(Le Fou — La Victime)
L’origine des actes se perd dans un mystère effrayant, où l’antiquité croyait voir le sourire cruel d’un dieu, où notre science, après la sagesse chinoise, croit reconnaître ledésir, prolongé, d’un ancêtre… Réveil frissonnant de la raison, lorsqu’elle trouve à ses côtés son destin jonché de cadavres ou de déshonneurs, que l’autre, l’inconnu, vient d’y répandre à plaisir ! Comme autour de cette calamité, plus grande que la mort, nos proches pleurent et tremblent ! comme leurs esprits doutent de tout ! Et les victimes dont les cris se perdent en les cieux muets, les aimés poursuivis avec rage et ne comprenant plus… Que d’inconsciences : folie, possession, aveuglement divin, hypnose, ivresse, oubli.
A 1 —Par folie tuer ses proches: —Les Tisseurs de filetsetAthamasd’Eschyle, lesHercules furieuxd’Euripide et de Sénèque,Inod’Euripide.
2 —Par folie tuer son amant: —La fille Élisad’Edmond de Goncourt. —être sur le point, par folie, de tuer sa maîtresse(ex. roman.) : —la Bête humaine. Ex. ordinaires : Jack l’Éventreur, l’Espagnol de Montmartre, les sadismes divers.
3 —Par folie tuer un être non haï: —M. Bute(M. Biollay, 1890). —Tuer une œuvre: —Hedda Gablerd’Ibsen.
B —Par folie s’être déshonoré: —les Thracesd’Eschyle etAjaxde Sophocle.
C —Par folie perdre ceux qu’on aime: —Çakountalade Kalidaça (forme : amnésie). Le philtre d’Hagen dans Wagner.
Le cas A 3, présenté au passé (comme l’est la nuance B) et traité d’après le procédé du quiproquo, est celui d’une des plus gaies comédies de ce siècle :l’Affaire de la rue de Lourcine, par Labiche.
D’exemples sans nombre de cetteXVIesont remplies les inquiétantes revues aliénistes. Les maladies de la volonté, les manies offrent de tout-puissants effets dramatiques qu’on n’a pas exploités. Sans doute, ce ne sont là que les points de départ vers la situation, dont l’investiture réelle a pour heure celle du retour à la raison, c’est-à-dire à la souffrance pour le héros. Mais si jamais il arrive que ces trois phases, l’étiologie du délire, son accès, puis la résurrection de l’état normal, soient traitées avec une égale vigueur, quelle œuvre admirable !
La première de ces trois parties, qui porte sur les explications de la folie, a été éclairée d’un jour divin (Grèce), démoniaque (Église), et, de nos temps, héréditaire et pathologique. Une nuance fut récemment créée avec l’hypnotisme : l’hypnotiseur y figure un raccourci, passablement piètre il est vrai, de divinité ou de démon. L’ivrognerie nous fournirait une nuance également peu familière à la Grèce : qu’y a-t-il de plus commun et de plus terrible à la fois que de laisser échapper un secret capital ou de commettre une action criminelle sous l’influence du vin ? Sans peine on en élèverait la sensation à une aussi grande hauteur mystérieuse, et l’on regagnerait sur le terrain moral ce qui aurait été sacrifié du côté mystique.
Est-il nécessaire de dire que tous les liens, tous les intérêts, tous les vouloirs humains peuvent être représentés illuminés et traversés par l’éclair des démences ?
Du reste, cette donnée de la Folie est loin d’avoir été négligée de notre théâtre ! Shakespeare notamment n’a guère mis en scène, dans ses drames les plus personnels,que des fous: lady Macbeth est somnambule et meurt d’hystérie, son époux est halluciné, de même qu’Hamlet, celui-ci lypémaniaque en sus, Timon aussi, Othello est épileptique et le roi Lear complètement insensé. C’est par là que le grand William est un modèle si dangereux (Gœthe ne voulait pas le lire plus d’une fois par an). Ç’a été un peu le même rôle que celui de Michel-Ange : exagération des ressorts jusqu’aux dernières limites du réel, au-delà desquelles les disciples tombent, immédiatement, dans une affectation très ridicule. Au contraire, si j’excepte le prétexte à étudier la folie en elle-même, que fournitAjaxdepuis Astydamas jusqu’à Ennius et depuis Ennius jusqu’à l’empereur Auguste, je n’aperçois de « shakespearien » dans l’antiquité qu’Oreste. Tous les autres personnages jouissent de leur bon sens, et n’en deviennent pas moins (précieux encouragement) pathétiques. Seul même,Œdipemontre, à défaut d’anormal dans la constitution psychologique du héros, l’extraordinaire dans les événements extérieurs (ressource dont usèrent si largement depuis les romantiques de 1830). Mais le reste des types dramatiques évoluait selon de normales passions, dans des conditions intimes et objectives relativement fréquentes.