Peut-être, après tout, la « Belle au bois » ne s’était-elle pas aperçue, dans le trouble du réveil, de la liberté grande qu’avait prise l’inconnu en baisant un ruban rose ? Quoi qu’il en fût, toute trace de colère avait disparu de son joli visage pâli, la crainte seule y persistait, une crainte moins éperdue, mais plus douloureuse, une crainte qui n’essayait plus de se dissimuler sous l’orgueil de la patricienne offensée et qui semblait être prête à manifester son impuissance par des larmes.
Et Pierre se taisait, n’osant plus parler, navré devant cette crise de pleurs qu’il voyait venir et qu’il ne saurait consoler.
Cependant, la pauvre enfant tentait d’étouffer, par un effort de volonté, les sanglots qui se pressaient dans sa gorge ; après un instant de silence et sans doute de lutte intérieure, elle parut avoir repris possession d’elle-même, et ses yeux bleus encore voilés se levèrent bravement sur l’officier.
— Hélas ! monsieur, murmura-t-elle, était-ce bien à vous de supplier ?
Fargeot voulut protester ; d’un geste léger, presque instinctif, elle l’arrêta.
— Vous me demandez pardon, reprit-elle, oh ! bien volontiers, je vous pardonne… mais le temps des fées est loin, et nous vivons à une époque où il faut se féliciter, je crois, de n’être pas fille de roi… Je ne sais rien de vous, monsieur, rien de vos idées, de vos croyances… peut-être, si j’en juge par vos vêtements et votre coiffure, êtes-vous impie et républicain, quoiqu’en vérité vous n’ayez pas l’air méchant… Tiendrez-vous compte de ma prière, si je vous conjure, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, d’oublier que vous m’avez vue, de ne point trahir notre secret ?… Nous ne faisons pas de mal, oh ! je puis vous le promettre !…
— Il devient de plus en plus difficile de reconnaître les républicains à leur coiffure et à leur costume, mademoiselle, répondit le jeune homme ému et amusé à la fois ; cependant, je rougirais de vous tromper… je suis républicain… on peut l’être, croyez-le bien, sans avoir fait alliance avec la guillotine. Je n’ai d’ailleurs jamais joué le rôle d’un homme de parti. Je suis avant tout un soldat… Quant à vous trahir ?… regardez-moi bien, mademoiselle, ajouta-t-il simplement ; vous m’avez fait l’honneur de trouver que je n’avais pas l’air d’un méchant homme, trouvez-vous que j’aie l’air d’un traître ?
Le regard de Pierre avait doucement cherché les yeux de la jeune fille. Et ce regard était si droit, si franc, que les pauvres yeux effarouchés ne le fuirent pas, que même ils s’y réfugièrent un instant, rassurés par la force loyale et tendre qu’ils lisaient au fond des prunelles sombres de l’officier.
— Non, vous n’avez pas l’air d’un traître… fit tout bas la Belle au bois…
Pierre continua :
— Ce secret dont vous parlez, d’ailleurs, qu’en sais-je ?… J’ignore votre nom, j’ignore celui des personnes que j’ai entrevues tout à l’heure. J’errais à travers les ruines d’un château et soudain, comme dans un conte, une belle jeune fille endormie m’est apparue. C’est un rêve que m’ont envoyé les fées… voilà tout… Vous savez que ceux qui croient aux fées ne l’avouent guère et n’aiment point à dire leurs rêves… Que vous importe, alors, que j’oublie ou n’oublie pas le mien ?… Je vous jure que personne ne le connaîtra.
Toujours très bas, elle dit encore :
— Je vous remercie, monsieur…
Il ajouta :
— Vous me croyez, vous avez confiance en moi ?
Elle répondit d’un petit mouvement de tête affirmatif, sans regarder l’officier ; puis, de nouveau, ses yeux se levèrent sur lui, avec anxiété :
— Quand j’ai parlé d’un secret, fit-elle, vous avez bien compris, n’est-ce pas, qu’il ne s’agissait de rien qui… rien qui ressemblât à un secret… politique ?
Un peu interdit, car il se rappelait soudain ses soupçons de tout à l’heure et éprouvait quelque honte de les avoir si facilement chassés, il commença :
— Si j’avais eu semblable pensée, je…
Mais les mots lui manquèrent pour continuer et il se tut ; ses yeux interrogeaient.
