Lorsque Pierre — avec des ménagements infinis — eut appris à la tante Manon la mort d’Antonin Fargeot, la pauvre femme pleura beaucoup. Et, profondément ému devant cette douleur de toute vieille qui ressemblait un peu, dans ses manifestations extérieures, à une douleur enfantine, l’officier berça de paroles tendres et de caresses celle qui, bien des années auparavant, avait ainsi apaisé ses pleurs de tout petit… Puis, encore endolorie du coup qu’elle avait reçu, la tante Manon regarda son Pierre, l’admira, le questionna, l’entoura d’attentions et de soins ingénus… On eût dit qu’elle cherchait à oublier le triste présent pour se croire revenue au temps où elle contait si bien l’histoire de la Belle au bois.
Ni la petite maison de Roy-lès-Moret ni la tante Manon elle-même n’avaient beaucoup changé depuis ces temps d’avant le déluge ! Les murs de la maison avaient encore un peu noirci, les cheveux de tante Manon avaient encore un peu blanchi… mais le vieux logis et la vieille femme avaient gardé leur air de bonté naïve… Il y a des maisons qui sont bonnes et naïves, on le devine tout de suite, en entrant, à je ne sais quoi dans la disposition des meubles de l’âtre qui accueillent, dans l’arrangement des belles images et des poteries coloriées des murs qui sourient.
Près de la tante Manon, entre les murs vénérables de la maison de Roy-lès-Moret, Pierre Fargeot crut un moment, lui aussi, qu’il était retourné de bien des années en arrière. Mille souvenirs l’appelaient, de tous les points de la salle où tante Manon lui servait dans une assiette, dont il reconnaissait les enluminures ardentes, une de ces soupes épaisses et odorantes qu’elle s’entendait à faire mieux que personne, et il n’imposait pas silence à ces revenants du passé. Il aurait voulu se réfugier au milieu d’eux, comme en un asile où rien du présent n’eût pu l’atteindre.
Maintenant qu’il touchait au but, son impatience de savoir avait fait place à une appréhension de ce qu’il pourrait apprendre et il n’osait pas interroger.
Qu’allait-elle dire, la pauvre vieille Manon ? Se rappelait-elle encore les choses d’autrefois ? Sous le poids des années, le fragile secret ne s’était-il pas brisé, au delà de ce front osseux sur lequel la peau parcheminée paraissait trop mince et trop tendue ?
Pierre avait résolu qu’il ne parlerait pas du mystère avant le lendemain. Il lui semblait à la fois qu’il pouvait s’accorder cette trêve et qu’il la devait à la tante Manon.
Quand vint le soir, tous deux s’assirent, sans que le sujet terrible eût été abordé, dans le jardinet planté de fleurs et de légumes qui entourait la maison de Manon Fargeot.
Le ciel s’était doré très doucement, après la journée chaude… des insectes passaient presque silencieux dans l’atmosphère calme ; des parfums de fleurs très humbles, des aromes de fraises mûres montaient des plates-bandes ; des voix de paysans qu’accompagnait un son continu de clochettes chantaient au loin ; c’était l’heure de la rentrée des troupeaux, une heure ineffablement calme, une de ces heures où il semble que rien de violent ne puisse s’être passé sur la terre…
La douceur en était telle que Fargeot eût craint de rompre le charme en prononçant une parole, quelle qu’elle fût… Il lui paraissait bien vraiment, en cet instant, que toute sa vie s’était écoulée là, que tout événement qui n’eût pas tenu entre les quatre haies vives de ce pauvre courtil ne pouvait provenir que d’un monde irréel de fantaisie et de rêve.
Cependant, même à cette heure d’oubli volontaire, l’image d’une jeune fille vêtue de clair se dessinait légère, presque aérienne, dans le petit jardin de tante Manon.
Pierre savait que, maintenant, cette image l’accompagnerait toujours et qu’elle s’encadrerait souvent ainsi, pure et mélancolique, dans l’or pâle des soirs.
Il ne voulait pas donner de nom précis à l’apparition délicieuse… Elle s’appelait pour lui la bien-aimée et sa présence n’était subordonnée ni aux lois du temps ni à celles de l’espace… Il s’absorbait dans la contemplation sereine de l’être, invisible pour d’autres, qui était là, tout proche pour lui, et les mots d’adoration que ses lèvres ne prononceraient jamais chantaient, entendus de lui seul, dans son cœur et parmi les choses…
Mais soudain, comme si la ravissante paix du crépuscule eût, par quelque rapprochement confus, suggéré à ses quatre-vingts ans une demande anxieuse, Manon Fargeot parla :
— Oh ! dis-moi, mon enfant, fit-elle, sa mort a-t-elle été douce ? Pendant les dernières heures — celles que tu as passées auprès de lui — a-t-il retrouvé toute sa connaissance ? T’a-t-il dit adieu avec sa vraie tête et son vrai cœur ?
