MENG-TSEU,

[57]Commentaire.

[57]Commentaire.

[58]ChapitreTaï-tchi, duChou-king. Voyez la traduction que nous en avons publiée dans lesLivres sacrés de l'Orient. Paris, F. Didot, 1840.

[58]ChapitreTaï-tchi, duChou-king. Voyez la traduction que nous en avons publiée dans lesLivres sacrés de l'Orient. Paris, F. Didot, 1840.

[59]Commentaire.

[59]Commentaire.

[60]Ibid.

[60]Ibid.

[61]«Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.» (Commentaire.)

[61]«Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.» (Commentaire.)

[62]«Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.» (Commentaire.)

[62]«Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.» (Commentaire.)

[63]Commentaire.

[63]Commentaire.

1.MENG-TSEUalla visiterHoeï-wang, prince de la ville deLiang[roi de l'État deWeï][1].

Le roi lui dit: Sage vénérable, puisque vous n'avez pas jugé que la distance de milleli[cent lieues] fût trop longue pour vous rendre à ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume?

MENG-TSEUrépondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanité, la justice; et voilà tout.

Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous enrichir nous-mêmes? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui détrône ou tue son prince doit être le chef d'une famille de mille chars de guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui détrône ou tue son prince doit être le chef d'une famille de cent chars de guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les supérieurs] ne seront pas renversés et dépouillés, [les inférieurs] ne seront pas satisfaits.

Il n'est jamais arrivé que celui qui possède véritablement la vertu de l'humanité abandonnât ses parents [ses père et mère]; il n'est jamais arrivé que l'homme juste et équitable fit peu de cas de son prince.

Roi, parlons en effet de l'humanité et de la justice; rien que de cela. A quoi bon parler de gains et de profits?

2.MENG-TSEUétant allé voir un autre jourHoeï-wang, deLiang, le roi, qui était occupé sur son étang à considérer les oies sauvages et les cerfs, lui dit: Le sage ne se plaît-il pas aussi à ce spectacle?

MENG-TSEUlui répondit respectueusement: Il faut être parvenu à la possession de la sagesse pour se réjouir de ce spectacle. Si l'on ne possède pas encore la sagesse, quoique l'on possède ces choses, on ne doit pas s'en faire un amusement.

LeLivre des Vers[5]dit:

«Il commence (Wen-wang) par esquisser le plan de la tour de l'Intelligence [observatoire];Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute;La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux,Ne met pas une journée entière à l'achever.En commençant de tracer le plan (Wou-wang) défendait de se hâter;Et cependant le peuple accourait à l'œuvre comme un fils.Lorsque le roi (Wou-wang) se tenait dans le parc de l'Intelligence,Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en liberté, s'enfuir à son approche;Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de force et de santé,Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient resplendissantes.Lorsque le roi se tenait près de l'étang de l'Intelligence,Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il était plein bondir sous ses yeux.»

«Il commence (Wen-wang) par esquisser le plan de la tour de l'Intelligence [observatoire];

Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute;

La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux,

Ne met pas une journée entière à l'achever.

En commençant de tracer le plan (Wou-wang) défendait de se hâter;

Et cependant le peuple accourait à l'œuvre comme un fils.

Lorsque le roi (Wou-wang) se tenait dans le parc de l'Intelligence,

Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en liberté, s'enfuir à son approche;

Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de force et de santé,

Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient resplendissantes.

Lorsque le roi se tenait près de l'étang de l'Intelligence,

Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il était plein bondir sous ses yeux.»

Wen-wangse servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour creuser son étang; et cependant le peuple était joyeux et content de son roi. Il appela sa tourla Tour de l'Intelligence[parce qu'elle avait été construite en moins d'un jour][6]; et il appela son étangl'Étang de l'Intelligence[pour la même raison]. Le peuple se réjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons de toutes sortes. Les hommes [supérieurs] de l'antiquité n'avaient de joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se réjouissait avec eux; c'est pourquoi ils pouvaient véritablement se réjouir.

LeTchang-tchi[7]dit: «Quand ce soleil périra, nous périrons avec lui.» Si le peuple désire périr avec lui, quoique le roi ait une tour, un étang, des oiseaux et des bêtes fauves, comment pourrait-il se réjouir seul?

3.Hoeï-wangdeLiangdit: Moi qui ai si peu de capacité dans l'administration du royaume, j'épuise cependant à cela toutes les facultés de mon intelligence. Si la partie de mon État située dans l'enceinte formée par le fleuveHoang-hovient à souffrir de la famine, alors j'en transporte les populations valides à l'orient du fleuve, et je fais passer des grains de ce côté dans la partie qui entoure le fleuve. Si la partie de mon État située à l'orient du fleuve vient à souffrir de la famine, j'agis de même. J'ai examiné l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui, comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facultés de son intelligence à [soulager son peuple]. Les populations des royaumes voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela?

MENG-TSEUrépondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre; permettez-moi d'emprunter une comparaison à l'art militaire: Lorsqu'au son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont mêlés; abandonnant leurs boucliers et traînant leurs armes, les uns fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrêtent, et un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrêtent: si ceux qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de cent, qu'en penserez-vous?

