Chapter 6

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Les dieux sont morts. Nul ne songe moins que nous à leur rendre la vie. Avec son énergie et ses défaillances, l’Homme seul reste debout, l’Homme qu’il sied d’entraîner à des volontés sociales et dont il importe de faire un esprit indépendant, un ferme citoyen.

A la Famille d’abord, puis à l’État, incombe une œuvre sacrée : Instruire les enfants, leur donner des mœurs libres et l’exécration des oppresseurs. La naissance, la puberté de l’être humain, c’est le seul Noël de la cité future, le Noël qui ne doit pas finir. Entre Lucine et Vénus, l’Adolescent grandit. La marche du soleil ordonne les jours de sa croissance qui, bientôt, lui confère le sublime privilège « de perpétuer l’Humanité ».

Virgile, poète augural de la civilisation romaine à son apogée, instaure un plan d’éducation ordonné suivant les âges de l’Homme que rien ne surpasse en logique, en beauté. C’est l’Églogue à Pollion. Depuis la prime enfance, où l’être à peine formé, entre les mains des aïeules, reconnaît d’un sourire la jeune et tendre mère, jusqu’à la vieillesse où, grandi par l’expérience et la douleur, il accède aux pacifiques magistratures — la vie humaine se déroule, suivant une courbe harmonieuse, dans la douceur et dans la paix. C’est le contraire même de l’ascèse inepte et féroce du Moyen-Age, du castoiement perpétuel qui courbait le disciple sous les verges et l’entendement sous l’absurdité. Le poète latin, contre les sectateurs du péché originel, n’estime pas que la Terre puisse rendre à son Maître futur des honneurs excessifs :

Vois, dit-il, osciller le monde sur l’axe de sa sphère, et les terres, et les espaces de la mer, et le ciel profond ! Vois l’Univers ! Il se réjouit de Celui qui doit venir.

Vois, dit-il, osciller le monde sur l’axe de sa sphère, et les terres, et les espaces de la mer, et le ciel profond ! Vois l’Univers ! Il se réjouit de Celui qui doit venir.

La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie heureuse où l’éphèbe, sous le regard ami des hommes et des dieux, était promu à la dignité virile, où dans la cité républicaine, maîtresse de ses propres lois, celui qui porterait bientôt le nom de citoyen marchait libre, déjà indépendant et fier.

Aux portes du gymnase, Hermès attendait l’enfant sorti du foyer maternel, quittant pour la première fois, sa maison et la molle nourrice. Le dieu lui demandait ce que désire son âge, ce qu’il aime et ferait. Quoi ? simplement deux choses : gymnastique et musique, le rythme et le mouvement (Michelet).

Aux portes du gymnase, Hermès attendait l’enfant sorti du foyer maternel, quittant pour la première fois, sa maison et la molle nourrice. Le dieu lui demandait ce que désire son âge, ce qu’il aime et ferait. Quoi ? simplement deux choses : gymnastique et musique, le rythme et le mouvement (Michelet).

L’éducation tout entière laissait à la jeune âme sa native candeur, lui permettait de croître, de s’épanouir en toute liberté. De là cette aimable aisance que Taine admirait si fort dans les Jeunes gens de Platon. Ces écoliers discutent familièrement avec Socrate. Leur admiration n’est point servile. Aucune trace d’embarras ne se montre en leurs discours. Le poète desNuéesévoque délicieusement leur souvenir, quand, le front ceint de roseaux blancs et devisant avec un bel ami de leur âge, ils aspiraient, sous les platanes reverdis, la bonne odeur du mois de Mai. Aucun surmenage ne déformait leur esprit ingénu. De la palestre où, sculpture vivante, leurs muscles atteignaient la perfection des formes humaines, ils gagnaient le gymnase. Dans le plus parfait langage qu’aient proféré jamais les habitants de la terre, ils s’exerçaient aux controverses oratoires, en attendant les grands jours du tribunal ou de l’agora. Athlètes, soldats, marins, juges, diplomates, ils intégraient pleinement leurs activités sociales et physiques. C’étaient des hommes, au sens le plus large et le plus compréhensible du mot.

Combien loin de ce radieux apprentissage les mornes étudiants asservis à la discipline des temps chrétiens ! Exténués, fourbus, idiots sous la férule du Docteur asinaire, abrutis de scholastique et de latin de cuisine, tremblant devant l’autorité du Maître, ils rabâchaient la stupide leçon dictée par les sorbonnistes, par ces « hommes obscurs » que, d’une pénétrante ironie, Utrich de Hutten stigmatisa. L’Église, dans la fleur humaine, tuait le fruit de la pensée et le germe de la révolte. La grande empoisonneuse mêlait de pesants narcotiques au miel aigre dont elle rassasiait ses nourrissons. L’Ane de la crèche, dans la cathèdre de Janotus, présidait à la Noël des écoliers.

