il y avait un intervalle difficile à franchir, qui souvent devenait un précipice. Si vous restez en-deça de ce défilé, vous pouvez faire d'admirables théories, mais qui n'auront qu'une valeur spéculative. Si vous vous arrêtez en chemin, alors éclatent d'épouvantables révolutions qui brisent et bouleversent; si, au contraire, vous passez sans secousse et sans danger, alors vous réalisez l'idéed'une manière calme et sûre, et vous éclairez le monde.
Regardez cet illustre penseur qui, du fond de sa retraite, et réfugié dans les replis de sa conscience, médite pour le bonheur du genre humain. Vous le voyez peser naïvement dans la balance de sa raison et de la justice, les droits de chacun et la liberté de tous; inscrire dans son code moral, article par article, la haine du mal, l'amour du bien, la punition du vice et la récompense de la vertu. Cela fait, et fort des grandes vérités qu'il a découvertes, il fait relier sa constitution, met son habit de fête, et se présente à la société pour la régénérer. La société se soulève et crie: A l'innovateur! à l'anarchiste! Qu'est-ce à dire? le philosophe est-il un fou, ou bien la société n'est-elle qu'un composé d'êtres dépravés? Non; le philosophe est un sage qui a vu le bien de la raison, et qui a voulu le réaliser; mais, abstrait qu'il était dans la pure spéculation, il ignorait le monde et ses lois, et a dû succomber. La société, au contraire, courbée sous la sensation, rouillée par le temps, nevoit que ce qui est, et repousse ce qui ne peut la modifier qu'en la troublant. Pour réussir, il fallait au philosophe une plus grande connaissance du monde, et à la société une moralité plus élevée. Cette double nature, ce lien conciliateur, c'est l'artiste. L'artiste assiste aux débats de l'esprit humain, il reçoit des mains de la philosophie les doctrines qu'elle a créées, et il les réalise. L'artiste est un être double, moitié homme et moitié ange, dont les pieds touchent à la terre et la tête aux cieux.
Il suit donc de là, que l'art n'est qu'unetraduction, une interprétation de l'idée. L'art ne crée point l'idée, il la reçoit de son siècle; son mérite consiste à bien la saisir, à bien la comprendre, à la formuler, à la traduire au vulgaire, à la perpétuer dans l'avenir. Dans une époque donnée, il n'y a qu'une idée mère, que les arts traduisent en leurs différents langages; c'est ce qui fait le caractère, l'unité d'un siècle. Prenez Racine, prenez Molière, Lulli, Lebrun, Mansard, Boulle, etc., etc., vous n'y verrez que l'idée majestueuse et régulière de lamonarchie chrétienne, reproduite de cent manières diverses. Entre Raphaël et le Tasse, ainsi que entre Victor Hugo et Mayer-Beer, il n'y a de différence que le langage. L'idée fondamentale est la même, et ne leur appartient pas; ils ne sont que des traducteurs. La plus grande gloire de l'art, c'est de comprendre l'idée qui travaille son siècle, et de l'aider à la réaliser.
A l'origine des siècles, lorsque l'esprit humain était dans sa première naïveté, l'art était aussi simple que les besoins de l'homme, et sa mission consistait à pourvoir aux grossiers appétits de la vie matérielle. Plus tard, quand les hommes purent se rapprocher et s'asseoir en société, l'art se spécialisa comme les misères de l'humanité, et se divisa en deux grands rameaux. L'un qui se rattachait à la vie matérielle, l'autre à la vie morale; l'un qui prenait soin des souffrances du corps, l'autre de celles de l'âme. La réunion de ces deux rameaux forme le grand tronc de la science.
Les nombreux besoins de l'homme se divisent en deux vastes catégories: ceux d'impérieuse nécessité, qui sont de tous les temps etde tous les peuples; et ceux qui naissent à la suite des grandes jouissances, enfants chétifs du caprice et de la fantaisie. L'art a donc aussi deux missions: de soulager nos grandes et sévères douleurs, nées avec nous et qui ne nous abandonnent qu'à la mort; puis de se faire l'écho de nos mille désirs qui varient avec les mœurs, et qui sont aussi nombreux que les sables de la mer. En restreignant cette idée à une seule nation et à un seul épisode de l'art, à la littérature, nous en concluons qu'elle doit aussi se diviser en deux parties. La première proclame d'une voix forte et sonore, les grandes douleurs de la majorité souffrante; la seconde idéalise les vagues désirs de la minorité blasée; la première recherche les applaudissements des masses et de la postérité; la seconde se contente des murmures éphémères d'une coterie passagère.
