11. Les hommes deThsiayant attaqué l'État deYanet l'ayant pris, tous les autres princes résolurent de délivrerYan. Siouan-wangdit: Les princes des différents États ont résolu en grand nombre d'attaquer ma chétive personne; comment ferai-je pour les attendre?MENG-TSEUrépondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui, ne possédant que soixante et dixli[sept lieues] de territoire, parvint cependant à appliquer les principes d'un bon gouvernement à tout l'empire;Tching-thangfut cet homme. Mais je n'ai jamais entendu dire qu'un prince possédant un État de milleli[32][cent lieues] craignît les attaques des hommes.
LeChou-king, Livre par excellence, dit que «Tching-thang, allant pour la première fois combattre les princes qui tyrannisaient le peuple, commença par le roi deKo; l'empire mit en lui toute sa confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance]; s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance], en disant: Pourquoi nous place-t-il après les autres[33]?» Les peuples aspiraient après lui, comme, à la suite d'une grande sécheresse, on aspire après les nuages et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les marchés n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre.Tching-thangmettait à mort les princes [qui exerçaient la tyrannie][34]et soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps désiré, les peuples éprouvaient une grande joie.
LeChou-kingdit encore: «Nous attendions évidemment notre prince; après son arrivée, nous avons été rendus à la vie.»
Maintenant, le roi deYanopprimait son peuple; vous êtes allé pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple deYan, pensant que le vainqueur les délivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la tyrannie sous laquelle il gémissait], vint au-devant des armées du roi, en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire. Mais si vous faites mourir les pères et les frères aînés; si vous jetez dans les liens les enfants et les frères cadets; si vous détruisez les temples dédiés aux ancêtres; si vous enlevez de ces temples les vases précieux qu'ils renferment, qu'en résultera-t-il? L'empire tout entier redoutait certainement déjà la puissance deThsi. Maintenant que vous avez encore doublé l'étendue de votre territoire, sans pratiquer un gouvernement humain, vous soulevez par là contre vous toutes les armées de l'empire.
Si le roi promulguait promptement un décret qui ordonnât de rendre à leurs parents les vieillards et les enfants, de cesser d'enlever des temples les vases précieux; et si, de concert avec le peuple deYan, vous rétablissez à sa tête un sage prince et quittez son territoire, alors vous pourrez parvenir à arrêter [les armées des autres princes toutes prêtes à vous attaquer].
12. Les princes deTseouet deLouétant entrés en hostilités l'un contre l'autre,Mou-hong[prince deTseou] fit une question en ces termes: Ceux de mes chefs de troupes qui ont péri en combattant sont au nombre de trente-trois, et personne d'entre les hommes du peuple n'est mort en les défendant. Si je condamne à mort les hommes du peuple, je ne pourrai pas faire mourir tous ceux qui seront condamnés; si je ne les condamne pas à mort, ils regarderont, par la suite, avec dédain, la mort de leurs chefs et ne les défendront pas. Dans ces circonstances, comment dois-je agir pour bien faire?
MENG-TSEUrépondit avec respect: Dans les dernières années de stérilité, de désastres et de famine, le nombre des personnes de votre peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont précipités dans des fossés pleins d'eau ou dans des mares, y compris les jeunes gens forts et vigoureux qui se sont dispersés dans les quatre parties de l'empire [pour chercher leur nourriture], ce nombre, dis-je, s'élève à près de mille[35]; et pendant ce temps les greniers du prince regorgeaient d'approvisionnements; ses trésors étaient pleins; et aucun chef du peuple n'a instruit le prince de ses souffrances. Voilà comment les supérieurs[36]dédaignent et tyrannisent horriblement les inférieurs[37].Thseng-tseudisait:
«Prenez garde! prenez garde! Ce qui sort de vous retourne à vous!» Le peuple maintenant est arrivéà rendre ce qu'il a reçu. Que le prince ne l'en accuse pas.
Dès l'instant que le prince pratique un gouvernement humain, aussitôt le peuple prend de l'affection pour ses supérieurs, et il donnerait sa vie pour ses chefs.
13.Wen-kong, prince deTeng, fit une question en ces termes:Tengest un petit royaume; mais, comme il est situé entre les royaumes deThsiet deThsou, servirai-jeThsi, ou servirai-jeThsou?
MENG-TSEUrépondit avec respect: C'est un de ces conseils qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous donner. Cependant, si vous continuez à insister, alors j'en aurai un [qui sera donné par la nécessité]: creusez plus profondément ces fossés, élevez plus haut ces murailles; et si avec le concours du peuple vous pouvez les garder; si vous êtes prêt à tout supporter jusqu'à mourir pour défendre votre ville, et que le peuple ne vous abandonne pas, alors c'est là tout ce que vous pouvez faire [dans les circonstances où vous vous trouvez].