Mais, au déclin du Moyen-Age, le bon François Rabelais, de son rire formidable, conspua le supplicié du Calvaire, souffleta la face des Ténèbres, et rejeta dans la nuit leurs horribles suppôts. A l’Antiphysisdu Christianisme, il opposa la nature simple et bienfaisante. Il offrit « le lait des tendresses humaines » aux lèvres si longtemps frottées d’encre et de pain moisi. Rien de plus fort, de plus sage ni de meilleur que son Pantagruel. Un printemps de sève débordante y fleurit sous le ciel bleu du matin. La nef d’Utopie entraîne vers la joie et la lumière ses rameurs suscités de l’obscurantisme, du deuil et de la nuit. Elle cingle à pleines voiles et, majestueusement, aborde aux temps nouveaux.

La Révolution Française, dont nous procédons comme procèdent les fils de leur mère, la Révolution Française qui nous a recréés et, derechef, promus à la dignité d’hommes, acheva ce périple, dressa pour nos fils des tentes que nous défendrons jusqu’à la mort. Par elle, nous avons reconquis le droit de vivre, d’aimer et de comprendre, de magnifier, sous les yeux des Étoiles, un Noël de science et de fraternité.

Montesquieu définit la loi : « Un ensemble de rapports nécessaires dérivant de la nature des choses. » Donc cette loi n’est autre que la Nature elle-même. Nous déférons à elle seule : nous entendons n’obéir qu’à ses commandements. Il faut, en dehors d’elle, briser tout principe d’autorité, détruire l’obéissance dans le for intérieur : morale, religion. Vivre est l’unique devoir que nous enseigne l’exemple instructif des animaux. Il est plus glorieux, certes, de « mourir comme un chien », après une existence bien remplie, que de mourir comme un saint ou même comme un sage !

Funeste obéissance ! Il faut la détruire encore dans l’ordre civil : en arrachant l’homme aux disciplines qui le dégradent, et l’énervent. Dans l’ordre économique, en rendant à tous le capital, ce bien de tous.

Il faut, comme Jean Huss, comme les Albigeois, offrir « la Coupe au Peuple », cette Coupe où fermente le breuvage sacré de la connaissance et du bonheur. Il faut, du soleil intime que nous portons en nous, allumer le foyer tutélaire où viendront prendre place les pèlerins du monde entier. Ainsi, nous conformant au plan de l’Univers, nous connaîtrons les heures joyeuses de Noël, d’un Noël véritablement humain.

Voici que, parcourant les demeures du Zodiaque et, de l’un à l’autre pôle, conviant la Terre à l’indéfectible joie de son retour, le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et l’ordonnance de la vie sociale. Il marque les travaux et les heures, le temps des semailles et des labours. C’est lui qui triomphe inlassablement des ténèbres, sous ses figures multiples et ses avatars sans nombre. Il est Phœbus, Athys, Adonis, au printemps. Il préside à la Pâque (passage des ombres à la lumière). Jupiter, en été, il reçoit, en automne, Perséphone dans son sein, tandis que le Soleil d’hiver, Osiris, conduit les âmes défuntes vers les juges de l’Amenti, comme son frère Hermès guide leurs pas incertains aux prairies d’asphodèles. Et les saisons humaines suivent le cours des saisons planétaires. A l’avril de la Jeunesse, au thermidor fougueux de la Virilité succèdent bientôt les crépuscules brumeux d’octobre, la Vieillesse, apportant, avec les cendres et les glaces, l’inutile regret des beaux jours envolés.

Mais la constante palingénésie du Soleil invaincu nous enseigne à ne désespérer point de l’immortalité. Non, cette immortalité des prêtres et des pédagogues, cette immortalité des sanctuaires et des collèges qui promet à l’homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une survivance de la fonction après que l’organe est aboli. Non ! Rêves sinistres ! Ils ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et de ruines que tous les fléaux accumulés : pestes, guerres, inondations, famines ou incendies. Elles moralisent néanmoins, ces fables niaises. Elles consolent, au dire de l’apologétique mondaine et des confessionnaux élégants. Vestiges périmés de l’antique folie ! Abandonnons fables et rêves aux cerveaux imparfaitement évolués, aux intelligences infirmes qui peuvent demander encore aux survivances fétichistes des encouragements et des vertus ! Ce n’est pas dans l’ombre vague d’unjardin, tel est, au propre, le sens du mot « paradis », ce n’est pas dans un jardin chimérique, hors ducosmos, Olympe, Walhala, Champs-Élysées ou Jérusalem céleste, que nous avons situé notre immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que l’arbre tombe lui-même, après dix fois cent ans ! La forêt subsiste. Du chêne gigantesque l’essence ne meurt pas. Que l’oiseau de l’Iran porte la dépouille des trépassés à Ormuz libérateur ! Que le bûcher triomphal de Rome ou de l’Hellade consume les ossements des héros ! Psyché voltige sur leurs cendres. Psyché, c’est la pensée humaine, la conscience des races qui, transmise de génération en génération, affermit les peuples dans l’héritage spirituel de leurs aïeux, dans le souvenir des luttes ancestrales pour le juste et pour le beau.

