Le Comptoir de la Cied'Hudson était situé à environ un mille de Fairview, sur les confins intérieurs du claim de Newcome. L'emplacement était admirable, et occupait une des stations les plus pittoresques de la rivière: adossée au flanc d'une colline boisée, protégée contre les inondations par des enrochements naturels, cette maison, importante pour toute la contrée, représentait le monument le plus estimé de la colonie.
On avait fort habilement choisi un site qui tenait le milieu entre la région habitée et la région sauvage; on avait conservé les grands bouquets de ronces, de vignes sauvages, de sapins touffus qui bordaient la rivière, en groupes irréguliers. Au milieu de cette nature luxuriante et solitaire serpentaient des sentiers isolés, mystérieux, qui conduisaient à la rivière, à la plaine ou à la montagne, au choix des voyageurs.
Cet état des lieux plaisait aux trappeurs Indiens ou sang-mêlés qui venaient pour trafiquer de leurs fourrures ou de leurs venaisons. Cependant les allées et venues de ces hôtes errants de la prairie n'étaient plus, à beaucoup près, aussi fréquentes que par le passé; les races rouges du désert ayant été successivement refoulées par les invasions successives de la race blanche. Par intervalles, seulement, on voyait glisser comme des fantômes silencieux, le chef Indien, drapé dans sa couverture, ou la squaw à peine protégée par un étroit vêtement de calicot fané.
Au Comptoir également, tout était calme et inoccupé; on aurait dit une ferme des frontières. L'agent de la Cieet quelques Indiens ou demi-sang apprivoisés composaient tout le personnel de cet établissement.
L'édifice particulièrement occupé par l'agent formait un bâtiment en troncs d'arbres, plus long que large, couvert d'un immense toit à une seule pente, tout badigeonné de blanc. A chaque étage un grand balcon extérieur; au rez-de-chaussée un promenoir couvert, tels étaient les ornements apparents de cette habitation qui était en tout point conforme au style adopté dans les Settlements français du Sud.
Sur le balcon du second étage, l'agent lui-même daignait se reposer, en fumant un énorme cigare, aux bienfaisants rayons du soleil couchant: de temps à autre ses regards méditatifs faisaient un tour de promenade sur les rives splendides du fleuve; ensuite ils erraient avec nonchalance sur les dépendances du Comptoir.
Apercevant dans la cour un jeune garçon sang-mêlé, il lui fit signe de venir.
—Henry! arrive ici vaurien!
—Oui sir, je cours! répondit l'enfant dont les yeux noirs et l'allure indolente dénotaient le mélange dans ses veines du sang Français et Indien.
Au bout d'une seconde il fut à côté du fauteuil de son maître.
—As-tu porté les cerises et le flacon à cette jeune lady, comme je te l'ai ordonné?
—Oui, sir: répondit l'enfant, sans laisser mouvoir un muscle de son impassible figure.
—Qu'a-t-elle dit?
—Elle a dit: «Je vous remercie; c'est très-joli», reprit le jeune drôle, toujours avec un visage de bronze.
—Lui as-tu annoncé que, vers dix heures, j'irais me promenerpar là, en voiture?
—Oui, sir.
Et qu'a-t-elle encore dit à cela?
—Elle a dit: «Je vous remercie; ce sera bien joli aussi.»
Sur ce propos maître Henry étouffa un furtif sourire.
—Elle a répondu ainsi? ce sont les paroles de la jeune lady elle-même?... Dis-tu bien la vérité, affreux petit gredin?
—Je ne peux pas bien affirmer, parce qu'elle ne m'a pas parlé; c'est une vieille lady que j'ai rencontrée, répliqua l'enfant, sur le qui-vive.
—Ugh! démon! le diable te!...
Mais Henry fut plus prompt que le fouet du maître; avant qu'il eût fini son moulinet, il dégringolait l'escalier. A la dernière marche il rencontra dame Ka-Shaw, la maîtresse indienne du logis.
—Qu'est-ce qu'il y a encore de nouveau? demanda-t-elle en fort bon anglais.
—Rien! répondit l'enfant, en essayant de s'échapper.
—Ah! vraiment, rien?... alors, parlez, et dites-moi tout! ou bien, ça ira mal! reprit-elle d'une voix pleine d'orages.
Le jeune drôle savait trop bien ce qui se passait quand «ça allait mal,» pour en courir le risque. Il s'arrêta humblement devant la terrible questionneuse et répondit:
—Mallet m'a chargé d'un message pour une lady; et j'ai mal fait la commission.
—Ah! ah! c'était la fille Newcome? demanda l'indienne dont les yeux brillèrent.
Toute réflexion faite, Henry jugea plus prudent et moins compromettant pour lui, de répondre affirmativement. Mais cela ne suffit pas; il lui fallut expliquer en détail toute la teneur et composition du message.
—Ah! ah! ah! fit la princesseRouge, in crescendo, des cerises que j'avais cueillies moi-même ce matin! Apparemment il s'imagine que je vais lui fournir des fruits pour en faire hommage aux ladys blanches de son choix!
A ce moment on entendit la voix impérieuse du maître qui appelait: «Henry! Henry!»
Le jeune garçon remonta tout doucement les escaliers, avec mille précautions concernant le fouet. Cependant l'instrument redouté ne fonctionna pas, quoique levé d'une façon inquiétante: il y avait même quelque chose de rassurant dans les yeux du maître, malgré ses sourcils froncés.
—Ah! vous mentirez donc toujours, canaille indienne! vous devez être un Pawnie; ce sont tous des menteurs et des filous. Oui, vous êtes un Pawnie, jeune louveteau!
Les yeux de l'enfant étincelèrent:
—Moi Omaha! Mallet! grommela-t-il.
—Eh bien! les Omahas sont des menteurs! vous n'avez rien à répondre. Courez vite dire à José d'atteler les chevaux, les noirs, Henry. Dites-lui aussi qu'il s'arrange de manière à ce que l'équipage ait très-bonne façon; sans quoi je vous fouaillerai tous les deux.
Henry disparut avec empressement; l'Agent principal(comme il se nommait lui-même), se recueillit quelques moments pour achever son cigare; ensuite il quitta le balcon pour rentrer dans l'appartement. Là il trouva Ka-Shaw qui l'attendait.
—Où est mon plus bel habit, Ka-Shaw?
—Quel besoin avez-vous de votre plus bel habit, Mallet? quel besoin avez-vous de descendre à la rivière aujourd'hui?
—Je veux inviter quelques amis, Ka-Shaw, et je suis fort pressé. Où m'avez-vous donc caché ça, dites-moi?
—Mallet ne peut avoir son habit, répliqua tranquillement l'Indienne.
—Ah ça! que signifie cette mauvaise plaisanterie? demanda Mallet commençant à se mettre en colère.
—Vous pouvez bien aller voir cette fille Newcome avec vos vieux habits, riposta la squaw avec un sourire malicieux qui dissimulait mal sa fureur jalouse.
—Bah! bah! vous voilà encore jalouse, Ka-Shaw, dit l'agent en reprenant aussitôt son sang-froid, et s'asseyant avec nonchalance sur le bord du lit: est-ce que je n'ai pas été fidèle à vous et à votre tribu, depuis dix-sept ans? Ne vous ai-je pas accordé tous les privilèges que vous pouviez désirer? Toutes nos plus belles marchandises, toute notre meilleure monnaie, toutes les préférences n'ont-elles pas été pour vous? que vous faut-il donc de plus?
—Je veux que vous restiez fidèle à votre femme indienne, Mallet!
—Très-bien! très-bien! réservez votre colère pour une autre occasion, Ka-Shaw. Mais n'ayez pas la prétention de me tenir éternellement en lisière: si j'ai des amis dans votre tribu, j'en ai aussi parmi mon peuple; voyons, soyez raisonnable, donnez-moi cet habit.
