III

«Ainsi la pauvreté n'est qu'un nom, et le grand sacrifice de la piété chrétienne se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est plus vif pour des bagatelles que les gens du monde ne le sont pour les plus grands intérêts; on est sensible aux moindres commodités qui manquent: on ne veut rien posséder, mais on veut tout avoir, même le superflu, si peu qu'il flatte notre goût: non-seulement la pauvreté n'est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est que d'être pauvre par la nourriture grossière, pauvrepar la nécessité du travail, pauvre par la simplicité et la petitesse du logement, pauvre dans tout le détail de la vie.»

Le lecteur n'aura point regret à ces citations encore que multipliées; il les préférerait certainement à une notice forcément écourtée, qui dans ces proportions réduites se trouve partout, mais dont pourtant nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser comme on le verra plus loin. Bossuet est surtout dans ses écrits, en outredu Discours sur l'Histoire universelleet lesSermons, dans l'Histoire des Variations, leCommentaire sur les Évangiles, lesÉlévations sur les Mystères, etc, etc, et aussi dans sesLettresoù son génie, dans la spontanéité et la familiarité du style épistolaire, garde sa grandeur et sa sublimité[34]. Même dans l'abandon de la correspondance intime qui semble devoir le retenir sur la terre, plus d'une fois l'Aigle tout à coup prend son vol qui l'emporte vers les hauteurs, et là, planant dans l'espace et s'élevant toujours, il apparaît de loin aux regards éblouis encore l'astre-roi qu'il fixe incessamment de sa prunelle immobile.

Terminons, comme nous l'avons promis, par quelques détails biographiques:

Bossuet (Jacques Bénigne) naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une famille de magistrats. Il avait six ans lorsque son père, nommé conseiller au parlement de Metz nouvellement institué, alla s'établir dans cette ville, mais en laissant ses deux fils au collége de Dijon dirigé par les Jésuites. Bossuet quitta cette maison neuf ans après, envoyé par ses parents à Paris, comme pensionnaire au collége de Navarre dont le grand maître était Nicolas Cornet, célèbre par son savoir et sa piété, et qui, prompt à distinguer son nouvel élève, le prit en grande affection. Dès l'année suivante, Bossuet «soutenait sa première thèse et avec un tel éclat, dit laBiographie universellede Michaud, qu'on parla de lui à Paris comme d'un prodige. On voulut le voir à l'hôtel de Rambouillet. Le comte de Feuquières l'y amena, et là, pour essayer cette abondance de pensées et cette facilité d'expression dont il semblait doué, on l'invita à composer un sermon. Au milieu de cette assemblée des plus beaux esprits de France, Bossuet prononça, après quelques instants de réflexion, un sermon qui fut accueilli par l'admiration générale.»

En 1652, Bossuet fut ordonné prêtre, après une retraite qu'il fit sous la direction de Saint Vincent de Paul, qui devint dès lors son ami et l'admit à ses conférences du mardi où l'on traitait de tout ce qui a rapportau ministère ecclésiastique. Le vénérable Cornet, dont l'affection pour Bossuet n'avait fait que s'accroître, voulait le faire nommer à sa place grand maître du collége de Navarre auquel la munificence de Mazarin permettait de donner de nouveaux et grands développements. Mais Bossuet se jugea trop jeune pour une pareille tâche et, malgré tous les motifs qui semblaient devoir le retenir à Paris, il alla se fixer près de sa famille à Metz. Nommé chanoine de la cathédrale, il se livra avec zèle aux devoirs du ministère et particulièrement à la prédication. La foule se pressait à ses sermons qui déterminèrent parmi les protestants de nombreuses conversions.

Appelé fréquemment à Paris pour les affaires du chapître, il prêcha et avec un grand succès dans cette ville, particulièrement un Avent et un Carême devant le roi et la reine mère; il prononça aussi plusieurs panégyriques, entre autres celui de Saint Paul qui fut fort remarqué. Vers la même époque, parut le beau livre de l'Exposition de la Doctrine catholique, composé d'abord à l'intention de Turenne et qui aida fort à sa conversion.

En 1669, Bossuet devint évêque de Condom; deux mois après, il prononçait l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, l'un de ses chefs-d'œuvre. Nommé l'année suivante précepteur du Dauphin, il accepta ces nouvelles fonctions, mais en se démettant de son évêché et ne voulut, comme indemnité, qu'un modeste bénéfice. C'est alors que furent composés, pour l'instruction du Dauphin, quelques-uns des meilleurs ouvrages de l'auteur, leDiscours sur l'Histoire universelle, laPolitique tirée de l'Écriture sainte, leTraité de la connaissance de Dieu et de soi-même. En 1781, l'éducation du jeune prince étantterminée, le roi, pour récompenser Bossuet, le nomma évêque de Meaux. «Il embrassa dès lors avec zèle les devoirs de l'épiscopat, il reprit la prédication pour les fidèles de son diocèse.... Son éloquence avait laissé de longs souvenirs et une tradition de respect et d'admiration pour son troupeau. Il s'occupa sans cesse d'instructions pastorales, de pieuses recommandations; il composa des prières et un catéchisme qui depuis a été généralement adopté; lui-même l'enseignait quelquefois aux petits enfants[35].»

