II

Il se montre partout où le danger l'appelle;Partout où le fléau semble le plus affreux,Il vole, et ses secours sont au plus malheureux,

Il se montre partout où le danger l'appelle;Partout où le fléau semble le plus affreux,Il vole, et ses secours sont au plus malheureux,

a dit admirablement le poète[24]. Afin qu'aucun ne fût oublié, il réunit tous les indigents qui se présentent dans une vaste enceinte où, pendant plusieurs mois, chaque jour, il leur rend visite pour leur distribuer ou leur faire distribuer les secours dont ils ont besoin.

Le fléau cependant continuant ses ravages, le pieux prélat, convaincu que de Dieu seul on pouvait obtenir la cessation d'une telle calamité, résolut de consacrer, par un vœu solennel sa personne et son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Ce fut dans ce but qu'il publia le Mandement dont nous avons donné plus haut unextrait, et il fixa au 1ernovembre, jour de la Toussaint, la célébration de cette fête qui se fit avec les cérémonies les plus augustes. Dès le matin, le son des cloches, silencieuses depuis quatre mois, vint réjouir les Marseillais dont les cœurs se réveillèrent à la foi comme à l'espérance.

Toutes les églises se trouvant fermées depuis longtemps, le prélat fit dresser un autel au bout du Cours. Il s'y rendit processionnellement à la tête de son clergé, marchant la tête et les pieds nus, la corde au cou et la croix entre les bras. Après avoir prononcé l'amende honorable, suivie d'une exhortation des plus pathétiques, souvent interrompue par les larmes et les sanglots des assistants, il prononça à voix haute, la formule de la consécration du diocèse au Sacré-Cœur, puis enfin célébra solennellement le Saint-Sacrifice. Le peuple, agenouillé sur la place et dans les rues voisines, s'unissait du fond du cœur à son évêque, et le rayonnement des visages au milieu du deuil témoignait de la confiance de tous dans ces invocations suprêmes. Cette espérance ne fut point trompée; à dater de ce jour, la contagion commença visiblement à décroître et Marseille sembla renaître. On avait craint que la réunion de tant de personnes sur un même point n'amenât une recrudescence du fléau, il n'en fut rien; la maladie avait perdu toute sa force et si quelque étincelle de la contagion parut se montrer encore, elle s'éteignit aussitôt.

Pour récompenser le zèle du prélat, le Roi, dans l'année de 1746, le nomma à l'archevêché de Laon, la seconde pairie de France; mais Belsunce ne put se résigner à se séparer de ses ouailles qui lui étaientdevenues plus chères que jamais et que désolait la nouvelle de son départ. Quelques années après, il refusa pareillement l'archevêché de Bordeaux, en déclarant qu'il voulait mourir au milieu de son troupeau, comme il fit en effet plus tard. Car, pendant une longue suite d'années, il continua d'édifier les pieux fidèles par l'exemple de ses vertus comme aussi de les éclairer, en les prémunissant contre les erreurs en vogue, jansénisme ou philosophisme, par ses instructions pastorales si remarquables et bien dignes de celui qu'on désignait partout sous le nom dusaint et savant évêque de Marseille. Après Clément XIII qui l'avait décoré du pallium, Benoît XIII, dans un bref du 13 décembre 1751, lui adressait ses félicitations dans les termes suivants: «Nous vous regardons comme notre joie et notre couronne, et comme la gloire et le modèle des pasteurs de toutes les églises. Nous craignons même de diminuer plutôt que d'augmenter l'éclat de vos vertus pastorales en ajoutant de nouveaux éloges à ceux que vous avez mérités et que vous ont si justement donnés nos prédécesseurs. Nous sommes persuadé qu'il n'y a personne qui ne connaisse votre nom et qui ne le célèbre par de justes éloges.»

Ce langage est la meilleure réponse qu'on puisse opposer aux assertions de certains biographes modernes, entre lesquels on s'étonne de trouver le rédacteur de laBiographie universelle, et qui ne sont que l'écho des jansénistes, «lesquels, dit l'Encyclopédie catholique, lui ont fait un crime d'être resté attaché aux saines doctrines de l'Église; mais ce n'est pas d'eux qu'il faut apprendre à juger Belsunce; c'est dans ses œuvres qu'ils'est peint, dans sesInstructions pastorales, qui toutes se distinguent par une piété douce et tendre, que ceux mêmes qui l'ont accusé d'intolérance sont forcés de reconnaître.» Entre ces éloquents écrits, on cite tout particulièrement leTraité de la bonne mortet les deux discours sur laPrédestinationet sur laGrâce, qui, d'après l'abbé Jauffret, «placent leur auteur au rang de nos plus illustres docteurs.» Supérieure cependant, peut-être, me semble l'instruction sur l'Incrédulité, où je n'ai que l'embarras du choix entre les passages éloquents. Je me borne à deux courtes citations:

«Ce n'est plus en secret, c'est ouvertement et avec une hardiesse étonnante que l'incrédulité se montre sans voile et que partout elle proclame impunément ses dogmes pernicieux. Peu contente de proposer furtivement et sans dessein quelques difficultés détachées et indépendantes les unes des autres, comme elle le faisait autrefois, elle forme aujourd'hui des systèmes pleins à la vérité d'absurdités, de contradictions, mais présentés sous les couleurs les plus capables de tromper et d'entraîner dans l'erreur les faibles et les ignorants, et de faire illusion à tous ceux dont les cœurs sont déjà séduits par leurs passions.... Des cœurs déjà subjugés ou violemment sollicités par leurs passions désirent que les systèmes mis sous leurs yeux soient véritables, et plus ils le désirent plus aussi sont-ils portés à les admettre comme certains.»

Plus loin nous lisons: «Parce qu'un homme a le tort de ne pas croire en Dieu, nous dit un fameux sceptique, faut-il l'injurier?»—Voilà sans doute bien de l'urbanité, bien de la charité, bien de la modérationmais malheureusement il n'en fait paraître que pour les incrédules. Il est bien éloigné de garder les mêmes ménagements lorsqu'il parle de ceux qui, connaissant les dangers des passions dont il est le panégyriste, travaillent à les affaiblir et voudraient pouvoir les éteindre. Il s'abandonne à leur égard à toute la vivacité de son tempérament et à toute l'amertume de son faux zèle; il ne craint plus de manquer d'urbanité et de blesser la charité en leur attribuant lecomble de la folieet les traitant deforcenés.»

Ces pages ne semblent-elles pas écrites d'hier, et à l'adresse de certains journalistes, toujours prompts à crier contre l'intolérance, mais peu soucieux de prêcher d'exemple; car ils ne se font aucun scrupule, à l'occasion, et même sans occasion, d'attaquer, calomnier, injurier les catholiques, les prêtres, les évêques, et le Pape lui-même, le Pape surtout.

Belsunce, lorsqu'il parlait avec cette vigueur apostolique, était déjà presque octogénaire et cette parole prophétique était en même temps un adieu. Après avoir joui longtemps d'une santé des plus robustes, le 4 juin 1755, il succombait à une atteinte de paralysie suivie d'apoplexie. Quoique privé de la parole, il conserva toute sa connaissance, et par ses regards et par des signes témoignait encore de sa résignation et de sa piété. Après avoir reçu les saintes onctions, il s'endormit du sommeil des justes. Est-il besoin de dire la solennité de ses funérailles et l'affluence d'un peuple immense accouru des points les plus éloignés du diocèse et qui par ses larmes attestait sa vénération et ses regrets? À voir ce deuil on eût dit autant de fils autour du cercueil du plus tendre des pères.