[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres; ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est également fuir. [MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'espérez pas voir la population de votre royaume s'accroître plus que celle des royaumes voisins.

Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les enlevant, par des corvées forcées, aux travaux de chaque saison, les récoltes dépasseront la consommation. Si des filets à tissu serré ne sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons de diverses sortes ne pourront pas être consommés. Si vous ne portez la hache dans les forêts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra être consommé, et plus de bois qu'il n'en sera employé, il résultera de là que le peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux morts; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d'un bon gouvernement.

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive cinq arpents de terre, et les personnes âgées pourront se couvrir de vêtements de soie. Faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, des chiens[8]et des pourceaux de toute espèce, et les personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux horreurs de la faim. Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur le peuple.

Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim, vous dites:Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la terre. Cela diffère-t-il d'un homme qui, ayant percé un autre homme de son glaive, dirait:Ce n'est pas moi, c'est mon épée!Ne rejetez pas la faute sur les intempéries des saisons, et les populations de l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs misères.

4.Hoeï-wangdeLiangdit: Moi, homme de peu de vertu, je désire sincèrement suivre vos leçons.

MENG-TSEUajouta avec respect: Tuer un homme avec un bâton ou avec une épée, trouvez-vous à cela quelque différence?

Le roi dit: Il n'y a aucune différence.—Le tuer avec une épée ou avec un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence?

Le roi dit: Je n'y trouve aucune différence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes de misère. Agir ainsi, c'est exciter des bêtes féroces à dévorer les hommes.

Les bêtes féroces se dévorent entre elles et sont en horreur aux hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration de l'État comme étant le père et la mère du peuple. Si vous ne vous dispensez pas d'exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes, comment pourriez-vous être considéré comme le père et la mère du peuple?

TCHOUNG-NIa dit: «Les premiers qui façonnèrent des statues ou mannequins de bois [pour les funérailles] ne furent-ils pas privés de postérité?» Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait des hommes à leur image, et qu'ils les avaient employés [dans les sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manière à faire mourir le peuple de faim et de misère?

5.Hoëi-wangdeLiangdit: Le royaume deTçin[9]n'avait pas d'égal en puissance dans tout l'empire. Sage vénérable, c'est ce que vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage à ma chétive personne, aussitôt à l'orient je fus défait par le roi deThsi, et mon fils ainé périt. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi deThsinsept centslide territoire[10]. Au midi j'ai reçu un affront du roi deThsou. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces défaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela?

MENG-TSEUrépondit respectueusement: Avec un territoire de centlid'étendue [dix lieues], on peut cependant parvenir à régner en souverain.

Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple, si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allégez les impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront plus profondément la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs. Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront en eux la vertu de la piété filiale, de la déférence envers leurs frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l'intérieur, ils s'emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront à servir les vieillards et leurs supérieurs. Vous pourrez alors parvenir à leur faire saisir leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les armes aiguës des hommes deThsinet deThsou.

Les rois de ces États dérobent à leurs peuples le temps le plus précieux, en les empêchant de labourer leur terre et d'arracher l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pères et leurs mères. Leurs pères et leurs mères souffrent du froid et de la faim; leurs frères, leurs femmes et leurs enfants sont séparés l'un de l'autre et dispersés de tous côtés [pour chercher leur nourriture].

Ces rois ont précipité leurs peuples dans un abîme de misère en leur faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait à vos desseins?

C'est pourquoi il est dit: «Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.» Roi, je vous en prie, plus d'hésitation.

6.MENG-TSEUalla visiterSiang-wangdeLiang[fils du roi précédent].

En sortant de son audience, il tint ce langage à quelques personnes: En le considérant de loin, je ne lui ai pas trouvé de ressemblance avec un prince; en l'approchant de près, je n'ai rien vu en lui qui inspirât le respect. Tout en l'abordant, il m'a demandé: Comment faut-il s'y prendre pour consolider l'empire? Je lui ai répondu avec respect: On lui donne de la stabilité par l'unité.—Qui pourra lui donner cette unité?

J'ai répondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir à tuer les hommes peut lui donner cette unité.

—Qui sont ceux qui viendront se rendre à lui?—J'ai répondu avec respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se soumettre à lui. Roi, connaissez-vous ces champs de blé en herbe? Si, pendant la septième ou la huitième lune, il survient une sécheresse, alors ces blés se dessèchent. Mais si dans l'espace immense du ciel se forment d'épais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors les tiges de blé, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait les empêcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout ce grand empire, sont constitués lespasteurs des hommes[11], il n'en est pas un qui ne se plaise à faire tuer les hommes. S'il s'en trouvait parmi eux un seul qui n'aimât pas à faire tuer les hommes, alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs bras, et n'espéreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la vérité, les populations viendront se réfugier sous son aile, semblables à des torrents qui se précipitent dans les vallées. Lorsqu'elles se précipiteront comme un torrent, qui pourra leur résister?

7.Siouan-wang, roi deThsi, interrogeaMENG-TSEUen disant: Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le récit des actions deHouan, prince deThsi, et deWen, prince deTçin?