Dans la regrettable assemblée du clergé de 1782, réunie à Paris par la volonté du roi, en opposition au pape, Bossuet, lors de la séance d'ouverture, prononça un sermon sur l'Unité de l'Église«ayant surtout pour but de montrer qu'on ne songeait point à s'en écarter. Mais, dit le biographe déjà cité, ce discours se sent un peu de l'embarras où se trouvait Bossuet à la fois si soumis et si dévoué aux deux puissances etcontraintà combattre l'une au nom de l'autre.» Pourquoi contraint? L'illustre orateur n'aurait-il pas pu et dû, dans cette circonstance, conserver vis-à-vis de la royauté l'indépendance et la franchise dont il avait fait preuve en d'autres temps relativement à la conduite privée du roi. On sait que, condamnant avec un saint courage ses liaisons adultères, plus d'une fois il obtint de Louis XIV la cessation du scandale; par malheur trop fréquente était la rechute.

Au milieu de ses sollicitudes pastorales, Bossuet continuait la rédaction et la publication de ses ouvrages, et enparticulier sa polémique avec les protestants, qui n'eurent pas une réponse sérieuse à opposer à l'Histoire des Variations, le chef-d'œuvre du genre. Puis vint, à propos de la trop célèbre Madame Guyon, l'affaire du quiétisme dans laquelle Bossuet, ayant complètement raison quant au fond, ne sut pas toujours tempérer dans la forme l'emportement de son zèle. Dans sa polémique avec Fénelon qu'on vit, si prompt à reconnaître son erreur et à se condamner lui-même après la décision venue de Rome, Bossuet, trop souvent passionné et violent, ne se souvint pas assez des égards dus à un ancien ami, et son langage comme son attitude, qui contrastaient si fort avec la modération de son adversaire, lui firent tort dans l'esprit de beaucoup de personnes. On l'accusait de dureté et d'orgueil, quand il ne paraît avoir cédé qu'à l'impatience de la contradiction et à l'ardeur de son zèle dans des questions dont il s'exagérait, ce semble, l'importance par une certaine tendance à la sévérité contrastant avec la modération de son langage vis-à-vis des messieurs du Port Royal. C'est aller trop loin et exagérer d'une autre façon que d'insinuer, comme l'ont fait quelques-uns, qu'il inclinait vers leurs doctrines.

À propos de la polémique dont il est parlé plus haut, racontons une anecdote qui prouve les sentiments dont Bossuet était animé et la vivacité passionnée de ses convictions.

«Qu'auriez-vous fait si j'avais soutenu M. de Cambrai? lui demanda Louis XIV un jour.

—Sire, répondit Bossuet, j'aurais crié vingt fois plus haut.»

L'évêque de Meaux touchait à sa soixante-seizièmeannée et son intelligence n'avait point faibli, sa santé semblait robuste encore, lorsqu'il ressentit tout à coup les premières et douloureuses atteintes de la maladie (la pierre) à laquelle il devait succomber le 12 avril 1704, à Paris, où il se trouvait. De cette ville son corps fut ramené à Meaux et enterré dans la cathédrale après des funérailles solennelles. «Aujourd'hui, dit Michaud, l'on peut plus franchement prononcer que, parmi les hommes éloquents, aucun ne l'a été à la manière de Bossuet. Jamais l'éloquence ne fut plus dégagée de tout artifice, de tout calcul: c'est une grande âme qui se montre à nu et qui entraîne avec elle. Les mots, l'art de les disposer, l'harmonie des sons, la noblesse ou le vulgaire des expressions, rien n'importe à Bossuet; sa pensée est si forte que tout lui est bon pour l'exprimer.»

[28]Sermon surla Loi de Dieu.

[28]Sermon surla Loi de Dieu.

[29]Sermon sur l'Impénitence finale.

[29]Sermon sur l'Impénitence finale.

[30]Sermon sur laNécessité de la Pénitence.

[30]Sermon sur laNécessité de la Pénitence.

[31]Sermon sur laLoi de Dieu.

[31]Sermon sur laLoi de Dieu.

[32]Sermon sur l'Utilité des souffrances.

[32]Sermon sur l'Utilité des souffrances.

[33]Sur les obligations de l'état religieux.

[33]Sur les obligations de l'état religieux.

[34]Entre ses ouvrages nous ne mentionnons pas même pour mémoire:La Défense de l'Église Gallicane, ouvrage posthume apprécié par J. de Maistre à sa juste valeur, et fort suspect puisqu'il fut publié, sur une copie de provenance équivoque, et quarante ans après la mort de Bossuet qui, à un certain moment, paraît-il, avait qualifié les quatre propositions en termes plus que sévères, au risque de se condamner lui-même.