Roze (Nicolas, dit le chevalier), était né à Marseille en 1671, la même année que Belsunce, d'une honnête famille de négociants. Ses parents le destinaient à suivre la même carrière et, ses études terminées, il se rendit, en 1696, à Alicante, royaume de Valence, pour y prendre la direction d'une maison de commerce fondée par son frère aîné. Il ne trompa point la confiance de ce dernier et fit preuve d'autant de prudence que d'intelligence, quoique porté d'ailleurs par ses goûts plutôt vers la carrière des armes que vers le commerce. Aussi lorsqu'après l'avènement de Philippe V, petit-fils de Louis XIV, l'Espagne eut à lutter contre une coalition qui porta la guerre jusque dans l'intérieur du pays même envahi par l'armée des alliés, Roze, en bon Français qu'il était, ne put résister à son ardeur guerrière qu'aiguillonnait le patriotisme. Levant à ses frais deux compagnies, infanterie et cavalerie, il se mit à leur tête et repoussa plusieurs détachements ennemis qui s'étaient avancés jusque sous les murs d'Alicante. Cette ville, à quelque temps de là, fut assiégée par des forces considérables, et le gouverneur, qui avait pu apprécier le courage de Roze comme sa capacité militaire, lui confia le commandement du château que le jeune Français défendit avec une glorieuse opiniâtreté, en ne consentant à capituler qu'après avoir épuisé toutes ses munitions et provisions.

Souffrant encore d'une blessure reçue pendant le siége, Roze revint dans sa patrie pour achever de se guérir. Dès qu'il fut suffisamment rétabli, il partit pour Versailles où il se rendait d'après une invitation expresse du roi Louis XIV qui, en le félicitant de sa bravoure et de son zèle patriotique, lui remit la croix de Saint-Lazare avec le bon d'une gratification de 10,000 livres. Peu après (1707), Roze repartit pour l'Espagne et il se distingua entre les plus braves à la bataille d'Almanza. Chargé d'une mission secrète pour Alicante dont les Anglais s'étaient emparés, il fut fait prisonnier et ne recouvra sa liberté que lors de l'échange général. Revenu à Marseille, il y demeura jusqu'à sa nomination comme consul à Modon, dans la Morée.

Après trois années de séjour en Orient, de graves intérêts de famille le rappelèrent en France, en 1720, et, coïncidence remarquable, il entrait dans le port de Marseille en même temps que le vaisseau qui apportait, comme nous l'avons dit, le germe fatal du fléau dont les ravages devaient être si terribles. Roze, ou mieux le chevalier Roze, comme on l'appelait dès lors, avait fait preuve sur les champs de bataille d'autant d'intrépidité que de sang-froid, mais qu'était ce courage auprès de celui qu'il allait déployer sur ce nouveau théâtre et qui fait de lui, bien mieux que les plus célèbres exploits, un incomparable héros? Car enfin, sur les champs de bataille, pour oublier le péril ou le mépriser, pour se montrer brave et très-brave, à moins d'un tempérament malheureux, il ne faut en quelque sorte que se laisser aller et céder à la nature. Tout vousexcite et sert d'aiguillon. Le bruit des instruments guerriers, l'odeur de la poudre, l'exemple des camarades, l'ardeur patriotique et les rêves de gloire, en outre de la grande pensée du devoir, tout contribue à élever l'homme au-dessus de lui-même, et l'exaltant par l'enthousiasme, à lui donner cette force surhumaine qui fait qu'après la victoire, le vaillant soldat, tout le premier, s'étonne de ce qu'il a pu accomplir pendant cette ivresse à la fois sublime et terrible du combat, où l'escalade d'une muraille à pic, sous le feu des batteries croisant leurs feux, ne fut qu'un jeu pour son audace.

Mais il n'en va pas ainsi en face de ce danger bien autrement formidable qui résulte d'une épidémie, d'une contagion, éclatant avec violence et qui dure des semaines, des mois, des années parfois. Là, nulle prévoyance possible, nul espoir de lutter même à armes inégales contre un ennemi qui, à toute heure de nuit comme de jour, vous menace, à tout instant peut vous atteindre, qu'on sent partout quoique partout insaisissable et invisible, mais révélant à chaque pas sa présence par les plus effroyables coups. Et rien ici qui vous excite quand tant de choses au contraire semblent faites pour décourager: la panique générale, la terreur de ceux qui fuient comme de ceux qui restent, l'horreur et le spectacle menaçant de tant de morts soudaines et funestes:

Luctus ubique pavor et plurima mortis imago!

Certes, pour rester calme et intrépide dans de telles circonstances, il faut une force d'âme peu commune; ilfaut cette héroïque sérénité que donne à l'homme de bien la conscience d'un grand devoir à remplir sous l'œil de Dieu avec la certitude que s'il succombe, victime ou plutôt martyr de son dévouement, la récompense ne lui manquera pas là-haut, mourût-il ignoré des hommes pour lesquels il a donné sa vie. Ce genre de courage, le plus difficile quoique pas toujours le plus apprécié de la foule, fut celui du chevalier Roze, d'autant plus admirable en cela que son dévouement était tout spontané, tout volontaire, et que, n'ayant dans la ville aucune position officielle, rien ne l'obligeait à y rester; comme tant d'autres, à la première nouvelle du péril, il pouvait s'éloigner. Mais tout au contraire, bien différente fut sa conduite. La peste se déclare, aussitôt il se met à la disposition de ces courageux citoyens dont les noms, comme on l'a dit, ne doivent jamais s'oublier: le gouverneur Viguier, les échevins J.-B. Estille, J.-P. Moustier, J.-B. Audimar et B. Dieudé. On connaissait le courage de Roze, qui avait fait ses preuves comme militaire; on savait ou plutôt on pressentait son énergie; aussi, pendant que l'on divise la ville en cent cinquante districts confiés à différentes personnes pour veiller aux besoins les plus pressants, il est nommé seul commissaire pour le quartier populeux dit de la Rive-Neuve, depuis l'Arsenal jusqu'à l'abbaye de Saint-Victor.

Roze à l'instant se rend à son poste, l'un des plus périlleux, le plus périlleux peut-être. Par ses soins, un hôpital est établi sous les voûtes de la Corderie pour y recevoir et soigner les pestiférés qu'on présente. Aux indigents, il prodigue avec les secours son argent sanss'inquiéter s'il lui sera rendu. Il veille aux inhumations comme au transport des malades; mais le fléau va croissant; les places publiques, les rues, les maisons, les navires même dans le port regorgent de cadavres. Le chevalier de Rancé, commandant des galères, accorde des secours d'hommes et, chaque matin, trois échevins montent à cheval pour présider à cette dangereuse besogne de l'enlèvement des morts; le quatrième, étant retenu à l'hôtel-de-ville pour l'expédition des affaires d'urgence, le chevalier Roze se trouve là toujours pour le remplacer. De vastes fosses ont été creusées dans la campagne, et grâce à l'héroïque dévouement comme à l'infatigable activité de ces hommes de cœur, chefs et soldats, travaillant sans relâche, même la nuit à la lueur des torches, la ville, au bout de quelques jours, put être déblayée, les monceaux de cadavres gisant dans les rues ayant été successivement enlevés.

Mais il est un endroit dans la ville qu'il semble comme impossible d'aborder, quoiqu'il soit un foyer de pestilence dont les émanations putrides, quand le vent souffle de la mer surtout, portent par toute la cité de nouveaux germes de contagion: c'est l'esplanade de laTourettes'étendant depuis le fort Saint-Jean jusqu'à l'église de la Major, et où sont entassés plus dedouze centscadavres, se putréfiant sous les ardents rayons du soleil, et dont les plus récents gisent là depuis plus de trois semaines. Le terrain ne permet pas de creuser des fosses dans le voisinage, et toutefois, comment se risquer à remuer cet effroyable charnier pour transporter les restes au travers de la ville?