14.Wen-kong, prince deTeng, fit une autre question en ces termes: Les hommes deThsisont sur le point de ceindre de murailles l'État deSië; j'en éprouve une grande crainte. Que dois-je faire dans cette circonstance?
MENG-TSEUrépondit avec respect: AutrefoisTaï-wanghabitait dans la terre dePin; les barbares du nord, nommésJoung, l'inquiétaient sans cesse par leurs incursions; il quitta cette résidence et se rendit au pied du montKhi, où il se fixa; ce n'est pas par choix et de propos délibéré qu'il agit ainsi, c'est parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Si quelqu'un pratique constamment la vertu, dans la suite des générations il se trouvera toujours parmi ses fils et ses petits-fils un homme qui sera élevé à la royauté. L'homme supérieur qui veut fonder une dynastie, avec l'intention de transmettre la souveraine autorité à sa descendance, agit de telle sorte que son entreprise puisse être continuée. Si cet homme supérieur accomplit son œuvre [s'il est élevé à la royauté][38], alors le ciel a prononcé[39]. Prince, que vous fait ce royaume deThsi?Efforcez-vous de pratiquer la vertu [qui fraye le chemin à la royauté], et bornez-vous là.
15.Wen-kong, prince deTeng, fit encore une question en ces termes:Tengest un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts pour être agréable aux grands royaumes, il ne pourra éviter sa ruine. Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire?MENG-TSEUrépondit avec respect: Autrefois, lorsqueTai-wanghabitait le territoire dePin, et que les barbares du nord l'inquiétaient sans cesse par leurs incursions, il s'efforçait de leur être agréable en leur offrant comme en tribut des peaux de bêtes et des pièces d'étoffe de soie, mais il ne parvint pas à empêcher leurs incursions; il leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas encore à empêcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles et des pierres précieuses, et il ne parvint pas plus à empêcher leurs incursions. Alors, ayant assemblé tous les anciens du peuple, il les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que lesJoung[barbares du nord ou Tartares] désirent, c'est la possession de notre territoire. J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne cause pas de préjudice aux hommes au sujet de ce qui sert à leur nourriture et à leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de ce que bientôt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.—Il quitta doncPin, franchit le montLiang; et, ayant fondé une ville au pied de la montagneKhi, il y fixa sa demeure. Alors les habitants dePindirent: C'était un homme bien humain [que notre prince]! nous ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se hâtèrent comme la foule qui se rend au marché.
Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a été transmis de génération en génération; ce n'est pas une chose que nous pouvons, de notre propre personne, céder [à des étrangers]; nous devons tout supporter, jusqu'à la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner.
Prince, je vous prie de choisir entre ces deux résolutions.
16.Phing-kong, prince deLou, était disposé à sortir [pour visiterMENG-TSEU][41], lorsque son ministre favoriThsang-tsanglui parla ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prévenait les chefs de service du lieu où il se rendait; aujourd'hui, quoique les chevaux soient déjà attelés au char, les chefs de service ne savent pas encore où il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince dit: Je vais faire une visite àMENG-TSEU.Thsang-tsangajouta: Comment donc! la démarche que fait le prince est d'une personne inconsidérée, en allant le premier rendre visite à un homme du commun. Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'équité sont pratiqués en public par celui qui est sage; et cependant les dernières funérailles queMENG-TSEUa fait faire [à sa mère] ont surpassé [en somptuosité] les premières funérailles qu'il fit faire [à son père, et il a manqué aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter.Phing-kongdit: Vous avez raison.
Lo-tching-tseu[disciple deMENG-TSEU] s'étant rendu à la cour pour voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'êtes-vous pas allé voirMENG-KHO[MENG-TSEU]? Le prince lui répondit: Une certaine personne m'a informé que les dernières funérailles queMENG-TSEUavait fait faire [à sa mère] avaient surpassé [en somptuosité] les premières funérailles qu'il avait fait faire [à son père]. C'est pourquoi je ne suis pas allé le voir.Lo-tching-tseudit: Qu'est-ce que le prince entend donc par l'expressionsurpasser?Mon maître a fait faire les premières funérailles conformément aux rites prescrits pour les simples lettrés, et les dernières conformément aux rites prescrits pour les grands fonctionnaires; dans les premières il a employé trois trépieds, et dans les dernières il en a employé cinq: est-ce là ce que vous avez voulu dire?—Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intérieur et du tombeau extérieur, ainsi que de la beauté des habits de deuil.Lo-tching-tseudit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il asurpassé[les premières funérailles par le luxe des dernières]; les facultés du pauvre et du riche ne sont pas les mêmes[42].