[34]Entre ses ouvrages nous ne mentionnons pas même pour mémoire:La Défense de l'Église Gallicane, ouvrage posthume apprécié par J. de Maistre à sa juste valeur, et fort suspect puisqu'il fut publié, sur une copie de provenance équivoque, et quarante ans après la mort de Bossuet qui, à un certain moment, paraît-il, avait qualifié les quatre propositions en termes plus que sévères, au risque de se condamner lui-même.

[35]Biographie universelle.

[35]Biographie universelle.

Celui qu'on a si bien nommé lePrince des Orateurs, n'est pas un artiste à la façon de Cicéron par exemple, avant tout préoccupé de l'art de bien dire, de cadencer la phrase et d'arrondir savamment la période. Bourdaloue veut convaincre plus encore que plaire, parce qu'il obéit à une conviction forte et que chez lui tous les actes et la vie entière sont en harmonie avec ses paroles. Il se prêche lui-même et met toujours l'exemple à côté de la leçon.

Je ne sais rien de plus touchant, de plus admirable que ce que les biographes nous racontent des derniers temps de sa vie. Au comble de la célébrité, alors que les contemporains, le roi Louis XIV et les personnages les plus illustres lui demandaient conseil et que son nom était dans toutes les bouches, il disait, d'après ce que nous apprend le Père Martineau, son confrère:

«Dieu m'a fait la grâce de connaître le néant de ce qui brille le plus aux yeux des hommes, et il me fait encore celle de n'en être point touché.»

Un autre jour, il disait encore: «être si profondément convaincu de son incapacité pour tout bien que,malgré tous ses succès, il avait beaucoup plus à se défendre du découragement que de la présomption.»

En sorte que rien n'était plus remarquable, comme l'écrit Villenave, au milieu de tant de gloire que tant d'humilité[36].

Aussi n'aspirait-il qu'à se faire oublier et il lui tardait de pouvoir s'ensevelir dans la solitude pour se préparer à la mort. Il en fit la demande au Père provincial «qui ne put consentir à priver la Société de celui qui en faisait le principal ornement.» Bourdaloue, pour cette fois se résigna; mais l'année suivante, il écrivit au général une longue lettre pour le supplier de lui accorder ce qu'il n'avait pu obtenir du Père provincial.

«Il y a cinquante-deux ans dit-il, que je vis dans la Compagnie, non pour moi mais pour les autres; du moins plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler, autant que je le voudrais, à ma perfection qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus tranquille: je dis plus tranquille afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course et plût à Dieu que je pusse ajouter: J'ai été fidèle! Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira auxsupérieurs (car je n'en demande aucune en particulier pourvu que je sois éloigné de Paris), sera le lieu de mon repos. Là, oubliant les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. Voilà le sujet de tous mes vœux.»

Bourdaloue est tout entier dans cette admirable lettre; aussi j'ai tenu à la donner tout au long et non par extraits seulement comme ont fait la plupart des biographes. Il se montre bien là tel que nous le dépeint son confrère, le Père Bretonneau: «Cependant Bourdaloue, en pensant aux autres, ne s'oubliait pas lui-même; au contraire, ce fut par de fréquents retours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si utilement les autres.... Ses succès ne l'éblouirent point et ses occupations ne l'empêchèrent pas de veiller rigoureusement sur sa conduite. D'autant plus en garde qu'il était plus connu et dans une plus haute considération... Étroitement resserré dans les bornes de sa profession, il joignait aux talents de la prédication et de la direction des âmes le véritable esprit religieux.... Il ne s'épargnait en rien également prêt pour qui que ce fut et se faisant tout à tous. Dans ce grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularités; et plus sa réputation et son nom leur inspiraient de timidité en l'approchant, plus il s'étudiait à gagner leur confiance, et à leur faciliter l'accès auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allaittrouver s'ils étaient hors d'état de venir eux-mêmes[37].»

Et avec cela chez cet homme vraiment apostolique: «un dévouement inviolable au service de l'Église, et une soumission entière aux puissances ecclésiastiques et à ses supérieurs.» Il le prouva bien dans cette circonstance; car le général, ayant fait à sa demande une réponse toute favorable, il se disposait à partir. Mais, d'après le désir exprimé par ses supérieurs immédiats, il crut devoir retarder de quelques semaines, et dans l'intervalle, par suite des remontrances venues de Paris, une seconde lettre arriva de Rome qui révoquait la permission donnée.

