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Ce fut une heure digne de mémoire pour la Science et pour la Raison, quand, au début de l’automne, le 3 octobre 1793, Fabre d’Églantine, en face de la Convention, déduisit son rapport sur le calendrier républicain.
L’Humanité vivait alors un moment sublime, une époque dont toute âme généreuse ne peut sans émotion recorder le souvenir.
La hache s’abattait sur la tête des rois.
En voiles blancs, sous un chapeau de roses, au milieu des vivats et des hymnes d’allégresse, la Raison prenait place à l’autel Notre-Dame.
La Victoire, en chantant, menait à la frontière, « à Jemmapes, à Fleurus, les paysans, fils de la République », hommes, conscrits, vieillards, qui, dressés par leurs généraux de vingt ans contre un monde à son déclin, récoltaient la gloire et semaient la liberté.
A la barre de la Convention, acclamés par les représentants du peuple, éphèbes, matrones, jeunes filles, ceints d’écharpes tricolores et couronnés de fleurs, entonnaient leChant du Départ, célébraient les grands jours de la République, l’affranchissement de la pensée humaine. Une béguine, évadée et rendue au siècle, invitait la Convention à délivrer ses sœurs, captives comme elle d’un monstrueux engagement.
C’est alors qu’une ère nouvelle étant apparue, et le siècle d’airain dorénavant fermé, la Convention délibéra de choisir l’avènement de cette ère nouvelle pour dater les actes de la République, pour abandonner le style, comme on disait alors, de l’esclavage en faveur, atteste Carlyle, « d’un calendrier supputé d’après le méridien de Paris et l’âme de Jean-Jacques Rousseau ».
Maréchal, qui se glorifiait comme Shelley du nom d’« athée », environ dix ans auparavant avait proposé au Monde un calendrier « affranchi des antiques superstitions ».
Plus tard, les mathématiciens de la République, Romme, assisté de Monge et de Lalande, fournirent la nomenclature scientifique, un partage rationnel de l’année en mois égaux, suivis, à l’équinoxe automnal, d’autant de jours complémentaires qu’il en fallait pour mettre d’accord l’Almanach et le Soleil.
Quatre saisons égales, douze mois égaux, chacun de trente jours, ce qui fait trois cent soixante, plus cinq jours de fête : fêtes du Travail, des Récompenses, des Actions, de la Pensée et du Génie humain, complétaient le cycle de l’année, avec la simple addition, tous les quatre ans, d’une sixième fête, celle de la Révolution, correspondant au 29 février des années bissextiles admises par le style périmé.
Tout cela fort logique, fort clair et judicieux, mais vide comme l’Abstraction et déplaisant comme l’Ennui. L’étincelle manquait.
C’est alors que vint un poète. Il remplaça les nombres par des vocables émus, des paroles vivantes. Avec douze mots magiques il représenta le drame de l’année et le cours des saisons.
Au 22 Septembre, quand les jours s’égalent aux nuits, quand la Terre, lasse d’amour et de fécondité, comme la Belle-au-bois dormant, sous un voile de brume, entre dans le sommeil et la froidure de l’Hiver, les mois assument des noms à désinences tristes, écrits, pourrait-on dire, en mineur, annonçant, après la joie éphémère du pressoir et les douceurs mélancoliques de l’automne, le retour de la brume inerte, des frimas : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire.
Puis, le lourd spondée accrédite la pesanteur des neiges et la paix noire de l’hiver : Nivôse, Pluviôse, Ventôse.
Mais déjà, le Soleil remonte dans l’air froid et pur. Il verse une fraîche lumière au monde rajeuni. Dès lors, Fabre d’Églantine entend sourdre les germes, et, dans ce travail mystérieux de Perséphone remontant au jour les mains pleines de narcisses et de violettes, vibrer tour à tour les harpes du Printemps et les fanfares de l’Été.
Chaque jour du mois, au lieu d’un nom de saint plus ou moins authentique, prend celui d’un végétal, d’un fruit, d’une herbe ou d’une fleur. Cela paraît dérisoire aux ennemis de la société laïque. Les catéchismes de persévérance, les manuels destinés aux patronages catholiques, les livres aussi bien pensants que mal pensés, prodiguent à ce sujet les trésors de leur esprit. Combien cependant ingénieuse, et charmante, et virgilienne la rusticité de ces vocables d’où le travail nourricier de la Terre n’est jamais exclu, d’où montent, comme un parfum de géorgique, les chansons du labour et les souffles du terroir !
Ici, apparaît dans sa bonté profonde, son grand cœur, son amour des humbles et son culte du travail, la Révolution française.
Le calendrier républicain est, peut-on dire, sonChant séculaire, sonÉglogue à Pollion. Il préconise l’avènement d’un âge fortuné, allègue, comme les vieux poètes, la véracité du Soleil que nul n’oserait accuser d’imposture, pour annoncer l’avènement de la Justice et de la Liberté.
Grande, lumineuse et forte leçon qui jaillit de ce poème quotidien ! Si forte que la vieille Europe de la Sainte-Alliance, dans sa haine de la Révolution, de ses œuvres et de son esprit, ne cessa de tourner en dérision le calendrier Fabre d’Églantine que pour le charger d’invectives, tandis que Pie VII lui-même exigeait de Bonaparte le retour au calendrier grégorien, comme un premier gage de domesticité.