Mais l'art a de plus une mission sociale qu'il est important de définir.
En tout temps, la société se divise en deux parties fort distinctes: celle qui fait la loi, etcelle pour qui elle est faite. Aussitôt qu'une fraction sociale arrive à la propriété, à l'aisance, elle participe à la souveraineté, elle se retranche derrière la loi pour défendre sa position nouvelle; qu'est-ce donc que la loi? l'expression de la partie satisfaite de la nation.Je suis content, je défends que l'on me trouble, voilà le langage de la loi. La partie de la société qu'on n'a pas consultée pour créer la loi, c'est-à-dire la majorité souffrante qui n'a rien, veut aussi améliorer son sort; mais elle est presque toujours dominée par les priviléges qui étouffent ses plaintes et repoussent ses prétentions. Alors, si elle a le sentiment de sa force, elle assiége l'état et change la constitution. Au contraire, si elle est intimidée par l'autorité, elle s'adresse à l'art qui formule ses griefs et donne une voix à sa douleur. Ici commence la lutte de l'art et de la loi, de la souffrance et du contentement, de la misère et de la richesse, de la démocratie et de l'aristocratie; drame immortel, qui fait le fond de l'histoire de l'humanité.
L'art social n'est que l'action refoulée, l'idée d'un fait, l'image d'une réalité absente. Cen'est pas en présence de la réalité que je songe à ses fictions, ce n'est pas dans les bras de la jouissance que je cherche la représentation d'un bonheur que je possède. L'art d'un peuple, c'est l'expression de ses regrets et de ses désirs. Les grands siècles de l'art social succèdent presque toujours à la perte de la liberté. C'est sous le joug des rois macédoniens, que la Grèce élève sa voix magnifique; c'est sous le despotisme d'Auguste, et après la disparition de la liberté romaine, que vient l'âge d'or de la littérature latine; c'est après la chute des républiques, sous le règne des Médicis et des autres petits tyrans de l'Italie, que celle de ce peuple infortuné étonne l'Europe; c'est sous le gouvernement sombre et monacal de Philippe II, que l'Espagne enfante son théâtre et Don Quichotte; enfin c'est sous Louis XIV, après la victoire définitive de l'unité monarchique sur l'indépendance féodale, que la France voit naître ce siècle de génies merveilleux, dont les œuvres feront toujours la gloire de l'esprit humain.
S'il est bien prouvé que l'art social n'est quel'action refoulée, l'expression des besoins d'une époque, il s'ensuit que du moment qu'on peut atteindre à la réalité, on abandonne la fiction. Les peuples esclaves se plaisent à chanter les vertus guerrières de leurs aïeux; les barbares s'exagèrent le bonheur du luxe et de la civilisation; ceux qui vivent dans les déserts arides aiment les images qui peignent la verdure, une source fraîche, une pluie fécondante; l'habitant des villes aime les églogues, et tout ce qui retrace la paix des champs, etvice versa. Sous un gouvernement despotique, la moindre allusion à la liberté, obtient un succès prodigieux; mais quand arrive la liberté, ces ombres disparaissent. L'apologue est né en Orient dans le monde de la tyrannie; là il fallait à la vérité, une livrée de courtisan; pour nous ce n'est qu'un jeu d'esprit. Pourquoi le théâtre tombe-t-il de toutes parts en Europe? C'est que la presse et la tribune dont il tenait lieu, l'ont rendu inutile. De nos jours, l'éloquence même de Mirabeau serait intempestive; ainsi disparaissent une foule de formes de la pensée. Quand l'art n'est plus l'expression des besoins d'un peuple, alors il tombe en discrédit et faitplace à une autre forme. Savez-vous quand une religion est finie? Lorsque les peuples n'y trouvent plus la solution des doutes qui les accablent. C'est ainsi que disparut la littérature profane, après le triomphe du christianisme; c'est ainsi qu'après la révolution de Luther, les langues jeunes et riches de l'Europe régénérée, étouffèrent le verbe de la monarchie catholique.