Bourdaloue n'insista pas, prompt à se soumettre à l'ordre de ses supérieurs dans lequel il vit l'expression de la volonté du ciel. Il reprit ses fonctions avec un nouveau zèle, et même avec plus d'activité et d'ardeur que jamais, prêchant, enseignant, confessant, et il ne put être arrêté par un rhume opiniâtre dont il souffrait depuis plusieurs semaines. Mais, à la suite d'un sermon qu'il avait prêché pour une prise d'habit, il se sentit plus indisposé. Le dimanche, jour de la Pentecôte (11 mai 1704), il dut se mettre au lit et une fièvre maligne interne se déclara avec les symptômes les plus alarmants. Quoiqu'il se fît peu d'illusion sur son état, il insista auprès du médecin pour savoir la vérité toute entière. On satisfit à son désir, et avant même que le docteur eût fini de parler, le malade dit: «C'est assez, je vous entends: il faut maintenant que je fasse ceque j'ai tant de fois prêché et conseillé aux autres.»

Dès le lendemain, après s'être préparé par une confession de toute sa vie à recevoir les derniers sacrements, «il entra lui-même, dit le Père Bretonneau, témoin oculaire sans doute, dans tous les sentiments qu'il avait inspirés à tant de moribonds. Il se regarda comme un criminel condamné à mort par l'arrêt du ciel. Dans cet état, il se présenta à la justice divine. Il accepta l'arrêt qu'elle avait prononcé contre lui et qu'elle allait exécuter: «J'ai abusé de la vie, dit-il en s'adressant à Dieu: je mérite que vous me l'ôtiez et c'est de tout mon cœur que je me soumets à un si juste châtiment.»

D'après ce que nous lisons ailleurs, il dit à ceux qui l'entouraient: «Je vois bien que je ne puis guérir sans miracle; mais que suis-je pour que Dieu daigne faire un miracle en ma faveur? Que sa sainte volonté s'accomplisse aux dépens de ma vie s'il l'ordonne ainsi; qu'il me sépare de ce monde où je n'ai été que trop longtemps et qu'il m'unisse pour jamais à lui!»

Avec une entière tranquillité d'esprit et comme s'il pouvait encore compter sur de longs jours, il mit en ordre les papiers dont il était dépositaire. Puis, se souvenant de ses nombreux et illustres amis, «il désira qu'on leur apprît qu'il regardait sa séparation d'avec eux sur la terre comme une partie du sacrifice qu'il faisait à Dieu de sa vie.»

Il s'entretint ensuite quelque temps avec son directeur, et alors un mieux s'étant manifesté, ses confrères et amis reprirent quelque espérance. Mais, dans la soirée, un violent accès de fièvre survint, bientôt suivi dudélire et l'agonie commença. Le lendemain mardi, 13 mai, vers cinq heures du matin, il expira. Bossuet l'avait précédé de quelques semaines dans la tombe (12 avril 1704.)

Bourdaloue était dans la soixante-douzième année de son âge, né à Bourges, le 20 août 1632, l'année même où le pape Urbain VIII approuvait la Congrégation des Prêtres de la Mission, fondée par Saint Vincent-de-Paul. Bourdaloue, qui reçut au baptême le prénom de Louis, entra, dès l'âge de quinze ans, dans la Compagnie de Jésus. Il passa par tous les exercices, employant les dix-huit premières années de noviciat, soit à ses propres études, soit à professer la rhétorique, la philosophie, la théologie. Quelques sermons qu'il eut occasion de prêcher révélèrent sa véritable vocation à ses supérieurs qui le destinèrent dès lors à la prédication. Après s'être fait entendre en province avec un grand succès, il vint à Paris et prêcha tout d'abord dans l'église de la maison professe avec un éclat extraordinaire. Également aimé des grands, du peuple et des savants, il attirait une foule prodigieuse; sa réputation croissait d'un sermon à l'autre; plus on l'entendait, plus on voulait l'entendre.

Le roi Louis XIV le goûtait tout particulièrement, et, après l'avoir entendu, depuis l'Avent de l'année 1670, plusieurs Avents et plusieurs Carêmes, il le redemandait toujours en disant: «J'aime mieux ses redites que les choses nouvelles d'un autre.»

Sa courageuse franchise même ne le refroidissait pas. On raconte qu'un jour Bourdaloue, ayant prêché devant le roi, celui-ci lui dit:

«Mon père, vous devez être content de moi; madame de Montespan est à Clagny.

—»Oui, sire, répondit le prédicateur, mais Dieu serait plus satisfait si Clagny était à soixante-dix lieues de Versailles.»

On conçoit après cela que madame de Sévigné pût écrire: «Jamais prédicateur n'a prêché si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes.... Le Père Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère.»

La même madame de Sévigné disait à sa fille: «Je m'en vais en Bourdaloue,» comme elle eût dit: «Je m'en vais en cour,» et ne laissait échapper aucune occasion d'entendre le célèbre prédicateur, témoin cette anecdote: Bourdaloue devait prêcher une passion que madame de Sévigné avait déjà entendue avec sa fille l'année précédente: «Et c'était pour cela, dit-elle, que j'en avais envie; mais l'impossibilité m'en ôta le goût. Les laquais y étaient dès mercredi; et la presse était à mourir.»