À la suite d'un conseil tenu chez le gouverneur, Roze,qui s'était offert le premier comme toujours, se rend seul à la Tourette. Bravant la puanteur intolérable, il traverse l'esplanade, en escalant les cadavres, et arrive à l'extrémité du rempart du côté de la mer. Là il découvre au pied de la muraille des bastions construits anciennement et abandonnés. Bientôt il a pu s'assurer qu'ils sont vides à l'intérieur et très-profonds sous les quelques pieds de terre qui ferment l'entrée. Voilà les immenses tombeaux dont il avait besoin et que lui offre un heureux hasard. Mais point de temps à perdre, car le projet, s'il n'était immédiatement réalisé, deviendrait peut-être inexécutable. Roze retourne à l'Hôtel-de-Ville, où sa proposition ne trouve que des approbateurs. Le lendemain, dès le matin, les bastions sont défoncés et déblayés. Le chevalier, alors suivi de ses ouvriers, composés d'une compagnie de soldats et d'une centaine de forçats fournis par le commandant des galères, remonte dans la ville et se dirige vers laTourette. Sur la place deLincheil arrête sa troupe, fait distribuer du vin à ses hommes et les encourage par de mâles paroles, sans leur dissimuler toutefois le péril et l'horreur surtout du spectacle qui les attend. Quoique avertis cependant, en approchant de l'esplanade, les plus hardis reculent repoussés par l'odeur méphitique, malgré les mouchoirs imbibés de vinaigre dont, par l'ordre du chevalier, ils ont pris soin de se ceindre la tête. Roze, toujours tranquille, sinon impassible, voit leurs hésitations qui peuvent, si l'on n'en triomphe pas, devenir de la terreur panique. Il comprend que les paroles ne suffisent point et qu'il faut davantage, qu'il faut l'exemple. Il saute à bas de son cheval, s'avance au milieu de l'esplanade, et saisissantpar les jambes le premier cadavre qui se trouve à sa portée, il le traîne jusqu'au rempart, le soulève et le précipite dans le bastion béant. À cette vue, un frémissement parcourt la foule, un cri, le même cri, expression d'admiration et d'enthousiasme, sort de la poitrine de tous.

—Vive Roze! Vive le chevalier!

La peur qui paralysait les plus hardis, s'est évanouie comme par enchantement. Les soldats et les autres à l'envi se précipitent sur l'esplanade et le chevalier, profitant de cet élan, dirige si habilement leurs efforts que dans un temps assez court, tous les cadavres étaient enlevés et lancés dans les bastions, puis recouverts de chaux et de terre. Cela avait lieu, le 16 septembre 1720. Par une espèce de miracle, Roze qui semblait, comme Belsunce, couvert d'un bouclier céleste:

Sous l'aile du Seigneur, le prélat vénérableDans le commun fléau demeure invulnérable;

Sous l'aile du Seigneur, le prélat vénérableDans le commun fléau demeure invulnérable;

Roze en fut quitte pour une légère indisposition; mais les pauvres forçats et les braves soldats, à l'exception de deux ou trois, au bout de quelques jours, avaient succombé, en rendant à la ville un immense, un inappréciable service. Le chevalier resta jusqu'à la fin intrépide, infatigable au poste du péril et ce fut seulement lorsque toute trace d'épidémie eut disparu, qu'il songea à prendre quelque repos et à se démettre de ses fonctions.

«Comme on a pu le remarquer dans l'histoire de plusieurs illustres bienfaiteurs de l'humanité, dit M. Paul Autran[25], le chevalier Roze avait si peu compté surl'éclat de la renommée comme récompense de ses belles actions, qu'il ne songea nullement à exploiter à son profit la popularité qu'il s'était acquise. Il rentra dans l'obscurité. Quant à la récompense que son dévouement avait si bien méritée, il est vrai de dire qu'il ne semble pas qu'on ait rien fait de ce qu'on aurait dû faire en sa faveur après la cessation de la peste. Dans les actes de la famille, il ne porte que le titre modeste de capitaine d'infanterie, à la suite de la garnison de Marseille. Mais qu'importe! plus de richesses et d'honneur n'auraient rien ajouté à sa gloire.» Et là haut assurément, la récompense et des plus belles ne manqua point à ce héros, qui fut lui aussi un héros chrétien, car la religion seule peut exalter jusqu'à la sublime abnégation d'un tel dévouement.

D'ailleurs Roze eut aussi, même ici-bas, une première et douce récompense. C'est à tort que des écrivains, Marmontel et Lacretelle entre autres, ont affirmé qu'il mourut dans l'indigence. Parti en 1722 de Marseille pour se rendre à Paris, d'après l'invitation de quelques amis, le chevalier dut s'arrêter au hameau de Gavotte, près de Septêmes, par suite d'un accident arrivé à sa voiture. Dans la maison qui lui donna l'hospitalité, se trouvait une jeune et aimable personne, MlleLabasset qui, pleine d'admiration pour son dévouement, s'estima heureuse (quoiqu'il ne fût ni jeune ni riche) de lui offrir sa main et avec elle sa fortune assez considérable. Roze, tout désintéressé qu'il fût, en acceptant la première, ne put refuser la seconde. Le mariage se fit dans une chapelle dépendant de la paroisse de Pennes; et Roze, au lieu de continuer son voyage, revint à Marseille, où ilvécut dans la retraite, content du bien qu'il pouvait faire et de la joie qu'il trouvait dans un paisible et charmant intérieur. Marmontel se trompe encore quand il dit que sa fille, à cause de sa pauvreté, se fit religieuse. Il mourut, sans laisser d'enfants, le 2 septembre 1733, à l'âge de soixante-deux ans, et nul doute qu'il ait reçu à son heure suprême la bénédiction de son évêque, qui devait lui survivre tant d'années encore. On peut affirmer pareillement sans crainte de se tromper que, malgré le silence qui depuis un temps s'était fait autour de sa gloire, la mort de Roze fut un deuil pour tous ses concitoyens et que la ville entière voulut assister à ses funérailles.

[21]Portraits et Histoire des hommes utiles.—1835-1836.

[21]Portraits et Histoire des hommes utiles.—1835-1836.

[22]Œuvres choisies de Belsunce.—Tome 1er.—1822.

[22]Œuvres choisies de Belsunce.—Tome 1er.—1822.

[23]La Fontaine.

[23]La Fontaine.

[24]Millevoye.La Peste de Marseille(poème).

[24]Millevoye.La Peste de Marseille(poème).

[25]Éloge de Roze, par Paul Autran.

[25]Éloge de Roze, par Paul Autran.

Peu d'hommes ont joui de leur vivant d'une pareille popularité, d'une telle renommée, mais qui ne devaient lui survivre que très diminuées, et cela fort justement d'ailleurs.—«Il a créé dans notre littérature, dit un judicieux critique, un genre qui n'existait pas avant lui, la chanson lyrique ou l'ode chantée. Son style est toujours (non pas, certes) pur, correct, élégant, son vers souvent inspiré. Lorsqu'il veut chanter les malheurs ou les gloires de la patrie, il élève et entraîne. Il sait aussi exprimer des sentiments plus tendres, et faire vibrer les fibres du cœur. Toutefois, même sous le rapport littéraire, il a été trop vanté. Comme chansonnier il manque de gaîté; son rire est amer et n'a ni l'abandon ni l'entrain de celui de Désaugiers, son émule. Comme poète lyrique, il manque de souffle; il a de l'inspiration, mais une inspiration qui dure peu et ne va guère au-delà de la première ou de la seconde strophe. Les épithètes oiseuses ou redondantes prennent trop souvent la place de la pensée; les chevilles même n'y sont pas rares. Les refrains seuls sont toujours heureux et viennent se graver d'eux-mêmes dans la mémoire. À tout prendre, Béranger est un poète, un vrai poète, mais qui doit plus encore à l'art et au travail qu'à la nature.Ses contemporains l'ont placé au premier rang, mais la postérité plus juste le fera descendre au second (voire même au troisième) qui seul lui appartient.»