Le joli visage de la princesse au bois dormant se faisait très grave.
— Vous avez dit, monsieur, que vous ne connaissiez ni le nom que je porte ni le secret que je vous priais de ne point trahir… Ce nom — qui ne peut être tout à fait ignoré de vous — je vais vous l’avouer : je m’appelle Claude de Chanteraine… je suis la petite-fille du duc Robert-Gérard de Chanteraine, mort il y a douze ans. Ce secret — que vous connaissez déjà en grande partie, puisque vous savez que Chanteraine est habité — il me semble que je vous le dois tout entier… et que vous le garderez… oh ! non, pas mieux, mais… comment dirai-je ?… plus paisiblement, avec la conscience plus tranquille, si vous êtes bien certain qu’en le taisant, vous…
La jeune fille s’arrêta, puis très doucement :
— … Vous ne causerez de préjudice à personne, acheva-t-elle.
— Je serai heureux d’entendre ce que vous me ferez la grâce de me dire, répliqua Pierre.
La phrase n’avait rien que de banal ; peut-être cependant Claude comprit-elle ce que ces mots de politesse recélaient de gratitude.
C’est qu’en vérité le scrupule si délicatement senti, si discrètement exprimé par mademoiselle de Chanteraine, avait touché, ému jusqu’au cœur le colonel Fargeot ! On eût dit que, par une intuition mystérieuse, la délicieuse étrangère avait lu en lui, mieux, plus profondément que lui-même.
Loin de Claude, de ses grands yeux purs, l’officier ne se fût-il pas aussitôt reproché de n’avoir sollicité aucune explication de ces réfugiés étranges qui, si inoffensifs qu’ils semblassent, ne pouvaient être que des émigrés ?
Certes, il ne croyait plus à un complot et il eût fallu être imbu non pas seulement du respect, mais de la superstition de la loi, pour se considérer comme tenu de faire, en ce cas, œuvre de police et de dénoncer aux autorités de pauvres êtres dont une fuite impuissante devant la tourmente paraissait précisément avoir été le seul crime. Mais, quoique n’étant sans doute aucunement périlleuse pour le gouvernement du Premier Consul, la présence au château de mademoiselle de Chanteraine et de ses amis n’en était pas moins insolite et tout homme agissant de sang-froid se fût refusé à prendre la responsabilité de la taire, sans avoir cherché, avec le plus de courtoisie possible, à en connaître ou à en pénétrer la raison.
— Si l’on vous a renseigné dans le pays sur ce pauvre château, reprit la jeune fille, on n’a pas manqué de vous dire que la famille de Chanteraine, ou plutôt ses survivants, bien peu nombreux, hélas ! avaient émigré en 91… Ceux qui vous ont ainsi parlé étaient sincères. Ils vous ont répété fidèlement ce que tout le monde considère comme vrai, non seulement aux Audrettes où on ne nous aimait guère, mais à Mons-en-Bray où la plus admirable preuve de dévouement nous a été donnée… Oui, parmi nos amis comme parmi nos adversaires, chacun a pu constater que nous avions disparu… Cependant personne ne peut se vanter de nous avoir vus partir… et — je vous le jure, monsieur, — jamais, vous m’entendez bien,jamais, aucun de nous n’a quitté Chanteraine ! Oh ! l’histoire semble d’abord invraisemblable, avoua Claude en remarquant la stupéfaction profonde qui se peignait sur le visage de Pierre, mais vous verrez bientôt qu’elle mérite d’être crue… Ne voulez-vous pas m’écouter avec patience ?
— Oh ! mademoiselle !