On ne saurait s'en étonner quand on lit aujourd'hui ces sermons, les premiers de ce genre, et dont le Père Bretonneau dit avec raison: «Il avait dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfait prédicateur. Il reçut de la nature un fonds de raison qui, joint à une imagination vive et pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai... Ses divisions justes, ses raisonnements suivis et convaincants, ses mouvements pathétiques, ses réflexions judicieuses et d'un sens exquis, tout va à son but.... Persuadé que le prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et que rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs où chacun se voit lui-même et se connaît, il tournait là tout son discours.» Il suffit de citer ces admirables sermons sur leMariage, leChoix,d'un état, lesDivertissements du monde, l'Hypocrisie, laPrière, lesDevoirs envers les domestiquesetc., dans lesquels abondent, avec les solides raisonnements, les observations et les conseils pratiques, les réflexions d'une étonnante sagacité et tous ces portraits admirables de relief et de vie d'une vérité si prodigieuse quoique on ne pût reconnaître les modèles et qui faisaient dire à madame de Termes: «Il est inimitable et les prédicateurs qui l'ont voulu copier sur cela n'ont fait que des marmousets.»

Quoique admirable par la solidité des raisonnements et la victorieuse logique, Bourdaloue savait aussi parler au cœur, témoin ce qu'écrivait madame de Maintenon, à l'occasion d'un sermon prêché devant Louis XIV et sa cour. «Il a parlé au Roi sur sa santé, sur l'amour de son peuple, sur les craintes de la cour; il a fait verser bien des larmes; il en a versé lui-même: c'était son cœur qui parlait à tous les cœurs.»

Quand aujourd'hui la lecture seule de tant de pages éloquentes nous frappe d'une façon si vive et nous émeut si profondément, qu'on imagine ce que ce devait être quand ces mêmes choses étaient dites au milieu du silence solennel d'un immense et religieux auditoire, ettombaient des lèvres de Bourdaloue: «Le feu dont il animait son action, dit le Père Bretonneau, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse,tout était orateur en lui, et tout servait à son talent.»

On conçoit après cela que Bossuet ait pu dire dans la candeur de sa modestie: «Cet homme sera éternellement notre maître en tout.»

N'oublions pas ce mot encore d'un des contemporains de Bourdaloue et qui prouve que, dans l'estime de tous, chez lui la vertu égalait le talent: «Sa conduite, disait on, est la meilleure réponse que l'on puisse faire auxLettres Provinciales.»

[36]Notice sur Bourdaloue. Édition de 1812. 16 volumes in-8º.

[36]Notice sur Bourdaloue. Édition de 1812. 16 volumes in-8º.

[37]Préface du Père Bretonneau dans la première édition desSermons de Bourdaloue.

[37]Préface du Père Bretonneau dans la première édition desSermons de Bourdaloue.

«Les perfectionnements apportés par Breguet dans cette partie de la mécanique à laquelle il avait consacré ses veilles, ont eu pour résultat de donner à la France la première horlogerie de l'Europe, au dire de tous ceux qui ne sont pas Anglais. Ses perfectionnements s'étendent à toutes les branches comme à toutes les parties de l'art. C'est à lui qu'on doit, sinon la première idée, du moins l'usage commode des montres perpétuelles qui se remontent d'elles-mêmes par le mouvement qu'on leur donne en les portant.... C'est Breguet qui, pour garantir de fractures le pivot du balancier, en cas de choc violent ou de chute de la montre, imagina le parachute qui préserve le régulateur de toute atteinte; invention précieuse surtout pour les montres de poche. C'est lui qui, le premier, fabriqua des cadratures de répétition d'une disposition plus sûre, laissant plus de place pour les autres parties du mécanisme, etc., etc. Mais c'est surtout aux sciences exactes, à l'astronomie, à la physique et à la navigation, que Breguet, en multipliant les moyens de calculer lesminimales plus délicats de la durée avec la dernière exactitude, a rendu des services inappréciables.»

Ainsi s'exprime M. Val. Parisot, qui, par ses connaissances spéciales, a su, mieux que nous ne pourrions le faire, mettre en relief les services rendus par cet artisan illustre dont le nom, resté justement populaire, est une preuve nouvelle que la gloire ne dédaigne personne, et se plaît à récompenser tous les genres de mérite. À ce titre, Breguet, comme Jacquard, comme Richard Lenoir, mérite une place dans notre galerie, d'autant plus que chez lui le caractère de l'homme était à la hauteur du talent, du génie de l'artiste; c'est M. Parisot qui n'hésite pas à lui donner ce titre, et qui songerait à le lui contester?