Ce qui est par dessus tout regrettable et déplorable, c'est que, dans les œuvres du chansonnier, se rencontrent, et nombreuses, des pièces licencieuses, irreligieuses, cyniquement impies, ou qui sont empreintes des passions politiques et des haines injustes de l'époque. Pourtant ce n'était point un sentiment violent qui les avait dictées à l'auteur, s'il est vrai qu'il ait répondu à des amis lui conseillant de retrancher ces chansons:

«Je m'en garderais bien, ce sont celles-là qui servent de passe-port aux autres.»

Cette parole, que rapporte laBiographie universellede Feller, serait tellement blâmable et coupable qu'on incline à douter de son authenticité. Le biographe nous dit d'ailleurs: «Pendant les dernières années de sa vie, Béranger montra des sentiments meilleurs que ceux qu'il avait eus jusque-là; s'il n'était pas croyant encore, il parlait de la religion avec respect; il tenait à rappeler qu'il avait toujours été spiritualiste. Il avait conservé des relations avec sa sœur qui était religieuse, et depuis longtemps retirée dans un couvent où elle priait et expiait pour son frère; il s'était mis aussi en relation avec le curé de sa paroisse qu'il chargeait de distribuer ses aumônes; car, quoique peu riche, il était bienfaisant. Lorsque sa dernière heure approcha, le prêtre et la religion vinrent au chevet du malade et furent bien reçus; il sortit de sa bouche des paroles sympathiques, chrétiennes même, et l'on peut croire qu'un retour à Dieu plus complet et plus consolant aurait eu lieu si demalheureux amis (quels amis que ceux-là!) n'étaient intervenus pour l'empêcher.»

Sa mort eut lieu à Paris, le 16 juillet 1857, à l'âge de 77 ans; il était né dans cette même ville le 19 août 1780 comme lui-même le dit dans la chanson intitulée leTailleur et la Fée.

Dans ce Paris plein d'or et de misère,En l'an du Christ mil sept cent quatre-vingt,Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand-père,Moi, nouveau né, sachez ce qui m'advint:Rien ne prédit la gloire d'un OrphéeÀ mon berceau qui n'était pas de fleurs;Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs,Me trouve un jour dans les bras d'une fée;Et cette fée, avec de gais refrains,Calmait le cri de mes premiers chagrins.Le bon vieillard lui dit, l'âme inquiète:«À cet enfant quel destin est promis?»Elle répond: «Vois-le, sous ma baguette,Garçon d'auberge, imprimeur et commis.Un coup de foudre ajoute à mes présages[26].Ton fils atteint va périr consumé;Dieu le regarde, et l'oiseau raniméVole en chantant braver d'autres orages............Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse,Éveilleront sa lyre au sein des nuits.»Le vieux tailleur s'écrie: «Eh quoi! ma filleNe m'a donné qu'un faiseur de chansons!Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguilleQue, faible écho, mourir en de vains sons.—Va, dit la fée, à tort tu t'en alarmes;De grands talents ont de moins beaux succès.Ses chants légers seront chers aux Français,Et du proscrit adouciront les larmes.»

Dans ce Paris plein d'or et de misère,En l'an du Christ mil sept cent quatre-vingt,Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand-père,Moi, nouveau né, sachez ce qui m'advint:Rien ne prédit la gloire d'un OrphéeÀ mon berceau qui n'était pas de fleurs;Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs,Me trouve un jour dans les bras d'une fée;Et cette fée, avec de gais refrains,Calmait le cri de mes premiers chagrins.

Le bon vieillard lui dit, l'âme inquiète:«À cet enfant quel destin est promis?»Elle répond: «Vois-le, sous ma baguette,Garçon d'auberge, imprimeur et commis.Un coup de foudre ajoute à mes présages[26].Ton fils atteint va périr consumé;Dieu le regarde, et l'oiseau raniméVole en chantant braver d'autres orages............Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse,Éveilleront sa lyre au sein des nuits.»Le vieux tailleur s'écrie: «Eh quoi! ma filleNe m'a donné qu'un faiseur de chansons!Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguilleQue, faible écho, mourir en de vains sons.—Va, dit la fée, à tort tu t'en alarmes;De grands talents ont de moins beaux succès.Ses chants légers seront chers aux Français,Et du proscrit adouciront les larmes.»

Cette pièce, l'une des meilleures inspirations de Béranger, est en quelque sorte une auto-biographie du poète comme aussi en même temps un spécimen remarquable de son talent, ce qui nous a fait la citer pour la plus grande partie.

Vanité de la gloire humaine! Béranger à peine dans la tombe, en dépit de ses funérailles si magnifiques, le silence, précurseur de l'oubli, se fit autour de l'idole. L'ombre descendit sur la statue debout encore sur le piédestal, mais devant laquelle la foule passait de plus en plus rapide et froide, indifférente, parfois dédaigneuse. Dans les rangs mêmes de ceux qui s'étaient montrés les plus prodigues de louanges, il se trouvait des aristarques, M. Pelletan, par exemple, pour discuter, presque contester le talent, le caractère même du poète, et nous étonner par la sévère impartialité de leurs jugements. Aussi maintenant qui lit Béranger, et combien se vend-il, bon an, mal an, de ses ouvrages?

[26]L'auteur fut frappé de la foudre dans sa jeunesse.

[26]L'auteur fut frappé de la foudre dans sa jeunesse.

Peu de temps avant le 9 thermidor, un dépôt graveleux, trouvé au fond de quelques barriques d'eau-de-vie, donna lieu à une grave accusation contre un fournisseur qui, dit-on, voulait empoisonner les soldats. On confie à un chimiste, déjà célèbre, l'analyse du liquide. Tout semblait prouver qu'on cherchait un coupable afin de s'emparer des richesses du fournisseur. L'examen du liquide confirme cette présomption et le chimiste, n'écoutant que le devoir et la conscience, n'hésite pas à faire un rapport favorable. Appelé bientôt après devant le Comité du salut public, il est soumis à un interrogatoire qui n'était rien moins que rassurant.

—Es-tu sûr de ce que tu dis? lui fut-il demandé d'un ton menaçant.

—Très-sûr, répond avec calme le savant.

—Ferais-tu sur toi-même l'épreuve de cette eau-de-vie.

Le chimiste, sans répondre, emplit un verre du liquide et l'avale d'un trait.

—Tu es bien hardi.

—Moins que je ne l'étais en écrivant mon rapport.

L'accusation fut abandonnée, grâce à l'intrépide fermeté du savant qui, dans une autre circonstance, fit preuve encore du sang-froid le plus étonnant. C'était pendant l'expédition d'Égypte: un jour, que pour certaines recherches, il remontait le Nil dans une barque, tout à coup, sur le rivage, parurent des Mameluks, et sur la barque plut une grêle de balles. Pendant que les rameurs faisaient force de rames dans l'espoir d'échapper, on vit le savant en question occupé à remplir ses poches des pierres, servant à lester l'embarcation.

—Et que faites-vous là? lui dit un autre voyageur.

—Vous le voyez, répondit-il, je prends mes précautions pour couler plus vite, afin de n'être pas mutilé par ces barbares.

