CHAPITRE V

Décidément la situation de l'accusé ne devenait pas bonne.

Enfin Alice fut entendue: il passa un frisson dans la foule, lorsqu'on remarqua ses joues pâles et les regards désolés qu'elle adressait à son père. Chose étrange! ce dernier tint constamment ses yeux détournés d'elle; tout le monde l'observa.

La pauvre enfant, d'une voix si faible qu'à peine on pouvait l'entendre, expliqua que son père s'était souvent exprimé avec agitation au sujet des disputes de limites, avait parlé d'arracher les pieux de ses voisins, mais qu'il n'avait jamais manifesté l'intention d'employer une arme à feu contre ses adversaires.

Questionnée sur le caractère et les habitudes de Newcome, elle confessa ingénûment qu'il était irritable et la rudoyait quelquefois; «mais, ajouta-t-elle en élevant la voix avec un peu plus de courage, au milieu de ses plus grandes vivacités il ne m'a jamais frappée, d'où je conclus que ses colères n'ont jamais été dangereuses.»

On n'en demanda pas davantage à la jeune fille, mais d'autres questions également importantes et d'un grand intérêt furent débattues. On examina la nature et la direction de la plaie; on constata que la balle qui en avait été extraite s'adaptait parfaitement au calibre du fusil de Newcome: on constata encore que lorsqu'il avait été arrêté, un canon de son arme était chargé tandis que l'autre venait de faire feu.

Le défenseur de l'inculpé rappela que le premier témoin avait parlé dedeuxcoups de feu tirés presque simultanément, et lui posa cette question:

—Le témoin sait-il, ou pour préciser davantage, a-t-il vu qui a tiré ces deux coups ou l'un des deux?

—Non.

—Le témoin a-t-il remarqué quelque différence dans l'éloignement des deux détonations?

—Maintenant qu'on évoque mes souvenirs à ce sujet, il me semble que j'ai observé une différence de proximité entre eux.

—Est-ce le premier ou le second coup qui a atteint le docteur Edwards?

—Je ne pourrais le dire; j'avais entendu les deux coups lorsqu'il est tombé.

Le défenseur, poursuivant ses investigations, désira connaître la direction prise par l'inculpé lorsqu'il s'était éloigné des deux jeunes gens: puis, par comparaison, voulut savoir en quel endroit se trouvait le meurtrier.

—Je ne pourrais répondre d'une façon précise, répliqua celui-ci: dans l'émotion du premier moment, j'ai seulement constaté que le meurtrier se trouvait dans le bois à côté de nous; mais je n'ai pas pris garde si c'était à droite ou à gauche.

Le chirurgien découvrit alors le cadavre et démontra, par l'examen de la blessure, que la balle avait dû, pour frapper Edwards, avoir été lancée par un ennemi placé à sa gauche, et que le meurtrier devait être posté dans un terrain plus bas que celui où se trouvait la victime.

Au moment où le corps fut dévoilé, l'assistance éprouva une sensation poignante: seul, le prisonnier ne sourcilla pas, ne manifesta aucune émotion: il laissa même voir un certain intérêt à suivre les intelligentes démonstrations du chirurgien. Cette froide impassibilité n'échappa à personne, et fut l'objet de maint commentaire.

L'enquête terminée, le Juge décida que le prévenu serait soumis à une autre information, et qu'il devrait être déféré aux assises du Grand-Jury.

La foule qui, semblable à un énorme serpent, ondulait du dehors à l'intérieur de la salle, ne se montra pas satisfaite d'une sentence qui, en temporisant, contrariait ses idées de justice expéditive. On commença à murmurer; puis on cria qu'il fallait «en finir avec le vieux scélérat!» «le pendre»... «le jeter dans le Missouri...» Enfin les cris se changèrent en hurlements, et le moment arriva où les choses prirent une tournure inquiétante.

Newcome ne s'émut pas davantage de ces démonstrations menaçantes, qu'il ne s'était inquiété de l'enquête: il resta froid, calme, dédaigneux.

Pendant un moment de silence obtenu à grand-peine, le Juge lui demanda s'il avait quelque chose à répondre pour sa défense:

—Je n'ai pas tué Edwards, répondit-il d'une voix assurée: il y avait, avant moi, un autre individu dans la forêt.

Le tumulte recommença: le shériff, le constable et plusieurs agents entourèrent le prisonnier; le Juge fit sommation à la foule de se retirer paisiblement; il ajouta, pour la décider, que la loi et la justice ne failliraient point à leur mission; que le coupable serait puni; que les citoyens raisonnables se feraient reconnaître à leur modération..... Il ajouta mille choses auxquelles le public ne prêta l'oreille qu'en murmurant et en grondant toujours.

Enfin, peu à peu la salle fut évacuée: mais alors se passa une scène déchirante. La pauvre malheureuse Alice, dont la déposition avait été si défavorable à son père, l'attendait, toute sanglottante, pour obtenir de lui un mot de pardon, avant que les portes solitaires du cachot se refermassent sur lui.

Se traînant à genoux sur le seuil de la porte, elle abaissa sa tête dans ses mains, et se répandit en plaintes désespérées.

—Oh! mon père! pourquoi ne suis-je pas morte avant de faire cette malheureuse déposition? Si l'on vous condamne, que je sois condamnée aussi! qu'on me tue avec vous!... Sera-t-elle assez misérable, ma triste vie, sans père ni mère! oh ciel! malheureuse!... malheureuse que je suis!

Newcome la regardait d'un air rancuneux, sans manifester la moindre émotion:

—Oui! grommela-t-il sourdement, qu'elle crie, qu'elle se lamente, celle qui a tout fait pour se débarrasser de son père! mais elle ne recevra pas miséricorde de celui pour lequel elle n'a eu aucune pitié!—Enfin, elle me fatigue cette fille, avec ses doléances; allons-nous en d'ici!

A ces mots, il se leva et sortit avec ses gardiens en écartant du pied la malheureuse enfant.

Cette cruauté dénaturée faillit occasionner un mauvais parti à l'inculpé; la foule fut sur le point de faire un retour agressif, et nul n'aurait pu prévoir l'issue des choses, si on ne se fut hâté de faire disparaître l'intraitable Newcome. Dans tous les cas, sa conduite confirma dans tous les esprits la certitude de sa culpabilité.

Heureusement pour Alice, les assistants ne possédaient pas tous la même dureté de cœur. La femme du constable se sentit touchée du compassion et lui offrit asile et protection:

—Pauvre petite créature du bon Dieu! murmura-t-elle, en s'essuyant les yeux avec un immense mouchoir de cotonnade jaune, tout barbouillé de tabac; elle ne sera pas orpheline de père et de mère, non! je serai sa mère, et mon mari la traitera comme une fille.

—Oui!... de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! ajouta en forme de conclusion l'honnête constable; oui, miss; elle a bien parlé ma femme, mistress Wyman. Oui! de par tous les diables!... Je veux dire;... quel endurci coquin! bon à pendre!

Ces discours, pleins de bonnes intentions, furent suivis d'effets immédiats; la jeune abandonnée fut aussitôt reçue, soignée, choyée tendrement chez ces braves gens au cœur d'or sous une enveloppe rustique et inculte.

Depuis ce jour mémorable mistress Hypurlock, femme de Silas Wyman, conquit un rang élevé dans l'estime et la considération du village et conserva, jusqu'à sa mort, une notable influence.

Le même soir, l'un des joyeux membres duquatuor, actuellement réduit autrio, Flag le géomètre, revenait au gîte, harrassé de fatigue, devançant un peu l'heure habituelle du repas.

Il se rencontra inopinément avec Ed, le camarade mystifié; ce dernier était monté sur un poney, et cheminait tout doucement dans l'ombre du sentier.

—Ohé! c'est vous, Ed?... comment ça va-t-il, maintenant?

—Ça ne vous regarde pas, répliqua Ed brutalement.

—Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible: «Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colère...» Or, le soleil est couché; donnez-moi donc une poignée de main, de bonne amitié, mon cher; oublions tout ça, jusqu'à ce que vous puissiez me rendre la pareille.

—Peuh! ne prenez donc pas la peine d'être sentimental, maître Flag! Je suppose que j'ai bien le droit d'être de l'humeur qui me plaît, sans que vous n'ayez rien à y voir. Quant à prendre une revanche, soyez sûr que je n'y manquerai pas, à l'occasion; alors il sera temps d'échanger des poignées de main.

—Tout à votre aise, cher! répondit Flag d'un ton de bonne humeur; et j'espère que ce ne sera pas long. Où vous êtes-vous procuré ce poney?

—Je l'ai acheté.

—Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet. Combien l'avez-vous payé?

—J'ai donné mon fusil en échange à un Omaha.

—Avez-vous fait chasse aujourd'hui?

—Non: il m'a pris idée d'aller voir un claim sur la Platte; c'est là que j'ai vu cet animal et que j'ai été tenté d'en faire l'acquisition.

—J'espère que Doc a préparé le souper, dit Flag lorsqu'ils furent en vue de la maison; cependant je n'aperçois aucune lumière, pas de feu, et partant pas de souper. Cela tombe mal, car j'ai un appétit de loup enragé.

Flag entra et se débarrassa de son attirail de voyage; Ed resta au dehors pour prendre soin du poney.

—Je ne puis concevoir ce que Doc et Squire peuvent faire si tard dehors, ce soir, s'écria Flag; j'ai idée d'aller au village chercher de quoi souper: qu'en dites-vous; allons-nous ensemble?

Ed se tenait droit comme un poteau, dans un état de distraction si profonde qu'il tressaillit lorsque son camarade s'approcha de lui.

—Je n'ai pas faim, répondit-il, mais je suis horriblement las. Je vais rester ici et me coucher.

—Très-bien! je vous souhaite une bonne nuit, sournois, paresseux!

Et Flag s'éloigna, moitié riant, moitié irrité de l'humeur farouche manifestée par Ed.

Il était près de minuit lorsque Flag revint accompagné d'Allen et de quelques habitants de Fairview qui s'étaient offerts pour transporter le corps d'Edwards. La nuit était splendide, tiède, lumineuse. Les événements de la terre, qui nous agitent si fort, ont bien peu d'échos dans la nature.

Tout en marchant vers la maison, les jeunes gens entretenaient une conversation active sur les événements de la journée, et leur imagination surexcitée passait en revue mille circonstances relatives à leur ami défunt.

Toutes ces réminiscences agitées avaient complètement chassé le sommeil de leurs paupières, aussi lorsque, restés seuls, ils se couchèrent enfin, ce ne fut nullement pour fermer les yeux, mais pour reposer leurs membres fatigués: ils continuèrent leur conversation.

—Nous devrions éveiller Ed, je suppose, proposa Flag, et lui apprendre cet événement.

—Oh non! pas cette nuit, répliqua Squire avec accablement; j'ai eu assez d'émotions aujourd'hui; il n'y a aucune nécessité de le priver de son sommeil, puisqu'il peut dormir.

—J'ai beaucoup entendu parler de la fille de Newcome dans le village: d'après ce qu'on en dit, elle paraît être une fille bien remarquable.

—Si vous voulez dire par là qu'elle est intelligente et jolie dans des conditions bien supérieures à sa position de famille, vous avez raison. J'ajouterai même qu'elle est tout à fait gentille et dévouée à son père plus qu'il ne le mérite: ses manières distinguées, son instruction, tout m'étonne en elle; je ne puis comprendre où elle a pris tout cela.

—C'est bien ce que l'on dit dans Fairview. Il paraît que la femme du Juge serait très-bien portée pour elle, et qu'elle est extrêmement contrariée de voir que la femme du constable s'en soit emparée.

—Eh bien! à mon avis, elle est tombée en très-bonnes mains: elle en avait besoin, la pauvre infortunée, car le malheur l'a brisée. Je l'ai aperçue, ce matin, avant notre funeste rencontre avec son père; elle était rose, souriante, délicieuse à voir. Maintenant toutes ces secousses l'ont bien changée; on dirait une ombre éplorée.

—Tout le monde s'accorde à dire que son père s'est conduit envers elle comme un affreux gueux, comme un gredin sans cœur. Croyez-vous qu'il puisse y avoir quelque doute relativement à celui qu'on accuse d'avoir fusillé notre pauvre Doc? J'ai entendu quelqu'un raconter que tout cela n'était pas entièrement clair, malgré les preuves accablantes qui s'élèvent contre Newcome.

—Oh! tout ce qui n'est pas matériellement prouvé peut être l'objet d'un doute; quant à moi, si quelques esprits hésitent encore, je demanderai alors ce qu'il faut pour établir une conviction. Car enfin, Doc n'avait pas un ennemi dans le monde entier, que je sache: il était si généreux avec les hommes, si courtois avec les femmes, que je lui ai si souvent envié ce pouvoir d'attraction avec lequel il influençait tout ce qui l'approchait. Cette fatale querelle de claim est la seule discussion à laquelle je l'ai vu prendre part.

—Oui, et ce qui rend la chose pire, c'est qu'il a été tué méchamment dans cette affaire. Cependant, si, comme on le prétend, un autre coup de feu avait été tiré?...

—Eh bien! dans ce cas, comment admettriez-vous qu'il existât un scélérat assez vil pour se cacher en pareille circonstance et laisser peser sur un innocent une charge aussi terrible? J'avoue que cela ne m'entre pas dans l'esprit; et si Newcome ne trouve, pour sa défense, rien de mieux que cette supposition, il sera immanquablement condamné!

Les deux jeunes gens restèrent pendant quelques instants silencieux; plongés dans de pénibles réflexions. Il n'y avait pas de lumière dans la chambre: la clarté extérieure de la lune, filtrant au travers des volets sans rideaux, éclairait assez néanmoins pour qu'on pût distinguer les objets.

Et même, Flag se souvint plus tard, que jamais cette espèce de crépuscule n'avait répandu plus de clarté dans la maison; tellement que les moindres détails de l'ameublement étaient très-visibles.

Pendant qu'ils étaient ainsi tous deux muets, promenant leurs regards tout autour d'eux, une ombre passant devant la fente d'un volet, intercepta momentanément les rayons de la lune.

Mais ils ne distinguèrent pas le moindre bruit. Pourtant ils regardèrent aussitôt vers la porte qui s'ouvrit au bout d'une seconde, dans le plus profond silence; et ils aperçurent la figure bien connue de leur ami défunt, qui s'approchait de leur lit.

Là, le fantôme s'arrêta, ouvrit son vêtement, posa le doigt sur sa blessure, pendant que sa tête vacillante, éclairée par la lune, avait une expression d'agonie terrible à voir. Il se détourna ensuite, toujours silencieux, désigna Ed qui dormait profondément, et disparut lentement comme une vapeur qui se dissipe.

Les deux jeunes gens furent tellement pétrifiés d'horreur et de saisissement, qu'ils restèrent pendant quelques secondes sans rien dire, sans faire un mouvement.

Squire, le premier, reprit un peu de sang-froid et murmura:

—Avez-vous vu, Flag?...

—Que me demandez-vous? répliqua l'autre en frissonnant; vous avez donc vu?...

—J'ai vu Doc debout à côté de notre lit.

—Moi aussi..... serait-ce un tour de M. Ed? Il me fait l'effet de dormir d'un sommeil étrange; nos allées et venues, le bruit de nos voix, rien ne l'a éveillé: ça me paraît louche.

—Bah! il ne sait rien. Levons-nous, allons voir dehors.

