CHAPITRE XI.

Sabin à Essonne.—Mes amis à Chantemerle.

On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle d'or lui ceignait la tête.

Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.

Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela, emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque, lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:

«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!... Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie le monde se divise en six parties.—(Murmures dans l'auditoire qui signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous, reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre! Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux, plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande.Lui, qu'on a surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?) Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père, ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer, non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?—Qui d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres ressources.»

Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer, il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge, vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable, et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde était parti et nos amis seulement l'entendirent.

«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce soir. Nous coucherons où nous pourrons.»

Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et ayant au fond le coeur assez triste.

Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir. Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui.

Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin; malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le clinquant,—on n'est pas parfait!—et à peine eut-il aperçu le jeune saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!...

Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis, pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe, laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux.

«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.

—Rien.... pour le moment.

—Alors, vous cherchez votre pain?

—Oh! non....

—Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.

—Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas mendier.

—Vous avez donc des rentes?

—Non.

—Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?

—Nous cherchons de l'ouvrage.

—Est-ce bien vrai, ça?

—Mais oui, c'est bien vrai.

—Alors vous voulez travailler?

—Sans doute.

—Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur.... C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître; il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; on ne touche à rien ici.»

Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments, de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante, l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.

«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone, là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de coton, à côté on les imprime.»

Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait, ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a rien à faire les flattait bien davantage.

«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!

—Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle avec de l'essence de rose.»

Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins.

Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les intéressa point. Ils n'y comprenaient rien.

«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»

Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent. On commença à regarder mes pauvres amis de travers.

«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire.

—Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en colère. Vous voulez êtrelarbins, vous autres?... Alors qu'on détale, et plus vite que ça!»

A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle.

«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.

—Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents dePetit-Bourg. Voilà tout!»

Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir.

«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.

—Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.

—Madamecraint de gâter ses habits!

—Monsieur veut porter perruque!

—Je comprends ça, moi.

—Ça tient chaud l'hiver?

—D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on a de l'ambition.»

Un contre-maître dut protéger la sortie de mes pauvres amis, qui étaient tout à fait incapables de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie qu'on leur faisait subir.

Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin faisait répéter Balthasar. Sabin avait découvert que Balthasar était un artiste comme lui, et il voulait connaître tout son savoir-faire pour en tirer parti dans l'intérêt de la communauté. Le caniche voyant ses maîtres affligés, quitta tout pour les caresser.

«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin.

Ils racontèrent leur mésaventure.

«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.»

A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M. Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille, suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son tour paya de sa personne.

La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on coucha dans une étable entre deux vaches et un âne.

C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le gagnent.

César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au point de vue de la recette et disait avec son ami:

«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»

Ou bien:

«Voici une ville, bonne aubaine!»

Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire. D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns les autres....

Et les jours se passaient!...

Quant à Balthasar, ces détails lui importaient peu. Il marchait toujours en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; ce qui n'avait lieu que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait être celui du caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était obligé, pour se procurer de l'argent, de se détourner à droite ou à gauche; Balthasar, malgré une opposition sérieuse, qui se manifestait comme toujours par des fuites plus ou moins prolongées, finissait infailliblement par céder. Sabin avait appris à mes amis que ce n'était là qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait démontré qu'il n'y avait pas lieu de s'en préoccuper. L'expérience lui avait donné raison. C'est ainsi qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à Milly; mais nos aventuriers n'étaient pas gens pressés. La vie leur apparaissait si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre d'années, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu le temps présent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés ou inquiétés, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le prince de Rochemoussue?... Leur sort n'était-il pas fixé?

Au château de Rochemoussue.

C'était vers les quatre heures de l'après-midi, on avait dépassé le village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On était déjà sur le domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ. César était troublé; il lui semblait connaître, mais vaguement, ces vastes prairies où paissaient en liberté les petites vaches bretonnes du prince. L'aspect général de la campagne était sévère; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'horizon était boisé.

«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda Aimée.

—Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon.

Et ils continuèrent d'avancer.

Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux massifs de haute futaie, se découvrit le château de Rochemoussue.

«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je croyais les reconnaître; mais ce château, je ne l'ai jamais vu.»

On n'était encore que dans la première quinzaine de mai, seulement le printemps était si beau cette année-là qu'on eût dit que le climat de l'Italie était devenu celui de la France.

«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant le château (une imposante construction édifiée dans le style du dix-septième siècle), voilà où désormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!»