La barque cependant put échapper au péril, et ceux qui la montaient arrivèrent sains et saufs au port. Or, le savant qui, sans y songer, donnait à nos braves soldats des leçons de courage, c'était Berthollet, l'homme illustre dont Cuvier put dire à juste titre:

«Témoin des événements les plus surprenants, porté par eux dans des climats lointains, élevé à de grandes places et à des dignités éminentes, tout ce monde extérieur est peu de chose pour lui en comparaison de la vérité. Particulier, académicien, sénateur, pair de France, il n'existe que pour méditer et pour découvrir. La science fait naître à chaque instant dans ses mains de ces procédés avantageux, de ces industries fructueuses qui enrichissent les peuples; mais ce n'est point pour ces applications faciles qu'il la poursuit, c'est pour elle seule. Dans l'invention la plus utile, il ne voit qu'un théorème de plus, et dans ce théorème qu'un échelond'où il s'efforce d'apercevoir et d'atteindre un théorème plus élevé[27].»

En effet, cet homme illustre à qui la chimie, au commencement de ce siècle, fut redevable d'immenses progrès, ne songea jamais à tirer parti de ses découvertes qu'il eût pu tenir secrètes, sans que personne l'en eût blâmé. Le chlore ne lui valut qu'un ballot de toiles blanchies par son procédé; encore sa délicatesse hésitait-elle à accepter, alors que les Anglais auraient plus volontiers encore offert de le prendre pour associé; ce qui eût été pour lui toute une fortune.

«Personne n'ignore aujourd'hui ce que c'est qu'une blanchisserie berthollienne. On dit même dans les ateliers,bertholler,berthollage: on y entretient des ouvriers que l'on y appelle desbertholleurs. Rien ne met plus authentiquement le sceau au mérite d'une découverte. C'est la seule récompense qu'en ait tirée l'auteur, et il n'en désira point d'autre.»

Pourtant, à cette époque antérieure à la Révolution, il n'était point riche quoique arrivé à une position déjà fort honorable, prix de sa laborieuse persévérance.

Berthollet (Claude-Louis), d'une famille originaire de la France, mais expatriée, naquit à Talloire, à deux lieues d'Annecy, le 9 octobre 1748. Il appartenait par sa mère, Philiberte Donier, à une des familles nobles dela Savoie: son père était châtelain du lieu. Rien ne fut négligé pour l'éducation de l'enfant, quoique la fortune des parents fût médiocre. Après quelques années passées au collége d'Annecy, il fut envoyé à celui de Chambéry, et termina ses études classiques au collége des Provinces de Turin. Les plus brillantes carrières semblaient ouvertes à sa jeune ambition, mais son goût pour les sciences lui fit préférer la médecine. Reçu docteur en 1768, il vint quelques années après à Paris, trouvant que dans la province les ressources lui manquaient pour l'étude vers laquelle il se sentait plus particulièrement entraîné, celle de la chimie. Il ne se trompait pas; mais arrivé à Paris, où il ne connaissait personne et la bourse assez peu garnie, il ne tarda pas à se trouver dans l'embarras. La pensée lui vint alors de s'adresser au célèbre médecin génevois Tronchon, son compatriote, qui, prévenu par son air franc et ouvert et par la tournure sérieuse de son esprit, lui fit le meilleur accueil et devint bientôt pour lui comme un père. Afin de lui assurer d'abord une existence tranquille, il le recommanda au duc d'Orléans qui le nomma l'un de ses médecins, en même temps qu'il faisait mettre à la disposition du jeune savant son laboratoire de chimie, dans lequel volontiers le prince se renfermait pour expérimenter avec l'habile préparateur Guettard, son maître comme celui de son père. Rien ne pouvait être plus précieux pour Berthollet, qui comprit aussitôt qu'il avait trouvé sa voie, ce qui lui fut confirmé par l'illustre Lavoisier, dont il fit connaissance quelque temps après. Plusieurs Mémoires publiés successivement par lui de 1776 à 1780 et «empreints, dit M. Parisot, de cette sagacité, de cettefinesse, de cette étendue dont plus tard il devait présenter aux savants le modèle accompli,» attirèrent l'attention de l'Académie des sciences qui le nomma adjoint chimiste à la place de Bucquet (15 avril 1780), et cinq ans après, l'admit au nombre de ses membres.

Il continua dès lors avec plus de zèle que jamais ses expériences et ses publications, et en 1787, de concert avec Guyton de Morveau, Lavoisier et Fourcroy, il s'occupa de la refonte de la terminologie scientifique, qu'ils réussirent à faire prévaloir. «Comparé au langage extravagant que la chimie avait hérité de l'art hermétique, dit Cuvier, ce nouvel idiome fut un service réel rendu à la science, et contribua à accélérer l'adoption de nouvelles théories.»

En 1789, dans le tome II desAnnales de chimie, notre savant publia, sous le titre de:Blanchiment des toiles avec l'acide muriatique oxygéné, le résultat de ses expériences relatives au chlore, «une découverte, dit Parisot, qui l'eût rendudix fois millionnaire, s'il eût voulu l'exploiter à son seul profit.» D'autres découvertes également utiles suivirent celle-là. On dut par exemple à Berthollet un moyen nouveau de conserver l'eau douce pour les navigations de long cours, en faisant brûler l'intérieur des tonneaux destinés à la contenir.

Berthollet, depuis longtemps était devenu Français par des lettres de naturalisation qu'il avait été heureux d'obtenir. Aussi, ce ne fut pas en vain, qu'en 1792, devant les menaces de la plus formidable coalition, la France fit appel au patriotisme de son fils d'adoption. De tous les points de l'horizon, au Nord, au Midi, à l'Est, à l'Ouest, des légions ennemies envahissaientnotre territoire et la France n'avait à leur opposer que des conscrits auxquels manquaient, avec l'habitude des armes, les munitions et le matériel de guerre. Mais, grâce à Berthollet et à son ami Monge, aidés par un petit bataillon de chimistes choisis par eux, on trouva sur notre sol même tout ce qu'on s'était trop habitué à demander à l'étranger: le soufre, le salpêtre, l'airain; dès lors les produits de nos fabriques et de nos arsenaux suffirent à la prodigieuse consommation de quatorze armées. Aussi, n'est-on que juste, en reconnaissant et proclamant que la France, sauvée alors de l'invasion et du démembrement, ne dut pas moins ce bonheur au zèle infatigable de nos savants qu'à l'héroïque dévouement des soldats combattant et mourant aux frontières.

Pendant l'année 1791, Berthollet fut envoyé en Italie par le Directoire comme président de la commission chargée du choix des objets d'art les plus précieux qui devaient être transportés à Paris. La noble conduite de Berthollet dans ces circonstances lui valut l'estime du général en chef Bonaparte, qui, plein d'admiration pour sa science comme pour son caractère, résolut dès lors de se l'attacher. Seul il connut à l'avance le secret de l'expédition d'Égypte, dont il fit partie pour le plus grand avantage de la science comme de l'armée. Pendant l'insurrection du Caire, ce fut à son courage et à sa présence d'esprit que les membres de l'Institut durent de conserver avec la vie tous les trésors scientifiques recueillis jusqu'alors. Quand, après la levée du siége de Saint-Jean-d'Acre, la peste se déclara dans le camp français, il n'hésita point à s'associer à Larrey pour reconnaître, dès les premiers symptômes, la présence du fléau et indiquer les mesures qui pourraient rendre la contagion moins terrible. Monge, tombé malade, dut la vie à ses soins fraternels.

Lorsqu'on fut de retour en France, Bonaparte n'oublia pas les services rendus par notre savant, qui, membre du Sénat conservateur après le 18 brumaire, fut ensuite nommé comte, grand officier de la Légion d'honneur, grand'croix de l'ordre de la Réunion, etc. «Heureusement pour la science, dit Parisot, il ne se laissa ni éblouir, ni absorber par des fonctions aussi élevées, aussi importantes. Toujours il conserva sa simplicité et son goût pour la retraite et l'étude.»