Ainsi chemine l'humanité, entre l'art et la loi. Celle-ci, expression égoïste de la minorité satisfaite, celui-là de la majorité souffrante. Il arrive des époques où la loi vaincue dans ce duel éternel, ouvre ses portes à une portion de la majorité; ce sont des instants de repos et de réconciliation, de joie et de bonheur dans la vie des nations. L'art n'ayant alors plus d'obstacle actuel qui l'occupe, s'élance dans l'idéal, et chante un sublimehosanna! Et lorsque le temple de la légalité se referme et repousse de nouveau le progrès, l'art descend des hautes régions où il se contemplait, et recommence la lutte.
Nous revenons au sujet spécial de ce chapitre.
Lorsqu'après les longs travaux de la renaissance, il fut donné aux peuples modernes de lire sans difficulté dans le livre de la science antique, ils jetèrent un tel cri de ravissement en voyant ces merveilles de l'esprit humain, qu'il couvrit tout-à-coup les sons encore faibles de la muse nationale. Saisis d'une pieuse admiration, ils se prosternèrent devant les œuvres immortelles de la civilisation grecque et romaine, vouèrent au mépris tout ce qui n'atteignait pas à cette idéale perfection. Alors disparurent de la mémoire des contemporains ces naïves épopées, ces chants de guerre et d'amour qui, sous une forme grossière, mais singulièrement pittoresque, racontaient l'histoire de la patrie. Poussée par le sentiment d'une servile imitation, la littérature de l'Europe se dépouilla alors de son individualité qui la rendait chère aux peuples dont elle peignait les mœurs; elle ne fut plus un langage accessible à tous, compris de tous; elle se fit le frivole amusement des classes élevées; elle cessa d'être le dépositaire fidèle des sentiments et des souvenirs de la nation, pour devenir un amusement de cour et d'académie.
La France, comme toujours, s'empara de ce mouvement de l'esprit humain; elle le précisa et lui donna une forme sociale. Richelieu, qui avait vaincu l'aristocratie territoriale, et Louis XIV qui, après les troubles de la fronde, voulait ramener à l'unité monarchique les éléments épars de la féodalité, favorisèrent de tout leur pouvoir une littérature qui, interrompant la chaîne des souvenirs, livrait la nation désarmée entre les mains de la royauté. Alors naquit le grand siècle! alors surgirent ces beaux génies qui donnèrent à la langue la pompe, la majesté et la discipline de la cour! L'art, comme la société, fut divisé en catégories bien tranchées, qu'on soumit à la hiérarchie la plus rigoureuse. On marqua tout, on chiffra tout; on compta vos pas, on mesura vos paroles, on vous disait:Voici comme il faut pleurer; voilà comme il faut rire.Tout fut digne, sévère, royal, et la littérature française se couvrit de la force et de l'uniformité de la monarchie de Louis XIV.
L'antiquité fut comprise, imitée avec un rare bonheur, et quelquefois surpassée. Lalangue s'épura, et rejeta une foule d'idiotismes énergiques qu'elle trouvait désormais trop vulgaires, comme la royauté avait refoulé hors de son cercle magique, ces hommes vigoureux qui avaient le tort de se rappeler leur ancienne indépendance. Partout retentissaient les noms de Rome et de la Grèce, d'Homère et de Virgile. Mais la littérature n'avait plus rien de national, elle avait perdu l'individualité puissante que peut seule lui donner la sympathie populaire. Les souvenirs dangereux étouffés, la nation abandonnée par l'art plia sous le joug du pouvoir absolu, et la monarchie de Louis XIV fut consolidée.