MENG-TSEUrépondit avec respect: De tous les disciples deTCHOUNG-NIaucun n'a raconté les faits et gestes deHouanet deWen. C'est pourquoi ils n'ont pas été transmis aux générations qui les ont suivis; et votre serviteur n'en a jamais entendu le récit. Si vous ne cessez de me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art de gouverner un empire?

[Le roi] dit: Quelles règles faut-il suivre pour bien gouverner?

[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.

Le roi ajouta: Dites-moi si ma chétive personne est capable d'aimer et de chérir le peuple?

—Vous en êtes capable, répliquaMENG-TSEU.

—D'où savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre serviteur a entendu dire àHou-hé[12]ces paroles: «Le roi était assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un bœuf lié par des cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les ayant vus, leur dit: Où menez-vous ce bœuf? Ils lui répondirent respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser une cloche. Le roi dit: Lâchez-le; je ne puis supporter de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu du supplice. Ils répondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous renoncerons donc à arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit: Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton.» Je ne sais pas si cela s'est passé ainsi.

Le roi dit: Cela s'est passé ainsi.

MENG-TSEUajouta: Cette compassion du cœur suffit pour régner. Les cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considéré le roi, dans cette occasion, comme mû par des sentiments d'avarice; mais votre serviteur savait d'une manière certaine que le roi était mû par un sentiment de compassion.

Le roi dit: Assurément. Dans la réalité, j'ai donné lieu au peuple de me croire mû par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le royaume deThsisoit resserré dans d'étroites limites, comment aurais-je sauvé un bœuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un mouton.

MENG-TSEUdit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles ont considéré le roi comme ayant été mû, dans cette occasion, par des sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime par une petite; comment le peuple aurait-il deviné le motif de votre action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un être innocent que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le bœuf et le mouton avez-vous fait un choix? Le roi répondit en souriant: C'est cependant la vérité; mais quelle était ma pensée? Je ne l'ai pas épargné à cause de sa valeur, mais je l'ai échangé contre un mouton. Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice.

MENG-TSEUdit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanité qui vous a inspiré ce détour. Lorsque vous aviez le bœuf sous vos yeux, vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme supérieur a vu les animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair. C'est pourquoi l'homme supérieur place son abattoir et sa cuisine dans des lieux éloignés.

Le roi, charmé de cette explication, dit: On lit dans leLivre des Vers:

«Un autre homme avait une pensée;Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].»

«Un autre homme avait une pensée;

Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].»

Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai senti renaître en mon cœur de grands mouvements de compassion. Mais ces mouvements du cœur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner?

MENG-TSEUdit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux, mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?—Le roi dit: Aucunement.—Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un animal, mais vos bonnes œuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations. Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume, c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits, c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante. C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne lefaitpas, et non parce qu'il ne lepeutpas.

Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement parmauvais vouloirou parimpuissance?

MENG-TSEUdit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras la montagneTaï-chanpour la transporter dans l'Océan septentrional, et que cet homme dit:Je ne le puis, on le croirait, parce qu'il dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau d'arbre, et qu'il dit encore:Je ne le puis, alors il y aurait de sa partmauvais vouloir, et nonimpuissance. De même, le roi qui ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne deTaï-chansous son bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.

Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la main. LeLivre des Versdit:

«Je me comporte comme je le dois envers ma femme,Ensuite envers mes frères aîné et cadets,Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est qu'une famille[15]»

«Je me comporte comme je le dois envers ma femme,

Ensuite envers mes frères aîné et cadets,

Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est qu'une famille[15]»

Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son cœur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit. C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes œuvres ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en seront-elles seules privées?

Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets, on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les choses ont en général ce caractère; mais le cœur de l'homme est la chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le [c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments].

O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats, et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre cœur?

Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses? Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait le plus grand objet de mes désirs.

MENG-TSEUdit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des vœux du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas.

[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres? ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi, cependant, n'est-il pas affecté de ces choses?

Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses.

MENG-TSEUdit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour faire venir à sa cour les rois deThsinet deThsou, commander à tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions. Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.

Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande?

MENG-TSEUajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous désirez de tous vos vœux, vous épuisez en vain toutes les forces de votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une foule de calamités.

[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités?

[MENG-TSEU] dit: Si les hommes deTseou[16]et ceux deThsouentrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront vainqueurs?

Le roi dit: Les hommes deThsouseront les vainqueurs.

—S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf régions de millelichacune. Le royaume deThsi[celui de son interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi différera-t-il du royaume deTseou, qui attaquerait celui deThsou?Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos vœux.

Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement; si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir?

Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître, vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette entreprise.

[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18]constamment nécessaires à la vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation du cœur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime [en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire, en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie des productions des années abondantes, et que, dans les années de calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu. C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.

Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle, qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde, les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et de la justice?

O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale [la constitution de la propriété privée][21]?

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout l'empire.

[1]Petit État de la Chine à l'époque deMENG-TSEU, et dont la capitale se nommaitTa-liang; de son vivant, ce prince se nommaitWeï-yng; après sa mort, on le nommaLiang-hoeï-wang, roi bienfaisantde la ville deLiang. Selon leLi-taï-ki-sse, il commença a régner la 6eannée deLie-wangdesTcheou, c'est-à-dire 370 ans avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fitMENG-TSEUdut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après la 9eannée de son règne ou après la 362eannée qui a précédé notre ère.

