(Celui qui se trompe — Celui qui en est victime — Celuiouce qui trompe — le vrai Coupable)
Par erreur judiciaire j’entends toute espèce d’erreur de jugement, ne se commît-elle que dans la pensée d’une seule personne, au détriment d’une autre.
Je partagerai les exemples que j’en fournis en quatre classes. Dans la 1re, la prétendue faute est imaginaire, et un simple hasard a produit l’erreur fatale. Dans la 2eclasse, il y a eu faute commise ; mais, au lieu du vrai coupable, c’est un innocent qui est poursuivi ; toutefois personne n’a égaré volontairement sur celui-ci les soupçons. Dans la 3eclasse, au contraire, quelqu’un a dirigé par vengeance ou intérêt cette injuste accusation sur un ennemi personnel. Enfin, dans la 4e, ce perfide calomniateur est le criminel lui-même, qui fait ainsi poursuivre un innocent à sa place.
A 1 —Faux soupçons où la foi était nécessaire: —La Femme serpentde Gozzi,l’Étudiant pauvre(M. Millœcker, 1889). S’y rattache, de loin, une des faces de l’Henri VIde Shakespeare, laquelle consiste en l’incompréhension du réel caractère de ce jeune prince par les témoins de ses désordres. Bizarre résultat de l’homonymie : l’Henri de Navarre, chez Dumas père, nous est peint méconnu de la même façon par son entourage.
2 —Faux soupçons(où la jalousie n’est pour rien)contre sa maîtresse: — une partie de laDianed’Augier,Marie Stuartd’Alfieri.
3 —Faux soupçons nés d’une attitude incomprise d’un être aimé: —Le Corbeaude Gozzi,Hypsipylede Métastase,Theodora(M. Sardou, 1884) ; une partie dela Reine Fiammette.
B 1 —Ces faux soupçons sont attirés sur soi pour sauver un ami: —Aimer sans savoir quide Lope,MeAmbros(M. Widor, 1886).
2 —Ils retombent sur un innocent: —Siroèsde Métastase,la grande Iza(M. Bouvier, 1882),le Fiacre no13etGavroche(M. Dornay, 1887 et 1888). —Ils retombent sur l’innocent mari de la coupable: —La Criminelle(M. Delacour, 1882).
3 — Même cas, où pourtant l’innocenteut une intention coupable: —Jean Cévenol(M. Fraisse, 1885) ; — où l’innocentse croit coupable: —Le Roi de l’argent(M. Milliet, 1885).
4 —Un témoin du crime dans l’intérêt d’un être aimé laisse tomber l’accusation sur un innocent: —Le Secret de la Terreuse(M. Busnach, 1889). C’est déjà presque :
C 1 —On laisse l’erreur s’abattre sur un ennemi: —La Pieuvre(M. Morel, 1885).
2 —L’erreur judiciaire est provoquée par un ennemi: — LesPalamèdesde Sophocle et d’Euripide,le Ventre de Paris(Zola, 1887). Cette sous-nuance eut seule, on le voit, le privilège d’attirer les tragiques grecs qui étaient comme tourmentés de la conception du Iago de plus tard, et tentaient d’y aboutir par des déformations successives, des enlaidissements de l’Odysseus primitif ; ne semble-t-il pas qu’on assiste, devant ce travail, à l’enfantement du futur Diable, du Judas évangélique, de même qu’à celui du type de Jésus dans les Prométhées et les Dionysos ? La donnée C 2 me paraît singulièrement belle : c’est, par exemple, le cas de lalettre anonyme; et l’on m’accordera qu’il est impossible d’imaginer une gargouille plus admirablement répugnante que l’individu accroupi plume aux griffes et avec son vil sourire, au bord d’une telle besogne !
3 —L’erreur judiciaire est dirigée sur la victime par le frère de celle-ci. Il y a donc, de plus, « Haine de proches » (XIIIe) : —Les Brigandsde Schiller,don Garziad’Alfieri.
D 1 —Les faux soupçons sont dirigés par le vrai coupable sur un de ses ennemis: —Clitandrede Corneille, etSapho(Gounod, 1884),Catherine la Bâtarde(M. Bell, 1881).
2 — Ils sont dirigés par le vrai coupablesur la seconde des victimes qu’il a visées dès le début. C’est du machiavélisme pur : obtenir la mort de la seconde victime en la faisant punir à tort du meurtre de la première ; ajoutez à cela la parenté la plus étroite entre ces deux victimes et le juge trompé, et vous aurez toutes ces émotions réunies : apprendre la mort d’un proche, — croire à une haine impie entre deux proches, — croire même à un second cas de ce crime, aggravé cette fois du dessein de révolte, — enfin être forcé de frapper un être aimé, cru coupable. Cette intrigue est donc éminemment savante, puisqu’elle groupe, sous l’impulsion d’une ambition ou d’une vengeance, quatre autres Situations. Quant au « machiavélisme » qui a mis tout en branle, il a consisté pour celui qui l’employa précisément dans la méthode habituelle à l’écrivain, méthode transportée ici à un personnage ; c’est-à-dire que celui-ci s’abstrait du drame et, comme l’auteur, inspire aux autres personnages les sentiments nécessaires, déroule devant leurs pas les circonstances indispensables, pour les faire mécaniquement aboutir au dénouement voulu. C’est ce qui arrivera dansArtaxercede Métastase. — Supprimez, en effet, le traître, et supposez que l’auteur ait visé le dénouement désiré par ce traître, à savoir la conséquence la plus rigoureuse entre un « fratricide supposé » et le « devoir de frapper un fils ». L’écrivain ne combinera pas autrement ses moyens. Le type du Traître (qui a pris successivement tous les costumes, hier celui du jésuite, aujourd’hui celui du déjà banal banquier juif) n’est donc pas autre choseque l’auteur lui-même masqué de noir et nouant l’une à l’autre deux ou trois situations dramatiques… Il est, ce type, de la famille du si poétique Prologue, duDeus ex machina(plus haut et plus admissible), de l’Orateur des parabases, du Valet moliéresque et du Théoricien (bon docteur, curé, journaliste, ami de la famille ou « des femmes »). C’est le vieux Narrateur du temps des monodrames.
Rien de plus naïf, par conséquent, que cette artificielle créature, qui mainte fois a ramené la chute du théâtre par l’invraisemblance.
3 —Les faux soupçons sont égarés sur un rival: —Diana(M. Paladilhe, 1885),l’Ogre(M. Marthold, 1890).
4 —Ils sont égarés sur un innocent parce qu’il refusa sa complicité: —La Tragédie de Valentiniende Beaumont et Fletcher,Aétiusde Métastase.
5 —Ils sont dirigés par une femme abandonnée sur l’amant qui la quitta afin de ne pas tromper un mari: —Roger-la-Honte(M. Mary, 1888).
6 —Lutte pour se réhabiliter et se venger d’une erreur judiciaire causée à dessein: —La Dégringolade(M. Desnard, 1881), fin duFiacre no13, — et à peu près tous les romans-feuilletons depuis soixante ans.