Nous passons, éphémères détenteurs d’un moment lucide. Ombre et poussière, quand arrive pour nous l’inéluctable fin, nous retournons au néant. Nous retournons pour mieux dire, à l’être universel où se désagrègent les formes, où les germes recommencent leur devenir, aux matrices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des renaissances et des destructions.

Le poète s’attriste et pleure sur l’illusion fugitive des amants :

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :« J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux. »La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoilesLuiront sur vos tombeaux.Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presseA réservé pour vous sa flamme et ses rayons.La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :« Nous aussi, nous aimons ! »Heureux, vous aspirez la grande âme invisibleQui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs ;La nature sourit, mais elle est insensible :Que lui font vos bonheurs ?Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divinesVous jettent éperdus ;Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindreUn autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,Il vous semble, mortels, que vous allez étreindreL’infini dans vos bras :Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,Ces transports, c’est déjà l’Humanité futureQui bondit en vos seins.Elle se dissoudra, cette argile légèreQu’ont émue un instant la joie et la douleur :Les vents vont disperser cette noble poussièreQui fut jadis un cœur !Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trameDe vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints,Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,Dans les âges lointains.Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour :Chacun rapidement prend la torche immortelleEt la rend à son tour.Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,De la tenir toujours. A votre main mouranteElle échappe déjà.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :« J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux. »La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoilesLuiront sur vos tombeaux.Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presseA réservé pour vous sa flamme et ses rayons.La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :« Nous aussi, nous aimons ! »Heureux, vous aspirez la grande âme invisibleQui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs ;La nature sourit, mais elle est insensible :Que lui font vos bonheurs ?Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divinesVous jettent éperdus ;Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindreUn autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,Il vous semble, mortels, que vous allez étreindreL’infini dans vos bras :Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,Ces transports, c’est déjà l’Humanité futureQui bondit en vos seins.Elle se dissoudra, cette argile légèreQu’ont émue un instant la joie et la douleur :Les vents vont disperser cette noble poussièreQui fut jadis un cœur !Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trameDe vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints,Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,Dans les âges lointains.Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour :Chacun rapidement prend la torche immortelleEt la rend à son tour.Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,De la tenir toujours. A votre main mouranteElle échappe déjà.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :

« J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux. »

La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles

Luiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse

A réservé pour vous sa flamme et ses rayons.

La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :

« Nous aussi, nous aimons ! »

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible

Qui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs ;

La nature sourit, mais elle est insensible :

Que lui font vos bonheurs ?

Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,

Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,

Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines

Vous jettent éperdus ;

Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre

Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,

Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre

L’infini dans vos bras :

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,

Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,

Ces transports, c’est déjà l’Humanité future

Qui bondit en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère

Qu’ont émue un instant la joie et la douleur :

Les vents vont disperser cette noble poussière

Qui fut jadis un cœur !

Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trame

De vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints,

Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,

Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,

Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour :

Chacun rapidement prend la torche immortelle

Et la rend à son tour.

Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,

Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,

De la tenir toujours. A votre main mourante

Elle échappe déjà.

Qu’importe ! l’Humanité se perpétue ! Des ruines amoncelées sous ses pas, des pièges tendus à sa crédulité par les malfaiteurs de toutes sortes, des crimes que lui imposèrent les religions et la patrie, elle s’évade, poursuivant de jour en jour, sa marche ascensionnelle vers un siècle meilleur. Belle comme Vesper, une étoile précède la caravane en marche, illuminant les longues nuits de son hiver. Hélios a franchi le solstice de décembre. Il monte victorieusement à l’horizon. L’humanité célèbre son Noël. Féconde et réparatrice, dissipant les brumes de l’erreur et les équivoques de l’obscurantisme, comme une étoile salutaire, apparaît la Justice. Elle apporte le châtiment des fourbes, la confusion des tyrans, et la revanche des opprimés.

Nous aussi, que les jours à leur déclin admonestent de ne plus compter sur les années périssables, nous chanterons, à notre tour, leCantiquedu Soleil, ce cantique dont les fils de Rama, nos pères, saluaient l’aurore aux bords du Gange, ce cantique dont, au jour de la Paix Romaine, un chœur de vierges patriciennes et de chastes jeunes hommes, devant les dieux favorables aux Sept Collines, firent entendre les rythmes sibyllins.


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