C’était l’éternel problème, et la tante Manon qui prononçait à son tour les paroles d’angoisse ne savait pas que, si quelqu’un pouvait encore y répondre en ce monde, c’était elle, elle la pauvre vieille, elle traduisant de sa petite voix cassée, les réminiscences, peut-être bien vagues, de sa mémoire peut-être endormie…
Mais Pierre sentit que le moment décisif était venu et, devant le beau ciel doré qui, lentement s’obscurcissait, il évoqua, pour la tante Manon, les souvenirs de la dernière nuit, des dernières heures qu’il avait vécues auprès de son père mourant.
Cependant, comme il voulait à tout prix connaître la vérité, il ne parla d’abord qu’en termes vagues du délire où, par moments, la raison de son père avait paru sombrer et il se garda de laisser voir qu’il n’avait lui-même pas su ou pas osé faire la part de la fièvre, au milieu de tant de propos étranges recueillis par lui, au lit de mort d’Antonin. Et lorsqu’il aborda enfin la question de laquelle toute sa vie lui semblait maintenant dépendre, ce fut avec fermeté, sans avouer son incertitude, ce fut comme s’il ne s’agissait pour lui que d’obéir docilement à une volonté exprimée par son père, ce fut comme s’il avait lui-même pu accepter, sans le moindre doute sur la lucidité du cerveau qui les avait conçues, les paroles dont il devait transmettre à sa tante, le sens précis.
— Tante Manon, fit-il doucement, je m’étais promis de ne point vous tourmenter aujourd’hui de ces choses, mais j’en ai l’esprit obsédé et voilà qu’en m’interrogeant sur les derniers moments de mon père, vous me rendez irrésistible la tentation de vous interroger à mon tour… Le suprême effort de celui que nous pleurons fut pour me recommander d’aller à vous… Il avait peine à rassembler ses souvenirs ; tout courage, toute force surtout lui manquait pour me mettre au fait de… je ne sais… d’un mystère, d’un secret qu’il voulait que je connusse… d’un secret dont il me parlait avec angoisse et qui semblait troubler douloureusement son cœur… presque sa conscience… Ce secret, il paraît que vous le savez, tante Manon, et mon père, qui n’a pu me le dire, désire que je l’apprenne de vous… Je suis venu vous le demander.
Tante Manon avait pâli. Lentement elle secoua la tête…
— A quoi bon ?… à quoi bon ?… murmura-t-elle.
— Ah ! je vous en supplie, implora l’officier… L’heure est solennelle pour vous comme pour moi. C’est au nom de mon père… de votre neveu, que vous aimiez, qui vous aimait, que je vous prie de ne me rien cacher ?
— A quoi bon ?… répéta la vieille femme. Je sais si peu !… Et le peu que je sais… te fera souffrir… A quoi bon ?…
— Tante Manon, continua l’officier, la volonté des mourants doit être respectée… Qui ménagez-vous ? Moi, grand Dieu ! Ne voyez-vous pas que toute certitude me serait moins horrible que cette anxiété, que ce doute ?… Ah ! je vous en prie, je vous en conjure… Ce secret ?
— Ce secret… hélas ! mon pauvre petit, c’est celui de ta naissance…
Ces mots n’étaient pas prononcés que, déjà, Pierre avait saisi convulsivement les mains de la pauvre vieille.
— Le secret de ma naissance… je ne suis donc pas…
— Tu n’es pas le fils d’Antonin Fargeot, tu n’es pas le fils de Remiette Aublet, sa femme, non, mon enfant, non… soupira Manon.
Pierre était livide.
— Mais le nom de mon père… le nom de mon vrai père… vous le savez ?
Les mains de la bonne femme tremblèrent plus fort.
— Oh ! mon Dieu, ce nom, fit-elle… Ne te l’a-t-il pas dit ?… Ne te l’a-t-il pas dit à l’instant suprême… comme un nom quelconque, tu comprends, sans dire autre chose… Rappelle-toi bien ?
— Vous l’avez oublié ! clama Pierre.
La vieille hocha la tête.
— Je ne l’ai jamais su…
— Ah ! je comprends, je comprends… c’était ce nom-là qu’il cherchait dans son délire, oui… et qu’il n’a pu retrouver… Tante Manon, s’écria le jeune homme avec désespoir, tante Manon, parlez-moi… Vous ne savez pas le nom de mon père, mais vous savez… vous savez…
— Je ne sais presque rien, mon pauvre enfant… reprit Manon. Ton père — je veux dire Antonin Fargeot, hélas ! — m’avait remis, il y a longtemps, une lettre cachetée où tout était écrit… et que je devais te donner, un jour, après sa mort ! Cette précaution m’avait fait sourire… Comment aurai-je alors supposé qu’Antonin, si jeune encore, mourrait avant moi ?… Puis tu partis pour l’armée, tu devins officier… capitaine… que sais-je ?… La dernière fois que je vis mon neveu, il me redemanda la lettre et la brûla sous mes yeux… « A quoi bon troubler cet enfant, en lui disant la vérité, m’expliqua-t-il. Il a fait du nom de Fargeot, un beau nom de soldat… à quoi bon lui en révéler un autre ? »
— Et rien… rien ne vous a jamais laissé soupçonner, quel pouvait-être cet autre nom ?
— Rien, je te le jure, sur la mémoire chérie de ma mère, mon pauvre enfant !…