Lo-tching-tseuétant allé visiterMENG-TSEU, lui dit: J'avais parlé de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir vous voir; mais c'est son favori
Thsang-tsangqui l'en a empêché: voilà pourquoi le prince n'est pas réellement venu.
MENG-TSEUdit: Si l'on parvient à faire pratiquer au prince les principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue l'y aura engagé; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause inconnue l'en a empêché. Le succès ou l'insuccès ne sont pas au pouvoir de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince deLou, c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la familleThsang[Thsang-tsang] aurait-il pu m'empècher de me rencontrer avec le prince?
[1]Un des ministres du roi deThsi.
[1]Un des ministres du roi deThsi.
[2]Littéralement:des clochettes et des tambours, des flûtes et autres instruments à vent.
[2]Littéralement:des clochettes et des tambours, des flûtes et autres instruments à vent.
[3]Tchouan, ancien livre perdu. (Commentaire.)
[3]Tchouan, ancien livre perdu. (Commentaire.)
[4]OdeNgo-tsiang, sectionTchéou-soung.
[4]OdeNgo-tsiang, sectionTchéou-soung.
[5]Commentaire.
[5]Commentaire.
[6]OdeHoang-i, sectionTa-ya.
[6]OdeHoang-i, sectionTa-ya.
[7]Chap.Taï-chi. Voyez la note58ci-devant, et l'édition citée, p. 84.
[7]Chap.Taï-chi. Voyez la note58ci-devant, et l'édition citée, p. 84.
[8]Commentaire. Tchou-hifait remarquer qu'il y a quelques légères différences dans la citation deMENG-TSEUavec le texte duChou-kingtel qu'il était constitué de son temps.
[8]Commentaire. Tchou-hifait remarquer qu'il y a quelques légères différences dans la citation deMENG-TSEUavec le texte duChou-kingtel qu'il était constitué de son temps.
[9]C'est-a-dire, à la volonté, aux vœux de l'empire lui-même, des populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait opprimées.
[9]C'est-a-dire, à la volonté, aux vœux de l'empire lui-même, des populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait opprimées.
[10]Commentaire.
[10]Commentaire.
[11]Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine.
[11]Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine.
[12]Commentaire.
[12]Commentaire.
[13]Lieou, couler; figurément:s'abandonner an courant des plaisirs, aux voluptés, etc.
[13]Lieou, couler; figurément:s'abandonner an courant des plaisirs, aux voluptés, etc.
[14]Lian.
[14]Lian.
[15]Hoang.
[15]Hoang.
[16]Wang.
[16]Wang.
[17]Commentaire.
[17]Commentaire.
[18]C'était un lieu où les empereurs desTchéou, dans les visites qu'ils faisaient à l'orient de leur empire, recevaient les hommages des princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps desHan.(Commentaire.)
[18]C'était un lieu où les empereurs desTchéou, dans les visites qu'ils faisaient à l'orient de leur empire, recevaient les hommages des princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps desHan.(Commentaire.)
[19]OdeTching-youeï, sectionSiao-ya.
[19]OdeTching-youeï, sectionSiao-ya.
[20]Il y a dans le texte,une maladie.
[20]Il y a dans le texte,une maladie.
[21]OdeKong-lieou, sectionTa-ya.
[21]OdeKong-lieou, sectionTa-ya.
[22]OdeMien, sectionTa-ya.
[22]OdeMien, sectionTa-ya.
[23]Commentaire chinois.
[23]Commentaire chinois.
[24]L'argument deMENG-TSEU, pour faire comprendre au roi deThsiqu'il devait réformer son gouvernement ou abdiquer, était habile; mais il ne fut pas efficace.
[24]L'argument deMENG-TSEU, pour faire comprendre au roi deThsiqu'il devait réformer son gouvernement ou abdiquer, était habile; mais il ne fut pas efficace.
[25]Commentaire.
[25]Commentaire.
[26]Fondateur de la seconde dynastie chinoise.
[26]Fondateur de la seconde dynastie chinoise.
[27]Dernier roi de la première dynastie.
[27]Dernier roi de la première dynastie.
[28]Fondateur de la troisième dynastie.
[28]Fondateur de la troisième dynastie.
[29]Dernier roi de la deuxième dynastie. Voyez laChine, ou Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoise, déjà cité, pag. 60 et 77.
[29]Dernier roi de la deuxième dynastie. Voyez laChine, ou Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoise, déjà cité, pag. 60 et 77.
[30]Le mot chinois que nous rendons partyranesttsan, composé du radical génériquepervers, cruel, vicieux, et dedeux lancesqui désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer la tyrannie.