—Si Mallet veut l'avoir, qu'il le cherche, répondit la squaw, sur un ton amer, et sans bouger de la place où elle s'était assise par terre.
L'agent se leva et fouilla dans une armoire à côté de la cheminée. Finalement il trouva l'objet cherché, mais dans quel état! troué, déchiré, en haillons!
—Qu'est-ce que ça signifie? hurla-t-il en fureur.
La squaw, sans rien dire, le regarda d'un air diabolique.
—Ah! vieille louve! vociféra Mallet hors de lui; je te chasserai hors d'ici, sur l'heure!
Ka-Shaw, qui nourrissait une bonne petite vengeance à l'Indienne, bondit exaspérée, et, un couteau à la main, s'élança sur Mallet avec l'agilité d'un chat sauvage.
L'agent, pris au dépourvu, s'efforça de lui arracher son arme en la saisissant par les deux mains: mais la squaw, souple et forte comme tous ceux de sa race, avait pris le dessus; pesant sur lui de tout son corps, elle le renversa sur le lit, de façon à lui rendre la lutte impossible.
Heureusement, à cet instant critique, un employé du Comptoir survint et s'interposa en faveur de son patron. Ka-Shaw dut battre en retraite, et se retira, humble et repentante en apparence, mais la rage dans l'âme.
Mallet, bonhomme au fond et sans rancune, la conduisit jusqu'à la porte en lui adressant force remontrances et observations philosophiques; en même temps il lui promit de ne point la chasser si elle voulait se bien conduire à l'avenir.
—Il verra! il verra un jour! grommela Ka-Shaw lorsque la porte se fut refermée sur elle: Ka-Shaw n'est pas une Pawnie, elle n'est pas une Otoë, pour souffrir une insulte pareille.
Une demi-heure plus tard, on n'aurait pu découvrir chez le galant Français aucun souvenir de cette échauffourée, lorsqu'il aidait la tremblante Alice à monter dans sa voiture.
Ce qui agitait la jeune fille, c'était la conscience de faire là une chose qui déplairait aux deux personnes dont elle ambitionnait surtout l'approbation—Allen et son père.
Cependant elle avait été encouragée par mistress Wyman qui lui avait déclaré ne voir aucun inconvénient à ce qu'elle fît une petite promenade avec le «vieux bonhomme». Dans l'opinion de la ménagère, l'extrême distance des deux âges autorisait cette innocente familiarité; Mallet était un vieillard, Alice une enfant et une enfant convalescente.
En définitive, il n'y avait pas une lady qui n'eût tressailli de joie, et mis ses plus belles plumes à son chapeau, en se voyant courtisée aussi civilement par le riche et aimable Français. D'ailleurs, Alice ne tarderait pas à être absorbée par les travaux de son école, et en attendant elle ne pouvait mieux faire que d'accepter une politesse aussi inoffensive.
Ainsi rassurée, Alice se sentit bientôt remise; le grand air, le mouvement, la beauté du jour, les gracieux compliments de son compagnon, tout contribuait à lui rendre agréable et salutaire cette partie de plaisir.
Au trot rapide des chevaux, on traversa le village; on dépassa la maison où Newcome était prisonnier; on adressa un «bonjour» sonore à la femme du Juge, un signe amical à Allen debout sur le seuil de son bureau; et on se lança en pleine campagne.
—L'air vif et frais a rappelé sur vos joues leurs roses accoutumées, miss Newcome; lui dit M. Mallet avec sa fine fleur de galanterie habituelle.
Alice reçut ce compliment avec son franc et naïf sourire, exempt d'amour-propre et de coquetterie; mais elle ne répondit rien, car elle n'était pas de ces jeunes filles hardies et loquaces que rien n'intimide.
—Ce serait bien dommage de les condamner à pâlir dans une école, poursuivit Mallet.
—Je ne suppose pas que mes futures fonctions soient terribles à ce point.
—Vous êtes assez jeune pour être encore une écolière, au lieu de devenir institutrice, ma chère miss.
—Oh oui! et assez ignorante, surtout! ajouta la jeune fille avec un petit soupir.
—Mais non! mais non! Loin d'être ignorante pour votre âge, vous êtes au contraire remarquablement intelligente et sympathique. Toute jeune que vous êtes, vous savez charmer quiconque vous approche. Au surplus, je pensais qu'il serait infiniment meilleur que vous allassiez passer un an ou deux dans quelque bon pensionnat de grande ville, au lieu d'entreprendre la tâche de pédagogue dans un pays comme celui-ci! Ne préfériez-vous pas cela?
—Si c'était possible! répartit vivement Alice, je serais trop heureuse!
—Tout ce qui est en mon pouvoir ne devient-il pas possible pour vous? demanda M. Mallet en épiant avec soin l'effet produit par ses paroles.
—Vous... M. Mallet? s'écria-t-elle en rougissant de surprise joyeuse.
—Certainement, riposta-t-il avec un sourire gracieux; comment ne serais-je pas charmé de me rendre utile ou agréable à une ravissante enfant comme vous, surtout dans les circonstances actuelles?
—Moi, je ne connais rien à tout cela, M. Mallet, et ne puis rien décider par moi-même; je voudrais, avant tout, consulter mes amis. Je ne pense pas que mon père consente à vous avoir une telle obligation.
—Vous consulterez votre père, miss; peut-être ne sera-t-il pas aussi hostile à cette idée que vous le craignez, insista Mallet en la regardant avec une admiration visible: mais, si Newcome se décide à me confier l'agréable mission de veiller amicalement sur vous, quels autres amis voudriez-vous donc consulter?
—J'aimerais avoir l'avis de mistress Wyman, et... celui de M. Allen, répondit Alice en hésitant.
—Vraiment, c'est à moi d'être surpris, maintenant, miss Newcome! Je ne sache pas qu'il soit reçu ou même convenable que les jeunes filles consultent, sur leurs affaires, les jeunes gens de vingt-trois ou de vingt-quatre ans. Le jugement de M. Allen vous semble-t-il donc plus empreint de maturité que le mien?
Le ton demi-moqueur, demi-sévère, pris par le rusé Français, fit complétement perdre contenance à la jeune fille.
—Il a été si bon pour moi... balbutia-t-elle.
—Mais moi aussi, je ne demande pas mieux que d'être bon pour vous,... si vous voulez bien me le permettre, répartit vivement Mallet avec un sourire aigre-doux.
—Oh! sir, vous avez eu déjà bien des bontés pour moi, et je vous en suis très-reconnaissante. Tout le monde m'a comblé d'amitiés, bien au delà de mes mérites.
—Personne n'a rien fait de trop, mignonne rose de la prairie! Qui n'aimerait à cultiver et posséder une aussi charmante fleur que vous?—M. Allen est un garçon d'avenir, et qui donne des espérances, comme tous les jeunes gens: mais il n'est ni assez âgé, ni assez sage, ni assez riche, ni assez bien posé pour devenir le protecteur d'une charmante jeune lady comme vous.
—Et vous êtes tout cela?... demanda Alice avec une intention malicieuse.
—Mais, je pense que oui! Au surplus, afin de ne pas laisser à vos susceptibilités enfantines l'ombre d'un prétexte, je me charge de vous réconcilier avec votre père. Aurez-vous quelques bons sentiments pour moi, miss Alice, lorsque j'aurai accompli cette promesse?
—Oh! sir, je serai si heureuse! si reconnaissante! oui, oui, heureuse! murmura la jeune fille en tournant, avec une expression adorable, vers Mallet, ses beaux yeux ingénus, tout humides de larmes.
—Certes, fût-ce impossible, je le ferai! répondit Mallet.
Elle n'osa pas lui demander par quels moyens il comptait mener à bonne fin une tâche aussi difficile. Dans sa candeur confiante et inexpérimentée, elle considérait comme tout naturel qu'un homme d'âge et d'importance, tel que Mallet, réussît où elle avait échoué. Elle s'estima heureuse de rencontrer tant d'amis si chauds et si dévoués; ces pensées agréables se reflétèrent en teintes joyeuses et rosées sur son charmant visage, sans qu'aucune méfiance ni aucune autre idée vînt s'y mêler.