Les hommes ne prévoient pas toutes les conséquences des principes qu'ils posent; ils discernent assez bien ce qui sert à leur ambition momentanée, mais leur vue ne s'étend guère au-delà. La révolution était faite; la royauté avait absorbé toutes les libertés; l'art avait brouillé tous les souvenirs dangereux, et l'antiquité possédait exclusivement l'admiration de l'esprit humain. Eh bien! qu'arriva-t-il? Le dix-huitième siècle, fier du magnifique héritageque lui avait légué le dix-septième, exagérant toutes les doctrines qu'il en avait reçues, se plongea avec avidité dans l'histoire des peuples anciens. Il s'inspira aux sources du paganisme, aux mœurs d'Athènes, de Sparte et de Rome, et, fort de tout ce qu'il y avait vu de grandeur, de poésie et de liberté, il revint plein d'enthousiasme, s'attaquer au catholicisme et à la monarchie. La monarchie fut étourdie du choc! Sans racines dans le passé, ayant elle-même aidé à trancher le fil des souvenirs nationaux sur lesquels elle aurait pu s'appuyer, elle succomba sous les coups de la philosophie, et le trône de Louis XIV fut brisé par le principe littéraire qui avait servi à l'édifier. La révolution de 89 se fit sous l'inspiration de l'antiquité. Le siècle de Louis XIV, s'élevant comme une vaste muraille entre la France féodale et la France monarchique, avait caché au dix-huitième siècle tout le passé de la nation; et comme l'esprit procède toujours par déductions et que la génération de 89 voulait la réforme de la société, elle se jeta forcément dans les bras de l'antiquité, et lui emprunta ses formules sociales.
S'il avait existé une littérature véritablement nationale, pleine de noms et de souvenirs, saturée de ce vieil esprit gaulois si malicieux et si vrai; une littérature fortement individuelle, populaire, passionnée, se rattachant aux époques glorieuses de la patrie, empreinte de cet exquis bon sens pratique qui est le propre de l'intelligence française; alors la génération de 89 aurait tempéré son ardeur révolutionnaire dans cette source sacrée; elle aurait été moins téméraire dans la démolition de l'édifice monarchique; elle n'aurait pas voulu dépouiller un vieux peuple chrétien de son enveloppe séculaire; elle n'aurait pas tenté de restaurer pour la nation la plus éclairée du dix-huitième siècle, les institutions du gros village de Sparte; elle n'aurait pas été jusqu'à la sanglante parodie de 93, et aurait compris que pour faire une œuvre durable, il fallait rattacher à la vieille civilisation la liberté nouvelle.
Le règne de l'imitation classique dura jusqu'à la fin de l'empire. En revenant sur le sol de la France, la maison de Bourbon avait à redouter tous les éléments de la société telleque l'avaient faite les événements. Elle comprit fort bien qu'elle n'avait pour elle que de vieux souvenirs, et que c'était sur eux qu'il fallait poser les bases de sa restauration. Mais l'empire, mais la révolution, mais la philosophie du dix-huitième siècle, étaient les résultats du dix-septième et de son admiration trop exclusive pour l'antiquité. Il fallait donc détruire ce culte idolâtre, il fallait ramener les esprits à l'étude des sources nationales, il fallait sauter à pieds joints par-dessus le grand siècle, ce siècle monarchique et religieux, et aller se rajeunir au souffle de la vieille France; et, chose étonnante! il fallait que la postérité de Louis XIV maudît son génie et sa gloire pour se maintenir sur le trône de ses pères.
C'est alors que commença ce grand mouvement des intelligences vers les études historiques! c'est alors qu'on se mit à fouiller le moyen-âge, à déblayer ses monuments, à interroger ses mystères et son incroyable organisation sociale; c'est alors qu'on comprit les gigantesques créations de la pensée catholique, et tout ce qu'il y avait d'originalité et de puissancedans ces malins fabliaux, dans ces chroniques naïves, dans ces grands écrivains français des quatorzième, quinzième et seizième siècles, qui nous avaient été cachés par le large manteau royal du règne de Louis XIV. Tout prit un nouvel aspect. Une jeunesse active débarrassa la raison des préjugés scolaires dont on l'avait si long-temps obscurcie. Une critique large, sans personnalité, ouverte à toutes les sensations, pesa dans son impartialité les littératures de l'Europe, et les jugea d'après les temps, les lieux et les peuples qu'elles représentaient. Le Dante, Shakespear, Schiller, Goëthe, Walter Scott, depuis la haute comédie d'un peuple indépendant, jusqu'au héros des nations esclaves,Polichinelle, tout fut apprécié à sa juste valeur; et l'art et la liberté, cessant d'être l'écho de la pensée antique, se rattachèrent enfin au principe vivifiant de la nationalité.