Les revenus de ses emplois, et en particulier de la sénatorie de Montpellier, étaient dépensés au profit de la science et servaient à l'entretien d'un magnifique laboratoire, toujours ouvert aux étrangers comme aux amis et surtout à de nombreux élèves que l'illustre maître voyait avec plaisir s'exercer sous ses yeux aux préparations les plus délicates. Mais la générosité de Berthollet l'ayant entraîné, il dut enfin s'apercevoir que son budget des recettes et dépenses se soldait par un déficit; résolu tout aussitôt à rétablir l'équilibre, mais sans détriment pour la science, il établit dans sa maison l'économie la plus sévère, et vendit chevaux et voitures.

On avertit l'Empereur, qui, tout aussitôt, mande Berthollet aux Tuileries. Après quelques reproches bienveillants relativement au silence gardé par le savant sur sa situation critique, Napoléon lui dit:

«Souvenez-vous que j'ai toujours 100,000 écus au service de mes amis.»

Et cette somme fut remise le lendemain à Berthollet, qui, tout occupé de ses expériences et confiné pour ainsi dire dans son laboratoire, n'en sortait que bien rarement pour se rendre aux Tuileries, et ne se montra pas plus courtisan. On ne pourrait assurément que l'en louer si toujours il s'en fût tenu là. Mais on regrette d'avoir à ajouter qu'en 1814, cédant, paraît-il, aux conseils de son ami Laplace, il vota la déchéance de Napoléon en se ralliant au gouvernement provisoire. Lui convenait-il d'agir ainsi après les témoignages d'affectueuse estime dont l'Empereur, qui l'appelait son chimiste et son ami, n'avait pas été pour lui avare? Berthollet se devait à lui-même de rester à l'écart, et de n'accepter rien des gouvernements qui devaient succéder à l'Empire. Mais, pour être juste, il ne faut pas dissimuler que son caractère, sinon son intelligence, avait reçu un grand ébranlement par suite de la terrible catastrophe qui, en 1812, lui enleva son fils unique, dont la mort fut des plus tragiques. «Dès lors, toute gaîté fut perdue pour lui. Pendant le peu d'années qu'il survécut, son air morne et silencieux contrastait péniblement avec ses habitudes antérieures; on ne le vit plus sourire; quelquefois, une larme s'échappait malgré lui...»

Cuvier ajoute:

«Sa dernière maladie a été de celles qui surprennent et désespèrent la médecine: un ulcère charbonneux, venu à la suite d'une fièvre légère, l'a dévoré lentement pendant plusieurs mois, mais sans lui arracher un mouvement d'impatience. Cette mort, qui arrivait à lui par le chemin de la douleur, dont, comme médecin, ilpouvait calculer les pas et prévoir le moment, il l'a envisagée avec autant de constance que les souffrances du désert ou les menaces des barbares.»

Berthollet a laissé de nombreux travaux scientifiques fort loués par Parisot, Cuvier, Mongellaz, etc., mais dont l'énumération, pas plus que l'appréciation ne peuvent entrer dans notre cadre.

C'est l'homme plus encore que le savant que nous avons tenu à faire connaître, par des motifs qu'il n'est pas besoin d'indiquer à nos lecteurs.

[27]Cuvier,Notices historiques, tome II.

[27]Cuvier,Notices historiques, tome II.

Dois-je l'avouer? Oui, je dois le dire, le confesser hautement pour l'instruction et l'exemple de la jeunesse, je n'étais plus un adolescent, depuis longtemps déjà sorti des bancs du collége, pourtant je nourrissais contre l'illustre évêque de Meaux les plus étranges préventions, d'autant moins excusables que j'en jugeais par ouï dire; dans ma folle témérité, j'osais nier son génie sans avoir rien lu que quelques bribes de ses ouvrages, et encore avec des idées préconçues, avec le parti pris de n'y pas trouver ce qu'y voyaient, ce qu'y admiraient tous les autres. On croit ainsi, à un certain âge, faire preuve d'indépendance en ayant l'air de ne pas penser comme tout le monde.

Quand je lisais, dans les manuels de rhétorique et ailleurs, les éloges prodigués à l'aigle de Meaux, volontiers je haussais les épaules, car à cet aigle je trouvais, moi, une médiocre envergure et tout au plus j'accordais qu'il fût un passereau.

J'avais appris en vain par cœur lesOraisons funèbres, mauvais moyen à la vérité de faire goûter les chefs-d'œuvre par l'écolier auquel le travail souvent péniblede la mémoire dérobe le sens de beautés que faute d'expérience, il avait déjà bien de la peine à saisir. Les comprît-il parfaitement, à force de les relire et de les ressasser pour retenir le mot à mot, il ne tarde pas à se blaser tout à fait sur les passages les plus sublimes et quelquefois irrémédiablement, pour la vie. Du moins, en ce qui me concerne, ai-je éprouvé qu'il a fallu de longues années avant que ces auteurs latins ou français, et je dis les meilleurs et ceux-là surtout, trop appris par cœur dans la jeunesse, retrouvassent pour moi le charme de la nouveauté et que j'y découvrisse ces détails admirables, cette grâce ou cette majesté que tant de fois j'avais entendu vanter naguère, sans y croire autrement que sur parole et sous bénéfice d'inventaire.

Ainsi m'arriva-t-il pour Virgile, pour Boileau, Corneille, La Fontaine, Racine et tout particulièrement pour Bossuet contre lequel, qui sait pourquoi? ma prévention était plus opiniâtre, peut-être parce que je le connaissais moins que les autres. En outre desOraisons funèbres, je n'avais guère lu que leDiscours sur l'Histoire universelle, et précisément à l'époque où, par la complète ignorance des choses de la vie, on se passionne pour les sottes inventions du roman. Aussi le volume de Bossuet m'avait médiocrement intéressé, et par le souvenir quelconque que j'en gardais, je restais un admirateur singulièrement tiède du grand écrivain, et même, à parler rondement, je ne l'admirais pas du tout, me gênant peu pour le dire. Bien au contraire, avec cette outrecuidance et cet aplomb qui sont le propre du jeune homme d'autant plus tranchant qu'il ignore davantage, je mettais une sorte de vanité, vanité sotte, à dénigrerl'homme illustre, et je parlais de son génie avec une irrévérence dont le seul ressouvenir me fait aujourd'hui monter la rougeur au front. La contradiction d'hommes sensés, d'hommes graves, juges compétents, ne faisait que m'exaspérer, et me pousser à multiplier les sottises et les blasphèmes.

«Ce temps dura son temps,» comme s'exprime Lacordaire; après quelques années, m'éclairant par l'expérience, et moins affolé des lectures frivoles, je commençai par l'étude, par la réflexion, à prendre goût aux vraies beautés littéraires, à rectifier mon jugement faussé, à revenir sur mes préventions, sans être entièrement raisonnable toutefois, particulièrement à l'égard de Bossuet, peut-être, à cause de la fameuseHistoire Universelle, lue ou plutôt feuilletée en temps inopportun et à laquelle je gardais rancune et par contre coup à son auteur.

Or, certain soir que, devant un homme respectable, à qui je dois être reconnaissant à toujours du service qu'il me rendit alors, je m'exprimais sur le compte de Bossuet écrivain en termes assez lestes et le qualifiais comme je ne ferais pas maintenant tel de nos plumitifs à la douzaine, je fus interrompu vivement quoique pourtant sans humeur par l'auditeur en question qui me dit:

«Je ne puis m'empêcher de vous l'avouer, mon jeune ami, ce langage m'afflige pour vous; je le comprendrais à peine chez un lycéen ennuyé du pensum et de la retenue. Mais vous n'en êtes plus là, Dieu merci? Excusez-moi de vous le dire, pour en parler sur ce ton, il faut que vous ne connaissiez pas ou connaissiez bien peu celui que vous attaquez.