Lorsqu'au retour, la voiture traversa de nouveau le village, Alice aperçut de loin Allen debout sur le seuil de son bureau: mais elle remarqua qu'il rentra dédaigneusement chez lui sans se retourner pour lui adresser un regard.
Cet incident, tout minime qu'il fût, inquiéta la jeune fille et lui gâta tout le plaisir de sa promenade.
—Adieu, miss Newcome, dit Mallet en la déposant à la porte de mistress Wyman; ne vous installez pas dans votre école avant que j'aie vu votre père.
Ensuite, après l'avoir saluée d'un gracieux signe de main, l'aimable séducteur fit voler son attelage au triple galop, et disparut, comme un brillant météore, au milieu d'un tourbillon de poussière.
Le même soir Allen se présenta chez mistress Wyman; il venait voir si «sa petite sœur» pensait être bientôt assez forte pour entreprendre sa grande tâche d'institutrice.
La jeune fille, qui parmi ses excellentes qualités, avait surtout une rare franchise, lui fit connaître de point en point tout ce que l'Agent-Principal avait dit.
—Ainsi donc, vous n'hésiteriez pas à vous livrer à la générosité de cet homme! demanda Allen, lorsqu'elle eut fini.
—Je ne pense pas que mon père y consente, répondit-elle évasivement.
—Alors, si votre père y consentait, vous vous abandonneriez aux soins de ce trafiquant Indien? poursuivit Allen d'un ton amer et dédaigneux.
Alice avait toujours les larmes proches de ses paupières; un ruisseau coula aussitôt le long de ses joues.
—Je voudrais avoir aussi votre consentement, murmura-t-elle d'une voix humble.
—Et si je ne le donnais pas?
—Oh! alors je n'aurais aucun désir de me prêter à tout cela.
Ce fut presque en sanglottant qu'elle fit cette dernière réponse.
Le jeune homme imposa silence à ses pensées tumultueuses:
—Tenez, petite sœur, vos larmes sont folles, lui dit-il en la prenant par les mains, et la faisant lever de dessus sa chaise; la lune brille, la brise est douce, le ciel est pur; courez vite demander à mistress Wyman la permission de faire avec moi un tour de promenade sur le bord de la rivière.
La permission fut gracieusement donnée, avec recommandation de ne pas aller trop loin, et de prendre des vêtements chauds.
Alice ne se sentit pas de joie lorsqu'elle fut en route, le bras au bras du jeune homme, allongeant ses petits pas pour les accorder avec sa démarche souple et agile.
Allen reprit, sans tergiverser, la conversation, au point où elle en était restée:
—Vous dites donc que vous ne vous laisserez pas envoyer en pension par ce Français, si je ne donne pas mon approbation à cet arrangement? demanda-t-il avec un léger accent de triomphe dans la voix.
—Je serais très-malheureuse si je faisais quelque chose contre votre gré.
—Vraiment! malgré l'assentiment de tous vos autres amis, vous craindriez de faire quelque chose qui me déplairait? J'en conclus que vous tenez mon avis en grande estime. Savez-vous bien, miss, que c'est pour moi un compliment flatteur.
—Je suis sûre que vous le méritez: ne m'avez-vous pas donné déjà les preuves de la plus sincère et de la plus prudente amitié? Je me sens fière et heureuse lorsque vous m'appelez «petite sœur.»
—Je voudrais ne plus vous donner ce nom, chère Alice, maisun autrequi me fournît la possibilité de mettre à distance cechercheurde liaisons avec les jeunes filles. Enfin, si ce monsieur français voulait vous épouser après vous avoir tenue en pension un an ou deux que diriez-vous?
—Oh! M. Allen! comment pouvez-vous imaginer des choses aussi... aussi choquantes? s'écria la jeune fille avec un accent mutin, et se débattant pour retirer les mains qu'Allen tenait dans les siennes.
—C'est justement ce que je pensais, moi, répondit Allen avec un sourire; ce serait une indignitéchoquantede voir une fraîche et charmante enfant, comme vous, unie à ce vieux singe rabougri. Eh bien! croyez-moi, je parie qu'il tripote dans ce but odieux, et qu'il arrivera à se procurer le consentement de votre père.
—Comment admettre cela? Mon père, la veille du... malheur, me parlait de lui en fort mauvais termes, et me prévenait amèrement contre lui.
—Tout est changé pour votre père, maintenant; Mallet est riche, entreprenant; or les riches arrivent ordinairement à leurs fins, dans tout pays; Mallet y arrivera. Et maintenant, poursuivit Allen avec tendresse, que dirait «petite sœur» si Allen la demandait pour épouse?
Il s'arrêta, épiant avec un vif battement de cœur la réponse qu'il espérait lire sur le visage d'Alice.
Mais elle se détourna vers l'ombre, en baissant la tête sans rien dire.
Allen attendit quelques moments en silence; puis voyant que la jeune fille ne faisait aucun signe:
—Vous ne me répondez rien, chère, chère Alice! un mot, un seul mot me rendrait heureux: je ne puis supporter cette idée, qu'un vieillard odieux obtienne ce triomphe, et que votre père abusé, influencé, vous abandonne à un pareil homme! Il n'y a donc rien, dans votre cœur, qui s'indigne d'une pareille perspective? rien qui vous parle en ma faveur?
Le silence régna encore entre eux pendant quelques instants; enfin Alice répliqua d'une voix tremblante:
—M. Allen, je ne ferai jamais rien pour désobéir à mon père; non, je ne le dois pas.
—Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! dit Allen sombrement.
—Mais si! M. Allen; je suis bien sûre que je vous aime, plus que personne au monde. Cependant je ne ferai jamais rien sans que mon père le sache et y consente. S'il m'envoie où M. Mallet le désire, j'irai, dût un pareil sacrifice me briser le cœur!
—Croyez-vous donc que votre père a le droit de vous sacrifier ainsi?
—Je ne sais... mais bien sûr, jamais je n'agirai contre le gré de mon père! non, non, jamais! fit Alice avec une explosion de larmes.
—Alors, ma bien-aimée, je dois me retirer, et disparaître de votre existence, n'est-ce pas?
—Mais non! en vérité, la vie me semblerait déserte sans votre amitié. Et qui sait?... ajouta la jeune fille avec un sourire d'espérance, peut-être non père consentira!...
—Eh bien! dans ce dernier cas, miss Alice consentirait-elle à devenir un jour ma femme?
—Ce sera comme M. Allen voudra, murmura Alice d'une voix plus insaisissable qu'un souffle.
En ce moment, retentit à quelque distance la voix de M. Wyman qui appelait les deux promeneurs «les croyant perdus.»
Ce fut comme une trompette éclatante sonnant le réveil: on reprit à la hâte le chemin du logis. En route, Allen dit à Alice:
—Je vais, sans tarder, travailler à assurer notre bonheur: je verrai votre père dès demain, et, s'il ne dépend que de moi, le vieux Français ne vous promènera plus dans son carrosse.
Lorsque Alice se réveilla le lendemain matin, elle trouva la bonne mistress Wyman debout devant son lit:
—Vous êtes paresseuse ce matin, lui dit la bon femme; je parie que vous vous êtes trop fatiguée hier; cependant vous seriez éveillée et alerte comme une caille si vous aviez pu prévoir les bonnes nouvelles que je vous apporte.
—Mon père serait-il en liberté, demanda vivement la jeune fille:
En même temps, secouant un reste de sommeil, elle sauta prestement à bas du lit.