[1]Petit État de la Chine à l'époque deMENG-TSEU, et dont la capitale se nommaitTa-liang; de son vivant, ce prince se nommaitWeï-yng; après sa mort, on le nommaLiang-hoeï-wang, roi bienfaisantde la ville deLiang. Selon leLi-taï-ki-sse, il commença a régner la 6eannée deLie-wangdesTcheou, c'est-à-dire 370 ans avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fitMENG-TSEUdut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après la 9eannée de son règne ou après la 362eannée qui a précédé notre ère.

[2]«Un grand vassal, possédant un fief de milleliou cent lieues carrées.» (Commentaire.)

[2]«Un grand vassal, possédant un fief de milleliou cent lieues carrées.» (Commentaire.)

[3]Unta-fou, ou grand dignitaire (Ibid).

[3]Unta-fou, ou grand dignitaire (Ibid).

[4]C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle de l'impôt public.

[4]C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle de l'impôt public.

[5]SectionTa-ya, odeLing-thaï.

[5]SectionTa-ya, odeLing-thaï.

[6]Commentaire.

[6]Commentaire.

[7]Chapitre duChou-king. Voyez la note[58]ci-devant.

[7]Chapitre duChou-king. Voyez la note[58]ci-devant.

[8]Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au Jardin des Plantes de Paris.

[8]Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au Jardin des Plantes de Paris.

[9]Une partie du royaume deWeïappartenait autrefois au royaume deTçin.

[9]Une partie du royaume deWeïappartenait autrefois au royaume deTçin.

[10]Cet événement eut lieu la 8eet la 9eannée du règne deHoeï-wangou 363-362 ans avant notre ère.

[10]Cet événement eut lieu la 8eet la 9eannée du règne deHoeï-wangou 363-362 ans avant notre ère.

[11]Jin-mou. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent [littéralement:qui font paître] les peuples. (Comm.) Cette expression se trouve aussi dans Homère: Ποιμὴν λαῶν.

[11]Jin-mou. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent [littéralement:qui font paître] les peuples. (Comm.) Cette expression se trouve aussi dans Homère: Ποιμὴν λαῶν.

[12]L'un des ministres du roi.

[12]L'un des ministres du roi.

[13]OdeKhiao-yen, sectionSiao-ya.

[13]OdeKhiao-yen, sectionSiao-ya.

[14]Commentaire.

[14]Commentaire.

[15]OdeSse-tchaï, sectionTa-ya.

[15]OdeSse-tchaï, sectionTa-ya.

[16]le royaume deTseouétait petit; celui deThsouétait grand. (Commentaire.)

[16]le royaume deTseouétait petit; celui deThsouétait grand. (Commentaire.)

[17]Commentaire.

[17]Commentaire.

[18]Tchan, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens d'existence.

[18]Tchan, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens d'existence.

[19]Commentaire.

[19]Commentaire.

[20]Le texte porte:Tchi min tchi tchan:CONSTITUENDO POPULI REM-FAMILIAREM. LaGloseajoute:Tchan, chi tien tchan;CETTE PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES.

[20]Le texte porte:Tchi min tchi tchan:CONSTITUENDO POPULI REM-FAMILIAREM. LaGloseajoute:Tchan, chi tien tchan;CETTE PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES.

[21]Commentaire chinois. Le paragraphe qui suit est une répétition de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247.

[21]Commentaire chinois. Le paragraphe qui suit est une répétition de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247.

1.Tchouang-pao[1], étant allé voirMENG-TSEU, lui dit: MoiPao, un jour que j'étais allé voir le roi, le roi, dans la conversation, me dit qu'il aimait beaucoup la musique. MoiPao, je n'ai su que lui répondre. Que pensez-vous de cet amour du roi pour la musique?—MENG-TSEUdit: Si le roi aime la musique avec prédilection, le royaume deThsiapproche beaucoup [d'un meilleur gouvernement].

Un autre jour,MENG-TSEUétant allé visiter le roi, lui dit: Le roi a dit dans la conversation, àTchouang-y-tseu(Tchouang-pao), qu'il aimait beaucoup la musique; le fait est-il vrai? Le roi, ayant changé de couleur, répondit: Ma chétive personne n'est pas capable d'aimer la musique des anciens rois. Seulement j'aime beaucoup la musique appropriée aux mœurs de notre génération.

MENG-TSEUdit: Si le roi aime beaucoup la musique, alors le royaume deThsiapproche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. La musique de nos jours ressemble à la musique de l'antiquité.

Le roi dit: Pourrais-je obtenir de vous des explications là-dessus?

MENG-TSEUdit: Si vous prenez seul le plaisir de la musique, ou si vous le partagez avec les autres hommes, dans lequel de ces deux cas éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand sera assurément celui que je partagerai avec les autres hommes.MENG-TSEUajouta: Si vous jouissez du plaisir de la musique avec un petit nombre de personnes, ou si vous en jouissez avec la multitude, dans lequel de ces deux cas éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand plaisir sera assurément celui que je partagerai avec la multitude.

—Votre serviteur vous prie de lui laisser continuer la conversation sur la musique.

