Les filles de Cadix.—L'embarquement.—Mélancolie de Don Juan.—Le mal de mer.—La tempête.—Le grog.—Tristesse du licencié Pedrillo.—Dans les canots.—Le navire sombre.—La chaloupe s'éloigne.—La faim.—Le tirage au sort.—Pedrillo mis à mort et mangé.—Le châtiment.—Le dénuement.—La terre!—Vers le rivage.—Naufrage de la chaloupe.—Don Juan atteint le rivage et s'évanouit.
Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le cœur se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin, d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits pieds, et le tour de leurs jambes!
Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible, qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du cœur. Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de dire ses prières.
C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour ainsi que la colombe de promission!
Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son voyage devait durer quatre printemps.
Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de crédit.
Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne. Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher.
Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se corriger.
«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre nous, adieu aussi, ma chère Julia!»
Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.
«Que si jamais je t'oublie, je jure...—mais non, cela est impossible, cela ne saurait être—cet océan azuré se convertira en air, la terre elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon cœur, ô ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand l'âme est malade, rien ne la peut guérir...»
Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières atteintes du mal de mer.
«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah! que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia bien-aimée, entends mes supplications.»
Ici le vomissement lui coupa la parole.
L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement vienne interrompre ses soupirs.
L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en était à son premier voyage en mer?
Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre d'introduction.
Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de tous ses vœux.
La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à carguer les voiles...
À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se précipita aux pompes.
Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le navire sur le flanc.
On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.
Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.
Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'abandonner définitivement à l'ivresse.
«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!» Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur, qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.
Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don Juan comme un autre Sancho Pança.
Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de fortune.
La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer mugissante.
Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés. Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.
Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.
Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.
Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.
Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.
Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.
À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors, cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement brusque et plongea la tête la première.
Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.
Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le brisement des vagues inexorables.
Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et trente dans la chaloupe.
Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux cents âmes avaient pris congé de leurs corps.
Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.
Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.
Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut avec ses neuf passagers.
Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec parcimonie les rations de biscuit et d'eau.
Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la tempête.
Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils avaient prudemment ménagées.
Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils faire avec leur unique aviron?
Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan, son épagneul fut tué et distribué par rations.
Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de son épagneul et la partagea avec Pedrillo.
Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau. Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau, vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups des désirs de cannibales.
L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son voisin, chacun avait reconnu la sienne.
On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.
Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.
Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi catholique.
Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau, mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée, l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se partagèrent les restes.
Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât avec eux son pasteur et maître.
Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis soudain mourir avec un rire d'hyène.
Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres méditaient une dissection nouvelle.
Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras; mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que lui avaient fait les dames de Cadix...
On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent cesser de manger de la chair humaine.
La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non, ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!
Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour de la chaloupe.
La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence; les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde partagea cette dernière illusion.
Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!
Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore, jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient... Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller, mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.
Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna; ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres îles.
Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.
Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs intestins!
Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants, ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait. Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut submergée...
Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager... Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la grève...
Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de l'argile...
Retour à la vie: première vision.—Haydée et sa suivante.—Dans la grotte.—Haydée et son père.—Sommeil profond de Juan et troublé d'Haydée.—Premier entretien, premier repas.—Les visites à la grotte.—Le bain.—Promenades sentimentales.—Départ du vieux pirate.—Première nuit d'amour sur la grève.—Exploits du pirate.—Le retour impromptu.—La fête au logis.—Danses et orgies.—Le repas d'Haydée et de Juan.—Singes, eunuques, danseuses et poète.—Les rêves d'Haydée.—Apparition paternelle.—La bagarre.—Vengeance du pirate.—Maladie et mort d'Haydée.
Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.
Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits glacés...
Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du naufragé, en même temps qu'à la sienne.
Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.
Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction qui annonçait une femme de qualité.
Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure eût pu servir de modèle à un statuaire.
Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de petites chaussures souples et pas de bas.
Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes plus grossières.
Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les siennes un million de piastres environ.
Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés; il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui valait aussi d'honnêtes bénéfices.
Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé: c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures dans le goût barbaresque.
Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans sa beauté de femme.
Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.
Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli.
Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu sans peine.
Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi. Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour avec un plat d'œufs, du café, du pain et du poisson.
Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves.
Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants cadavres étendus sur la grève.
Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura. Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de cette lubie.
La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher.
Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine perceptible de Juan.
Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire le repas.
Elle prépara les œufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le naufragé, et les deux femmes attendirent...
Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni, mais c'était encore un fort joli garçon.
Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge Marie.
La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais manger.
Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus simple et plus belle.
Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand besoin de manger, surtout un beefsteak.
Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour le moment, suffisamment restauré.
Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un costume mi-turc, mi-grec.
Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles.
Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux d'une femme aimée!
Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue et sa bouche.
Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui aient jamais fait battre un cœur de jeune homme.
L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui donnerait à elle le bonheur.
Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour.
Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de Scio.
Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants: en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de l'océan est unie comme celle d'un lac.
Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de temps à autre ses robes de rebut.
C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre, la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au milieu duquel brillait une étoile solitaire.
Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux charmes du crépuscule à la teinte pourprée.
Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose. Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre; alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser...
Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un baiser qui ébranle le cœur.
Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies, elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs cœurs étaient les fleurs d'où provenait le miel.
La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.
Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupées. La nuit ne leur faisait pas peur; ils étaient en tout l'un à l'autre.
Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau à son jeune ami; l'idée du mensonge lui était inconnue.
Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était adorée... Leurs âmes passionnées, absorbées l'une dans l'autre, eussent expiré dans celle ivresse si des âmes pouvaient mourir... Elle sentit son cœur battre sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais il ne pouvait plus battre isolément.
Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'était l'heure où le cœur est toujours plein, où il pousse à des actes que l'éternité ne peut effacer...
Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau n'avait enfreint la damnation éternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait!
Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté de la lune. Le bras de Juan est toujours enlacé à la taille d'Haydée, et le sien presse la tête de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens... Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoupé... On les prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à l'amour, tout à la nature...
... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante et profonde, Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Haydée. Mais elle ne dormait pas... Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par intervalles, elle tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le pâle visage qu'elle réchauffait sur son cœur, son cœur débordant de joie de tout ce qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait encore.
Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être qu'il aime!
Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, contemplait sans fin le sommeil de son amant. Ces étoiles innombrables qui scintillaient maintenant au ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à la sienne.
Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui rend brûlants les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'était faite que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle. Là battait son cœur... Elle n'avait rien d'autre à souhaiter, à espérer ni à craindre.
C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur cœur sur ce rivage solitaire; les étoiles ont versé leur lumière sur tant de beauté; l'océan fut leur témoin, la caverne leur couche nuptiale... La solitude a été leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont heureux...
Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, Haydée oubliait que l'île appartenait à son père, le pirate.
Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les vents et les vagues, ainsi que par quelques captures importantes... Une tempête avait tempéré sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait enchaîné ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés comme des chapitres d'un livre. Chacun valait de dix à cent dollars par tête.
Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les Méinotes; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis, à l'exception d'un homme qui, étant vieux et ne trouvant point d'acquéreur, fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus riches furent mis à la cale pour être échangés plus tard contre une rançon.
Il disposa de la même manière des marchandises; il s'en défit dans certains marchés du Levant. Toutefois il réserva un grand nombre d'objets de goût féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces, une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous articles volés pour sa fille par le meilleur des pères.
Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, une guenon, deux perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait appartenu à un Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans une cage d'osier.
DON JUAN FOUDROYÉPLANCHE IXHorace Vernet.—DON JUAN FOUDROYÉ
Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin dans son île et débarqua dans le havre, situé au côté opposé de la grève aux écueils.
Il gravit la colline et apercevant la fumée de son toit se sentit joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait fort son enfant.
Comme il approchait, il distingua à travers les feuillages qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes étincelantes et des vêtements aux couleurs variées.
Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore les sons d'un violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des éclats de rire.
Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques dansant ainsi que des derviches qui tournent sur un pivot.
Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient par la main, et leurs longs cheveux châtains flottaient sur leur cou d'albâtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence...
Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on voyait des pilafs et des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et des sorbets rafraîchis dans des vases poreux...
Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vénérables d'un vieux bouc blanc.
Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait des histoires merveilleuses.
Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de dépenses hebdomadaires.
Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança et frappa sur l'épaule du premier convive qui lui tomba sur la main—avec un certain sourire qui n'annonçait, à la vérité, rien de bon—et lui demanda ce que voulaient dire ces réjouissances.
Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tête, le lui présenta par-dessus l'épaule.
«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps à perdre.»
Un second ajouta:
«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous à notre maîtresse, qui est héritière.»
«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez dire notre maître, pas l'ancien, le nouveau!»
Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas à qui ils parlaient. Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant, il demanda à l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait fait passer Haydée à l'état d'épouse.
«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, et ne me soucie guère de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rôti, merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à mon voisin... C'est un bavard émérite.»
Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança vers la maison par un chemin dérobé. Nul ne faisait attention à lui. Il entra inaperçu par une porte secrète.
Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur beauté et leur splendeur; devant eux un meuble incrusté d'ivoire, splendidement servi, et, autour de la salle, se tenaient rangées de belles esclaves. La vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. La partie la moins précieuse du service se composait de nacre, de perles et de corail.
Le dîner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à travers l'écorce.
Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le repas, puis fut servie la fève de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine. Dans le café on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle et du safran.
Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi, bordé de bleu pâle; les coussins du sofa étaient de velours écarlate rehaussé au centre d'un soleil d'or.
Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient partout leur splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le carreau; des gazelles et des chats, des nains et des nègres et encore d'autres créatures qui gagnaient leur vie en qualité de ministres et de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux qu'à la foire.
Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère nuancée d'azur, de rose et de blanc, son sein se soulevait comme une légère vague... La gaze blanche rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle comme un nuage diaphane autour de la lune.
Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras charmants; le métal en était si fin que la main l'élargissait sans effort et qu'il s'adaptait de lui-même au bras qui lui servait de moule. Il adhérait à ces contours ravissants comme s'il eût craint de s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur ceindre une peau plus blanche.
Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son cou-de-pied, annonçait sa dignité de souveraine du territoire. Douze anneaux brillaient à ses doigts. Des pierreries étoilaient sa chevelure. La soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville du monde.
Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient jusqu'à ses talons.
Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. L'air était plus léger, éclairé par ses yeux suaves et purs. En sa présence, on sentait pouvoir s'agenouiller sans idolâtrie.
Juan portait un châle noir et or, un turban roulé en plis gracieux ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude entremêlée des cheveux d'Haydée surmontait un croissant mobile qui jetait une lumière resplendissante.
Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des eunuques noirs, des jeunes danseuses demi-nues et un certain poète. Ce dernier, payé pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.
Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et Juan se retrouvèrent seuls en la douce société de leurs cœurs.
Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne s'ennuyaient que lorsqu'ils n'étaient point ensemble. Chacun d'eux était le miroir de l'autre.
Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient toujours été. Ils n'étaient pas faits pour remplir un rôle agité sur l'ennuyeuse scène du monde réel, mais comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les eaux et parmi les fleurs, sans connaître jamais le poids des heures humaines...
Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé ces mêmes amants dont elles avaient éclairé les premières joies. Cet écueil de l'amour, la possession, était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.
Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, un tremblement leur vint et traversa la félicité de leur cœur... Un secret pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et prophétiques d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Haydée comme pour l'interroger sur le destin...
Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...
Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la société, habitacles de la haine, du vice et des soucis.
Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves, comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.
Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles, menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle ne pouvait pas mourir.
Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi, quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait toujours...
La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient soudain...
Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de son cœur éteint...
Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit... Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son amant!
Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre. Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris et dit:
«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent mille cimeterres prêts à frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton épée impuissante.»
Haydée s'élança dans ses bras.
«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le genou avec moi. Il nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon père bien-aimé! Dans cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord de ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais épargne ce jeune homme!»
Le vieillard demeura calme et altier.
«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à Don Juan.
—Jamais! Tant que ce bras sera libre!»
Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, tirant un pistolet de sa ceinture, il reprit:
«Que ton sang retombe sur sa tête!»
Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si elle était en bon état—il en avait depuis peu fait usage—et se mit tranquillement à armer son pistolet.
Enfin il ajusta.
Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non moins résolue que son père:
«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La faute est à moi seule. La mer l'avait porté sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait pas. Je lui ai engagé ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je connais votre caractère inflexible; connaissez celui de votre fille!»
Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la même expression. Vrai lion, vraie lionne, ils étaient l'un et l'autre capables de se venger.
Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa ceinture. Puis il resta immobile, les yeux fixés sur sa fille, comme s'il eût voulu lire au fond de son âme:
«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de cet étranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon devoir... Par la manière dont tu as rempli le tien, le présent est garant du passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va rouler devant toi comme une boule!»
En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu. Un autre sifflet lui répondit et, au même instant, s'élancèrent en désordre une vingtaine d'hommes.
«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.
En même temps, par un mouvement brusque, il écarta sa fille et, pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposèrent entre elle et Don Juan.
La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le premier tomba l'épaule droite à demi séparée du tronc. Le second eut le visage fendu en deux, mais le troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'œil il étendit Don Juan à ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux blessures profondes, l'une au bras, l'autre à la tête.
Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement. Le vieux Lambro donna ordre qu'il fût conduit au rivage, où deux navires devaient mettre à la voile à neuf heures.
On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à bord de l'une des deux galiotes, sous une méchante écoutille.
Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se désolent, s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les entourent. Sa mère était une Maure de Fez, cet éden du désert: elle avait eu pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait dans ses grands yeux noirs comme un lion auprès d'une source. Sa fille était formée d'un rayon plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide.
Sa dernière vision était celle de Juan couvert de blessures et écrasé par ses ennemis... Elle poussa un gémissement convulsif, après quoi ses mouvements cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.
Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses lèvres charmantes s'étaient teintées de sang; sa tête se penchait comme un lis surchargé de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs, transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles essayèrent toute leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent inutiles: on eût dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la détruire.
Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle était froide, et son cœur ne battait pas, mais ses lèvres avaient conservé leur vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cessé de refléter son âme.
L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le marbre taillé par un habile ciseau: laVénus éternelle, leLaocoonou l'Agonie du Gladiateur.
Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, car la vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue éprouvée malgré elle. Les objets frappaient sa vue sans réveiller aucun souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur son cœur!
Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait quitté la tombe.
Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux pensées d'autrefois s'animèrent d'une effrayante expression.
Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie n'eût tout étouffé.
Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable, tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent en un torrent de larmes.
La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put lui faire reconnaître la figure de son père.
Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté de dormir.
... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle splendeur et puis s'éteindre!