—Non, ma petite chatte; mais je m'attendais à cette question, car je connais votre bon cœur. Cependant il s'agit de votre père. Il a fait dire ce matin qu'il désirait vous voir, et comme je savais d'avance toute la joie que vous éprouveriez, je n'ai pas eu la patience d'attendre votre lever.—Mais quoi?... ajouta-t-elle en remarquant la pâleur et l'émotion silencieuse d'Alice; ça ne vous transporte pas comme je l'aurais cru?
—Si bien! mistress Wyman; oh si! je suis heureuse, s'écria enfin la pauvre enfant; mais le saisissement, la surprise,... je vous remercie de m'avoir éveillée. Je vais m'habiller bien vite: ne m'attendez pas pour déjeuner.
—Là! là! enfant; quelle agitation! Il y a une bonne heure que nous avons déjeuné: Silas est parti en ville. Mais je vous ai gardé quelque chose de chaud; vous le prendrez quand vous serez prête.
Lorsque Alice descendit pour déjeuner, elle trouva sur la table une délicieuse corbeille pleine de cerises fraîches sur lesquelles était cette note «A ma charmante pupille.»
—Le petit groom de M. Mallet, dit mistress Wyman, a expliqué que son maître serait ici à neuf heures avec la voiture, pour vous mener voir votre père.—Enfin qu'avez-vous donc, ma chère fillette? Vous ne mangez rien: prenez donc quelques fruits; ils ont si bon air, ils sont cueillis de ce matin, j'en suis sûre.
—Merci, je n'en ai pas envie. Je ne goûterai qu'à votre délicieux café; il est fort de mon goût.
—Ah! pauvre amie! je pensais que ces bonnes nouvelles vous auraient donné bon appétit, et c'est tout le contraire. Je veux savoir pourquoi vous ne mangez pas, chère; je ne comprends rien à votre trouble; est-ce que tout ça ne vous semble pas bon? je vous ferai autre chose si vous voulez.
—Vraiment vous me gâtez par trop, bonne mistress Wyman, répliqua Alice en essayant de sourire; tout le monde, ici, me choie comme unbaby; il n'y a que moi qui soit une petite sotte, bonne à rien.
Malgré toutes les instances de la ménagère, Alice refusa de prendre autre chose qu'une tasse de café, et se hâta de procéder à sa toilette. A peine était-elle prête que le pas des chevaux noirs de l'Agent résonna sous les fenêtres; en même temps ce galant gentilhomme vint se mettre à sa disposition.
Le trajet jusqu'à la prison se fit en silence, chacun d'eux étant agité de pensées impossibles à communiquer.
Lorsque Mallet donna la main à la jeune fille pour l'aider à descendre de voiture, il fut frappé de sa pâleur extraordinaire, et, avec un réel intérêt, lui en demanda la cause. Alice lui ayant répondu simplement qu'elle était dans son état habituel, il la laissa à l'entrée du logement de son père, puis, avec une profonde révérence, lui annonça qu'il se tenait à sa disposition pour la ramener chez mistress Wyman.
Lorsque la porte s'ouvrit pour la laisser entrer Alice éprouva un si affreux battement de cœur, qu'elle chancela au point d'être obligée de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle jeta un regard effrayé sur le visage morne et livide du prisonnier, et y lut quelque chose de fatal, d'implacable, qui la glaça jusqu'à la moelle des os.
—Ce n'est pas pour me régaler de votre présence, lui dit-il d'un ton dur et froid, ou pour être assailli par vos jérémiades; j'ai seulement à vous donner des ordres concernant votre position à venir. Prenez une chaise et écoutez-moi.
—Oh! mon père! lui répondit-elle en tendant vers lui ses mains crispées par l'angoisse, vous ne me pardonnerez donc pas?... si vous saviez tout mon chagrin, si vous saviez combien je serai soumise....
—Ne me parlez donc pas d'obéissance, fille d'une mère indisciplinée! je saurai bien vous réduire à la soumission; en tout cas, voici le moment d'obéir.
Il se renferma pendant quelques instants dans un sinistre silence: la malheureuse enfant resta immobile, laissant couler de grosses larmes amères.
—Le trafiquant français, reprit-il avec un méchant rire, s'est épris de votre superbe beauté; il veut, dit-il, vousadopter. Ce mot, pour moi, signifie que, lorsqu'il aura réussi à se débarrasser de sa vermine Indienne, il prétend se marier avec vous. En même temps, pour vous soustraire aux adorations de quelques jeunes galantins, il se dispose à vous fourrer dans une école où vous serez gardée à vue.
Voyant qu'elle avait reçu ce premier coup de boutoir avec une impassibilité de marbre, le mauvais père s'irrita de cette résignation et continua pour la pousser à bout:
—J'ai entendu raconter que vous avez commencé à bien marcher dans les voies de votre mère. La nuit dernière vous êtes allée faire une promenade sentimentale avec le monsieur qui a dénoncé votre père et l'a fait arrêter comme meurtrier.
—Ah! pour l'amour de Dieu! ne parlez pas ainsi, sanglotta la pauvre créature; M. Allen est plein de bons sentiments pour vous; il s'est montré à mon égard le meilleur, le plus généreux ami... Néanmoins, si cela vous déplaît, je ne le reverrai plus.
—Mallet y mettra bon ordre! ricana le vieux gredin.
—Mon père!—et elle se traînait sur ses genoux,—je romprai avec M. Allen, je vous obéirai en ce qui concerne M. Mallet, je remplirai pieusement tous mes devoirs envers vous!... Mais je vous en supplie, mon père! un mot d'affection, un regard, un signe!... permettez-moi de rester ici auprès de vous: tant que ces murs vous serviront de prison, soyons amis, père! je vous en conjure.
Une lueur de sensibilité faillit réchauffer le cœur de ce lâche coquin sans entrailles. Qui n'aurait eu pitié de cette enfant navrée, dont l'unique préoccupation était de baiser la main qui la meurtrissait?... Mais la brutalité reprit sur le champ son empire, l'esprit du mal l'emportait sur l'ange.
—En voilà assez, fit-il séchement; j'ai fini avec vous. Je vous ai livrée à Mallet, c'est à lui que vous devez obéissance. Exécutez mes ordres, ou, par l'Enfer, ça ira mal!
Alice ne pût dire une parole; elle se rejeta en arrière, la tête dans les mains, et resta ainsi perdue de douleur et de désespoir.
L'unique sentiment éprouvé par Newcome fut le désir de s'en débarrasser; «les pleurnicheries» l'ennuyaient. Il se mit à arpenter la chambre avec humeur et ferraillant avec ses chaînes.
Tout à coup le shériff ouvrit la porte et annonça un nouveau visiteur. Sans même savoir de qui il s'agissait, Newcome le fit introduire: c'était une diversion extrêmement opportune.
—Relevez-vous! sotte créature! dit-il à sa fille, et soyez convenable.
Allen était déjà entré, jugeant d'un coup d'œil la triste situation. Il devina tout, comprit qu'il arrivait trop tard, et faillit laisser éclater son indignation. Pourtant il se contint et adressa la parole au prisonnier, comme s'il n'eût rien vu, comme s'ils eussent été entièrement seuls.
—M. Newcome, lui dit-il d'une voix ferme, j'ai désiré vous voir pour obtenir votre consentement à mes fiançailles avec votre fille: je l'aime, et je crois que ma demande est agréée par elle.
—Oh! oh! à son âge, une fille a encore longtemps pour penser au mariage: cependant elle me paraît bien hardie d'avoir osé déjà décider cette question.
—Rien, sans votre approbation, sir; elle n'a aucune pensée qui ne soit soumise à vos volontés.
—Le sort de ma fille est autrement fixé, répondit séchement Newcome.
Voyant cet homme acharné dans son implacable obstination, Allen se tourna vers Alice qui était restée la tête dans les mains, immobile comme la statue du désespoir.
—Vous avez donc été vendue à ce Français? lui demanda-t-il d'une voix amère, en dépit de ses efforts pour rester calme.