Ils sautèrent à bas de leurs lits, ouvrirent la porte, et jetèrent un regard investigateur sur les environs. La clairière était entièrement éclairée, sans aucun point obscur où une créature quelconque eût pu se cacher: elle était silencieuse et déserte; le petit poney indien acheté par Ed broutait paisiblement l'herbe humide de rosée; nul être vivant ou remuant n'apparaissait.

—C'est vraiment étrange! murmura Squire debout sur le seuil de la porte, après avoir avidement, regardé de tous côtés et s'être convaincu que les alentours étaient dans une solitude absolue.

—Attention! dit Flag; voici Ed qui s'éveille.

—Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, au moment où ils se retournèrent vers lui; Où est Doc? Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose? Pourquoi êtes-vous hors du lit?

—Pourquoi me demandez-vous s'il est arrivé quelque chose à Doc? demanda Squire, en imposant, par un signe, silence à Flag.

—Je viens de rêver.—Doc ne s'est pas couché. Pourquoi donc ne me donnez-vous aucune explication? Mais parlez donc! dit-il en se levant sur son coude.

—Ah! la chose est très-sérieuse, Ed.

—Doc a reçu un coup de feu! s'écria l'autre en sautant précipitamment à bas du lit.

—Oui, il a été atteint d'un coup de fusil. Mais, comment le saviez-vous?

—Ah! c'est mon rêve! Et il est mort?

—Oui, mort: il a été tué deux heures après votre départ.

Une exclamation de douleur échappa au jeune homme, qui, à moitié vêtu, se mit à arpenter la chambre d'un pas agité.

—Mais, au nom du ciel! pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt de ça? Dites-moi comment c'est arrivé.

Après avoir raconté la scène sanglante qui avait occasionné la mort de Doc, Squire pria Ed de lui expliquer son rêve.

—J'ai rêvé!... dit l'autre en marchant plus vite encore, de long en large; j'ai rêvé que je voyais le docteur entrer dans la chambre, vous montrer sa blessure, en lançant des regards effrayants!... oui, effrayants!

—A-t-il fait quelque autre signe, avant ou après le geste qui indiquait sa blessure?

—Non; pourquoi cette question?

—Uniquement pour savoir jusqu'où était allée l'identité entre ce que vous avezvu en dormant, et ce que j'aivu éveillé; car, moi aussi, j'ai vu le docteur entrer et montrer sa blessure. Est-ce également ce que vous avez vu, Flag?

—Exactement!

—Grand Dieu! murmura Ed, c'est fort étrange!

Squire raconta encore une fois tous les incidents de ce drame, à Ed qui, graduellement, redevint calme et finit par ne plus manifester que son indifférence habituelle.

Enfin ils revinrent tous trois à leurs lits, dans l'espoir d'y trouver un peu de repos; mais le jour les trouva éveillés comme au premier moment; rien n'avait pu les arracher à leurs sombres et pénibles pensées.

Les funérailles du docteur Edwards furent célébrées avec une certaine pompe; lorsque son corps eut été confié à la terre de cette prairie, vierge de sépultures, la foule regagna lentement le village, impressionnée de ce spectacle toujours émouvant,—l'ensevelissement d'un jeune homme, d'un étranger, dans la terre étrangère;—mais l'exaspération publique contre le meurtrier ne s'était nullement calmée.

Dans la grandelog-tavern(taverne en troncs d'arbres rustiques) de Fairview il y avait une grande émotion et meeting en permanence. On avait beaucoup à causer, par-dessus tout, avec les jeunes gens qui avaient conduit le deuil de leur ami: à leur entrée dans cet illustre établissement, ils furent entourés de tout ce qui formait la partie importante de la population: dans ce nombre étaient les habitants des villages voisins; il y avait même des voyageurs que le bruit de cet événement avait retenus dans la localité.

Ordinairement dans ces contrées aventureuses, on ne fait aucune attention à un nouveau venu—lenouveau-venuest le pain quotidien du désert;—on se borne à l'endoctriner autant que possible pour lui vendre quelque coin de cesTerres d'or, quelque claim auquel on attribue un mérite fabuleux: on cherche à voir s'il a l'œil américain, à le sonder, pour mieux le perforer ensuite dans les affaires.

Mais, en cette solennelle circonstance, l'esprit de spéculation s'était assoupi, tous les instincts rapaces ou autres avaient disparu devant la grandissimeattractiondu jour. Un gentlemen superbe d'aspect, entre deux âges, soutint longtemps la conversation et fournit, sans respirer, une dissertation prodigieuse surla tragique affaire. On l'écouta tant qu'il voulut parler; jamais orateur ne fut moins interrompu.

—Je n'ai jamais vu des hommes plus affligés que deux de ces jeunes gens, remarqua un des assistants; la perte d'un frère ne leur aurait pas causé plus de chagrin.

—Oui, répondit un autre, ce sont deux beaux et bons garçons. L'un d'eux est un Légiste, fils du vieux juge Allen de l'Ohio;—j'en viens aussi, moi, de ce pays-là;—l'autre est un arpenteur du Michigan; je ne me rappelle plus son nom, car ils ont eu la bizarre idée de l'appelerFlag, entre eux... tout comme je vous le dis. Je ne connais guère le troisième; il a un air qui ne me convient pas parfaitement.

—Eh bien! ni à moi non plus. Il m'a fait l'effet de ne pas répandre une seule larme de bon cœur... c'était tout pleurs de crocodile, à mon avis. Et puis, avez-vous remarqué la façon dont il regardait les spectateurs par-dessous son chapeau? Et son mouchoir?... on aurait dit qu'il allait s'en servir pour jouer à colin-maillard. Sans mentir! il ne me donne pas dans l'œil: je m étonne qu'Allen soit tellement lié avec lui.

—C'est vrai: des gens comme ça ne devraient pas être reçus partout sans examen, observa sentencieusement un assistant, qui peut-être, tout le premier, aurait été sujet à l'examen.

—Indubitablement! Moi, je dis que le meilleur de tous était celui qui vient d'allerad patres. Il aimait à rire et aussi à être sérieux; il était encore meilleure tête qu'Allen, courageux, et farceur dans l'occasion: un vrai luron, quoi!

—Oui, oui, oui!... Ah! je trouve que nous avons mal fait de ne pas mettre la main sur ce vieux sorcier de Newcome, pour le suspendre tout droit entre ciel et terre. Il n'y a pas d'autre système à employer vis à vis de pareils copains!—Fusiller comme ça un homme, de sang-froid! que c'est lâche!

—Écoutez! ça se serait bien passé ainsi, mais on a eu pitié de sa fille. Chacun en avait le cœur gros; vraiment elle est bien malheureuse, cette pauvre enfant!

—Son père a été comme une brute féroce pour le malheureux docteur: vous savez qu'il était fiancé à une jeune fille du district des Lacs. Le maître de poste a dit qu'il a reçu avant-hier une lettre d'elle, pour lui: pensez un peu à l'impression qu'elle éprouvera en apprenant que le docteur est mort, mort assassiné!

Il est certain que si elle voit Newcome du même œil que nous,—et à mon avis ce serait passablement naturel,—le vieux scélérat ne doit pas compter sur son amitié. Mais bah! quand un homme est assez désespéré pour en tuer un autre, il ne s'arrête pas à une bagatelle d'amitié.

—On dit que la fille de Newcome est au désespoir d'avoir rendu témoignage contre son père: elle a pleuré à grands cris toute la nuit dernière, lui demandant pardon... Ah! Messieurs, je vous le demande, ce vieil endurci ne mérite-t-il pas d'être pendu, rien que pour sa dureté envers cette aimable enfant?

—Oui, mais quand sa désagréable carcasse prendra l'air entre ciel et terre, que deviendra l'intéressante orpheline? Je parie qu'elle ne connaît pas une âme dans tout le district; et puis elle est si jeune! guère plus de quinze ans, je suppose,—et si découragée!

—Sa beauté lui servira de dot; observa un galant discoureur.

—Ah! oui, parlez-en! voilà une fameuse richesse.... un beau visage, et rien pour le soigner!