«Breguet, dit M. Villenave, était recherché dans les premières classes de la société où il comptait plusieurs amis. On a dit de lui qu'il avait toujours conservé la naïveté de la jeunesse et même celle de l'enfance; qu'il voyait tout en beau, excepté ses ouvrages; qu'en lui, tout était égal, uni, simple; qu'il était timide sans être jamais embarrassé; qu'on trouvait des rapports entre lui et le bon La Fontaine; qu'il n'avait jamais voulu quitter sa petite et modeste maison où la fortune était venue le trouver; qu'il était toujours prêt à être utile aux artistes; que tous étaient heureux autour de lui, et lui plus que les autres. On raconte qu'étant devenu un peu sourd sans être susceptible, il disait, quand on riait de quelque quiproquo:Dites-le-moi, que je rie aussi, ce qu'il ne manquait pas de faire.»

Breguet (Abraham-Louis), naquit à Neufchatel en Suisse, le 10 janvier 1747, d'une famille d'origine française. Enfant, il paraissait d'une intelligence paresseuse, et ses maîtres augurèrent assez mal de son peu de goût pour la grammaire française et latine. Toutjeune encore, il perdit son père, et sa mère s'étant remariée à un horloger, celui-ci, voyant le peu de fruit que l'enfant tirait de la fréquentation du collége, résolut de le garder à la maison pour l'occuper aux travaux de son état. Cette vie sédentaire ne sembla point d'abord, plus que l'autre, agréable à l'enfant, doué d'une extrême vivacité; peu à peu, cependant, les combinaisons mécaniques l'intéressèrent et il devint apprenti des plus zélés.

Son beau-père, cependant, qui voulait faire de lui un ouvrier émérite, l'emmena à Paris et le plaça chez un célèbre horloger de Versailles pour qu'il achevât de se perfectionner dans son art et, en effet, au bout de peu d'années, Abraham-Louis était le premier ouvrier de l'atelier; intelligent autant que laborieux et rangé. Quoique à peine sorti de l'adolescence, il se trouvait père de famille, ayant, par la mort précipitée de son beau-père et de sa mère, une jeune sœur à élever et établir! Son salaire de chaque jour devait seul suffire à toutes les charges; et non-seulement le jeune ouvrier réussit à équilibrer son budget, mais il put faire quelques économies et trouver du loisir pour suivre un cours de mathématiques, car il avait compris que la connaissance des sciences exactes lui devait être singulièrement utile ou plutôt indispensable. Son professeur était l'abbé Marie, savant distingué, que les rares dispositions de l'élève, comme sa bonne conduite, intéressèrent et qui ne fut pas avare pour lui de ses précieux enseignements.

Il n'est pas douteux qu'ils contribuèrent beaucoup à développer le génie du jeune Breguet dont la réputation, comme habile horloger, date de cette époque et depuisne fit que s'accroître. Un jour le duc d'Orléans se trouvait à Londres, dans l'atelier de l'horloger Arnold, connu dans toute l'Europe, et renommé comme le premier dans son art. Le prince tira sa montre, et, la montrant à Arnold, lui demanda ce qu'il en pensait.

L'horloger, après l'avoir ouverte et examinée avec grande attention, non sans témoigner plusieurs fois de son étonnement, la rendit au visiteur en disant:

—Vous avez là, monseigneur, un chef-d'œuvre, et ce Breguet est, dans notre partie, un maître, mais un maître qu'au plus tôt je veux connaître, et dont il me tarde de serrer la main.» En effet, laissant là son atelier et ses travaux commencés, et, embrassant sa famille, Arnold s'embarqua pour le continent, et quelques jours après, il arrivait à Paris.

Un matin, Breguet, averti par la sonnerie du timbre, voit entrer dans son atelier un étranger qui, le sourire aux lèvres et la main tendue, lui dit:

—Mon cher confrère, j'ai vu tout récemment à Londres, dans la main d'une altesse française, une montre fabriquée par vous et que j'ai admirée comme un chef-d'œuvre. Aussi ai-je passé le détroit tout exprès pour faire votre connaissance et vous adresser moi-même mes félicitations; je suis Arnold, de Londres.

Qu'on juge de la stupéfaction comme de la joie de Breguet à cette visite si inattendue pour lui, car, même au temps de ses plus grandes prospérités, il était resté fort modeste.

«Malgré tant de titres incontestables à la gloire et à la renommée, cet homme éminemment moral, qui rendait justice à tous, excepté à lui-même, jusqu'à s'étonnerde la régularité de ses instruments,doutait de sa propre réputation, même en présence des étrangers qui s'honoraient de lui en fournir le témoignage[38].»

Profondément touché des témoignages d'estime et de sympathie que lui donnait Arnold, il s'efforça de le reconnaître de son mieux par son accueil, et lorsque le confrère repartit pour l'Angleterre, il lui confia son fils aîné qu'il devait, deux années après, mais sans l'avoir prévu, aller rejoindre.