—Comment donc! j'ai appris par cœur sesOraisons funèbres; j'ai lu, il n'y a pas longtemps encore, sonHistoire universelle, qui franchement me paraît au-dessous de sa réputation; je n'ai pu même aller jusqu'au bout tout d'une haleine au moins.

—Sans doute, comme vous faisiez pour les romans de Walter Scott ou de Cooper?

—Je ne dis pas non.

—Mais maintenant qu'il n'en est plus ainsi, que les œuvres de pure imagination sont appréciées par vous à leur valeur, et que votre esprit s'étant mûri, vous prenez goût à des choses tout à la fois plus sérieuses et plus littéraires, je m'étonne de cette obstination, dans ce qui n'est pour moi qu'un déplorable préjugé.

—Préjugé?

—Oui, préjugé! car chez vous, mon ami, je ne puis croire que ce soit défaut d'intelligence. Mais vous en reviendrez, je n'en doute pas, quand vous aurez consenti à étudier les pièces du procès, et que vous pourrez vous prononcer en connaissance de cause. Tenez, sans être prophète, je ne crains pas d'affirmer que si, quelque jour, il vous tombe sous la main par exemple un recueil desSermonsde Bossuet (pour moi son œuvre capitale quoique peut-être pas la plus populaire), la lumière se fera et votre opinion, sur l'homme incomparable, changera du tout au tout.

—Si jamais cela arrive....

—Je n'en fais pas l'ombre d'un doute: plus tôt ou plus tard, vous penserez de Bossuet ce qu'en pensait un homme qui, lui aussi, avait du génie et n'est point suspect de... gallicanisme, l'illustre Joseph de Maistre. Iln'a pas craint de dire à propos d'une citation du sermon sur l'Amour des Plaisirs, par Bossuet: «Cet homme dit ce qu'il veut; rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui.»

—C'est de Maistre qui a dit cela?

—Lui-même dans le deuxième entretien desSoirées de Saint-Pétersbourg. Mais dans ses lettres il s'exprime en termes bien plus énergiques encore! «Cet homme, dit-il, est mon grand oracle. Je plie volontiers sous cette trinité de talents qui fait entendre à la fois dans chaque phrase un logicien, un orateur et un prophète.» Se peut-il un langage plus décisif?

—Voilà qui donne à réfléchir, car de Maistre, depuis que j'ai lu, je ne sais où, ses fameuses pages sur le bourreau comme celles sur la guerre, est pour moi un écrivain de premier ordre et dont le jugement mérite grande considération. Aussi vous me donneriez la tentation.... D'aventure, auriez-vous dans votre bibliothèque l'ouvrage en question et vous serait-il possible de me le prêter?

—Parfaitement, j'ai là, sur ce rayon, à droite, quatre volumes compactes desSermons choisisde Bossuet. Vous pouvez les emporter et les lire tout à loisir. J'ai bon espoir, ou plutôt j'ai la certitude qu'avant la fin du premier volume vous ne penserez pas autrement que moi sur le grand orateur et que vous ferez hautement votre peccavi, trop heureux de le faire.

—Nous verrons bien! Grand merci toujours pour le prêt des volumes que je garderai le moins longtemps qu'il me sera possible.

—Gardez-les tout le temps nécessaire à votre édification.... littéraire. On ne lit pas cela comme un romanou un volume de poésies. Il vous faut toujours bien quelques semaines.»

Or, moins de huit jours après, je rapportais les quatre volumes.

«Quoi! déjà! me dit l'ami presque avec l'accent du reproche. Est-il donc possible que vous ayez pris si peu goût à cette lecture et qu'elle vous ait lassé si vite?

—Bien au contraire, elle m'a surpris, ravi, enthousiasmé jusqu'à l'extase, jusqu'au délire. Bossuet est aussi pour moi maintenant le sublime orateur, l'incomparable écrivain; et si j'ai quelque regret, c'est qu'on ne songe pas à lui élever dans sa ville épiscopale une statue, je serais des premiers à souscrire. Ah! mon ami, que je vous remercie de me l'avoir fait connaître! Quel homme! quel homme! qui dit tout ce qu'il veut dire, en effet, et comme il le veut. Ô la merveilleuse, l'inimitable éloquence, inimitable parce qu'elle joint à la solidité du fond la beauté de la forme, d'une forme d'autant plus admirable qu'elle dédaigne toute recherche, et qu'elle fait tout naturellement à la pensée un vêtement splendide! Quelle profondeur et quelle élévation! Quelle puissance et quelle majesté! Quelle ample et royale faconde! Ce style, plus plein encore de choses que de mots, s'épanche à larges ondes, en flots impétueux, comme le fleuve des Cordillières jaillit de la source intarissable. Merci mille fois, merci de m'avoir conduit par la main et un peu malgré moi à la découverte de trésors que je m'obstinais à méconnaître et dans lesquels je me promets de puiser hardiment sans crainte de jamais les tarir. Si je vous rapporte ces volumes, c'est qu'après lecture des deux premiers, j'ai couru chez le libraire pour me procurer l'ouvrage que j'ai acheté bel et bien sur mes économies. Ce sont là de ces livres qu'il faut avoir à soi, assuré qu'on est de pouvoir les lire et relire dix fois plutôt qu'une. Que n'ai-je la boîte de cèdre dans laquelle Alexandre renfermait l'Iliade, j'y mettrais, moi, l'œuvre de Bossuet et la placerais aussi sous mon chevet!

—Et là, là, doucement, mon ami! Je ne dis pas que vous exagériez maintenant dans la louange; mais je crains l'excès de cet enthousiasme si soudain parce que la réaction peut être à redouter.

—Non, non, certes non! Ne vous troublez pas de ce souci. Mon enthousiasme ne sera point un feu de paille parce qu'il ne vient pas de la surprise. Je ne crois pas qu'il y ait présomption de ma part à affirmer, à jurer que je penserai toujours de même et que vous ne me verrez pas, fût-ce après dix ans, après vingt ans, me refroidir.

Je ne m'étais point trop avancé et il n'y avait point témérité dans ces affirmations. Je ne me suis jamais lassé de la lecture ou plutôt de l'étude de ces admirables sermons dans lesquels je découvrais sans cesse des beautés nouvelles. Quel moraliste et quel poète à la fois que ce puissant orateur et dans lequel on ne sait ce qu'il faut admirer le plus ou l'enchaînement logique du discours ou l'énergie et la vérité des tableaux, ou la profondeur des pensées et la force des expressions! On n'aurait que l'embarras du choix pour les citations. Quelle étonnante et fidèle peinture par exemple que celle qu'il nous fait de la vie et des illusions ou occupations qui jusqu'à la fin nous amusent!

«Considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait? La force de l'âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune; l'ambition et les vengeances, et les jalousies, quelles tempêtes ne causent-elles pas à cet âge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses! combien est-elle froide et languissante! combien trouble-t-elle le présent par la vue d'un avenir qui lui est funeste!

»Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés; nous désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu équitables; et je n'en exempte pus les emplois les plus éclatants, car, pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus accompagnés de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre délibération? N'y avons-nous pas plutôt été engagés par une certaine chaleur inconsidérée, qui donne le mouvement à tous nos desseins? Et dans les choses mêmes dans lesquelles nous croyons avoir apporté le plus de prudence, qu'avons-nous jugé par les vrais principes? Avons-nous jamais songé à faire les choses par leursmotifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme? quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde? Nos amis, nos prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés; et jamais nous ne sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien[28]».