Les révolutions politiques ne se font que par le peuple. Il faut ses passions énergiques et désintéressées pour renverser un fait existant. Aussi, dans toute perturbation sociale, il y aun élément populaire qui survit à l'orage, comme une dernière vague de la mer agitée; car, bien que les masses aient un but commun, la destruction de ce qui est, cependant chaque individu a une passion secrète qui l'aiguillonne et qu'il se propose de satisfaire. La grande difficulté des révolutions après la victoire, c'est d'arrêter cet élément populaire, c'est de le contenir et de lui tracer un lit dans la nouvelle société. S'il déborde, il amène l'anarchie; si on le comprime avec rigueur, la révolution rétrograde et perd sa moralité. Or, la passion est aux mouvements littéraires ce que le peuple est aux mouvements politiques. Il faut la réveiller de son assoupissement; il faut s'en servir, parce qu'elle est la source des œuvres puissantes et durables; mais, après le premier élan, il faut se hâter de la soumettre au contrôle des mœurs et de la raison.
Il y a trois instants bien marqués dans la vie d'une idée: celui de sa naissance, où, pleine de jeunesse et de poésie, elle s'échappe de l'intelligence et vient s'asseoir dans le monde positif, sans vouloir déplacer celles qui l'ont précédée;en second lieu, la résistance qu'elle éprouve de la part des vieilles idées qui, déjà en possession des croyances de la société, voudraient s'y maintenir exclusivement; et enfin, le moment de sa victoire, où, donnant un démenti à la modération que d'abord elle avait affichée, elle veut à son tour la domination absolue. Dans la révolution française, ces trois époques correspondent à l'Assemblée constituante, à la législative et à la Convention nationale.
Au commencement du dix-neuvième siècle, l'école classique n'était plus qu'une forme vide, un masque grimaçant qui couvrait un squelette. Une douzaine de médiocrités bavardes se traînaient sur l'ornière tracée par les dix-septième et dix-huitième siècles, et donnaient leurs rapsodies sans valeur pour la quintessence du bon goût. Cette postérité rachitique des grands écrivains de Louis XIV arrêtait au passage toutes les gloires naissantes, tous ceux qui, pleins de jeunesse et d'avenir, ne s'inclinaient pas devant les dieux éreintés du Parnasse homérique. Excepté deux révolutionnaires, madame deStaël et Châteaubriand, qui passèrent en fraude, tout le reste était sans originalité et sans vie. En face d'une telle rivale, qui ne se soutenait que par le prestige du passé et l'appui de l'autorité, l'école romantique débuta, comme la Constituante, par une magnifique proclamation des droits de l'esprit humain. D'abord, elle ne voulut que revendiquer sa place au foyer commun; mais tout aussitôt elle prétendit être la seule expression du vrai et du beau; elle fit un appel à la passion, et, ouvrant les cent portes du cœur, elle dit à tous les sentiments qui s'y trouvaient captifs:Déployez vos ailes, allez, voyez et créez.Alors ce fut un beau moment! tous les visages rayonnaient, toutes les âmes s'épanouissaient au souffle de l'espérance. La royauté scolastique fut renversée, ses symboles foulés aux pieds: plus d'entraves, plus de stupides classifications; la liberté dans les œuvres de la pensée comme dans la société. L'art se dépouille tout-à-coup de son faste et de sa morgue; il déserte les salons de l'aristocratie, il déchire le code de l'unité classique; libre, varié, plein de miséricorde, il va chercher dans la chaumière lalarme populaire, dans l'échoppe le rire pantagruélique du bourgeois, la grâce et la finesse dans l'antichambre du courtisan. Profond, moral, multiple comme la destinée de l'homme, où se réunissent les teintes les plus tranchées, il parcourt les places publiques, s'insinue dans les masses, nous raconte les désirs, les pleurs de cette pauvre humanité si faible, si forte, si grande, si petite, si gaie, si triste, et tout cela dans le même jour, dans la même heure, dans le même instant!