Je suppose que le roi commence à jouer en ce lieu de ses instruments de musique, tout le peuple entendant les sons des divers instruments de musique[2]du roi, éprouvera aussitôt un vif mécontentement, froncera le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime beaucoup à jouer de ses instruments de musique; mais comment gouverne-t-il donc, pour que nous soyons arrivés au comble de la misère? Les pères et les fils ne se voient plus; les frères, les femmes, les enfants sont séparés l'un de l'autre et dispersés de tous côtés.» Maintenant, que le roi aille à la chasse dans ce pays-ci, tout le peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses étendards ornés de plumes et de queues flottantes, éprouvera aussitôt un vif mécontentement, froncera le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime beaucoup la chasse; comment fait-il donc pour que nous soyons arrivés au comble de la misère? Les pères et les fils ne se voient plus; les frères, les femmes et les enfants sont séparés l'un de l'autre et dispersés de tous côtés.» La cause de ce vif mécontentement, c'est que le roi ne fait pas participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.

Je suppose maintenant que le roi commence à jouer en ces lieux de ses instruments de musique, tout le peuple, entendant les sons des divers instruments du roi, éprouvera un vif sentiment de joie que témoignera son visage riant, et il se dira: «Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment pourrait-il jouer des instruments de musique?» Maintenant, que le roi aille à la chasse dans ce pays-ci, le peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses étendards ornés de plumes et de queues flottantes, éprouvera un vif sentiment de joie que témoignera son visage riant, et il se dira: «Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment pourrait-il aller à la chasse? La cause de cette joie, c'est que le roi aura fait participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.

Maintenant, si le roi fait participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs, alors il régnera véritablement.

2.Siouan-wang, roi deThsi, interrogeaMENG-TSEUen ces termes: J'ai entendu dire que le parc du roiWen-wangavait soixante et dixli[sept lieues] de circonférence; les avait-il véritablement?

MENG-TSEUrépondit avec respect: C'est ce que l'histoire rapporte[3].

Le roi dit: D'après cela, il était donc d'une grandeur excessive?

MENG-TSEUdit: Le peuple le trouvait encore trop petit.

Le roi ajouta: Ma chétive personne a un parc qui n'a que quaranteli[quatre lieues] de circonférence, et le peuple le trouve encore trop grand; pourquoi cette différence?

MENG-TSEUdit: Le parc deWen-wangavait sept lieues de circuit; mais c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui voulaient prendre des faisans ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec le peuple, celui-ci le trouvait trop petit [quoiqu'il eût sept lieues de circonférence]; cela n'était-il pas juste?

Moi, votre serviteur, lorsque je commençai à franchir la frontière, je m'informai de ce qui était principalement défendu dans votre royaume, avant d'oser pénétrer plus avant. Votre serviteur apprit qu'il y avait dans l'intérieur de vos lignes de douanes un parc de quatre lieues de tour; que l'homme du peuple qui y tuait un cerf était puni de mort, comme s'il avait commis le meurtre d'un homme; alors c'est une véritable fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand, n'a-t-il pas raison?

3.Siouan-wang, roi deThsi, fit une question en ces termes: Y a-t-il un art, une règle à suivre pour former des relations d'amitié entre les royaumes voisins?

MENG-TSEUrépondit avec respect: Il en existe. Il n'y a que le prince doué de la vertu de l'humanité qui puisse, en possédant un grand État, procurer de grands avantages aux petits. C'est pourquoiTching-thangassista l'État deKo, etWen-wangménagea celui desKouen-i[ou barbares de l'occident]. Il n'y a que le prince doué d'une sagesse éclairée qui puisse, en possédant un petit État, avoir la condescendance nécesssaire envers les grands États. C'est ainsi queTaï-wangse conduisit envers lesHiun-yo[ou barbares du nord], etKeou-tsianenvers l'État deOu.

Celui qui, commandant à un grand État, protége, assiste les petits, se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste; celui qui, ne possédant qu'un petit État, a de la condescendance pour les grands États, respecte, en lui obéissant, la raison céleste; celui qui se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste est le protecteur de tout l'empire; celui qui respecte, en lui obéissant, la raison céleste, est le protecteur de son royaume.

LeLivre des Vers[4]dit:

«Respectez la majesté du ciel,Et par cela même vous conserverez le mandat qu'il vous a délégué.»

«Respectez la majesté du ciel,

Et par cela même vous conserverez le mandat qu'il vous a délégué.»

Le roi dit: La grande, l'admirable instruction! Ma chétive personne a un défaut, ma chétive personne aime la bravoure.

[MENG-TSEU] répondit avec respect: Prince, je vous en prie, n'aimez pas la bravoure vulgaire [qui n'est qu'une impétuosité des esprits vitaux][5]. Celui qui possède celle-ci saisit son glaive en jetant autour de lui des regards courroucés, et s'écrie: «Comment cet ennemi» ose-t-il venir m'attaquer?» Cette bravoure n'est que celle d'un homme vulgaire qui peut résister à un seul homme. Roi, je vous en prie, ne vous occupez que de la bravoure des grandes âmes.