A-t-on mieux que Bossuet déchiffré l'insatiable convoitise qui, de même qu'une autre non moins terrible passion, jamais ne dit: c'est assez!aſſer!aſſer!

«Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession des biens de la terre rend l'âme plus libre et plus dégagée. Par exemple on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut. Ah! c'est alors, disons-nous, que le cœur qui se resserre dans l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu: tous les jours, nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême.C'est une folie de s'imaginer que les richesses guériront l'avarice, ni que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout manque; et je ne m'en étonne pas: car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière; ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte: on sent toujours la même douleur à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette, au contraire, qu'elle est du moins en ceci, et plus captive, et plus engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent et un plus grand poids qui l'accable[29]».

Quoi de plus éloquent et en même temps de plus vrai que ce morceau sur les passions!

«Si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, desdégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies.Dura sicut infernus simulatio: et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine plus insupportable en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent.... «Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera tes entrailles» dit le prophète. Je ne l'enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous chrétiens, que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de flammes[30]».

Quelle sublime ironie et quelle profondeur dans ces quelques lignes à l'adresse des ambitieux dont les évènements, conduits par une mystérieuse providence, déjouent si facilement et si continuellement les desseins!Et nunc reges intelligite!

«En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies; ils ne savent tous ce qu'ils font: Ne voyons-nous pas tous les jours manquer quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine toute l'entreprise? L'évènement des choses est ordinairement si extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés, qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît à renverser les desseins des hommes, qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde, et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux comme ils se servent et se moquent des autres[31]».

Voici maintenant sur la souffrance une page merveilleusement consolante pour les infortunés et qu'ils ne sauraient trop méditer et relire!

«Oui, je le dis encore une fois, les grandes prospérités ordinairement sont des supplices et les châtiments sont des grâces. «Car qui est le fils, dit l'Apôtre, que son père ne corrige pas?».... Il n'est pas à propos que tout nous succède; il est juste que la terre refuse ses fruits à qui a voulu goûter le fruit défendu. Après avoir été chassés du paradis, il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos fatigues et nos sueurs que nous achetions le pain de vie.—Quand tout nous rit dans le monde, nous nous y attachons trop facilement; le charme est trop puissant et l'enchantement trop fort. Ainsi, mes frères, si Dieu nous aime, croyez qu'il ne permet pas que nous dormions à notre aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissements, il interrompt le cours de nos imaginaires félicités, de peur que nous ne nous laissions entraîner aux fleuves de Babylone, c'est-à-dire au courant des plaisirs qui passent. Croyez donc très certainement, ô enfants de la nouvelle alliance, que lorsque Dieu vous envoie des afflictions, c'est qu'il veut briser les liens qui vous tenaient attachés au monde, et vous rappeler à votre patrie. Le soldat est trop lâche qui veut toujours être à l'ombre; et c'est être trop délicat que de vouloir vivre à son aise et en ce monde et en l'autre.... Ne t'étonne donc pas, chrétien, si Jésus-Christ te donne part à ses souffrances, afin de t'en donner à sa gloire[32]».

Dans le sermon sur lesObligations de l'état religieux, il est sur le mariage plusieurs pages que j'ai lues d'abord avec une sorte de stupeur et dans lesquelles, aujourd'hui encore, j'inclinerais à trouver quelque exagération quoique avec un fond de vérité. Mais la franchise de l'expression, comme la profondeur de l'observation, et l'éloquente réalité de certains détails m'avaient frappé, et je n'ai pu résister à la tentation de cette nouvelle citation encore qu'un peu longue.

«Demandez, voyez, écoutez: que trouvez-vous dans toutes les familles, dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà ces tribulations dont parle l'Apôtre; il n'en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui; toute la nature humaine est en souffrance. Laissons-là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y paraît rien de malheureux; mais pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre!

»Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez: chose étrangement rare, et qu'il n'est pas permis d'espérer; mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue: on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, où l'on ne peut point être préparé; on se lasse, le goût s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus; il faut à toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche; on se devient une croix l'un à l'autre: on aime sa croix, je le veux; mais c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux: le cœur ne s'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur,un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié: que fera-t-elle? où peut-elle aboutir? Elle cause aux deux époux des délicatesses, des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends: enfin, il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre; et il n'y a point dans l'humanité de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées par le meilleur mariage du monde.

»Joignez à ces tribulations celle des enfants, ou indignes et dénaturés, ou aimables mais insensibles à l'amitié; ou pleins de bonnes et de mauvaises qualités, dont le mélange fait le supplice des parents; ou enfin heureusement nés et propres à déchirer le cœur d'un père et d'une mère qui dans leur vieillesse voient, par la mort prématurée de cet enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu'on souffre dans la vie par les voisins, par les ennemis, par les amis même, les jalousies, les artifices, les calomnies, les procès, les pertes de biens, les embarras des créanciers! Est-ce vivre? Ô affreuses tribulations, qu'il est doux de vous voir de loin dans la solitude![33]»

Voilà certes qui doit consoler un peu le célibataire contristé de son isolement, et qui ne semble pas fait pour encourager à l'hymen! Mais le grand moraliste chrétien, s'il donne la préférence à la vie la plus parfaite, ne dissimule pas que l'état religieux, lui aussi, a ses épreuves, ses peines, ses tentations contre lesquelles on ne saurait être trop en garde. Ô la page étonnante que celle-ci choisie entre plusieurs autres:

«Mais pendant que les enfants du siècle parlent ainsi, quel est le langage de ceux qui doivent être enfants de Dieu? Hélas! ils conservent une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines, que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de mépriser. Ô mon Dieu, arrachez, arrachez du cœur de vos enfants cette erreur maudite. J'en ai vu, même de bons, de sincères dans leur piété, qui, faute d'expérience, étaient éblouis d'un éclat grossier. Ils étaient étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur dire. «Nous ne sommes point heureux!» Cette vérité leur était encore nouvelle, comme si l'Évangile ne la leur avait pas révélée, comme si leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et constante persuasion de sa vanité.

«Oh! qu'elle est redoutable cette puissance des ténèbres qui aveugle les plus clairvoyants! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l'ont crue, sentie, aimée. Ô puissance terrible, qui répand l'erreur, qui fait qu'on ne voit plus ce qu'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît dans les ténèbres de la mort..... On promet à Dieu d'entrer dans cet état de nudité et de renoncement; on le promet et c'est à Dieu: on le déclare à la face des saints autels; mais après avoir goûté le don de Dieu, on retombe dans le piége de ses désirs. L'amour-propre, avide et timide, craint toujours de manquer: il s'accroche à tout, comme une personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des ronces et à des épines pour se sauver. Plus on ôte à l'amour-propre, plus il s'efforce de reprendred'une main ce qui échappe à l'autre. Il est inépuisable en beaux prétextes; il se replie comme un serpent, il se déguise, il prend toutes les formes; il invente mille nouveaux besoins, pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ses relâchements. Il se dédommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros: il se retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on n'oserait nommer; il tient à un emploi, à une confidence, à une marque d'estime, à une vaine amitié. Voilà ce qui lui tient lieu des charges, des honneurs, des richesses, des rangs que les ambitieux du siècle poursuivent: tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré dans des bornes si étroites, tout ce qui nourrit un reste de vie naturelle, et qui soutient ce qu'on appelle le moi; tout cela est recherché avec avidité. On le conserve, on craint de le perdre; on le défend avec subtilité, bien loin de l'abandonner; quand les autres nous le reprochent, nous ne pouvons nous résoudre à nous l'avouer à nous-mêmes: on est plus jaloux là-dessus qu'un avare ne le fut jamais de son trésor.


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