—Ceci est un fait. Cependant je me rappelle avoir entendu le vieux Malicorne parler, avec une ardeur rutilante, de la jeune fille et de sa beauté: c'était justement la veille du meurtre. Ma foi, il avait l'air d'un homme prêt à faire des folies pour elle. Cependant il y aurait danger pour lui à essayer ce mariage, car sa squaw Indienne, qui est jalouse comme une panthère, le criblerait tout net de coups de tomahawk: au surplus, il n'est pas sûr qu'il soit disposé à épouser la fille d'un assassin.

—Et moi, je dis qu'elle est en bonnes mains: la femme de Wyman s'en est chargée de bien bon cœur; Wyman lui-même ferait les choses grandement pour elle, s'il n'était pas si pauvre; car il lui porte un véritable intérêt. Pour un constable, il a l'âme sensible.

—Là, là! De par tous les diables! il n'est pas si pauvre qu'il n'ait du pain assez pour une bouche de plus, dit le constable lui-même, faisant tout à coup apparition: personne, mes gentlemen, ne sait ce que l'avenir tient en réserve; et, par exemple, pouvons-nous dire si elle perdra, ou non, son père... Enfin, quoiqu'il arrive, je lui donnerai tous mes soins, elle sera l'enfant de la maison, tant qu'elle voudra y rester: ma femme l'a dit. Et maintenant, croyez-moi, il est inutile de lui prophétiser malheur, ou d'augurer mal de sa jolie figure.

—Hurrah pour Wyman! crièrent plusieurs voix.

Mais le brave constable n'était pas venu pour recevoir des applaudissements ou pour prendre part aux bavardages; il n'avait eu d'autre intention que de surveiller un peu ce qui se passait en ce fameux meeting; aussi allait-il se retirer tout doucement, comme il était arrivé, lorsqu'un étranger qui venait de se glisser dans la salle, le prit par le bras, en homme qui a besoin d'un renseignement.

—Pardonnez-moi, sir, lui dit-il, si je me permets de vous adresser une question: j'aurais besoin de quelques renseignements relatifs à un individu appelé Thomas Newcome: le connaissez-vous?

—Oui, sir, je connais un homme de ce nom.

—Pourriez-vous me faire connaître sa nationalité?

—On le considère comme Anglais, quoiqu'il soit, je pense, du Connecticut.

—Des environs d'Hartford, n'est-ce pas?

—Oui, c'est bien cela, j'imagine.

—Et, il a une fille.—Comment la nomme-t-on?

—Alice.

—Où est cet homme—ce Thomas Newcome?

—Pour le moment, il est prisonnier dans la maison du shériff, parce que nous n'avons pas encore de prison bâtie dans le village. Hier, un homme a été tué d'un coup de fusil, on suppose que Newcome est l'auteur de ce meurtre. Je ne puis vous dire ce qu'il y a de vrai; je lui souhaite d'être innocent.

—Ah! et sa fille, qu'est-elle devenue?

—Elle est chez moi.

—Pourrais-je la voir?

—Je ne saurais vous dire; êtes-vous de sa connaissance?

—Hum!... j'ai... je lui porte beaucoup d'intérêt; ce que j'ai à lui dire peut être fort important pour elle. En tout cas, il faut que je la voie personnellement.

—Mais, sir, je crois qu'elle ne voudra pas vous recevoir, fussiez-vous son meilleur ami; elle a la tête perdue de cette affaire si grave pour son père.

—Je ne veux autre chose que la voir; je ne lui dirai rien, je ne la troublerai en aucune façon. Je veux seulement constater une question d'identité.

—Très-bien! je ne vois rien à objecter, en ce qui me concerne. Vous pouvez venir à la maison avec moi, si, comme vous venez de le dire, il y a utilité pour elle.

—J'ai dit, peut-être, je désire, précisément, acquérir une certitude.

La maison du constable n'était pas éloignée; en trois minutes ils furent arrivés. Le constable expliqua à sa femme les prétentions du mystérieux étranger.

—Miséricorde! elle n'est plus reconnaissable, répondit la ménagère en se dirigeant vers une petite chambre proprette au premier étage; le médecin lui a fait couper hier ses beaux cheveux; c'était pitié de voir mettre les ciseaux dans ces charmantes boucles si soyeuses. Ah! mon Dieu! qu'elle est changée, la pauvre enfant! elle fait peur.

Alice était au lit, dévorée par une fièvre ardente: ses traits, empreints de la gracilité naturelle à la jeunesse, étaient pâles, amaigris, et semblaient plus grêles, plus diaphanes encore à cause de l'absence de sa chevelure. Un souffle—le souffle du malheur,—avait flétri la fleur juvénile de sa beauté.

L'étranger la considéra longtemps en silence, et demanda ensuite, en posant le doigt sur des cheveux épars dans une corbeille.

—C'est là sa chevelure?

—Oui: répondit mistress Wyman; j'ai voulu les conserver jusqu'à ce que les autres soient revenus. Ça fait pitié, vraiment!

L'étranger tira de son sein une petite miniature sur ivoire, la présenta à mistress Wyman, en lui demandant si, étant en bonne santé, Alice avait quelque ressemblance avec ce portrait.

—Mon doux Seigneur! s'écria la bonne femme avec admiration; peut-il avoir existé une créature aussi jolie que ça? Mon Dieu! c'est tout comme une peinture inventée! Je ne comprends pas qu'il y ait eu quelque part, beauté semblable! C'est encore plus charmant que la pauvre chère enfant; je ne l'aurais pas cru possible.

—Ainsi donc, reprit l'étranger, vous trouvez que miss Newcome ressemble à ce portrait?

—Oh! oui, énormément! ce sont les mêmes yeux si doux; les mêmes cheveux dorés; le même sourire d'ange; Alice, seulement, a la bouche moins parfaite, et le visage moins fier.

A ce moment, la jeune fille s'agita fiévreusement dans son lit, et murmura le cri sans cesse répété dans son délire. «Oh! mon père! pitié! pitié pour votre enfant!»

—Vous voyez son état; dit mistress Wyman; elle ne dit pas autre chose, depuis sa déposition devant la justice. La dureté de son père la tuera, elle aussi.

—Peut-être avons-nous troublé son repos, répondit l'étranger en sortant de la chambre: puis, il plaça une bourse dans la main de mistress Wyman et ajouta:—Voici une somme assez importante que je vous prie d'employer à ses besoins. Ne la laissez manquer de rien, procurez-lui tout le confort possible.

—Mais, sir, répliqua mistress Wyman précipitamment et d'un ton offensé, nous n'avons pas besoin d'être aidés, ni secourus, pour avoir soin d'elle: notre intention est de la traiter comme notre enfant.

—Je le sais, et je m'aperçois que vous avez déjà commencé à exécuter vos bonnes intentions. Néanmoins ne refusez pas: l'argent est toujours d'une grande utilité, miss Newcome peut en avoir besoin: d'ailleurs, c'est à elle que je donne et non à vous.

—Wyman m'a dit que vous aviez à lui communiquer une nouvelle peut-être avantageuse. Voulez-vous revenir auprès d'elle pour lui parler; ou bien préférez-vous nous charger de lui rapporter votre explication lorsqu'elle sera mieux portante?

—Non, je n'ai rien à lui communiquer; ne lui dites rien. Je peux attendre, elle aussi.

Sur ce propos, l'étranger prit congé du constable et de sa femme puis il revint à la log-tavern qui était la seule hôtellerie logeable du pays.