— Quand commença la Révolution, poursuivit mademoiselle de Chanteraine qu’une émotion nerveuse oppressait un peu, notre famille avait perdu son chef. Ma tante, Charlotte de Chanteraine, âgée déjà, moi, encore bien jeune, nous nous trouvions presque seules au monde, n’ayant d’autre guide en cette vie que l’un de nos cousins, le chevalier de Plouvarais qui habitait Chanteraine avec sa sœur depuis plusieurs années… M. de Plouvarais est bien le meilleur des hommes, mais aussi le plus hésitant, le plus dépendant, le moins capable d’initiative qu’on puisse imaginer. En ces conditions, et étant donné l’état précaire de notre fortune, l’idée d’émigrer, de se jeter elle-même et de nous entraîner avec elle au milieu des difficultés, des dangers d’une existence incertaine, aventureuse, terrifiait mademoiselle Charlotte de Chanteraine qui ne put se résigner à quitter le château au moment où la plupart de nos amis se hâtaient de gagner la frontière. Bientôt, cependant, notre vie ne s’y passa plus qu’en transes, en angoisses continuelles… Des bandes de forcenés couraient le pays, pillant, brûlant, détruisant… Déjà, au retour d’une courte absence, nous avions trouvé à Chanteraine des dégâts considérables, presque des ruines… Nous avions tout à craindre. C’est alors que, conseillée et dirigée en cela par Quentin, un ancien et bien dévoué serviteur de mon grand-père, ma pauvre tante, si peu faite pour l’époque où elle vit, prit cette étrange résolution de laisser croire partout à notre disparition… Dans cette partie même du château, se trouve, mystérieusement dissimulée, l’entrée d’un vaste souterrain dont les ramifications aboutissent à plusieurs lieues d’ici en divers points de la campagne et qui fut construit au temps de la guerre de Cent ans par Tristan de Chanteraine, notre ancêtre, pour parer à toute surprise de l’ennemi. Le secret de ce sombre asile, transmis de père en fils, pendant bien longtemps, puis oublié pendant deux siècles, on ne sait pourquoi, mon grand-père qui se plaisait à vivre au milieu des souvenirs de notre maison, l’avait découvert en déchiffrant, par un prodige de patience et presque de divination, les énigmes bizarres d’un grimoire très ancien, trésor ignoré de nos archives. Suivant les instructions précises qui lui avaient été données par son maître, Quentin nous le révéla… Au-dessous de la demeure visible et constamment menacée où se traînaient nos vies, s’en étendait une autre, invisible et sûre, dont la disposition se prêtait au séjour de plusieurs personnes, pendant un temps indéterminé. Ma tante nous jugea sauvés. Tandis qu’on nous croyait bien loin, monsieur, en Allemagne, en Angleterre, nous vivions sous terre.
— Mais comment, de quoi viviez-vous ? demanda Pierre.
— De temps à autre, reprit la jeune fille, Quentin dont le beau-frère, un fermier des environs de Mons-en-Bray, nous était secrètement dévoué, s’en allait de nuit, et par le chemin des taupes, chercher les provisions nécessaires à notre subsistance… Un jour, il nous apprit que Chanteraine, vendu comme bien d’émigrés, avait été acheté par le village de Mons et notre triste situation s’améliora un peu. Nous continuâmes à ne sortir du château que bien rarement et toujours dans l’obscurité ; cependant notre vie d’intérieur se réorganisa. Tant que les autres hommes agissent et travaillent au soleil, nous dormons dans notre tombe protectrice et Chanteraine semble mort ; mais, dès qu’ils reposent à leur tour, après la journée finie, dès que les ténèbres enveloppent la campagne, le château s’éveille… les horloges arrêtées au matin reprennent leur marche, les lampes s’allument, la vie recommence pour nous… Oh ! nos distractions ne sont pas très variées, mais chacun les choisit selon ses goûts et ma tante Charlotte et mon cousin de Plouvarais ne se lassent pas plus de faire ensemble des parties de tric-trac que ma cousine Marie-Rose de jouer les romances de sa jeunesse ou que M. Fridolin — l’ancien précepteur de mon oncle et de mon père — de relire les livres qu’il a déjà lus. Moi, je brode ou je lis… et, quelquefois, vous l’avez pu constater, les livres me font si bien oublier la réalité… que je m’envole au pays des rêves, beaucoup plus agréable que celui-ci. Ce n’est pour aucun de nous le bonheur que cette étrange existence ; mais c’est pour tous le bienfait d’une sécurité relative, à une époque où il faut s’estimer heureux d’avoir pu conserver sa vie et choisir soi-même sa prison… Nous n’en demandons pas plus. Vous voyez, monsieur, que les hôtes actuels du château de Chanteraine ne sont pas des adversaires à craindre… Et pourtant, si vous laissiez deviner notre présence… oh ! Dieu, en ces temps d’abominations, d’horribles injustices, qui peut prévoir ce qui arriverait !…