Mais après ses préfaces et ses fastueuses constitutions; après avoir tout détruit, tout nié et tout promis; après avoir heureusement franchi les deux premières périodes de la pensée révolutionnaire, l'école nouvelle fut entraînée au désordre, à l'anarchie, terme fatal de tout grand mouvement. Voyant sa rivale succomber sous le poids de ses mille préceptes, elle pensa qu'il n'y avait d'avenir que dans la spontanéité. Ne vous embarrassez ni des Grecs, ni des Romains, ni de Racine, ni de Voltaire, dit-elle à la jeunesse; le passé est usé, il faut du nouveau à une société nouvelle; laissez làBoileau, La Harpe et les innombrables législateurs d'une littérature qui n'en peut plus et qui expire; consultez votre génie, et laissez-vous aller à l'inspiration du ciel. Alors chacun se mit à écrire, chacun eut son type, son genre, son style à lui, qui n'était compris que de lui. On retroussa ses cheveux, on découvrit son front, on se laissa pousser la barbe, on prit une attitude superbe, et l'on se dit:Moi, je suis le dieu de la poésie héroïque! toi, celui du drame! etc.Puis l'imagination, abandonnée à elle-même, court, effrénée, écumante, bouleversant tout de son souffle de feu, le ciel, la terre, les dieux et les démons. Tout parle, tout agit, tout se coudoie, dans ce pandémonium, dans cette vaste orgie de l'esprit, les rois et les gueux, les anges et les bourreaux. Ce furent des cris, des gémissements, des rires féroces, des hurlements infernaux; alors ce fut la passion ignoble, épuisée, dégoûtante, soûle, se traînant dans la fange; ce fut le 93 de la littérature.
Le vaste mouvement littéraire de la restauration se subdivisait en trois tendances particulières,qui, réunies ensemble, complétaient l'expression de la France, et par conséquent, de l'Europe. La première, que j'appellerai panthéiste, avait pour chef V. Hugo; la seconde, catholique et religieuse, était représentée par Lamartine; et la troisième, purement nationale, était dirigée par Béranger. Derrière ces trois grands poètes marchait un nombre infini d'hommes de talents, qui leur servaient de rapsodes, et qui répandaient en petite monnaie la substance de leurs idées. Ces trois tendances, ces trois courants de la pensée française, n'étaient pas le fait des trois hommes qui les dirigeaient; non, car ils avaient surgi avec le siècle qui nous entraîne. V. Hugo prêta sa voix magnifique à cette haute impartialité qui caractérise notre époque, à ce besoin irrésistible de l'esprit humain de se répandre au dehors, de franchir la barrière de la nationalité, d'interroger tous les peuples et tous les âges; à cette fièvre qui nous pousse à quitter notre Europe bavarde et prosaïque pour courir le monde et les déserts, et pour aller retremper la poésie dans les feux de l'Orient qui, accroupi et silencieux devant l'avenir,nous cache encore l'histoire primitive de l'humanité. Lamartine se fit le tendre consolateur des âmes pieuses, timides et saintes qui, brisées par la tempête révolutionnaire et l'incrédulité, cherchaient un refuge dans le sein de Jésus-Christ. Quant à Béranger, il marcha sur la grande route sociale de 89, il se fit le barde immortel de cette classe moyenne, fille de la philosophie du 18esiècle; il chanta ses douleurs et ses espérances, et la conduisit victorieuse jusqu'à la révolution de 1830.