Pendant la dernière heure écoulée, cet établissement important avait vu affluer dans son enceinte une foule hétéroclite qui s'attribuait le nom magnanime de «peuple» du territoire. Cette sage et tumultueuse assemblée avait décidé à l'unanimité qu'on ne pouvait abandonner aux incertitudes de la justice territoriale un coquin aussi vil que l'assassin du docteur Edwards. Malgré ses fers, il trouverait indubitablement le moyen de s'échapper, car la maison du shériff n'était pas une prison sérieuse. En peu de jours il arriverait sans peine à se débarrasser de ses chaînes; d'autant mieux que le prisonnier était accessible à quiconque voulait l'approcher. Il importait au salut de la société de ne pas même courir le risque d'une évasion aussi dangereuse. Le prévenu avait parfaitement trahi sa brutalité dans la façon dont il avait traita sa fille... Il l'aurait tuée, s'il l'avait pu! Et peut-être... s'il parvenait à s'évader, commettrait-il ce second crime plus atroce encore!!

Tous ces raisonnements et beaucoup d'autres semblables amenèrent l'honorable assemblée à conclure qu'il serait éminemment opportun d'appliquer laloi de Lynch. Plus on discutait, plus on s'échauffait; enfin on tomba dans une sorte d'ivresse furieuse; les cris, les vociférations s'ensuivirent; le tumulte devint féroce. Vainement quelques assistants plus calmes essayèrent d'arrêter l'élan sanguinaire, on faillit leur faire un mauvais parti. Bientôt la conflagration des esprits fit explosion comme un volcan; toute cette foule hurlante, altérée de sang, courut comme un seul homme à la maison du shériff.

Cet honnête magistrat, le constable, tout le personnel de la justice, se groupèrent pour recevoir les furieux et défendre le prisonnier jusqu'au dernier souffle. Mais lesLynchersne parurent même pas s'apercevoir de ce frêle rempart; on culbuta les braves défenseurs de la loi, on força les portes, on délia le prisonnier et on l'emmena triomphalement au lieu choisi pour l'exécution.

Après s'être formés en bataillon carré, ils placèrent leur victime au milieu, puis ils la forcèrent à suivre la marche. C'était un spectacle étrange de voir le misérable, pâle, hagard, défait, suivant le terrible cortége d'un pas ferme, sans se montrer effrayé du sort affreux qu'on lui préparait. En réponse aux injures et aux exécrations dont il était l'objet, il lançait à ses bourreaux des regards de défi et de haine, mais il ne prononçait pas une parole.

Le cortége ne tarda pas à arriver dans une petite vallée encaissée profondément entre deux collines; là, un arbre et une corde avaient été préparés; au milieu d'un profond et redoutable silence les funèbres préparatifs furent accomplis, le nœud coulant fut passé au cou du patient, et on allait le lancer dans l'éternité lorsque Allen survint, hors d'haleine, et s'interposa entre Newcome et les Lynchers.

Sa subite apparition et son allure effarée firent impression dans la foule: pendant quelques instants l'attention se porta sur lui, on écouta curieusement ce qu'il avait à dire.

Dès qu'il eût repris sa respiration d'une manière suffisante pour se faire entendre, il leur adressa le speech suivant avec toute l'énergie dont il était capable.

—Hommes de Fairview, écoutez-moi attentivement! Il s'agit d'une chose extrêmement sérieuse; vous êtes sur le point de commettre la plus énorme erreur!... peut être un crime! car enfin, il n'est pas sûr que cet homme soit le vrai coupable.

—Oh! oh! que dites-vous là? s'écria la foule; la preuve!... la preuve!... N'y a-t-il pas eu mort d'homme?

—J'en conviens, reprit Allen; oui, un homme, mon ami, a été lâchement assassiné d'un coup de feu...

—Vous le voyez! il en convient! hurla la foule; mort à l'assassin! tirez la corde!

—Arrêtez! mes amis, écoutez-moi! Thomas Newcome est suspect, je le reconnais d'autant mieux que je l'ai accusé moi-même, le premier. Voyons, répondez, pouvez-vous douter de moi, qui suis l'accusateur?

—C'est vrai... murmurèrent les moins exaltés.

Allen puisa un nouveau courage dans cette ombre d'assentiment qu'il venait d'obtenir.

—Donc, si je vous parle de modération, il faut que j'aie des raisons extraordinairement sérieuses...

—Alors, dites-les, vos raisons! et soyez bref, crièrent les plus acharnés Lynchers.

—D'abord, continua Allen, il est reçu qu'un homme, même accusé, est toujours considéré comme innocent, jusqu'à ce que son crime soit prouvé d'une manière incontestable.

—Propos d'avocat, tout cela! cria une voix rude; le juge Lynch n'a pas besoin de discours, il lui faut des faits...

—Oui! oui!! gronda la foule comme un sinistre écho; des faits, ou la mort!

Allen sentit son courage chanceler, les chances favorables diminuaient.

—Cependant, Gentlemen, reput-il en enflant sa voix, ai-je, oui ou non, porté contre Thomas Newcome une accusation terrible?... ai-je, oui ou non, fait comparaître la propre fille de l'accusé, pour qu'elle rappelât les menaces de son père contre moi et contre le malheureux docteur?...

—Eh bien! vociféra-t-on, voilà des preuves convaincantes; celui qui menaçait a exécuté ses menaces, c'est lui qui est l'assassin!

—Hommes de Fairview! continua Allen; une chose que vous ignorez, je vais vous l'apprendre; c'est que dans la forêt il y avait certainement un autre homme, un ennemi, en même temps que Newcome. Deux coups de feu ont été tirés; lequel a été le coup mortel?... que celui-là qui pourra le dire se présente et fasse connaître la vérité! qu'il vienne déposer sous la foi sacrée du serment! qu'il dirige un doigt accusateur contre l'inconnu ou contre Newcome, et qu'il dise: «mon choix est fait, voilà le vrai coupable!» Mais aussi, que le sang innocent retombe sur sa tête s'il se trompe!

Il y eut un murmure annonçant l'indécision dans la foule: le jeune orateur avait tout gagné en gagnant du temps.

—Écoutez! écoutez! crièrent plusieurs voix.

—Il ne me reste plus que quelques mots à dire: vous n'avez songé qu'au crime, vous avez oublié les victimes. Cette jeune fille, malheureuse enfant aujourd'hui brisée par la douleur, vous allez la rendre orpheline, sans considérer si le coup sous lequel tombera son père ne la tuera pas aussi. Hommes de Fairview! ne craignez-vous pas les nuits sans sommeil, et les rêves fièvreux pendant lesquels vous apparaîtront les ombres vengeresses de deux innocents immolés par vos féroces caprices?... Lequel d'entre vous voudrait qu'on agît envers lui, comme vous agissez envers Newcome?... Retenez bien mes paroles; moi l'accusateur, moi le premier instigateur de cette affaire, moi presque l'ennemi de Newcome, je vous déclare que je le crois innocent.—Et maintenant, pour venger un assassinat, assassinez à votre tour, si vous voulez; ce sera un compte à régler entre vous et Dieu.

Lorsque Allen eut fini de parler, il s'aperçut avec surprise que la solitude s'était faite autour de lui, le chœur des Lynchers s'était successivement amoindri; l'accusé restait seul avec quelques personnes sages et prudentes qui ne voulaient ni le Lyncher ni le laisser échapper.

Ce dernier n'en pouvait croire ses oreilles, et attachait sur le jeune homme des regards stupéfaits: néanmoins il resta muet, et se laissa ramener en prison sans avoir prononcé une parole.

L'orateur pût être fier du succès de sa harangue; il avait obtenu un vrai triomphe, et les éloges ne lui furent pas épargnés. L'étranger que nous avons vu s'intéresser à Alice, et qui avait été l'impassible témoin de toute cette scène, ne pût s'empêcher d'adresser à Allen un signe de satisfaction qu'il accompagna de quelques mots flatteurs.

—Vous pouvez vous flatter d'avoir débuté par une victoire, Squire, s'écria à son tour Ed en fixant sur Allen un regard scrutateur.

—Et tout ira de mieux en mieux, si l'on écoute mes avis, répliqua Allen en accompagnant sa réponse d'un coup d'œil aigu comme la pointe d'une épée.