LeLivre des Vers[6]dit:

«Le roi (Wen-wang), s'animant subitement, devint rouge de colère;Il fit aussitôt ranger son armée en ordre de bataille,Afin d'arrêter les troupes ennemies qui marchaient sur elle;Afin de rendre plus florissante la prospérité desTcheou;Afin de répondre aux vœux ardents de tout l'empire.»

«Le roi (Wen-wang), s'animant subitement, devint rouge de colère;

Il fit aussitôt ranger son armée en ordre de bataille,

Afin d'arrêter les troupes ennemies qui marchaient sur elle;

Afin de rendre plus florissante la prospérité desTcheou;

Afin de répondre aux vœux ardents de tout l'empire.»

Voilà la bravoure deWen-wang. Wen-wangne s'irrite qu'une fois, et il pacifie toutes les populations de l'empire.

LeChou-king, ouLivre par excellence[7], dit: «Le ciel, en créant les peuples, leur a préposé des princes [pour avoir soin d'eux][8]; il leur a donné des instituteurs [pour les instruire]. Aussi est-il dit: Ils sont les auxiliaires du souverain suprême, qui les distingue par des marques d'honneur dans les quatre parties de la terre. Il n'appartient qu'à moi (c'estWou-wangqui parle) de récompenser les innocents et de punir les coupables. Qui, dans tout l'empire, oserait s'opposer à sa volontés[9]?»

Un seul homme (Cheou-sin) avait commis des actions odieuses dans tout l'empire;Wou-wangen rougit. Ce fut là la bravoure deWou-wang; etWou-wang, s'étant irrité une seule fois, pacifia toutes les populations de l'empire.

Maintenant, si le roi, en se livrant une seule fois à ses mouvements d'indignation ou de bravoure, pacifiait toutes les populations de l'empire, les populations n'auraient qu'une crainte, c'est que le roi n'aimât pas la bravoure.

4.Siouan-wang, roi deThsi, était allé voirMENG-TSEUdans lePalais de la neige(Siouëi-koung). Le roi dit: Convient-il aux sages de demeurer dans un pareil lieu de délices?MENG-TSEUrépondit avec respect: Assurément. Si les hommes du peuple n'obtiennent pas cette faveur, alors ils accusent leur supérieur [leur prince].

Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur supérieur, sont coupables; mais celui qui est constitué le supérieur du peuple, et qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore plus coupable.

Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se réjouisse avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficulté à régner.

AutrefoisKing-kong, roi deThsi, interrogeantYan-tseu[son premier ministre], dit: Je désirerais contempler les [montagnes]Tchouan-fouetTchao-wou, et, suivant la mer au midi [dans l'Océan oriental][10], parvenir àLang-ye. Comment dois-je agir pour imiter les anciens rois dans leurs visites de l'empire?

Yan-tseurépondit avec respect:O l'admirable question! Quand le fils du Ciel[11]se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites, visites d'enquêtes (sun-cheou); faire ces visites d'enquêtes, c'estinspecter ce qui a été donné à conserver. Quand les grands vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces visitescomptes-rendus[chou-tchi]. Parcomptes-renduson entendaitrendre compte[au roi ou à l'empereur]de tous les actes de son administration. Aucune de ces visites n'était sans motif. Au printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivés, et fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours à ceux qui ne récoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de la dynastieHiadisait: «Si notre roi ne visite pas [le royaume], comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des secours?» Chaque visite, chaque récréation de ce genre, devenait une loi pour les grands vassaux.

Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12], et dévorent toutes les provisions. Ceux qui éprouvent la faim ne trouvent plus à manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts de malédictions. Dans le cœur du peuple naissent alors des haines profondes; il résiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'impétuosité d'un torrent. Ces désordres sont devenus la frayeur des grands vassaux.

Suivre le torrent qui se précipite dans les lieux inférieurs, et oublier de retourner sur ses pas, on appelle celasuivre le courant[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier de retourner sur ses pas, on appelle celasuivre sans interruption ses plaisirs[14]; poursuivre les bêtes sauvages sans se rassasier de cet amusement, on appelle celaperdre son temps en choses vaines[15]; trouver ses délices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier, on appelle celase perdre de gaîtê de cœur[16].

Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux premiers égarements du cœur [lelieouet lelian], et ils ne mettaient pas en pratique les deux dernières actions vicieuses [lehoanget lewang]. Il dépend uniquement du prince de déterminer en cela les principes de sa conduite.

King-kongfut très-satisfait [de ce discours deYan-tseu]. Il publia aussitôt dans tout le royaume un décret royal par lequel il informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour habiter dans les campagnes. Dès ce moment il commença à donner des témoignages évidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela auprès de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: «Composez pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince et d'un ministre.» Or cette musique est celle que l'on appelleTchi-chaoetKio-chao[la première qui a rapport aux affaires du prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette musique sont l'ode duLivre des Versqui dit:

«Quelle faute peut-on attribuerAu ministre qui modère et retient son prince?Celui qui modère et retient le prince aime le prince.»

«Quelle faute peut-on attribuer

Au ministre qui modère et retient son prince?

Celui qui modère et retient le prince aime le prince.»

5.Siouan-wang, roi deThsi, lit une question en ces termes: Tout le monde me dit de démolir lePalais de la lumière(Ming-thang)[18]; faut-il que je me décide à le détruire?