[30]Le mot chinois que nous rendons partyranesttsan, composé du radical génériquepervers, cruel, vicieux, et dedeux lancesqui désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer la tyrannie.
[31]Commentaire. Lesuffragedu peuple le constitueprince; sonabandonn'en fait plus qu'unsimple particulier, unhomme privé, passible des mêmes châtiments que la foule.
[31]Commentaire. Lesuffragedu peuple le constitueprince; sonabandonn'en fait plus qu'unsimple particulier, unhomme privé, passible des mêmes châtiments que la foule.
[32]Il indique l'État et le roi deThsi.
[32]Il indique l'État et le roi deThsi.
[33]ChapitreTchoung-hoeï-tchi-kao, édition citée pag. 69.Tchou-hidit que les textes cités dans ce paragraphe différent aussi légèrement du texte actuel duChouking.
[33]ChapitreTchoung-hoeï-tchi-kao, édition citée pag. 69.Tchou-hidit que les textes cités dans ce paragraphe différent aussi légèrement du texte actuel duChouking.
[34]Commentaire.
[34]Commentaire.
[35]C'était pour le peuple une bien plus grande perte que celle destrente-troischefs de troupes.
[35]C'était pour le peuple une bien plus grande perte que celle destrente-troischefs de troupes.
[36]Le prince et les chefs. (Commentaire.)
[36]Le prince et les chefs. (Commentaire.)
[37]Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (Commentaire.)
[37]Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (Commentaire.)
[38]Commentaire.
[38]Commentaire.
[39]Il n'est plus nécessaire de continuer l'œuvre commune. (Commentaire.)
[39]Il n'est plus nécessaire de continuer l'œuvre commune. (Commentaire.)
[40]C'est-à-dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et à la tranquillité d'un peuple, il fait abnégation de ses intérêts privés, en faveur de l'intérêt général, auquel il n'hésite pas à se sacrifier; il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes supérieurs qui agissent ainsi.
[40]C'est-à-dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et à la tranquillité d'un peuple, il fait abnégation de ses intérêts privés, en faveur de l'intérêt général, auquel il n'hésite pas à se sacrifier; il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes supérieurs qui agissent ainsi.
[41]Commentaire.
[41]Commentaire.
[42]MENG-TSEUétait pauvre lorsqu'il perdit son père; mais lorsqu'il perdit sa mère il était riche et grand fonctionnaire public. De là la différence dans les funérailles qu'il fit faire à ses père et mère.
[42]MENG-TSEUétait pauvre lorsqu'il perdit son père; mais lorsqu'il perdit sa mère il était riche et grand fonctionnaire public. De là la différence dans les funérailles qu'il fit faire à ses père et mère.
1.Kong-sun-tcheou[disciple deMENG-TSEU] fit une question en ces termes: Maître, si vous obteniez une magistrature, un commandement provincial dans le royaume deThsi, on pourrait sans doute espérer de voir se renouveler les actions méritoires deKouan-tchounget deYan-tseu?
MENG-TSEUdit: Vous êtes véritablement un homme deThsi. Vous connaissezKouan-tchoungetYan-tseu;et voilà tout!
Quelqu'un interrogeaThseng-si[petit-fils deThseng-tseu] en ces termes: Dites-moi lequel de vous ou deTseu-louest le plus sage?Thseng-sirépondit avec quelque agitation: Mon aïeul avait beaucoup de vénération pourTseu-lou.—S'il en est ainsi, alors dites-moi lequel de vous ou deKouan-tchoungest le plus sage?Thseng-siparut s'indigner de cette nouvelle question qui lui déplut, et il répondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avecKouan-tchoung?Kouan-tchoungobtint les faveurs de son prince, et celui-ci lui remit toute son autorité. Outre cela, il dirigea l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantées [eu égard à ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi me mettez-vous en comparaison avec cet homme?
MENG-TSEUdit:Thseng-sise souciait fort peu de passer pour un autreKouan-tchoung, et vous voudriez que moi je désirasse de lui ressembler!
Le disciple ajouta:Kouan-tchoungrendit son prince le chef des autres princes;Yan-tseurendit son prince illustre.Kouan-tchoungetYan-tseune sont-ils pas dignes d'être imités?
MENG-TSEUdit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain deThsique de tourner la main.
Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les perplexités de votre disciple sont portés à leur dernier degré; car enfin, si nous nous reportons à la vertu deWen-wang, qui ne mourut qu'après avoir atteint l'âge de cent ans, ce prince ne put parvenir au gouvernement de tout l'empire.Wou-wangetTcheou-koungcontinuèrent l'exécution de ses projets. C'est ainsi que par la suite la grande rénovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souveraineté de l'empire, alorsWen-wangne suffit plus pour être offert en imitation.