La malheureuse enfant fit un geste affirmatif.
—Et vous consentez à pareil marché! vous vous laisserez trafiquer comme une squaw? s'écria le jeune homme hors de lui.
—J'obéis à mon père, dit-elle d'un ton morne.
—Votre père! ah! vraiment, il a bien droit à ce titre! Est-ce là un père?
Allen se tut, de peur d'en trop dire. A ce moment il avait un vif regret d'avoir arrêté lesLynchersdans leur exécution sommaire.
La jeune fille lui fit signe de s'approcher:
—Ne devenez pas l'ennemi de mon père, lui dit-elle, comme si elle eut deviné ses pensées secrètes; continuez de lui être favorable dans cette malheureuse affaire.
Allen ne répondit que par un mouvement d'indignation, et par un serrement de main.
—Alice, votreMaîtrevous attend, fit le père avec dureté.
Elle se leva sur le champ pour partir.
—Pourrai-je revenir vous voir? demanda-t-elle timidement.
—Mallet décidera cela: allez!
La pauvre créature, renfonçant ses larmes, s'approcha de la chaise sur laquelle se tenait Newcome, et lui donna un baiser d'adieu, tout en tremblant d'être repoussée. Ensuite elle sortit à la hâte sans dire un mot ni adresser un regard à Allen.
Allen réprimant son vif désir de la suivre, essaya de rester avec Newcome pour lui adresser les plus chaleureuses observations.
Mais ce fut en vain qu'il se confondit en discours persuasifs, suppliants, admirables de douceur et de patience: le prisonnier finit par ne plus même lui répondre.
Alors, le jeune homme se leva, gonflé d'amertume et de désespoir, renonçant à prolonger la lutte avec cet être vicieux et dénaturé.
—J'ai à vous apprendre une nouvelle qui pourrait bien modifier vos intraitables résolutions, lui dit-il au moment de partir: savez-vous que les parents maternels de votre fille font des démarches pour la retrouver?
Un flamboyant regard de bête fauve, lancé par Newcome, apprit à Allen qu'il venait d'atteindre le point vulnérable.
—Si cette protection tutélaire s'offrait à votre fille, ne la préféreriez-vous pas à celle de l'Agent français.
—Non! mille malédictions! hurla le prisonnier. J'aimerais mieux pour elle l'enfer avec Mallet!
Allen s'enfuit pour ne pas succomber à une féroce tentation d'assommer ce misérable.
—Ohé! Hup! Comment va? s'écria Flag en faisant irruption dans le cabinet de Squire (Allen), et le trouvant plongé dans ses méditations, l'air lugubre, la tête dans les mains, les coudes sur la table. Ah çà! mon vieux garçon, qu'est-ce donc que vous avez? Je ne vous ai jamais vu si abattu; qu'est-ce qui va mal?... les affaires, les amours, la santé?...
—Tiens! c'est vous Flag! j'ai une joie prodigieuse de vous voir; répondit Allen en lui errant les mains; depuis quand êtes-vous ici?
—Depuis une demi-heure: ma foi, il était temps! Je viens de faire une tournée monstre jusqu'à Elkhown et sur les confins de la Platte... glorieuse contrée! je vous le dis.
—Avez-vous découvert quelque emplacement meilleur que celui-ci?
—Peuh! pas précisément! J'aime à être proche de la rivière, de façon à entendre quelquefois siffler le steam-boat. Que deviennent ces Irlandais nos voisins?
—Je n'en sais rien; ils ne vont pas mal, je crois: c'est bien le dernier de mes soucis. Avez-vous revu Ed?...
—Que le diable l'emporte! Il doit y avoir quelque cause à sa disparition mystérieuse: voilà six semaines qu'il est parti; nous devrions bien nous occuper un peu de ça.
—Je m'en suis occupé, reprit Allen en se renversant dans son fauteuil, et faisant claquer ses doigts, et j'ai trouvé plus que je ne cherchais.... Que diriez-vous si je vous apprenais que Ed est un voleur de chevaux?
Flag fut si confondu qu'il ne put rien dire pendant quelques instants, et resta en contemplation devant Allen.
—Mille dieux! s'écria-t-il enfin; et quand je pense que nous nous sommes acoquinés avec un pareil gredin! ah! quelle parfaite canaille!
—Tout scélérat, pour réussir doit avoir adresse, audace et sang-froid; reprit Allen; or il possédait ces qualités au grand complet. Je ne l'ai surpris qu'une seule fois hors de garde.
—Mais, comment avez-vous fait ces découvertes, Squire? Ed a-t-il été surpris en flagrant délit?
—Je vais vous raconter cela. Vous vous souvenez de l'apparition que nous vîmes, une nuit? Nous pensions que Ed était endormi.
—Oh oui! je m'en souviens; je crois que je n'oublierai jamais cette nuit-là... Mais vous ne m'avez point parlé de vos doutes à cet égard.
—Pour dire vrai, je n'ai eu d'abord qu'une ombre de soupçon: ce n'est que plus tard, au moment de la procédure dirigée contre Newcome, qu'un nouveau jour s'est fait dans mon esprit; je me suis rappelé qu'il y avait eudeuxcoups de feu, et les terribles indications du Fantôme...—Il a bien montré du doigt Ed, dans son lit, n'est-ce pas?
—Oh! oui certes! et avec quel regard!
—Vous concevez, on a beau n'être pas superstitieux et ne pas croire aux revenants... Il y avait là de quoi faire réfléchir. J'ai donc prodigieusement songé à toute cette affaire; j'ai observé Ed; sa conduite n'a pas été naturelle... vous vous rappelez ce que je vous ai dit de mon dernier entretien avec lui, lors de l'affaire des Lynchers...
—Oui, oui, il ne dormait pas, le traître!
—Et, depuis lors; depuis qu'il s'est vu percé à jour, il a disparu!
Flag réfléchit pendant quelques instants:
—Étrange! vraiment étrange! dit-il enfin. Maintenant, une autre réflexion me vient à l'esprit: le lendemain du meurtre il m'a dit avoir, vendu son fusil. Pourquoi cela? Il y tenait énormément, et, dans une occasion précédente, il avait refusé de s'en défaire.
—Mon cher ami, interrompit Allen, apprenez qu'il ne l'a point vendu: j'ai fait à ce sujet des recherches de chat, et je l'ai trouvé, ce fusil, caché dans un arbre creux, à peu de distance du théâtre du meurtre, dans un creux de terrain correspondant parfaitement aux hypothèses du docteur-médecin qui a fait l'expertise.
—Ma foi! voilà des preuves irrécusables à mon avis. Mais comment avez-vous su que Ed était aussi voleur de chevaux?
—Par induction certaine. Deux chevaux splendides ont été enlevés dans une ferme; on a eu le temps d'apercevoir à distance le larron qui les emmenait; on m'a rapporté son signalement; c'est celui de notre homme.
—Oh! vous avez raison, Ed n'est autre chose qu'un vil scélérat. Qui aurait pu le croire tel... il faisait si bien l'hypocrite avec nous. Et dire que peut-être tout cela n'est qu'une suite de notre détestable plaisanterie envers Ed! ajouta Flag douloureusement; il aura voulu se venger.... Ah! je ne jouerai de ma vie à pareils jeux! Enfin, je conclus de là que Newcome doit être acquitté.
—C'est ce qui arrivera, je suppose: aucun jury ne voudrait le condamner en présence de pareilles incertitudes.... Quoique, à vrai dire, ce ne soit qu'une autre variété de coquin.
—Allons bon! il y a encore quelque chose de ce côté-là? Je le devine à vos airs consternés. Voyons, racontez-moi toute cette affaire.
Allen se trouvait justement dans lapériode des confidences: il fit à son ami le récit minutieux de tout ce qui concernait Alice et leurs amours éplorées.