MENG-TSEUrépondit avec respect: LePalais de la lumièreest un palais des anciens empereurs. Si le roi désire pratiquer le gouvernement des anciens empereurs, il ne faut pas qu'il le détruise.

Le roi dit: Puis-je apprendre de vous quel était ce gouvernement des anciens empereurs?

[MENG-TSEU] répondit avec respect: Autrefois, lorsqueWen-wanggouvernait [l'ancien royaume de]Khi, les laboureurs payaient comme impôt la neuvième partie de leurs produits; les fonctions publiques [entre les mains des descendants des hommes illustres et vertueux des premiers temps] étaient, par la suite des générations, devenues salariées; aux passages des frontières et sur les marchés, une surveillance active était exercée, mais aucun droit n'était exigé; dans les lacs et les étangs, les ustensiles de pêche n'étaient pas prohibés; les criminels n'étaient pas punis dans leurs femmes et leurs enfants. Les vieillards qui n'avaient plus de femmes étaient nommésveufsousans compagnes(kouan); la femme âgée qui n'avait plus de mari était nomméeveuveousans compagnon(koua); le vieillard privé de fils était nommésolitaire(tou); les jeunes gens privés de leurs père et mère étaient nommésorphelins sans appui(kou). Ces quatre classes formaient la population la plus misérable de l'empire, et n'avaient personne qui s'occupât d'elles.Wen-wang, en introduisant dans son gouvernement les principes d'équité et de justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de l'humanité, s'appliqua d'abord au soulagement de ces quatre classes. LeLivre des Versdit:

«On peut être riche et puissant;Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux veufs et orphelins[19].»

«On peut être riche et puissant;

Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux veufs et orphelins[19].»

Le roi dit: Qu'elles sont admirables les paroles que je viens d'entendre!MENG-TSEUajouta: O roi! si vous les trouvez admirables, alors pourquoi ne les pratiquez-vous pas? Le roi dit: Ma chétive personne a un défaut[20], ma chétive personne aime les richesses.

MENG-TSEUrépondit avec respect: AutrefoisKong-lieouaimait aussi les richesses.

LeLivre des Vers[21]dit [en parlant deKong-lieou]:

«Il entassait [des meules de blé], il accumulait [les grains dans les greniers];Il réunissait des provisions sèches dans des sacs sans fond et dans des sacs avec fond.Sa pensée s'occupait de pacifier le peuple pour donner de l'éclat à son règne.Les arcs et les flèches étant préparés,Ainsi que les boucliers, les lances et les haches,Alors il commença à se mettre en marche.»

«Il entassait [des meules de blé], il accumulait [les grains dans les greniers];

Il réunissait des provisions sèches dans des sacs sans fond et dans des sacs avec fond.

Sa pensée s'occupait de pacifier le peuple pour donner de l'éclat à son règne.

Les arcs et les flèches étant préparés,

Ainsi que les boucliers, les lances et les haches,

Alors il commença à se mettre en marche.»

C'est pourquoi ceux qui restèrent eurent des blés entassés en meules, et des grains accumulés dans les greniers, et ceux qui partirent [pour l'émigration dans le lieu nomméPin] eurent des provisions sèches réunies dans des sacs; par suite de ces mesures, ils purent alors se mettre en marche. Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec le peuple; quelle difficulté trouverez-vous alors à régner?

Le roi dit: Ma chétive personne a encore une autre faiblesse, ma chétive personne aime la volupté.

MENG-TSEUrépondit avec respect: AutrefoisTaï-wang[l'ancêtre deWen-wang] aimait la volupté; il chérissait sa femme.

LeLivre des Versdit[22]:

«Tan-fou, surnomméKou-kong[le même que Taï-wang],Arriva un matin, courant à cheval;En longeant les bords du fleuve occidental,Il parvint au pied du montKhi.Sa femmeKiangétait avec lui:C'est là qu'il fixa avec elle son séjour.»

«Tan-fou, surnomméKou-kong[le même que Taï-wang],

Arriva un matin, courant à cheval;

En longeant les bords du fleuve occidental,

Il parvint au pied du montKhi.

Sa femmeKiangétait avec lui:

C'est là qu'il fixa avec elle son séjour.»

En ce temps-là il n'y avait dans l'intérieur des maisons aucune femme indignée [d'être sans mari][23]; et dans tout le royaume il n'y avait point de célibataire. Roi, si vous aimez la volupté [aimez-la commeTai-wang], et rendez-la commune à toute la population [en faisant que personne ne soit privé des plaisirs du mariage]; alors quelle difficulté trouverez-vous à régner?

6.MENG-TSEUs'adressant àSiouan-wang, roi deThsi, lui dit: Je suppose qu'un serviteur du roi ait assez de confiance dans un ami pour lui confier sa femme et ses enfants au moment où il va voyager dans l'État deThsou. Lorsque cet homme est de retour, s'il apprend que sa femme et ses enfants ont souffert le froid et la faim, alors que doit-il faire?—Le roi dit: Il doit rompre entièrement avec son ami.

MENG-TSEUajouta: Si le chef suprême de la justice (Sse-sse) ne peut gouverner les magistrats qui lui sont subordonnes, alors quel parti doit-on prendre à son égard?

