(Le titre technique, formé des éléments dynamiques indispensables, serait: Un Persécuteur, un Suppliant et une Puissance indécise.)
On trouvera, parmi la collection d’exemples que j’offre, trois nuances. Dans la première, la « Puissance indécise » est un personnage distinct qui délibère : doit-il céder, prudent et inquiet pour ceux qu’il aime, devant la menace du persécuteur ou bien, généreusement, à la prière du faible ?… Dans la seconde nuance, — au moyen d’une contraction analogue à celle qui fait du syllogisme l’enthymème des rhéteurs, ou, si l’on veut, au moyen de la même différence qui existe entre la balance, classique emblème du cas précédent, et le peson, emblème de celui-ci, — cette « Puissante indécise » n’est plus qu’unattributdu « Persécuteur », une arme dans sa main encore suspendue : sa colère ou sa piété vont-elles répondre ? écoute ! grâce !… Au contraire, dans la troisième nuance, l’élément « Suppliant » sedédoubleen «Persécuté» et «Intercesseur» ; et ce n’est plus entre trois ni deux, mais entre quatre acteurs principaux que se joue l’action.
Ces trois nuances (A, B, C) se divisent comme il suit :
A 1 —Fugitifs implorant un puissant contre leurs ennemis.— Exemples entiers :les Suppliantesetles Héraclidesd’Eschyle,les Héraclidesd’Euripide, leMinosde Sophocle. Cas où le fugitif est coupable :OiclèsetChrysèsde Sophocle, lesEuménidesd’Eschyle. Exemple fragmentaire : le 2eacte duRoi Jeande Shakespeare. Exemples ordinaires : scène du protectorat dans les colonies.
2 —Implorer assistance pour accomplir un pieux devoir interdit.— Ex. entiers :les Éleusiniennesd’Eschyle etles Suppliantesd’Euripide. Ex. historique : l’enterrement de Molière. Ex. ordinaire : dans une famille divisée de croyances, l’enfant a recours au parent coreligionnaire pour pratiquer son culte.
3 —Implorer un asile pour mourir.— Ex. ent. :Œdipe à Colone. Ex. fragm. : la mort de Zineb, dansMangeront-ils ?de Hugo.
B 1 —Un naufragé demande hospitalité. — Ex. ent. :Nausicaaetles Phéaciensde Sophocle. Ex. fragm. : le 1eracte desTroyensde Berlioz.
2 —Chassé par les siens qu’on déshonora, implorer la charité.— Ex. : lesDanaèsd’Eschyle et d’Euripide ;Acrisiusde Sophocle ;Alopé,Augéetles Crétoisesd’Euripide. Ex. ordinaires : une bonne part des quinze à vingt mille aventures qui, chaque année, aboutissent au bureau des Enfants-Assistés. — Cas spécial del’enfant recueilli: — début duRêvede Zola.
3 —Chercher sa guérison, sa libération, son pardon, une expiation: —Philoctète à Troiede Sophocle,les Mysiensd’Eschyle,Télèphed’Euripide,les Champairol(M. Fraisse, 1884). Ex. historique : Barberousse pénitent. Ex. ordinaires : recours en grâce, confession dans le catholicisme, etc.
4 —Solliciter la reddition d’un corps, d’une relique: —Les Phrygiensd’Eschyle. Ex. histor. : ambassades des Croisés aux musulmans. Ex. ordinaires : réclamation des cendres d’un grand homme enseveli à l’étranger, du corps d’un supplicié ou d’un parent mort à l’hôpital. — A noter que lesPhrygienset leXXIVechant de l’Iliadequi les a inspirés forment transition vers la situationXII(Vaincre un refus).
C 1 —Supplier un puissant pour des êtres chers: — Ex. ent. :Esther; fragmentaire : « celle qui fut Gretchen » au dénouement deFaust; historique : Franklin à la cour de Louis XVI. — Ex. symétrique à A 3 :les Propompesd’Eschyle.
2 —Supplier un parent en faveur d’un autre parent: —Eurysacèsde Sophocle.
Eh bien, nul n’a plus songé, ou peu s’en faut, à cette 1resituation dans le théâtre moderne ; sauf de la nuance C 1 (proche du culte poétique et doux de la Vierge et des Saints), il n’en existe aucun exemple pur, sans doute parce que les modèles antiques en étaient disparus ou peu fréquentés, et surtout que, Shakespeare, Lope ni Corneille n’ayant eu le temps de transformer à son tour ce thème selon l’idéal de complexité extérieure, particulier au goût nouveau, les successeurs de ces grands hommes auront trouvé ce 1ersujet tropnupour leur siècle. Comme si une donnée était nécessairement plus simple qu’une autre ! comme si toutes celles qui ont lancé depuis, sur notre scène, leurs innombrables rameaux, n’avaient pas commencé par montrer la même simplicité vigoureuse dans leur tronc !
… C’est du moins par notre prédilection du complexe que je m’explique la grâce dont a bénéficié la seule nuance C, — où, d’une façon naturelle, une 4efigure (d’essence, malheureusement, quelque peu parasite et monotonisante), l’«Intercesseur», s’ajoutait à la trinité Persécuteur-Suppliant-Puissance.
De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas susceptible ! Le Persécuteur… un ou multiple, volontaire ou inconscient, avide ou vindicatif, et déployant le subtil réseau de la diplomatie ou se révélant sous le formidable appareil des plus grandes dominations contemporaines ; le Suppliant… éloquent ou auxiliaire naïf de son propre ennemi, juste ou coupable, humble ou grand ; et le Puissant… soit neutre, soit gagné à l’une ou à l’autre des parties, environné peut-être des siens que le danger effraye et inférieur en forces au Persécuteur, peut-être trompé à des apparences de droit, obligé peut-être de sacrifier quelque haute conception, tantôt raisonneur, tantôt sensible, ou bien vaincu par une de ces conversions à la Dostoïewsky et abandonnant les erreurs qu’il croyait vérités, sinon la vérité qu’il croit erreur, en un foudroiement final… Nulle part, certes, les vicissitudes du pouvoir (arbitral, tyrannique, renversé), — les superstitions qui accompagnent le doute, — d’un côté les soubresauts de la conscience populaire, d’un autre l’anxiété d’attendre, — les désespoirs et leurs blasphèmes, — l’espérance, jusqu’au dernier souffle, vivace, — la brutalité aveugle du fait réveilleur — que sais-je !… ne peuvent se condenser et éclater avec autant de force que dans cette première situation, de nos jours méconnue… L’enthousiaste sympathie que la France a ressentie durant la moitié de ce siècle pour la Pologne, celle qu’elle a manifestée, en tant de circonstances, à l’Écosse, puis à l’Irlande, trouveraient ici leur expression tragique ; le cri d’humanité avec lequel ce prêtre, au massacre de Fourmies, a rallié à l’Église une fraction de la France révolutionnaire, — le culte des morts, cette dernière, primitive et la plus indestructible forme du sentiment religieux, — l’agonie, drame qui nous attend tous, l’agonie se traînant vers un coin d’ombre comme une bête forcée, — et ce profondément humilié désir de l’homme qu’un meurtre a privé de ce qu’il avait de plus cher, supplication misérable, à deux genoux, qui fit pleurer même, en sa sauvage rancune, le dur Achille et lui fit oublier son serment, — eh quoi ! toutes ces fortes émotions, d’autres encore, sont dans cette situation première, elles ne sont pleinementque là, — et notre art oublie cette situation…