On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'étaient séparés de la route que par un large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout à l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances vives, tendres ou riches de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des serres-chaudes où étaient cultivées des primeurs devenues des types dans le monde horticole, puis une melonnière unique au monde pour la saveur et la variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis, dont les goûts étaient encore simples, c'était trois petits chalets, à toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans les jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers.

«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée.

—Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites choses qui lui était particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres désagréments. Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris et les rats s'y promènent comme des gens qui sont chez eux.

—Du moment que les rats s'y promènent.... C'est égal, je voudrais bien avoir une petite maison comme cela.»

Sabin entra chez le concierge du château, et demanda M. Prosper, un valet de pied attaché au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi.

Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-même. Ils furent quelque peu déçus, mais ils se consolèrent promptement en voyant arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon et représentait énormément avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes mollets et ses souliers à boucles.

Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où le jeune domestique n'était encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitôt.

«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» leur dit-il.

Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar que tant de grandeur n'embarrassait point.

Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques étaient au château pénétra jusqu'au salon, et bientôt on vint chercher nos aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient, puisque l'occasion s'en présentait, donner le spectacle à leurs enfants.

Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite qui ne s'ignore pas; ce que voyant César et Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit tout le monde.

Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, étaient au jardin sous un immense platane qui les protégeait de son ombre, sans leur dérober la vue splendide de la vallée de la Seine qui se déroulait devant eux.

Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse de Rochemoussue, il les avait tant exaltés que mes amis s'attendaient à voir des personnages de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres mortels, et ils ne laissaient pas que d'être troublés. Mais ils ne tardèrent point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient à tout le monde, et avaient été taillés sur le patron banal qu'ont fourni au genre humain tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres; mais cela tenait évidemment aux qualités intérieures et toutes morales dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient reçue.

La princesse était une gracieuse petite femme à la physionomie douce et fine. Elle était jolie, mais elle avait dû l'être encore davantage, autrefois, dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement, comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-là, ils la trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'émouvant comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son regard, si tendre et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens: «Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce qu'il vous faut!» Elle était vraiment l'incarnation de la bonté et de la charité.

Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien se mettre à la portée de tous, des riches comme des pauvres, à ces altières, hautaines et impertinentes créatures qu'on a si longtemps représentées comme les types les plus achevés de la noblesse. Mais à votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux?

Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais fait partie de l'armée. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit et juste, et sa parole, bien que brève, n'était jamais ni dure ni blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'eût d'autre objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple, lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés faute d'argent pour payer le loyer d'une misérable chaumière, il ordonnait à son intendant de payer pour eux du même ton dont il eût ordonné de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance venait le trouver pour le remercier et protester de son dévouement, il lui disait: «Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-là.»

C'était un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand on pense combien il serait aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on est bien près de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-là.

Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers, le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.

Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide et curieux.

M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix, appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez, que cinq ans et demi.

Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête, et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut, la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur habileté.

Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les domestiques.

Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir, l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés, son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient de bon coeur.

Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu.

Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César et Aimée.

Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sanséducation, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité. Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin. C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à moins!...

Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres; les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!

On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil. «Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce soir tout à fait en beauté!»

Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le vent un coq de clocher.

Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue, principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en faisant fabriquer des tissus à Mulhouse.

Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un, qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.

A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M. Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et chanta avec un brio renversant un morceau duProphète, que Mlle Luce apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et difficile:O Richard, ô mon roi!... que M. Ludovic répétait sans trop de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin!

On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!

César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin, faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi, tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres.

Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas! c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris. Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait. Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à travers la cloison.

Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.

En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes, ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance, l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui, ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs éclatantes et parfumées.

Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles, qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille, il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays, pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste, sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues. On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire, ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.

«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y faites-vous?»

Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.

«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.

—Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue. C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement Aimée.

—Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!... si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en ce bas monde?

Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela, peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme, et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal, vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?... Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu ce qu'il est.»

César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!... tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait sur la route.

«Et Sabin, demanda le brave homme.

—On ne sait ce qu'il est devenu.

—Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire, moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur.... Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer?

—Nous n'avons plus d'argent!

—Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la première fois que cela vous arrive!

—Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph.

—Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne, et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons, choisissez....

—Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants.

—Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»

Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent ce qu'il avait eu.

«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....»

Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie, puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec une sorte de frénésie.

«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père Antoine.

—Oh non! répondit l'enfant.

—N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur?

—Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au contraire, que j'y ai vécu et que je la connais.

—A la bonne heure!»


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