Le roi dit: Il faut le destituer.

MENG-TSEUpoursuivit: Si les provinces situées entre les limites extrêmes du royaume ne sont pas bien gouvernées, que faudra-t-il faire?

Le roi [feignant de ne pas comprendre] regarda à droite et à gauche, et parla d'autre chose[24].

7.MENG-TSEUétant allé visiterSiouan-wang, roi deThsi, lui dit: Ce qui fait appeler un royaume ancien, ce ne sont pas les vieux arbres élevés qu'on y trouve, ce sont les générations successives de ministres habiles qui l'ont rendu heureux et prospère. Roi, vous n'avez aucun ministre intime [qui ait votre confiance, comme vous la sienne]; ceux que vous avez faits hier ministres, aujourd'hui vous ne vous rappelez déjà plus que vous les avez destitués.

Le roi dit: Comment saurais-je d'avance qu'ils n'ont point de talents, pour les repousser?

MENG-TSEUdit: Le prince qui gouverne un royaume, lorsqu'il élève les sages aux honneurs et aux dignités, doit apporter dans ses choix l'attention et la circonspection la plus grande. S'il agit en sorte de donner la préférence [à cause de sa sagesse] à un homme d'une condition inférieure sur un homme d'une condition élevée, et à un parent éloigné sur un parent plus proche, n'aura-t-il pas apporté dans ses choix beaucoup de vigilance et d'attention?

Si tous ceux qui vous entourent vous disent:Un tel est sage, cela ne doit pas suffire [pour le croire]; si tous les grands fonctionnaires disent:Un tel est sage, cela ne doit pas encore suffire; si tous les hommes du royaume disent:Un tel est sage, et qu'après avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous l'avez trouvé sage, vous devez ensuite l'employer [dans les fonctions publiques, de préférence à tout autre].

Si tous ceux qui vous entourent vous disent:Un tel est indigne[ou impropre à remplir un emploi public], ne les écoutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent:Un tel est indigne, ne les écoutez pas; si tous les hommes du royaume disent:Un tel est indigne, et qu'après avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous l'avez trouvé indigne, vous devez ensuite l'éloigner [des fonctions publiques].

Si tous ceux qui vous entourent disent:Un tel doit être mis à mort, ne les écoutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent:Un tel doit être mis à mort, ne les écoutez pas; si tous les hommes du royaume disent:Un tel doit être mis à mort, et qu'après avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous l'avez trouvé méritant la mort, vous devez ensuite le faire mourir. C'est pourquoi on dit que c'est l'opinion publique qui l'a condamné et fait mourir.

Si le prince agit de cette manière [dans l'emploi des honneurs et dans l'usage des supplices][25], il pourra ainsi être considéré comme le père et la mère du peuple.

8.Siouan-wang, roi deThsi, fit une question en ces termes: Est-il vrai queTching-tang[26]détrônaKie[27]et l'envoya en exil, et queWou-wang[28]mit à mortCheou-(sin)[29]?

MENG-TSEUrépondit avec respect: L'histoire le rapporte.

Le roi dit: Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de tuer son prince?

MENG-TSEUdit: Celui qui fait un vol à l'humanité est appelévoleur; celui qui fait un vol à la justice [qui l'outrage], est appelétyran[30]. Or unvoleuret untyransont des hommes que l'on appelleisolés, réprouvés[abandonnés de leurs parents et de la foule][31]. J'ai entendu dire queTching-tangavait mis à mort un hommeisolé, réprouvé[abandonné de tout le monde], nomméCheou-sin; je n'ai pas entendu dire qu'il eût tué son prince.

9.MENG-TSEUétant allé visiterSiouan-wang, roi deThsi, lui dit: Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez obligé d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient à se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce qu'il les considérera comme pouvant supporter le poids auquel on les destine. Mais si le charpentier, en les façonnant avec sa hache, les réduit à une dimension trop petite, alors le roi se courroucera, parce qu'il les considérera comme ne pouvant plus supporter le poids auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livré à l'étude dès son enfance, et que parvenu à l'âge mur et désirant mettre en pratique les préceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions; que penseriez-vous de cette conduite?

En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre possession, quoiqu'elle puisse peser dix millei[ou 200,000 onces chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la façonner et la polir. Quant à ce qui concerne le gouvernement de l'État, si vous dites [à des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions, agirez-vous différemment que si vous vouliez instruire le lapidaire de la manière dont il doit tailler et polir votre pierre brute?

10. Les hommes deThsiattaquèrent ceux deYan, et les vainquirent.

Siouan-wanginterrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent de ne pas aller m'emparer [du royaume deYan], d'autres me disent d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conquérir un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq décades [ou cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-là. Si je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'éprouverai certainement la défaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il?

MENG-TSEUrépondit avec respect: Si le peuple deYanse réjouit de vous voir prendre possession de cet État, allez en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui agit ainsi futWou-wang. Si le peuple deYanne se réjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume, alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui agit ainsi futWen-wang.

Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des armées du roi en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire, pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brûlant [c'est-à-dire, si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se tournerait d'un autre côté pour obtenir sa délivrance; et voilà tout.


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