Ainsi donc, ces trois grands écrivains, avec l'armée de leurs disciples, sont les interprètes de trois tendances sociales qui, réunies ensemble, forment la base de la moralité du dix-neuvième siècle. Ils ne sont forts, ils n'ont trouvé d'écho dans la nation que parce qu'ils sont sa parole vivante, et c'est à ce titre qu'ils intéresseront l'avenir. Ces faits confirment pleinement nos idées sur l'art, qui n'est et ne peut être que l'expression des souffrances et des désirs d'un peuple.L'art pour l'artest une monstruosité, la négation de la volonté et de la moralité, l'intronisation de l'égoïsme dansce qu'il y a de plus pur et de plus saint, dans la pensée de l'homme. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, qu'il en ait conscience ou non, l'artiste obéit toujours aux impulsions de son temps et en retrace l'image. Homère, Virgile, le Tasse, Racine, aussi bien que Voltaire, Lamartine, Hugo et Béranger, sont des témoignages immortels de leur époque, des pages du passé; voilà pourquoi l'art est de l'histoire. Même dans ses productions les plus capricieuses et les plus naïves, l'esprit humain est soumis à cette loi, et pour qui sait lire dans les œuvres de l'art, il voit la renaissance dans une salière de Benvenuto Cellini, aussi bien que dans un tableau de Raphaël; et le dix-neuvième siècle aussi bien dans une symphonie de Beethoven que dans une caricature de Charlet. Sans doute, si l'artiste subit l'influence de ses contemporains, c'est à sa manière. Il puise, il est vrai, dans son siècle les sentiments et les passions qui l'inspirent; mais il les dégage de la fange qui les enveloppe, il les purifie et les élève à l'état d'idées: c'est ainsi qu'ils parviennent à la postérité. Aussi, dans une œuvre d'art, il y a deux éléments: ce quiest général, et ce qui est particulier, l'élément éternel et l'élément local.
Le mouvement littéraire de la restauration fut à l'art, ce qu'avait été à la société la grande révolution de 89: la destruction des vieilles classifications, et le réveil de la spontanéité. L'esprit humain est de sa nature parfaitement logique, il va toujours jusqu'au bout de l'idée qui le préoccupe. Il était donc impossible, qu'après la tempête qui bouleversa la cité et la reconstruisit sur de nouvelles bases, l'art restât ce qu'il était avant cet ouragan. Il fallait de toute nécessité que la pensée sociale se complétât, et que la littérature répondît aux besoins d'un peuple nouveau: la révolution littéraire fut le complément fatal de la révolution politique. Aussi leur marche et leur progression furent-elles presque identiques. Généreuse et modérée à son début, l'école romantique ne demandait que la liberté de vivre, et s'inclinait avec respect devant les monuments du passé. Mais cela ne dura guère, et bientôt on la vit secouer le joug de toute tradition, porter la hache sur l'image des dieux adorés, et joncherle sol de leurs débris. Alors ce ne fut plus qu'une émeute de polissons de vingt ans insultant à la pudeur publique et au sens commun, par les enfantements monstrueux d'une pensée furibonde et sans contrôle. Cette littérature déguenillée et sans retenue fut à l'art, ce que le sans-culottisme avait été à la société civile, un mensonge à la morale et à la tendance grave et civilisatrice du dix-neuvième siècle.
En effet, a-t-on jamais menti plus effrontément à un siècle de lumières! C'est en face d'une société grave qui veut la liberté et le repos; c'est en face d'une nation sensée lasse de troubles et de guerres civiles, qui exige de l'ordre dans les mœurs et dans les lois, qu'une poignée d'énergumènes nous peignent leurs orgies, leurs pochades de bas lieu, leurs flibustiers, leurs empoisonneurs! Y a-t-il un dissipateur, un jeune homme échappé de la maison paternelle, chassé pour son inconduite d'une administration, d'un atelier, d'un régiment, sans spécialité, sans instruction, incapable d'aucune occupation honnête, livré à la débauche, à la paresse et à la misère, il se faitécrivain. Il fait des romans, des nouvelles, des vaudevilles, des feuilletons, et régente la société qui n'a pas voulu de lui. Il nous donne ses besoins cyniques, ses mœurs crapuleuses, sa vie désordonnée, son exaltation d'ivrogne, pour la peinture d'un grand peuple rempli de bon sens et de probité! Que signifie la littérature actuelle? Est-elle l'expression avancée des masses que comprime la légalité politique, est-elle le cri de quelque noble douleur écrasée par la main calleuse de la bourgeoisie qui nous gouverne, ou plutôt la voix accusatrice de la liberté européenne, immolée à l'intérêt des rois? non: c'est l'enfant du caprice et de l'irréflexion. Elle n'a ni but, ni ensemble, elle erre au hasard sans dieu et sans autel; c'est une armée sans discipline, une cohue d'individualités poussant des hourras étourdissants.