—Vieux cormoran! vieux vautour! que ce Newcome, s'écria Flag: il mérite bien d'être pendu aussi; ce serait un fameux débarras pour la société. Quant à Mallet, tout n'ira pas comme il l'espère. Mistress Ka-Shaw est là, qui veillera au grain, je n'en doute pas... Vous connaissez ce dragon femelle?...
—Tiens! au fait, je n'y avais pas songé, répliqua Allen dont le visage fut illuminé par un sourire. Ce sera probablement un auxiliaire: d'autre part le mystérieux étranger reparaîtra; il faut l'espérer.—Mais, que vois-je?... Wyman accourt à corps perdu, que vient-il nous annoncer?
En effet l'honnête constable enfonça la porte, plutôt qu'il ne l'ouvrit, et vint tomber sur un banc comme une bombe.
—De part tous les diables! je veux dire!... Elle est empoisonnée!! s'écria-t-il d'une voix étranglée, tout en essuyant la sueur qui baignait son visage.
—Qui?... de qui parlez-vous?... demanda Allen devenu horriblement pâle.
—Ah! mon Dieu! la «petite fille...» De par tous les....
—Alice! fit le jeune homme d'une voix terrible, en se levant.
—Elle est chez nous... Je devrais dire, son pauvre corps... soupira Wyman.
—Allons! allons donc! hurla Allen en prenant ses pistolets et un couteau de chasse; ah! malheur! si tout est fini pour elle, d'infernales catastrophes commenceront dans Fairview!!
Et il s'élança furieusement dans la direction de la maison où gisait la jeune fille.
En arrivant il ne vit ni mistress Wyman en pleurs, ni le médecin qui soignait Alice: il n'apercevait qu'elle, pâle, froide, inanimée, renversée dans un fauteuil. Il lui prit les mains, elles étaient glacées; il lui parla, elle ne répondit pas.
Cependant le médecin cherchait, par ses questions, à être quelque peu renseigné sur les causes de cette catastrophe.
—Qu'a-t-elle mangé ce matin? demandait-il en préparant un vomitif.
—Presque, rien, répondait mistress Wyman; elle n'a pas même voulu toucher à ces cerises fraîches, envoyées ce matin par Mallet; elle n'a bu qu'un peu de café.
—Quelqu'un a-t-il touché à ces fruits?
—Personne: les voilà tels que je les avais placés sur l'étagère, en les recevant.
—Il faut les ranger, dit Allen; on les soumettra à une analyse.
Pendant la nuit entière ou s'empressa autour de la malade et, vers le matin, quelques symptômes favorables apparurent.
Le bruit de cet événement était promptement arrivé aux oreilles de Mallet. Sur le champ ses soupçons se portèrent sur Ka-Shaw, la terrible Indienne; mais, allant au plus pressé, il s'élança vers l'écurie pour enfourcher un cheval et courir chez Wyman.
Par un hasard étrange, Ka-Shaw se trouva sur son passage.
—Ah! démon! vociféra Mallet en sautant sur elle et la saisissant par le bras; tu l'as empoisonnée, cette pauvre enfant qui ne t'avait jamais rien fait. Mais tu mourras aussi, vieille louve enragée!
—Elle est donc morte, cette fleur blanche? fit-elle, l'œil étincelant; ah! Ka-Shaw en est fâchée pour ce pauvre Mallet!
—Misérable! avoue ton crime! reprit le Maître hors de lui.
—Mallet est ivre, répondit froidement l'Indienne, plus impassible que le bronze.
—Que la foudre t'écrase! hurla l'autre en la secouant avec violence.
—Prends garde, Mallet! Une fille des Omahas n'oublie rien! dit Ka-Shaw avec un calme sinistre.
—Omahas! traîtres! voleurs! assassins! voilà ce que vous êtes!....
Il n'avait pas fini, qu'un éclair brilla aux mains de l'Indienne et s'abattit sur l'épaule du Maître: le sang coula aussitôt d'une large blessure. Mais, avec une énergie doublée par la colère et le sentiment du danger, Mallet se dégagea des étreintes de la squaw, lui arracha son couteau et le lui plongea dans la poitrine. Elle poussa un cri rauque et tomba raide morte en l'entraînant dans sa chute. Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair.
—Pauvre femme! murmura Mallet en se relevant sur un genou et contemplant sa victime, je crois en vérité que je l'ai tuée.
Cette sanglante scène, toute rapide qu'elle eût été, fit rassembler autour des combattants le personnel entier du comptoir: les Blancs n'osèrent rien dire, car ils avaient peur duMaître, d'ailleurs Ka-Shaw était détestée à cause de son caractère insolent et emporté. Les Indiens seuls se répandirent en murmures menaçants.
—Je ne puis prendre beaucoup de temps pour me soigner, dit Mallet au médecin aussitôt appelé pour penser sa blessure: il faut que j'aille à Réserve expliquer cette affaire aux Indiens, ou bien ils seront enragés pour avoir mon scalp.
—Et vous ne feriez pas mal de porter avec vous quelques centaines de dollars.... cela ne serait pas sans influence sur le sentiment national des Indiens.
—Mon Dieu oui! voilà une affaire qui me coûtera cher. Je suis fâché d'avoir tué cette squaw, car je n'aime pas le sang; pourtant il est certain qu'elle avait empoisonné la petite Newcome, et, voyant qu'elle en est réchappée, la Sauvage aurait fort bien pu s'attaquer à moi. De par tous les Diables! comme dit Wyman, il faudra que je plante là cette existence Indienne; j'en ai assez.
Telle fut l'oraison funèbre de Ka-Shaw, et la moralité de ce drame.
Deux mois s'étaient écoulés, Alice était toujours chez les époux Wyman. Sa convalescence avait été longue et chancelante; le médecin l'avait déclaré incapable de supporter la vie de pension. Néanmoins les projets de Mallet n'avaient nullement changé; et, sous prétexte de lui faire un trousseau, il transformait journellement le parloir de mistress Wyman en un bazar encombré d'étoffes, de soieries et de somptueux colifichets destinés à la toilette.
Mais la jeune fille était loin d'accorder à ces charmants objets l'attention joyeuse qu'ils semblaient mériter. Aux interjections admiratives mistress de Wyman elle ne répondait que par un triste sourire de complaisance: sa jeunesse et sa gaité semblaient s'être évanouies ensemble.
Un jour elle annonça à mistress Wyman son désir d'aller visiter l'ancienne demeure paternelle, auClaim; et sur l'offre faite par la bonne femme de l'y accompagner, elle manifesta l'intention formelle de s'y rendre seule.
Ce ne fut pas sans l'accabler de mille recommandations que l'excellente femme la laissa partir; mais il fallut en revanche promettre un très-prompt retour.
Lorsque, après avoir gagné le bord de la rivière, elle se trouva au milieu de la solitude solennelle de la prairie, ces mille pensées tumultueuses assaillirent son esprit: le souvenir du jour terrible,—de la scène sanglante—dont le théâtre était sous ses yeux; le souvenir des événements sombres qui s'étaient succédés depuis lors; le souvenir aimé et redouté à la fois deceluiqui s'était montré son seul, vrai, loyal ami; et toute une légion de rêveries amères, anxieuses, désolées, vinrent tourbillonner dans sa tête, l'enveloppant, l'inondant comme un brouillard par une journée sans soleil.
Elle marchait ainsi, le long des flots murmurants, sans voir un canot qui se glissait sous les ronces du rivage, sans s'apercevoir que des yeux étincelants suivaient ses pas.
Tout à coup une ombre, descendant de la colline, s'approcha d'elle, une voix bien connue la fit tressaillir en prononçant son nom.
—Quel bon génie vous amène dans ces parages, chère Alice? demanda Allen.
Alice éprouva une commotion mêlée de joie et de douleur:
—Je vais revoir encore une fois la maison, répondit-elle d'une voix tremblante.