—Vous avez l'air de tenir singulièrement à jeter sur quelque autre le crime de Newcome.

—Je tiens, et tiendrai toujours à ce quela vraie justicesoit faite, Ed; voilà tout!

—Et même, je suppose que vous seriez disposé à exciter les soupçons contre quelque autre, dans le but de sauver le vieux Newcome. Par ma foi, mon honorable camarade, vous manifestez un étrange intérêt pour l'homme qui, dans votre opinion intime, est le meurtrier de notre ami.

—Comment savez-vous si bien ma pensée? demanda Allen avec vivacité.

—Je vous ai entendu parler avec Flag.

—Ah! je croyaisque vous rêviez, alors: dit sérieusement Allen.

Ed poussa un éclat de rire bref et étrange; mais il détourna les yeux sans répondre et reprit le chemin du claim en grommelant qu'il avait à se trouver à un rendez-vous.

Le lendemain matin, Ed annonçait que d'importantes affaires l'appelaient dans l'Ouest; et le même jour il quitta le settlement.

Squire resta donc seul avec Flag, dans le claim: pendant longtemps leurs conversations roulèrent sur la fin tragique de leur ami, et sur le mystère insondable qui continuait à planer sur l'identité du vrai coupable. Plus d'une fois, au milieu de ces rêveries pénibles, il leur arriva des pensées et des soupçons si extraordinaires qu'ils ne voulurent pas s'y arrêter. Ils se contentèrent de conserver au fond de leur âme leurs soupçons intimes, en attendant que la vérité se manifestât dans des circonstances imprévues.

—Vraiment oui! je vous le déclare, vous voilà redevenue vous-même, ce matin; entièrement vous-même, sauf les cheveux, s'écria la bonne mistress Wyman après avoir soigneusement habillé, pomponné sa jeune protégée, et l'avoir confortablement installée dans un hamac, au meilleur coin du parloir.

—Je vous crois, ma bonne mistress Wyman; en effet, je commence à me sentir mieux. Je vous remercie mille fois de vos bons soins, vous me gâtez en me dorlotant ainsi; je suis mieux traitée qu'une princesse. Voilà un beau jour, n'est-ce pas? Jamais le ciel ne m'avait semblé plus beau que ce matin.

—Cela vient de ce que vous avez longtemps gardé la chambre, sans respirer l'air du dehors, chère enfant. Moi, je trouve qu'en juin il fait meilleur encore: C'est en juin, dans la saison des roses, que je me suis mariée. Il est convenu avec Silas que tous les étés nous célébrerons l'anniversaire de ce bon jour: c'est aujourd'hui cet anniversaire, dit la brave femme du constable en riant si joyeusement qu'elle oublia de s'asseoir sur la chaise qu'elle venait de se préparer.

—Sans doute, vous alliez organiser une petite fête, à cette occasion, demanda Alice; je voudrais bien être assez forte pour vous aider un peu.

—Oh! pourvu que vous ayez bon œil et bon appétit, c'est tout ce qu'on vous demande. Ce n'est plus chez nous comme autrefois; nous n'aurons pas grande société; tout est bien changé maintenant: notre fils unique est mort; notre fille est mariée bien loin; l'incendie a dévoré nos propriétés; nous menons petite vie maintenant, afin que cela dure jusqu'à la fin de nos vieux jours. Je prépare pour nous un petit dîner; Silas a invité quelques amis pour nous aider à venir à bout de ce festin. Ainsi tenez-vous en bonne santé, soyez riante, car vous serez la joie de notre fête... Ah! chère! je sens mon gâteau qui brûle, j'y cours.

—Seigneur! j'espère bien que ce bon gâteau n'est pas avarié! s'écria Alice, en suivant de l'œil la bonne ménagère qui trottinait du parloir à la cuisine.

Bientôt mistress Wyman reparut, une bouteille dans une main, un bouquet dans l'autre:

—Oh! que nenni, il n'y a pas de mal, un peu de beurre répandu; du reste tout va bien. Mais regardez-moi les jolis cadeaux! tout ça est pour vous. Ne dirait-on pas que c'est votre anniversaire et non pas le mien?... M. Mallet vous envoie ce flacon... il y a de la liqueur Française,—Élixir de Chartreuse—certes! la jolie couleur d'émeraude! M. Allen vous envoie ces fleurs. Avec la bouteille il y a long comme le bras de compliments... Quant aux fleurs, un petit garçon a seulement dit qu'elles arrivaient de la part de M. Allen, pour miss Newcome.

Alice rougit de plaisir; sans répondre, elle prit d'abord le flacon, le regarda avec curiosité, et admira les jolis reflets de la liqueur: mais lorsqu'elle reçut les fleurs, ses mains tressaillirent de joie, elle leur sourit en les pressant contre son cœur. Mistress Wyman lui offrit de les mettre rafraîchir dans un verre d'eau; ce ne fut pas sans peine qu'Alice se décida à les lui confier, encore se réserva-t-elle un bouton de rose qu'elle fixa à son corsage.

—N'ayez pas peur, ma mignonne, je les placerai sur la table dans un beau vase, dit mistress Wyman en observant d'un petit air malicieux le regard inquiet avec lequel la jeune fille suivait le cher bouquet; ce sera l'ornement du dîner. Nous y placerons aussi le flacon d'Élixir, il servira à vous mettre en appétit.

—Chère mistress Wyman! fit Alice avec un tressaillement nerveux; je sais que mon père ne voulait aucunement me voir accepter des cadeaux de M. Mallet. Que me conseillez-vous de faire en cette circonstance?

—Oh! oh! votre père penserait-il?... Ici la bonne femme s'interrompit:—Mais, je ne vois aucun inconvénient à ce que le riche et vieux M. Mallet envoie une bouteille de sa cave, à une pauvre petite enfant comme vous. Je sais bien que les méchantes langues trouvent à mal parler sur tout; cependant il faut faire une large part aux habitudes d'un homme qui a passé presque toute son existence chez les Indiens. Mallet, après tout, est un cœur généreux: mon mari n'a jamais eu qu'à se louer de lui.

—J'aimerais envoyer cela à mon père, répondit tristement la jeune fille, si je pensais qu'il voulût l'accepter.

—Je crois qu'il refusera, chère enfant; néanmoins mon mari m'a dit qu'il commençait à se radoucir. Sans nul doute, le discours adressé aux Lynchers par Allen lui a fait impression: ce jeune homme est allé visiter votre père il y a un couple de jours.

—Qu'il est bon et généreux, M. Allen! Je voudrais bien le voir, pour le remercier.

—M'est avis que vous l'apercevrez un peu, répliqua l'excellente femme, car je crois l'avoir invité à notre dîner. Allons, étendez-vous dans votre hamac et reposez gentiment; moi, je vais surveiller ma cuisine, mes gâteaux, mon pudding.

Restée seule, Alice passa une heure à rêver, demi-éveillée, au milieu des alternations de crainte et d'espoir; balançant, dans sa pensée, les chances heureuses ou malheureuses que pouvait présenter l'affaire de son père; s'efforçant de trouver quelque bonne raison pour avoir confiance.

Depuis le premier jour, excepté dans les moments où elle avait perdu connaissance, la pauvre enfant n'avait eu que cette unique préoccupation dans laquelle elle s'absorbait tout entière. Cette constante mélancolie l'avait un peu transformée et l'avait rendue plus touchante, en donnant à sa beauté un caractère moins enfantin, en imprimant à toute sa personne une gravité juvénile pleine d'un charme particulier.

Elle resta longtemps ainsi, renversée dans son hamac, silencieuse et absorbée dans mille pensées diverses; répondant de loin en loin, par monosyllabes, aux questions que mistress Wyman lui faisait du fond de sa cuisine où elle brassait avec ardeur, plats, gâteaux et pudding.