La révolution éclata, Breguet, tout entier à son art, resta complètement étranger à la politique; mais à cause de sa célébrité, et sans doute aussi de sa réputation d'honnête homme, il n'en fut pas moins classé parmi les suspects. Par bonheur, grâce à quelques-uns de ses clients, alors très-influents, il put éviter la prison et il lui fut permis de quitter la France. Il passa, avec sa famille, en Angleterre, où sa situation ne laissait pas que d'être critique et de le préoccuper. Il se voyait tout au moins dans la nécessité, afin de s'assurer le pain quotidien, d'abandonner ses savantes recherches pour redevenir un simple ouvrier, lorsqu'un ami généreux, témoin de ses perplexités, lui dit:

—À Dieu ne plaise, que vous abandonniez l'art pour le métier. Continuez vos importants travaux, dont le résultat pour moi est d'autant moins douteux que votre fils aîné peut s'y associer. D'ailleurs, n'ayez souci du lendemain ni pour votre famille ni pour vous; voici qui vous rassure pour l'avenir.

Et l'excellent ami, M. Desnay-Flyche, présentait à Breguet un portefeuille rempli de banknotes, qu'aprèss'être longtemps défendu, le Français dut accepter. C'est ainsi que, pendant les deux années de son exil dans la Grande-Bretagne, Breguet eut toute sécurité pour ses recherches. Aussi, quand il lui fut permis de rentrer en France, riche de nouvelles connaissances et devenu le premier dans son art, il put en peu de temps, aidé d'ailleurs par le secours de ses amis, relever ses établissements détruits, dont la prospérité alla toujours en augmentant. Sa vie dès lors s'écoula paisible et heureuse. Il devint successivement horloger de la marine, membre du bureau des longitudes, et en 1816 remplaça Carnot à l'Institut. En 1823, il fit partie du jury d'examen pour les produits de l'industrie. Après avoir rempli ces fonctions momentanées avec le zèle et la conscience qu'il apportait à tout, il se remit à son grand ouvrage sur l'horlogerie, qu'il avait hâte de voir terminé, comme par un secret pressentiment. Car un matin, peu d'instants après s'être assis à son bureau, il tomba foudroyé par une attaque d'apoplexie.

«Le talent de Breguet, dit M. Parisot, n'était point exclusivement restreint à l'art auquel il fit faire des pas si prodigieux. Il imagina le mécanisme léger et solide des télégraphes établis par Chappe; il créa un thermomètre métallique d'une sensibilité au-dessus de tout ce qui est connu, surtout pour le développement instantané du calorique, etc.»

On ne peut trop regretter qu'il ait laissé inachevé sonTraité de l'Horlogerie, dans lequel toutes ses découvertes devaient être consignées et qui eût renfermé, en particulier, beaucoup de faits intéressants sur la transmission du mouvement par les corps qui restent eux-mêmes en repos.

[38]Encyclopédie des gens du monde.

[38]Encyclopédie des gens du monde.

On n'a sur La Bruyère aucuns détails biographiques; «On ne connaît rien de sa famille, dit Suard l'académicien, et cela est fort indifférent; mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la tournure de son esprit, dans la société; et c'est ce qu'on ignore aussi.»

D'Olivet, dans sonHistoire de l'Académie, n'est pas absolument de cet avis puisqu'il nous dit: «On me l'a dépeint comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres; faisant un bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition même celle de montrer de l'esprit.»

De son côté Boileau nous dit[39], mais à la date du 18 mai 1787, l'année même de la publication desCaractèreset quelque temps auparavant sans doute: «Maximilien (La Bruyère) m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de sonThéophraste. C'est un fort honnête homme et à qui il ne manquerait rien sila nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.»

L'éloge semble maigre, mais la lecture du livre, dont il ne connaissait que des fragments, sans doute ouvrit les yeux à Despréaux puisqu'il devint bientôt un des partisans zélés de La Bruyère et contribua beaucoup, avec Bossuet et Racine, à le faire entrer à l'Académie où le moraliste fut reçu six ans après la publication desCaractères, c'est-à-dire en 1693. On a remarqué qu'il fut le premier académicien qui, dans son discours, ait fait l'éloge des confrères vivants, Bossuet, La Fontaine et Despréaux. On ne sait plus rien de lui ensuite, si ce n'est la date de sa mort arrivée en 1696[40].

Ce silence des contemporains n'est-il pas des plus étonnants quand il s'agit d'un homme à qui son livre avait fait sans nul doute bien des ennemis et dont il semble que les Mémoires du temps auraient dû particulièrement s'occuper? Il faut que sa vie tout à fait retirée, la réserve de son caractère, peut-être la crainte aient tenu la curiosité à distance.