MENG-TSEUdit: Comment la vertu deWen-wangpourrait-elle être égalée? DepuisTching-thangjusqu'àWou-ting, six ou sept princes doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la dynastie deYnpendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des changements.Wou-tingconvoqua à sa cour tous les princes vassaux, et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa main. CommeTcheou[ouCheou-sin] ne régna pas bien longtemps aprèsWou-ting[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois, étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussiWeï-tseu, Weï-tchoung[3], les fils du roi;Pi-kan, Ki-tseu[4]etKiao-ke. Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et servir ce prince. C'est pourquoiCheou-sinrégna longtemps et finit par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses,Wen-wangne possédait qu'une petite contrée de centli[dix lieues] de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire]. C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés.
Les hommes deThsiont un proverbe qui dit:Quoique l'on ait la prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable. Si le temps est arrivé, alors tout est facile.
Lorsque les princes deHia, deYnet deTcheouflorissaient[5], leur territoire ne dépassa jamais milleli[ou cent lieucs] d'étendue[6]; le royaume deThsia aujourd'hui cette étendue de territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume deThsia une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de millelid'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le roi deThsipratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur tout l'empire.
En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire boire ceux qui ont soif.
KHOUNG-TSEUdisait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte les proclamations royales.
Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles choses.
2.Kong-sun-tcheoufit une autre question en ces termes: Maître, je suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume deThsi, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou de crainte?MENG-TSEUrépondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit.
Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de beaucoupMeng-pen.
Il n'est pas difficile, repritMENG-TSEU, de rester impassible.Kao-tseu, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler l'âme par aucune émotion.
—Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser ébranler l'âme?
—Il y en a.
Pe-koung-yeouentretenait son courage viril de cette manière: il n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes; mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les leur renvoyait aussitôt.
C'est de cette manière queMeng-chi-cheentretenait aussi son courage viril. Il disait: «Je regarde du même œil la défaite que la victoire. Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous queMeng-chi-chepouvait acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de toute crainte; et voilà tout.
Meng-chi-cherappelleThsêng-tseupour le caractère;Pe-koung-lieourappelleTseu-hia. Si l'on compare le courage viril de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse l'autre; cependantMeng-chi-cheavait le plus important [celui qui consiste à avoir un empire absolu sur soi-même].
Autrefois,Thsêng-tseus'adressant àTseu-siang, lui dit: Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU].Il disait: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve pas le cœur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier, vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me trouve le cœur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi.
Meng-chi-chepossédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédaitThsêng-tseu[celui d'une raison éclairée et souveraine][8].
Kong-sun-tcheoudit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée la force ou la fermeté d'âme[9]de mon maître, et sur quel principe était fondée la force ou fermeté d'âme deKao-tseu? Pourrais-je obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEUrépondit]:Kao-tseudisait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.»
Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital;cela se doit; maissi vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions] de son âme;cela ne se doit pas. Cetteintelligence[que nous possédons en nous, et qui est le produit de l'âme][10]commande à l'esprit vital. L'esprit vitalest le complément nécessaire des membres corporels de l'homme; l'intelligenceest la partie la plus noble de nous-même; l'esprit vitalvient ensuite. C'est pourquoi je dis: Il faut surveiller avec respect sonintelligence,et ne pas troubler[11]sonesprit vital.
[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «L'intelligenceest la partie la plus noble de nous-même; l'esprit vitalvient ensuite.» Vous avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence, et entretenir avec soin sonesprit vital.» Qu'entendez-vous par là?—MENG-TSEUdit: Si l'intelligenceest livrée à son action individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'esprit vital; si l'esprit vitalest livré à son action individuelle, alors il trouble l'intelligence. Supposons maintenant qu'un homme tombe la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux cas, l'esprit vitalest agité, et ses mouvements réagissent sur l'intelligence.
Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en quoi vous avez plus raison [queKaotseu]?
MENG-TSEUdit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison monesprit vitalqui coule et circule partout.
—Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'esprit vital qui coule et circule partout?—Cela est difficile à expliquer.
Cetesprit vitala un tel caractère, qu'il est souverainement grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre.
Cetesprit vitala encore ce caractère, qu'il réunit en soi les sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans cetesprit vital, le corps a soif et faim.
Cetesprit vitalest produit par une grande accumulation d'équité [un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette raison, je dis donc:Kao-tseun'a jamais connu le devoir, puisqu'il le jugeait extérieur à l'homme.
Il faut opérer de bonnes œuvres, et ne pas en calculer d'avance les résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État deSoung. Il y avait dans l'État deSoungun homme qui était dans la désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché.
Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la culture de l'esprit vital], et l'abandonnent à lui-même, sont comme celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément le développement de leuresprit vitalsont comme celui qui aide à croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces circonstances on n'aide pas, mais on nuit.
—Qu'entendez-vous par ces expressions:Je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse?
MENG-TSEUdit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont licencieuses, je sais ce qui a détourné son cœur de la droite voie; si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a dépouillé sou cœur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts sont nés dans le cœur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des sentiments de droiture et de bonne direction du cœur a été produite, les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment à mes paroles.
—Tsaï-ngoetTseu-koungparlaient d'une manière admirablement éloquente;Jan-nieou, Min-tseuetYan-youansavaient parfaitement bien parler des actions conformes à la vertu.KHOUNG-TSEUréunissait toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous seriez bien plus consommé dans la sainteté?—O le blasphème! repritMENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?
AutrefoisTseu-koung, interrogeantKHOUNG-TSEU, lui dit: Maître, êtes-vous un saint?KHOUNG-TSEUlui répondit: Un saint? je suis bien loin de pouvoir en être un! j'étudie sans jamais me lasser les préceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans jamais me lasser.—Tseu-koungajouta: «Étudier sans jamais se lasser, c'est être éclairé;enseigner les hommes sans jamais se lasser, c'est posséder la vertu de l'humanité. Vous possédez les lumières de la sagesse et la vertu de l'humanité, maître; vous êtes par conséquent saint.» SiKHOUNG-TSEU[ajoutaMENG-TSEU] n'osait pas se permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un pareil langage?
Kong-sun-tcheoupoursuivit: Autrefois j'ai entendu dire queTseu-hia, Tseu-yeouetTseu-tchangavaient tous une partie des vertus qui constituent le saint homme; mais queJan-nieou, Min-tseuetYan-youanen avaient toutes les parties, seulement bien moins développées. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrés de sainteté vous aimeriez à vous reposer?
MENG-TSEUdit: Moi? je les repousse tous[16].—Le disciple continua: Que pensez-vous dePe-iet deY-yin?
—Ils ne professent pas les mêmes doctrines que moi.
«Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'État est bien gouverné et en paix, alors avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, alors retirez-vous à l'écart.» Voilà les principes dePe-i. «Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? à qui commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'État est bien gouverné, avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous également dans les emplois.» Voilà les principes deY-yin. «S'il convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en démettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant.» Voilà les principes deKHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps passé. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir à agir comme eux; toutefois ce que je désire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiterKHOUNG-TSEU.
—Pe-ietY-yinsont-ils des hommes du même ordre queKHOUNG-TSEU?—Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a jamais eu de comparable àKHOUNG-TSEU!
—Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?—Ils eurent quelque chose de commun. S'ils avaient possédé un domaine de centlid'étendue, et qu'ils en eussent été princes, tous les trois auraient pu devenir assez puissants pour convoquer à leur cour les princes vassaux et posséder l'empire. Si en commettant une action contraire à la justice, et en faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les trois n'auraient pas agi ainsi. Quant à cela, ils se ressemblaient.
Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils différaient?
MENG-TSEUdit:Tsaï-ngo, Tseu-koungetYeou-joétaient assez éclairés pour connaître le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de lumières cependant n'alla pas jusqu'à exagérer les éloges de celui qu'ils aimaient avec prédilection[20].
Tsaï-ngodisait: Si je considère attentivement mon maître, je le trouve bien plus sage queYaoetChun.
Tseu-koungdisait: En observant les usages et la conduite des anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le gouvernement de l'empire; en écoutant leur musique, je connais leurs vertus. Si depuis cent générations je classe dans leur ordre les cent générations de rois qui ont régné, aucun d'eux n'échappera à mes regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, je puis dire qu'il n'en a pas existé de comparable àKHOUNG-TSEU.
Yeou-jodisait: Non-seulement les hommes sont de la même espèce, mais leKhi-linou la licorne, et les autres quadrupèdes qui courent; leFoung-hoangou le phénix, et les autres oiseaux qui volent; le montTaï-chan, ainsi que les collines et autres élévations; les fleuves et les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les étangs, appartiennent aux mêmes espèces. Les saints hommes comparés avec la multitude sont aussi de la même espèce; mais ils sortent de leur espèce, ils s'élèvent au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a pas eu de plus accompli queKHOUNG-TSEU.
3.MENG-TSEUdit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21]à simuler les vertus de l'humanité veut devenir chef des grands vassaux. Pour devenir chef des grands vassaux, il doit nécessairement avoir un grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu à pratiquer l'humanité règne véritablement; pour régner véritablement, il n'a pas à attendre, à convoiter un grand royaume. AinsiTching-thang, avec un État de soixante et dixli[sept lieues] d'étendue;Wen-wangavec un État de centli[dix lieues] d'étendue, parvinrent à l'empire.
Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne subjugue pas les cœurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu porte la joie daus les cœurs qui se livrent sans réserve, comme les soixante et dix disciples deKHOUNG-TSEUse soumirent à lui.
LeLivre des Vers[23]dit:
«De l'occident et de l'orient,Du midi et du septentrion,Personne ne pensa à résister.»
«De l'occident et de l'orient,
Du midi et du septentrion,
Personne ne pensa à résister.»
Cette citation exprime ma pensée.
4.MENG-TSEUdit: Si le prince est plein d'humanité, il se procure une grande gloire; s'il n'a pas d'humanité, il se déshonore. Maintenant si, en haïssant le déshonneur, il persévère dans l'inhumanité, c'est comme si en détestant l'humidité on persévérait à demeurer dans les lieux bas.
Si le prince hait le déshonneur, il ne peut rien faire de mieux que d'honorer la vertu et d'élever aux dignités les hommes distingués par leur savoir et leur mérite. Si les sages occupent les premiers emplois publics; si les hommes de mérite sont placés dans des commandements qui leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24], c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le régime civil et le régime pénal. C'est en agissant ainsi que les autres États, quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la nécessité de vous respecter.
LeLivre des Vers[25]dit:
«Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que la pluie tombe,J'enlève l'écorce de la racine des mûriersPour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26].Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous de moiQui oserait venir me troubler?»
«Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que la pluie tombe,
J'enlève l'écorce de la racine des mûriers
Pour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26].
Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous de moi
Qui oserait venir me troubler?»
KHOUNG-TSEUdisait: O que celui qui a composé ces vers connaissait bien l'art de gouverner!
En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait venir le troubler?
Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la tranquillité, le prince emploie ce temps pour s'abandonner à ses plaisirs vicieux et à la mollesse, il attirera inévitablement sur sa tête de grandes calamités.
Les calamités, ainsi que les félicités, n'arrivent que parce qu'on se les est attirées.
LeLivre des Vers[27]dit:
«Si le prince pense constamment à se conformer au mandat qu'il a reçu du ciel,Il s'attirera beaucoup de félicités.»
«Si le prince pense constamment à se conformer au mandat qu'il a reçu du ciel,
Il s'attirera beaucoup de félicités.»
LeTaï-kia[28]dit: «Quand le ciel nous envoie des calamités, nous pouvons quelquefois les éviter; quand nous nous les attirons nous-mêmes, nous ne pouvons les supporter sans périr.» Ces citations expriment clairement ce que je voulais dire.
5.MENG-TSEUdit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes de mérite dans des commandements; si ceux qui sont distingués par leurs talents et leurs vertus sont placés dans les hautes fonctions publiques, alors tous les lettrés de l'empire seront dans la joie et désireront demeurer à sa cour. Si dans les marchés publics on n'exige que le prix de location des places que les marchands occupent, et non une taxe sur les marchandises; si, les règlements des magistrats qui président aux marchés publics étant observés, on n'exige pas le prix de location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans la joie, et désireront porter leurs marchandises sur les marchés du prince [qui les favorisera ainsi].
Si aux passages des frontières on se borne à une simple inspection sans exiger de tribut ou de droits d'entrée, alors tous les voyageurs de l'empire seront dans la joie et désireront voyager sur les routes du prince qui agira ainsi.
Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu'àl'assistance[c'est-à-dire à labourer une portion déterminée des champs du prince], et non à payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire seront dans la joie, et désireront aller labourer dans les domaines du prince. Si les artisans qui habitent des échoppes ne sont pas assujettis à la capitation et à la redevance en toiles, alors toutes les populations seront dans la joie, et désireront devenir les populations du prince.
S'il se trouve un prince qui puisse fidèlement pratiquer ces cinq choses, alors les populations des royaumes voisins lèveront vers lui leurs regards comme vers un père et une mère. Or on n'a jamais vu, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, que des fils et des frères aient été conduits à attaquer leurs père et mère. Si cela est ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a aucun adversaire dans l'empire est l'envoyé du ciel. Il n'a pas encore existé d'homme qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout l'empire.
6.MENG-TSEUdit: Tous les hommes ont un cœur compatissant et miséricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un cœur compatissant, et par cela même ils avaient un gouvernement doux et compatissant pour les hommes. Si le prince a un cœur compatissant pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait un objet dans la paume de sa main.