—Vous êtes encore si faible! je vous vois chanceler! Mais aussi vous commettez une imprudence en venant seule par ici. Songez donc que ces déserts sont infestés de bandits qui seraient fort dangereux pour vous. Tenez, justement, je cherche vainement mon cheval depuis ce matin; il a disparu d'une façon inexplicable: je soupçonne la présence de quelques effrontés malfaiteurs. Marchons ensemble, et causons de bonne amitié; ces bosquets verts, cette prairie en fleur, seront pour nous un paradis terrestre.
Alice ne pouvait refuser; et tous deux accomplirent le pèlerinage qu'elle projetait, babillant, rêvant tout éveillés, oublieux du passé et de l'avenir.
Les heures passèrent rapides et heureuses, il fallut l'ombre naissante pour les faire songer au retour.
Lorsqu'ils furent en vue du sentier bordant le fleuve, Alice poussa un cri:
—Oh! j'aperçois un homme qui marche furtivement dans le bois!
—Où donc?
—Dans le ravin qui descend à la rivière; voyez-vous?
—Ah oui! mais n'ayez aucune frayeur, il ne peut nous découvrir à travers les feuillages. Mais... Grand Dieu! poursuivit le jeune homme après quelques instants d'examen; je connais cet homme, Alice! c'est celui qui devrait être à la place de votre père.
Une émotion terrible s'empara d'Allen; son front se couvrit de gouttes de sueur.
—Vous sentez-vous capable d'un acte de bravoure, chère amie? Voulez-vous m'aider à m'emparer de ce bandit? Oh! ne me regardez pas avec ces yeux effrayés! Vous ne courrez aucun risque: je mourrais plutôt que de hasarder un seul de vos cheveux.
—Mais vous? murmura-t-elle; seul et sans armes?
—Je saurai bien en venir à bout, soyez tranquille. Le voilà qui arrive par ici, dit Allen en suivant de l'œil les allures de l'ennemi: s'il me voit il sera troublé et battra en retraite; si, au contraire, il n'aperçoit que vous, rien ne l'inquiètera. Et maintenant, chérie, si vous pouvez prendre sur vous d'affronter cette aventure, votre père est sauvé. Voulez-vous?
Alice fit un léger signe de consentement; le temps pressait; Allen ne put que lui presser la main en forme d'encouragement, puis il se cacha dans un gros tronc d'arbre creux.
La jeune fille se mit à marcher tout doucement, tournant le dos à Ed (car c'était lui), et feignant de se diriger vers la cabane de son père.
Le rôdeur ne tarda pas à apercevoir le blanc vêtement d'Alice qui flottait au gré du vent.
—Oh! oh! dit-il; le jeune oiseau vient voltiger près du nid, pendant que le vieux est en cage. Ce sera peut-être une médiocre récréation pour elle et pour moi de nous rencontrer. Mais, que diable vient-elle faire par ici? et moi aussi donc, qui m'a poussé par là? C'est bizarre... Quoi qu'il en soit, elle est furieusement jolie pour la fille d'un assassin. Oh! oh! oh! c'est bizarre!
Et il fit entendre un ricanement sinistre. A ce moment il était précisément en face de la cachette d'Allen: et il s'arrêta quelques instants, irrésolu et près de retourner sur ses pas.
—Eh mais! il faut se méfier... reprit-il; Squire pourrait bien être à la recherche de son cheval, aujourd'hui. Je ne sais pas s'il prend en bonne part ce genre de plaisanterie? Tiens, voilà encore la petite Newcome... Bah! je vais la rejoindre et faire avec elle un petit bout de conversation; elle ne me reconnaîtra pas.
—Mais je te reconnais, moi! s'écria une voix forte à ses oreilles.
En même temps les mains vigoureuses d'Allen le serraient comme dans un étau et le contenaient dans une invincible étreinte, malgré sa furieuse défense. Dans la lutte, tous deux roulèrent par terre, mais Allen sut garder l'avantage et réussit à lui arracher ses armes.
Cependant, Ed,—ou pour lui donner son vrai nom, Joë Carnes, le fameux voleur de chevaux,—se débattait avec une violence désespérée, et si Allen n'eût été d'une force bien supérieure, l'issue du combat aurait été douteuse.
—Aidez-moi, Alice! s'écria-t-il haletant; par ici! roulez ce lien autour de ses bras: bon! serrez fort! plus fort encore! un bon nœud maintenant! Employez toutes vos forces!
La jeune fille obéit avec l'énergie que lui inspirait le sentiment du danger; l'ardeur de ses propres efforts augmentait sa vigueur; ses petites mains ne tremblèrent plus, elle réussit à lier fortement le prisonnier.
Ce dernier, en se voyant vaincu, changea de visage: l'expression de rage et de férocité empreinte sur ses traits disparut pour faire place à un air sarcastique.
—Il est rare pour un homme d'avoir un tel honneur! dit-il; certes, c'est beau d'être fait prisonnier par une jolie fille! Squire, je vous dois beaucoup... et un de ces jours, nous réglerons notre compte ensemble! Mais envers vous, miss Newcome, je ne pourrai jamais m'acquitter convenablement!
—Combien j'ai à vous remercier, courageuse amie, lui dit Allen en se relevant; mais je crains d'avoir abusé de votre dévouement, car vous me semblez vraiment épuisée de crainte et d'horreur. Cependant, il faut en finir avec cet homme: je vous propose de rester encore quelques instants à le garder ici, pendant que je cours chercher le constable.
—Oh! pour l'amour de Dieu! ne me laissez pas seule! s'écria Alice avec terreur.
—Réellement, je crois que c'est le meilleur parti: voici la nuit qui approche, il faut se hâter. Je franchirai plus vite que vous ne pourriez le faire la distance qui nous sépare du village, je serai promptement de retour. Pendant mon absence, vous n'avez rien à craindre, cet homme est lié de façon à ne pouvoir se détacher.
—Mais s'il avait des camarades cachés dans les environs.
—Je ne le pense pas: ils seraient déjà là. A tout hasard, prenez ce couteau et ces pistolets, ils sont chargés et vous savez en faire usage s'il le fallait. Voyons! voulez-vous?
—Je resterai, dit Alice sans pouvoir réprimer un frisson.
—Bien! merci! courageuse enfant! Soyez sans inquiétude; dans quelques instants je serai là. Et vous, prenez-garde, ajouta-t-il en s'adressant à Carnes; au premier mouvement, miss Newcome a l'ordre—oui l'ordre—de faire feu sur vous.
Et Allen partit eu courant.
—Ce sera vraiment un bonheur de mourir d'une aussi jolie main, grommela le prisonnier, lorsque son adversaire fut à distance. Miss Newcome, vous m'obligerez prodigieusement en m'envoyant une balle dans la tête; elle est suspendue d'une façon intolérable.
—Je vais lui donner mon schall pour appui, répliqua la jeune fille en lui procurant de son mieux le soulagement désiré.
Joë Carnes la regarda faire avec une expression bizarre de surprise et de raillerie.
—Vous avez donc pitié de moi?
—Je remplis un devoir en vous épargnant des souffrances.
—Le prisonnier resta pendant quelques instants en silence, la regardant fixement.
—Savez-vous pour qu'elle raison je suis ainsi traité? lui demanda-t-il.
—Ne me faites aucune question, car je n'ai pas à causer avec vous, répondit-elle sérieusement.
—Si votre père avait été aussi discret que vous, il ne serait pas dans l'embarras où il se trouve, répliqua l'autre avec une expression malveillante.
Voyant qu'elle ne répondait rien, il continua à se parler à lui-même, tout en se débattant sur le sol.
—Une damnée situation pour un gentleman! Hé! jeune fille! si j'appelais un ami à mon aide, que feriez-vous?
—Je vous tirerais un coup de pistolet, sûrement!
En parlant ainsi, la pauvre enfant se sentait mourir d'effroi.