Mais si La Bruyère est ignoré comme homme, l'écrivain jouit d'une assez belle notoriété «et le livre desCaractères, qui fit beaucoup de bruit dès sa naissance», n'a rien perdu pour nous de ses mérites, et il compte au premier rang des livres classiques. Ce n'est pas d'ailleurs le livre de tout le monde et qu'on puisse goûter à tous les âges. Il exige une certaine maturité d'esprit et une connaissance du monde qui permette d'apprécier la sagacité des observations. Je me rappelle que, jeune homme encore, un volume desCaractèresm'étant tombé dans les mains, tout en appréciant tels ou tels passages, certaines façons de s'exprimer qui me semblaient vives, ingénieuses, originales, le plus souvent, mon inexpérience me rendait hésitant; je m'étonnais ayant peine à comprendre et assez semblable à un homme qui entendrait parler une langue étrangère dont quelques mots seulement lui seraient familiers. Je pourrais encore me comparer à celui qui, voyant un portrait peint par un maître, mais sans connaître l'original, pourrait admirer l'habileté des procédés, le talent de facture, mais serait inapte à se prononcer quant à la ressemblance.

Dans mon ignorance du monde, je jugeais ce La Bruyère un peu bien enclin à la médisance, et montrant trop l'humanité par les côtés qui ne la font ni aimer ni estimer. Pour un chrétien sincère tel qu'il paraît avoir été d'après le chapitre justement vanté desEsprits forts, je le trouvais en général fort peu charitable, très hardi et même téméraire dans certains de ses jugements soit sur les hommes, soit sur les choses. À part le chapitre cité plus haut, on dirait que ce moraliste, qui avait lu l'Évangileet l'Imitation, écrit avec la plume de Théophraste ou Sénèque, une plume dont la pointe est d'or, de diamant même, mais singulièrement affilée et qui peut faire des blessures mortelles mieux que le meilleur stylet italien. Encore ne semble-t-il pas que, pareille à la lance d'Achille, elle sut toujours guérir les blessures qu'elle aurait pu faire.

La Bruyère dit excellemment: «Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage, il est bon et fait de main d'ouvrier.»

Très bien! mais si je ne craignais de paraître téméraire, j'exprimerais le doute que telle soit l'impression qui résulte le plus habituellement de la lecture desCaractèreset non pas plutôt une disposition railleuse, ironique, sarcastique, un sentiment de dédain et de mépris pour l'humanité. Le tort du moraliste précisément, c'est de s'adresser trop à l'esprit, à l'intelligence, et, dans son livre il n'y a pas assez pour le cœur. J'ajouterai qu'en certains endroits, quand il s'agit de sujets chatouilleux, qui se rencontrent dans l'étude des passions, le moraliste, en témoignant de sa sagacité comme observateur, ne fait pas toujours assez preuve de discrétion; dans le chapitre surles Femmesentre autres, il est telle phrase qu'on aurait plaisir à effacer, sûr de l'approbation du sexe, celle-ci par exemple:

«Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point.»

La Bruyère, au reste, je le répète, n'est point le livre des jeunes gens et moins encore des demoiselles.

Après ces réserves, appréciant les procédés de l'écrivain, je n'hésiterai pas à dire avec Suard: «Ce n'est pas seulement par la nouveauté et la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer; c'est encore par un choix d'expressions, vives, figurées, pittoresques; c'est surtout par ses heureuses alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome étranger..... En lisant avec attention lesCaractères, il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de moins inattendu que le fond des choses mêmes; et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain que j'admire.»

Il semble en effet que La Bruyère, pas toujours exempt de recherche, soit un ouvrier, non, un artiste merveilleusement habile dans l'art de bien dire et préoccupé surtout du désir de donner tout son relief à la pensée par l'expression. C'est un artiste, aussi voyons-nous qu'il excelle dans les portraits; ils abondent dans son livre ou plutôt dans sa galerie, et touchés avec une largeur de pinceau en même temps qu'une délicatesse qui font que, tout en conservant, dans une certaine mesure, quelque air de ressemblance avec le type original et premier, ils ne sont point de simples copies, mais par des traits ajoutés et empruntés à divers modèles, nous saisissent par «cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constituent la perfection des beaux arts.»

Dirai-je cependant qu'on voudrait chez l'écrivain plus de spontanéité, plus d'abandon; une phrase qui se détendit parfois et où l'on ne sentît pas autant le savant et studieux arrangement. On aimerait que La Bruyère se souvînt un peu davantage du conseil de Régnier:

Les négligences sont ses plus grands artifices.

Les négligences sont ses plus grands artifices.

Le livre de La Bruyère est dans toutes les bibliothèques; aussi faut-il être sobre de citations. Quelques passages suffiront.

«Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté et de maturité dans la nature: celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût et l'on dispute des goûts avec fondement.

«Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter; c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.»

«Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est la voix de celle que l'on aime.»

«Être avec les gens qu'on aime, cela suffit: rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»

«Certains poètes sont sujets dans le dramatique à de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, élevés et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins, l'admire davantage: il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse que cesendroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre; que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes et qu'avec toute l'attention que je donnais à leur récit, j'avais tort de n'y rien entendre:je suis détrompé.»

À l'appui de cette observation nous citerons une curieuse anecdote racontée par Fontenelle dans la vie de Corneille. On lit ces quatre vers dans la 1rescène du IIeacte de la tragédie de:Tite et Bérénice:


Back to IndexNext