Voici comment j'explique le principe que j'ai avancé ci-dessus, quetous les hommesont un cœur compatissant et miséricordieux pour les autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout à coup un jeune enfant près de tomber dans un puits; tous éprouvent à l'instant même un sentiment de crainte et de compassion caché dans leur cœur; et ils éprouvent ce sentiment, non parce qu'ils désirent nouer des relations d'amitié avec le père et la mère de cet enfant; non parce qu'ils sollicitent les applaudissements ou les éloges de leurs amis et de leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique.
On peut tirer de là les conséquences suivantes: Si l'on n'a pas un cœur miséricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments d'abnégation et de déférence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas un homme.
Un cœur miséricordieux et compatissant est le principe de l'humanité; le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'équité et de la justice; le sentiment d'abnégation et de déférence est le principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse.
Les hommes ont en eux-mêmes ces quatre principes, comme ils ont quatre membres. Donc le prince qui, possédant ces quatre principes naturels, dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit à lui-même, se perd complètement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les pratiquer, ceux-là perdent leur prince.
Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mêmes, et si nous savons tous les développer et les faire fructifier, ils seront comme du feu qui commence à brûler, comme une source qui commence à jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas même capable de bien servir son père et sa mère.
7.MENG-TSEUdit: L'homme qui fait des flèches n'est-il pas plus inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de l'homme qui fait des flèches est de blesser les hommes, tandis que le but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empêcher que les hommes soient blessés. Il en est de même de l'homme dont le métier est de faire des vœux de bonheur à la naissance des enfants, et de l'homme dont le métier est de faire des cercueils[29]. C'est pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la profession que l'on veut embrasser.
KHOUNG-TSEUdisait: Dans les villages, l'humanité est admirable. Si quelqu'un ayant à choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter là où réside l'humanité, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et éclairé? Cette humanité est une dignité honorable conférée par le ciel, et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empêchant d'agir librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et éclairé.
Celui qui n'est ni humain ni sage et éclairé, qui n'a ni urbanité ni équité, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit d'être leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait de fabriquer des arcs, et au fabricant de flèches qui rougirait de fabriquer des flèches.
S'il rougit de son état, il n'est rien, pour en sortir, à la pratique de l'humanité.
L'homme qui pratique l'humanité est comme l'archer; l'archer se pose d'abord lui-même droit, et ensuite il lance sa flèche. Si, après avoir lancé sa flèche, il n'approche pas le plus près du but, il ne s'en prend pas à ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la faute en lui-même; et rien de plus.
8.MENG-TSEUdit: SiTseu-louse trouvait averti par quelqu'un d'avoir commis des fautes, il s'en réjouissait.
Si l'ancien empereurYuentendait prononcer des paroles de sagesse et de vertu, il s'inclinait en signe de vénération pour les recueillir.
Le grandChunavait encore des sentiments plus élevés: pour lui la vertu était commune à tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux étaient plus vertueux que lui, il faisait abnégation de lui-même pour les imiter. Il se réjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu aux autres hommes, pour pratiquer lui-même cette vertu.
Dès le temps où il labourait la terre, où il fabriquait de la poterie, où il faisait le métier de pêcheur, jusqu'à celui où il exerça la souveraineté impériale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les bonnes actions des autres hommes.
Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est rien de plus grand, pour l'homme supérieur, que de procurer aux autres hommes les moyens de pratiquer la vertu.
9.MENG-TSEUdit:Pe-ine servait pas le prince qui n'était pas le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amitié avec des amis qui n'étaient pas de son choix. Il ne se présentait pas à la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes corrompus et méchants; se tenir à la cour d'un roi pervers, parler avec des hommes corrompus et méchants, c'était pour lui comme s'asseoir dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous trouverons qu'il a encore poussé bien au delà ses sentiments d'aversion et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont le bonnet n'était pas convenablement placé sur sa tête, détournant aussitôt le visage, il s'éloignait de lui, comme s'il avait pensé que son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas les invitations des princes vassaux qui se rendaient près de lui, quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion].
Lieou-hia-hoeï[premier ministre du royaume deLou] ne rougissait pas de servir un mauvais prince, et il ne dédaignait pas une petite magistrature. S'il était promu à des fonctions plus élevées, il ne cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de suivre constamment la voie droite. S'il était négligé et mis en oubli, il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la misère, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: «Ce que vous faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand même vous seriez les bras nus et le corps nu à mes côtés, comment pourriez-vous me souiller?» C'est pourquoi il portait toujours un visage et un front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point. Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait près de lui, il restait. Celui qui, étant ainsi pris par la main et retenu, cédait à cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de s'éloigner.
MENG-TSEUdit:Pe-iavait un esprit étroit;Lieou-hia-hoeïmanquait de tenue et de gravité. L'homme supérieur ne suit ni l'une ni l'autre de ces façons d'agir.