—Il va pleuvoir: observa-t-il après quelques instants de silence; j'ai senti une goutte d'eau sur le visage. Vous feriez bien de vous sauver jusqu'à la maison, en me laissant là: assurément je ne pourrai m'évader. Mon seul regret sera de ne point vous servir d'escorte.
En effet le jour s'assombrissait; d'épais et lourds nuages roulaient menaçants dans le ciel, et s'abattaient sur les bois. Un frisson sourd grondait dans l'air et sur la terre; la nuit se faisait, précédant l'orage.
—Miss Newcome! dit Carnes, après un long silence. J'ai là-bas un canot caché sous les broussailles, coupez mes liens, laissez-moi fuir. Je vous garderai une reconnaissance éternelle, et je sauverai votre père. Je vous le jure! Répondez-moi...
Avant qu'Alice eût parlé, un craquement immense déchira l'air, accompagné d'éblouissantes lueurs; les arbres s'entrechoquèrent sous le souffle de l'ouragan comme des géants en bataille. Puis il se fit un silence effrayant, sépulcral. Mais ce moment de repos dura à peine quelques secondes; une avalanche d'éclairs, de détonations foudroyantes, de tourbillons furieux ébranla la nature entière, et la pluie se mit à tomber par torrents.
Quoique fort près l'un de l'autre, Alice et le prisonnier ne pouvaient s'apercevoir, tant l'obscurité était profonde. La jeune fille toute ruisselante d'eau, continuait à tenir machinalement le pistolet d'une main, le couteau de l'autre, n'ayant plus la conscience de ses actions.
Le vent arriva à un degré de violence tel, que les grands arbres ployèrent comme des roseaux, et la terre se couvrit d'énormes branches fracassées qui volaient comme des brins de paille devant la tempête.
Un grand bruit, tout proche, annonça à la jeune fille qu'un arbre venait de tomber à proximité: en même temps surgirent des hurlements horribles.
—J'ai un bras cassé! vociférait Carnes; vous êtes donc aussi un bourreau, vous, fille d'assassin! puisque vous n'essayez même pas de me soulager en relâchant mes liens!
Alice, demi-morte d'épouvante, d'horreur, de froid, chercha à tâtons le prisonnier, ne rencontrant que des branchages aigus qui déchiraient ses mains et son visage; s'enchevêtrant dans les ronces avec ses vêtements inondés; perdant, l'un après l'autre, les pistolets et le couteau.
—Mon Dieu! mon Dieu! sanglota-t-elle; Allen ne reviendra donc jamais.
Cependant Carnes hurlait toujours; c'était une scène terrifiante que ce mélange d'éclairs, d'ombres, de tonnerre, de plaintes, de blasphèmes, d'averses ruisselantes, de rafales échevelées!
Aux clartés fulgurantes qui l'éblouissaient par intervalles, Alice distingua le prisonnier à moitié enseveli sous les branches, formidables débris d'un arbre gigantesque abattu par la foudre.
Elle s'épuisa en vains efforts pour relâcher les liens de Carnes, et lui procurer quelque soulagement: à peine pût-elle se dégager des lianes épineuses qui s'enlaçaient comme des serpents autour de son corps meurtri.
Enfin, épuisée, éperdue, elle tomba sans forces dans le sol fangeux et attendit avec une muette résignation.
Au bout de quelques instants elle entendit un bruit de voix, et des pas furtifs résonnèrent parmi les branchages; puis, d'horribles hurlements retentirent à ses oreilles, et des mains brutales la saisirent par les cheveux.
Hélas! c'étaient les amis du prisonnier, et au lieu d'aide, le sort désastreux lui envoyait de nouvelles angoisses.
Un cri suprême, désespéré, surhumain, s'échappa de sa poitrine, et, perçant le fracas de la tempête, alla se répercuter dans les bois; la voix d'Allen lui répondit.
Alors, sur quelques rapides observations du prisonnier, toute la bande s'enfuit, laissant Alice étendue dans la boue. Joë Carnes, délivré de ses liens, n'avait plus le bras cassé!
Quelques secondes plus tard arrivait Allen baigné de sueur et de pluie, fangeux, à peine reconnaissable; aveuglé par l'orage, il avait fait fausse route pendant quelques instants.
—Oh! pauvre chère enfant! s'écria-t-il en la relevant avec tendresse, je ne me pardonnerai jamais l'épreuve que vous venez de subir! n'êtes-vous pas blessée?
—Non, murmura Alice, mais j'ai cru que je mourrais de peur! Êtes-vous seul?
—Wyman arrive avec une voiture, je l'ai devancé. Le prisonnier?
—Ses partisans sont venus, l'ont délivré et se sont enfuis avec lui.
Allen se frappa le front avec rage:
—Misérable lâche que je suis! je vous ai abandonnée ainsi aux outrages de la tempête et des bandits!... j'ai déserté mon poste d'honneur et de conscience; j'ai laissé échapper le salut de votre père; ah! je suis pour moi-même un objet d'horreur!
—Le fait est, observa une voix sévère intervenant dans la conversation, le fait est que vous lui aviez confié une terrible mission. De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur, chère miss Newcome! Est-ce qu'on abandonne ainsi une enfant dans les bois?
Allen se tordit les mains avec un tel désespoir qu'Alice s'empressa de le consoler.
—Non, mes chers amis, ce ne sera rien! tout est passé maintenant; voilà le bleu du ciel qui reparaît. M. Allen ne pouvait se douter de l'affreux orage qui devait survenir.
—Et le prisonnier? demanda Wyman en cherchant autour de lui.
—Évadé! murmura Allen d'une voix étranglée.
—Bon! De par tous les diables! il ne manquait plus que ça! vous avez fait du bel ouvrage ce soir, M. Allen!
—Oh mais! je le retrouverai! fit celui-ci en serrant les poings.
—Dieu le veuille! reprit Wyman avec découragement; enfin, nous verrons cela plus tard; pour le moment, occupons-nous d'emmener cette enfant en lieu sûr: je vais chercher la voiture que j'ai laissée à quelques pas.
Le constable s'éloigna en toute hâte, mais au bout de quelques instants on entendit ses exclamations entrecoupées de jurons énergiques.
—De par tous les diables! où sont donc les chevaux? Est-ce que les damnés coquins auraient osé... Ah! c'est trop fort! il n'y a plus ni voiture ni attelage!
Et il revint, toujours cherchant, toujours grommelant:
—Les voleurs Rouges les ont enlevés, s'écria Allen au retour de Wyman et quand je songe que tout-à-l'heure nous tenions leur chef solidement garrotté!... Ah! c'est à devenir fou!
—Écoutez, mon pauvre Allen, dit Wyman, ce n'est pas le moment de se lamenter; il faut agir: vous voyez, continua-t-il en montrant Alice qui chancelait, vous voyez que le plus pressé est de trouver un lieu de repos et un peu de chaleur pour cette malheureuse enfant épuisée de froid et de fatigue. Conduisez-la auclaimde son père qui est proche; portez-la si elle ne peut marcher; de par tous les diables! hâtez-vous; moi, je vais courir au village pour réclamer des secours et prescrire des recherches au sujet des chevaux et de la voiture.
Allen chargé de son précieux fardeau,—car Alice ne pouvait plus se soutenir—courut rapidement jusqu'à la cabane de Newcome où il alluma un grand feu pendant que la jeune fille se jetait dans son lit, après s'être débarrassée de ses vêtements glacés.
Lorsque le brasier fut bien chaud, et qu'Alice, au fond de sa petite chambre, eût donné avis qu'Allen pouvait en ouvrir les portes, le lit fut roulé jusqu'auprès de la cheminée. Bientôt, sous la bienfaisante influence de la chaleur dont elle avait un si grand besoin, la jeune fille s'endormit d'un profond sommeil.
Allen passa la nuit sur une chaise, veillant, entretenant le feu, et repassant dans son esprit les événements étranges qui venaient de se succéder.