Comme il arrive toujours aux âmes délicates et faibles, le découragement finit par l'emporter, les espérances furtives se dissipèrent comme le crépuscule devant la nuit; Alice sentit son cœur se serrer, ses yeux devenir humides; quelques larmes brûlantes roulèrent sur ses joues.

Mais au fond de son chagrin survivait toujours une pensée qui dominait les autres; c'était un sentiment de reconnaissance profonde pourceluiqu'elle avait trouvé si bon, si dévoué en ces tristes circonstances. Elle prit à deux mains le bouquet envoyé par Allen.

—Oh! comme je vous aime! bien! bien! bien fort! répétait-elle avec une ferveur de tendresse dont elle ne se rendait pas compte.

Tout entière à ses préoccupations, elle ne s'aperçut pas qu'Allen arrivait et devenait l'heureux témoin des caresses prodiguées à ses fleurs.

Lorsqu'elle entendit sa voix douce et harmonieuse lui adresser un salut amical et s'informer affectueusement de sa santé, elle faillit s'évanouir et ne put lui répondre que par des larmes mêlées de sourire: finalement elle se mit à sangloter, sans savoir pourquoi.

Quoique jeune et inexpérimenté lui-même, Allen comprit un peu quelle pouvait être la cause de ce grand trouble; il s'assit auprès de la jeune fille.

—Ainsi donc, lui demanda-t-il d'une voix caressante, ma jeune malade aime les fleurs que je lui ai envoyées?...

Elle rougit et trembla fort avant de pouvoir répondre.

Tout-à-coup elle s'écria:

—Oh! M. Allen! c'est vous que j'aime! vous avez été si bon pour moi depuis le premier jour où je vous ai vu.

Cette déclaration avait quelque chose de si inattendu, et en même temps de si extraordinaire, qu'Allen faillit perdre contenance: il se trouva surpris et ému comme une jeune fille; en même temps, cette situation lui parut presque inconvenante: mais ce dernier sentiment se dissipa comme un furtif nuage, surtout lorsqu'il eût envisagé pendant quelques instants la pure, chaste et naïve figure de celle qui venait de lui parler ainsi.

—Je suis heureux, bien heureux de ce que vous me dites, répondit-il d'une voix émue; car, moi aussi, je vous aime tendrement.

L'innocente Alice ne fit aucune attention à la nuance exprimée par les derniers mots du jeune homme. Elle ne comprit qu'une chose, c'est que leur amitié était mutuelle; aussi elle lui sourit avec la franche joyeuseté d'un enfant qui répond à une caresse maternelle.

—Avez-vous de bonnes nouvelles de mon père? demanda-t-elle ensuite.

—Non, chère miss. Mais je peux vous confier un consolant secret: vous le garderez, pour vous seule, et n'en parlerez à personne. Je regarde comme certain que votre père sera acquitté: j'ai l'œil sur un homme qui, pour moi, est le vrai coupable. Je ne saurais vous en dire davantage; mais vous pouvez me croire, il y a toute certitude que je ne me trompe pas.

Alice ne put répondre; cette soudaine invasion de plusieurs bonheurs inespérés lui remplissait l'âme, et débordait en pleurs de joie.

—Oh! miss, murmura Allen, ne soyez donc pas si reconnaissante envers moi; je ne suis que l'instrument de la Providence.

—Oui, oui, insista-t-elle en lui adressant un regard angélique, vous êtes pour moi, pauvre orpheline, un envoyé du ciel.

Tout a coup une voix cordiale et bien connue s'écria vivement à la porte:

—Eh bonjour! M, Allen, comment ne vous ai-je pas vu entrer?... trouvez-vous qu'elle va mieux notre intéressante petite malade? Excusez-moi; je vais revenir dans une minute.

Et la bonne mistress Wyman disparut comme elle était arrivée.

Son but était uniquement de prévenir jusqu'à l'ombre des inconvénients qui eussent pu résulter de ce tête-à-tête; sa maternelle intervention produisit complètement l'effet désiré, Allen se leva vivement pour lui répondre et la conversation prit un autre courant.

Bientôt la ménagère revint toute rouge du feu sacré de la cuisine:

—Votre jeune pensionnaire me considère comme un phénix, mistress Wyman, dit Allen en riant; je ne sais comment supporter tant d'honneur.

—Oh! faites donc le modeste!.... comme si vous n'étiez pas accoutumé à entendre dire du bien de vous!

—Allons bon! vous vous mettez aussi de la partie! En vérité, si des compliments pouvaient donner bon appétit à un convive, je serais un vrai phénix à votre table, mistress Wyman.

—Je suis ravie de vous voir en si bonnes dispositions, car le dîner est prêt. Mais Silas n'arrive pas: se mettrait-il en retard aujourd'hui?

—Non! De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur qu'un galant homme soit inexact un jour d'anniversaire! s'écria du vestibule la bonne grosse voix du constable.

Il entra, salua ses hôtes, embrassa sa femme sur les deux joues, et poursuivit joyeusement.

—En ce bienheureux jeudi, il y a vingt-sept ans, étais-je en retard, ma chère amie?

—Si vous l'étiez, répliqua celle-ci, mon nom n'est pas Mary Wyman!

Le constable échangea ensuite une poignée de main avec la jeune convalescente; puis, avec Allen.

—Eh! donc, regardez cette enfant, observa-t-il; la voilà qui reprend bon air, bon œil, bonne santé. Il ne lui manque que les cheveux: on dirait qu'elle a passé par les mains d'une bande de scalpeurs.—A propos, on a arrêté à Elktown, avant-hier, trois voleurs de bestiaux (qui font aussi un peu tous les méchants métiers); on les a fustigés d'importance et on les a chassés du territoire en les prévenant qu'à leur première réapparition, la fustigation ne les empêcherait pas d'être pendus.

—Mais, où donc ces criminels trouvent-ils un asile? demanda Alice; j'aurais pensé que la prairie devait leur offrir peu de refuges.

—Oh! ils se fourrent dans les ravins, dans des espèces de terriers creusés au flanc des collines; sur leurs petits chevaux rapides ils traversent plus aisément la plaine que dans une région boisée; enfin, ils n'ont qu'à traverser la rivière pour se trouver dans l'Iowa.—Tenez, voici une histoire sur ces coquins: il y a sur le bord des marais un gros fermier qui, la semaine dernière, avait acheté une superbe paire de chevaux. Il avait pris pour palefrenier une espèce de grand gaillard, de fort bonne mine, muni de magnifiques certificats: cet individu faisait parfaitement son service, et le fermier en était ravi. Un beau matin, en ouvrant l'écurie, on n'a plus trouvé ni chevaux ni palefrenier. Le filou les avait emmenés pour les vendre dans l'Iowa oriental, on l'a su depuis. Il n'a qu'à revenir dans ces parages, son compte sera bon!...

—Assez sur les voleurs de chevaux, Silas; le dîner est prêt; s'il refroidit nous n'aurons rien de bon.—Allen, chargez-vous de conduire cette petite fille à sa place; je suis si vieille que je ne suis plus bonne pour soigner les enfants.

Chacun obéit à la ménagère; la «petite fille» consentit fort gracieusement à se confier au bras empressé d'Allen; on prit gaîment place à table, Alice d'un côté, Allen de l'autre, vis-à-vis d'elle.

Les fleurs et la bouteille d'élixir figuraient honorablement devant la jeune fille: mistress Wyman en expliqua la provenance à son mari, avec grande abondance de périodes laudatives à l'adresse de M. Mallet.

Le dîner commença joyeusement et s'acheva de même; on fit si bien honneur à la liqueur de M. Mallet qu'au dessert il n'en restait plus une goutte.