Oui, sachez-le bien! Vous n'êtes que les obscurs historiographes de quelques coteries parisiennes et des passions factices d'une grande ville depuis long-temps en révolution. Vous êtes l'écho tardif d'un passé sanglant et horrible. Votre gloire éphémère qu'on exaltedans certains journaux et dans certaines coulisses de la capitale, n'a pu supporter le grand jour. La province dont vous vous êtes tant moqués, la province n'a pas voulu de vous; son rare bon sens que vous qualifiez de bêtise, a su repousser les doctrines réchauffées de la Montagne, et la forme littéraire qui en faisait le pendant. Elle est restée fidèle au principe social de 89, et aux grands écrivains qui honorent la nation. Vos œuvres avortées qui remplissent les cabinets de lecture et qui sont l'aliment corrupteur de quelques femmelettes, de quelques niais oisifs, n'ont pu pénétrer dans la bibliothèque des hommes éclairés qui ont du calme et de la portée dans l'esprit.
Mais consolons-nous, la réaction a commencé dans toutes les parties de la pensée publique. Tout le monde sent à présent qu'il y a assez de décombres, assez de ruines, et que le progrès n'ayant plus rien qui le gêne, peut facilement se mettre à l'œuvre. L'art ainsi que la société est une table rase, où il n'y a plus rien à effacer. L'école dite romantique a fait son temps, elle a accompli sa mission, elle a complétéla grande révolution sociale de 89, elle a proclamé la liberté dans les productions de l'esprit, comme la dernière l'avait introduite dans la vie politique. Sachons lui gré de ses efforts, reconnaissons l'utilité de son labeur, mais déposons le mousquet de l'insurrection, et jouissons de la liberté conquise. Une génération d'esprits graves s'élève, qui veut s'arracher à cette atmosphère de tempêtes et d'orages, et qui comprend qu'on ne peut désormais arriver au progrès que par une patience laborieuse. En facilitant l'émancipation intellectuelle des provinces, en élargissant le cercle de la vie communale, Paris se dégorgera de cette population immense de mauvais écrivains, de ces troupeaux de repoussantes médiocrités qui embarrassent toutes les voies, et assourdissent le gouvernement des cris de leur indigence. Ces hommes, rebuts de toutes les industries et de toutes les spécialités, accourus des quatre-vingt-six départements, misérables, paresseux, couverts de dettes, s'y constituent les organes de l'opinion publique, et les moralistes de la nation. Formant des espèces de bandes de candottieri, toujours au service du plusoffrant, ils n'ont de conscience que celle du libraire ou du journal qui les paie. Ce sont eux qui, sans autre mérite qu'une pauvre facilité à faire des phrases, jugent le peintre, le sculpteur, le musicien, se font les dispensateurs de la gloire, et peuplent la France de ces livres sans vérité, avortons où l'indécence le dispute à l'ineptie.
Désormais, il faut que les écrivains consciencieux abandonnent la position exceptionnelle qu'ils se sont faite, qu'ils s'encadrent dans la société, qu'ils se mêlent à la vie réelle, qu'ils deviennent citoyens.La vie d'artiste, mot aussi nouveau que le fait qu'il exprime, est une insulte à la gravité de nos mœurs et à la marche du siècle. On n'est point un grand artiste, parce qu'on vit en concubinage avec une figurante de l'Opéra, et qu'on mange quarante mille francs par an! Il est indigne d'un gouvernement qui se respecte, de combler de distinctions de pitoyables dramaturges, de mauvais romanciers, des paillasses littéraires, et cela, parce qu'ils aboient dans les journaux. Il faut absolument que l'art abandonne les sublimesniaiseries de convention dont il se nourrit depuis vingt ans, il faut que la littérature cesse d'être une littérature exclusivement parisienne, et qu'elle devienne celle de la France. Quand les artistes et les écrivains auront compris que ce n'est pas dans la vie oisive de la capitale qu'on puise les grandes idées; quand ils seront persuadés que la régularité dans les actions de l'homme, est une source féconde de hautes pensées et de sentiments vrais; quand ils seront convaincus surtout, que les provinces et l'Europe ne sont pas dupes des célébrités éphémères enfantées par la camaraderie et la complaisance vénale des journaux, et qu'il faut des œuvres durables pour mériter leur estime; alors nous aurons une littérature nationale, alors nous aurons l'ordre dans les consciences et dans l'état, alors nous aurons une liberté forte, et un immense avenir de gloire et de bonheur.