—Votre «petite fille» a été assez bonne pour m'accorder une affection fraternelle, dit Allen avec une légère pointe de malice, lorsqu'on fut revenu s'installer au parloir; vous allez juger, mistress Wyman, si je me conduis en bon frère. J'ai pensé que lorsque la santé de miss Newcome serait rétablie, elle désirerait faire quelque chose de plus que bien dormir, bien manger, bien se promener (suivant vos prescriptions, mistress Wyman).—Il y a maintenant un certain nombre d'enfants à Fairview; une école serait la meilleure, chose du monde; je propose d'en fonder une sous la direction de miss Newcome.J'ai calculé que vous seriez capable de tenir école, puisque vous êtes du vieux Connecticut, ajouta-t-il an mimant d'une façon grotesque l'accent nasillard d'un pur yankee du Centre.

Alice se mit à rire de bon cœur, mais elle ne sut que répondre.

—Certainement qu'elle en sera capable, dit Wyman, mais elle a trop de modestie pour le dire. Cependant, je trouve qu'elle n'en a nul besoin: il y a assez pour tout le monde dans mon humble demeure; Alice peut rester ici et servir de compagne à ma femme. Elle est trop jeune pour entreprendre quelque chose toute seule et livrée à elle-même.

—Que dites-vous donc par là? demanda la ménagère,

—Ah! ma chère amie, c'est Allen qui propose d'installer cette petite fille à la tête d'une école. Qu'en dites-vous, Mary?

—Ce que j'en dis? ça n'a pas le sens commun! je ne puis comprendre comment vous vous fourrez de pareilles idées en tête, M. Allen! s'écria vivement mistress Wyman.

—S'il vous plaît, je trouverais cela fort bien, moi! riposta Alice avec une irritation contenue qui faisait trembler sa voix.

—Ma bonne mistress Wyman, reprit doucement Allen, je ne prétendrais nullement vous priver de miss Newcome, si ce n'est pendant les heures d'école; et je me garderais bien de la soustraire aucunement à votre maternelle protection. C'est la femme du Juge qui m'a parlé de cela, la première; j'ai consulté tous les pères de famille qui peuplent la ville, ils ont accueilli très-favorablement l'idée d'avoir une école. Sans doute ce n'est pas là une spéculation de nature à enrichir miss Newcome, mais elle y récoltera assez d'argent pour acheter des vêtements à sa poupée;—car les jeunes personnes s'occupent de poupées jusqu'à leur mariage, n'est-ce pas, miss Alice?...

La jeune fille répondit par un joyeux sourire, au fond duquel se lisait le bon accueil fait à la plaisanterie d'Allen.

—Très-bien! fit M. Wyman, j'opine pour la chose; elle peut avoir du bon, après tout, Mary: d'ailleurs si ça convient à l'enfant, c'est déjà beaucoup.

—Enfin! si elle en a tant envie, elle pourra essayer lorsqu'elle sera bien portante, grommela mistress Wyman en secouant avec énergie des grains de poussière ou des miettes imaginaires qui auraient pu figurer sur son tablier; dans tous les cas, elle n'a pas besoin de faire ce métier-là,—aucun besoin, je vous le dis. Elle a de l'argent, en bonne quantité, et pour longtemps.

—Mais, chère mistress Wyman! s'écria Alice étonnée; je ne possède rien, vous êtes dans une complète erreur.

—Oh! que nenni! ma mignonne; je ne me trompe pas; vous ignorez ce que je sais, entendez-moi bien.Ilm'avait recommandé de ne rien dire; mais le voilà parti, et, qui sait s'il reviendra? Je n'en ai parlé à personne autre que Silas. Mais, je déteste les secrets, et, en ma qualité de femme, je ne sais pas mieux les garder qu'une autre: ça m'étouffe, je le sens, quand il faut contenir un mystère, aussi, je vais m'en débarrasser le plus vite possible. Il est venu, l'autre jour, pendant que vous étiez malade et en délire, un gentlemen, un vrai gentlemen, qui nous a fait, à mon mari et à moi, beaucoup de questions sur vous. Ensuite, il a voulu vous voir de ses propres yeux: alors, nous l'avons mené dans votre chambre, où il vous a longuement examinée. On venait, justement, de vous couper les cheveux; il les a caressés du bout des doigts sur la table où ils étaient placés, mais il n'a rien dit de plus.

Sans prendre le temps de respirer, la brave mistress Wyman narra longuement tout le reste de «son secret», puis elle courut chercher le petit trésor confié par l'étranger.

Bientôt elle revint toute triomphante, et versa dans les mains d'Alice une poignée de brillantes pièces d'or. L'éblouissement naïf manifesté par la jeune fille l'amusait fort.

—Ça ne vient pas de mes économies, je vous l'affirme, continua-t-elle après avoir joui de l'étonnement général. Je ne connais personne qui soit à même de me fournir une telle somme, ainsi donc vous voyez que je ne me suis pas trompée.

—Laissez-moi examiner un peu cela, dit Allen; je suis légiste de naissance, et il m'appartient de tirer au clair ce mystère. D'abord, cet or est Anglais; ensuite, je vois sur cette bourse des armoiries et une couronne brodées; cela indique que le tout provient d'une personne importante et d'un haut rang. Peut-être allons-nous découvrir que cette «petite» fille est une princesse déguisée: du reste ce n'est pas la première fois que cette idée m'est venue à l'esprit; et cet étranger est sans doute un magicien qui a métamorphosé notre Cendrillon.

—C'est vraiment une chose curieuse, observa sentencieusement le constable;—mais qu'avez-vous donc? vous pâlissez, chère enfant! je parie que vous êtes fatiguée par toutes ces agitations d'aujourd'hui.

—Oh non! merci, ce n'est rien, je n'éprouve aucune fatigue. Quand pourrai-je commencer cette bienheureuse école? demanda précipitamment la jeune fille, pour détourner la conversation.

—Seulement lorsque vous serez bien portante et forte, répliqua Allen; mistress Wyman ne vous le permettra pas plus tôt. Vous ne voulez donc pas faire usage de cette petite fortune, et vous préférez travailler comme institutrice.

—Oui, si j'en suis capable.

—Cependant votre curiosité doit être piquée à ce sujet: ne vous semble-t-il pas qu'il y a là-dedans un mystère tout plein d'heureux présages?

—Oh non! répliqua Alice avec un sourire embarrassé.

—Eh bien! moi, je ne suis pas de votre avis, reprit Allen: assurément, dans la conduite de cet étranger à votre égard, il y a autre chose qu'une simple et vulgaire bienveillance. N'auriez-vous pas quelque riche parenté que vous ne connaissiez pas? Excusez cette question, miss, elle n'a d'autre but que votre utilité.

—Non! personne que je sache! répondit la jeune fille en rougissant.

—Vous voulez dire, personne que vous connaissiezvous-même,... mais, votre famille?...

—Ma mère... peut-être;... vous me ferez plaisir, M. Allen, en ne m'adressant plus aucune question à ce sujet.

—Certainement, miss, je serais désolé de vous paraître indiscret et de vous peiner en aucune manière; ne parlons donc plus de cela, mais bien de notre future école; je vais m'occuper de trouver un bâtiment convenable, ajouta le jeune homme en se levant pour partir.

—Ah oui! vous me ferez grand plaisir: mais comment pourrai-je jamais reconnaître toutes vos bontés, M. Allen?

—En me permettant de venir quelquefois parmi vos élèves, miss: mon éducation a été cruellement négligée dans mon enfance, ce sera une bonne fortune pour moi de combler cette lacune. Allons, adieu, petite sœur; si mistress Wyman n'y fait pas d'objection, je reviendrai vous voir quelquefois.

La bonne maîtresse de la maison répondit gracieusement qu'il serait toujours le bienvenu, et le jeune homme quitta la maison en compagnie du constable.

—Je le déclare, s'écria mistress Wyman avec emphase, lorsqu'Allen fut parti; je n'ai jamais vu un jeune homme ayant meilleur cœur; il me rappelle mon pauvre cher fils que nous avons perdu.

Une mère ne pouvait décerner un plus flatteur éloge qu'en proclamant la ressemblance d'Allen avec son enfant adoré.


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