CHAPITRE IV

Esclave.—Récit du bouffon.—Enchaîné à la jolie Romagnole.—La vente au marché des esclaves.—Rencontre de Johnson.—L'achat.—Au palais du sultan.—Juan habillé en femme.—Au sérail.—La sultane amoureuse.—Vaines avances.—Arrivée du Sultan.—Gulbeyaz se retire.

Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six nœuds à l'heure, et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé du plaisir à les considérer.

On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite prison, mais il comprit qu'il était esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est à peine s'il put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui procurèrent pas de renseignements sur sa situation passée ou présente.

Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivité, des Italiens. C'était une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non pas attaqués par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un prix exorbitant.

«Notre machiavélique imprésario, raconta le bouffon de la troupe qui avait conservé toute sa bonne humeur, fit à la hauteur de je ne sais quel promontoire des signaux à un brick inconnu.Corpo di Caio Mario!Nous fûmes sans autre forme de procès transférés à son bord. Il est vrai que si le Sultan a du goût pour le chant nous aurons bientôt rétabli nos affaires.

«Laprima donna, bien que prématurément enlaidie par une vie dissipée et sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a encore quelques bonnes notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit à Bologne un certain bruit: n'enleva-t-elle pas le comte César Cigogna à une vieille princesse romaine?

«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes à son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut aussi son succès au carnaval, mais elle a tout mangé des cinq centszecchiniqu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là, partout où les hommes ont de l'âme et du corps, elle est sûre de faire son chemin: quelle danseuse!

«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes celles de la clique: par-ci par-là une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide comme une pique!

«Pour les hommes, lemusicon'est qu'une vieille casserole fêlée. Possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face au sérail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième sexe que fait le Pape chaque année, on aurait de la peine à trouver trois gosiers parfaits.

«La voix du ténor est gâtée par une affectation déplorable et quant à la basse c'est une brute qui ne fait que beugler. À l'entendre vous diriez un âne qui s'exerce au récitatif.

«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. Quoique jeune, je distingue, monsieur, que vous avez voyagé. Avez-vous entendu parler de Raucocanti? C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.

«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé d'amour-propre. À peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les rôles d'amoureux, au lieu de cœur, il montre ses dents.»

L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à cet instant par les pirates qui, à heure fixe, venaient inviter les captifs à rentrer au cabanon.

Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de précaution, ils seraient enchaînés deux par deux, homme à homme, femme à femme, en attendant la vente au marché de Constantinople.

On avait d'abord hésité à considérer le soprano comme du sexe masculin ou féminin, mais après délibération il avait été rangé du côté des dames. Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en nombre impair. Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par la fatalité, se trouva être Don Juan, et sa compagne une bacchante au visage frais et brillant.

Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels on lisait un grand désir de plaire.

Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan indifférent. Il la considérait d'un œil terne et mort.

Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son corps charmant qui frôlaient sans cesse le sien, puisqu'ils étaient étroitement enchaînés, ne pouvaient seulement faire battre son pouls plus vite.

L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit victorieux.

Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du sérail. Sa cargaison fut débarquée et amenée au marché. Des Géorgiens, des Russes, des Circassiens s'y trouvaient déjà.

Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à quinze cents dollars d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginité garantie. Sa vente désappointa plus d'un des enchérisseurs à onze et douze cents dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'était pour le compte du sultan.

Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un prix qu'elles n'auraient certes point obtenu sur un marché des Indes occidentales.

Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les uns par des pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-là, renégats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient été groupées ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une maîtresse, celle-là une quatrième épouse, cette autre une victime..., etc...

Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, comme on l'est à son âge. De temps à autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang qui avait coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et puis perdre une grande fortune, une maîtresse et une position si confortable pour être mis en vente parmi les Turcs!

Au total, son attitude était néanmoins calme. La splendeur de son vêtement, dont il avait conservé quelques restes, attirait les regards sur lui. On devinait à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!

Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non loin de lui un personnage robuste et bien taillé, avec des yeux d'un gris foncé où se peignait la résolution.

Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses bras.

«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.

—Je suis Espagnol.

—Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. Ces chiens serviles n'ont pas tant de fierté dans le regard. La fortune nous a joué un vilain tour, mais c'est sa manière d'en user avec les hommes pour les éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège d'une ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai été pris.

—Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais une jeune fille...»

Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.

«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait une femme dans votre affaire. Ce sont là des choses qui demandent une larme. J'ai pleuré le jour où ma première femme est morte; j'en ai fait autant quand ma seconde a pris la fuite; ma troisième...

—Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir trente ans, et vous avez déjà trois femmes.

—Je n'en ai que deux vivantes...

—Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle quitté aussi, monsieur?

—Non, c'est moi qui l'ai quittée...

—Vous prenez froidement les choses.

—Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les miens ont disparu. Le temps décolore peu à peu les illusions... En attendant, je ne serais pas fâché que quelqu'un nous achetât.»

En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisième sexe s'avança et parut examiner les captifs, leurs âges et leurs mérites avec un soin minutieux.

Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils débattirent les prix, contestèrent, jurèrent comme s'il se fût agi d'un âne ou d'un veau.

Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, comptèrent les sequins et paras, puis le marchand donna son reçu et s'en fut dîner.

L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers une barque dorée. La traversée fut brève. Ils s'arrêtèrent bientôt dans une petite anse, au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.

Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à travers un taillis flanqué de chaque côté de grands arbres, puis des bosquets d'orangers et de jasmins.

«Assommer ce vieux noir et puis décamper serait vite fait, dit soudain Juan à son compagnon.

—Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanière nous réfugier?»

Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. Cela leur donna du réconfort. Ils avaient faim, ils sentaient déjà un agréable fumet de sauce, de rôtis, de pilafs.

«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons d'avoir à manger maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!»

Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans une salle vaste et magnifique où se déployait toute la pompe d'un luxe asiatique. Ils la traversèrent, puis une suite d'appartements silencieux où ne résonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois cependant une porte s'ouvrait, et une tête de femme jetait un coup d'œil furtif et curieux.

Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais où l'écho se réveillait comme d'un long sommeil. L'œil était émerveillé de l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare que l'on eût souhaité pouvoir glisser dessus comme un poisson doré.

Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves, ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vêtements propres à habiller un musulman du plus haut parage.

Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout à fait assez étroit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il compléta cet attirail de dandy turc par un châle de cachemire, des pantoufles jaunes et un joli poignard.

En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur faisait ressortir les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement; il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient beaucoup leur condition s'ils consentaient à se faire circoncire.

«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt que j'aurai eu l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature à être acceptée...»

Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite lui eût été faite:

«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me faire circoncire la tête!»

Baba regarda Juan et lui dit:

«Ayez la bonté de vous habiller.»

En même temps il lui montrait un délicieux costume féminin, costume qu'une princesse eût peut-être été charmée de revêtir, mais Juan, qui ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout de son pied de chrétien.

«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne suis pas une dame.

—J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas de le savoir, reprit Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait de ne vous en laisser aucun!»

Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une fine chemise aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon, mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une robe.

Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et l'avait parfumée d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremêlées de bijoux selon la mode. Sa toilette fut complétée par quelques coups de ciseaux, du fard et des frisures.

Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.

«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez accompagner ces messieurs à table, et vous, la digne nonne chrétienne, vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît. Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes dans un palais où le vrai sage peut prendre un avant-goût du paradis du Prophète.

—Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientôt rompu le charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais. J'espère, dans l'intérêt de vos gens, que ce déguisement ne donnera lieu à aucune méprise.

—Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici transformés, moi en musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien nègre. Conservez votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même ait succombé.

—Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera pas, à moins que Sa Hautesse ne promette de m'épouser. Bon appétit!»

Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte différente. Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'ils fussent en face d'un portail gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa masse hardie et colossale. L'air était embaumé de parfums délicieux. On eût dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout était vaste, calme, odorant et divin.

Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba crut pouvoir donner encore à Juan quelques légers avis:

«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche mâle et majestueuse, vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de prendre un air un peu modeste. Les yeux desmuetssont ici comme des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces jupons. Le Bosphore profond n'est pas loin; que si votre déguisement venait à être découvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort couramment par ici...»

Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pièce plus magnifique encore que la dernière. C'était une confusion d'or et de pierreries.

Dans ce salon impérial, à quelque distance, à demi couchée sous un dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrêta et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan à en faire autant.

Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de Vénus sortant des flots. Son regard éclipsait l'éclat de toutes les pierreries. Elle fit signe de son bras nu à Baba d'approcher et s'entretint quelques instants avec lui, montrant Juan.

C'était une femme altière et magnifique qui pouvait être dans sa vingt-sixième année.

Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un chœur de dix à douze jeunes filles, toutes vêtues de la même manière que Juan.

Les charmantes nymphes firent leur révérence et s'éloignèrent.

Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui ordonna pour la deuxième fois de se mettre à genoux et de baiser le pied de la dame. À cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était fâché, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du pape!

Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa même aller à de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'était pas homme à s'humilier.

Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la main de ta dame.

Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et jamais cependant sa lèvre ne s'était posée sur des doigtsmieux nésou plus beaux.

La dame, ayant longuement considéré Juan de la tête aux pieds, intima à Baba l'ordre de se retirer, ordre que le nègre exécuta à la perfection. Il était homme habitué à battre en retraite, à comprendre à demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire et prit congé d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une bonne action.

Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil.

Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout annonçait en elle l'épouse du Sultan.

En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.

«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave devenu sa propriété.

Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang généreux qui colorait son visage refluer à son cœur. Ces paroles le percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en larmes.

Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de Juan se fût dissipée...

Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne, et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses bras et y demeura immobile.

L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria:

«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer. Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir... Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les yeux veillent, que les membres obéissent, nos cœurs demeurent à nous seuls.»

La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup d'œil jeté sur l'enfer.

Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde, de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de pleurer, cela va sans dire.

Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses.

Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption.

«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes, votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon, vous annoncer qu'il va venir ici.

—Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète, avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...»

Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:

«Le Sultan arrive!»

Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse. Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite.

Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il avait depuis peu succédé à son frère étranglé.

Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Dès que les filles étaient grandes, on les confinait dans un palais où elles vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de quelque fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour était mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six ans.

Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de remplir un lacet ou un trône. Le destin savait lequel des deux! Dans l'intervalle, on leur donnait une éducation de prince.

Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le cérémonial de son rang. Celle-ci éclaircit ses yeux brillants et adoucit son regard comme il convient à une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.

Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes filles, aperçut Don Juan déguisé au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni mécontentement.

«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, dit-il à Gulbeyaz. C'est grand dommage qu'une simple chrétienne soit si jolie.»

Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge récemment achetée, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un chuchotement général, mais l'étiquette ne permettait pas de ricaner.

LE NAUFRAGE DE DON JUANPLANCHE X(Photo Braun et Cie).Eugène Delacroix.—LE NAUFRAGE DE DON JUAN

Don Juan chez les demoiselles d'honneur.—Lolah, Katinkah et Dondon.—L'interrogatoire.—Au dortoir.—Dans le lit de Dondon.—Le sommeil des vierges.—Un cri dans la nuit.—L'étrange rêve de Dondon.—Brèves amours.—Le réveil de Gulbeyaz.—Juan et Dondon condamnés à mort.—La fuite.

Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. Ah! que la nuit est longue aux épouses coupables qui brûlent pour un jeune bachelier! Sur leur couche douloureuse, elles appellent la clarté de l'aube grisâtre, tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne s'éveille.

Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, avec le long cortège des demoiselles, incliné devant le regard impérial. Elles reprirent le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses où ces dames reposaient leurs membres délicats, soupirant après l'amour comme l'oiseau prisonnier après les campagnes de l'air.

Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-là un coup d'œil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur taille simple. Néanmoins, il se montrait docile à la matrone, la «mère des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette vénérable personne était préposée à distribuer les punitions.

Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, toutes les jeunes filles se mirent à danser, à babiller, à rire et à folâtrer.

Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, ses cheveux, son air, enfin toute sa personne. Quelques-unes étaient d'avis que sa robe ne lui allait pas bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le fût tout à fait.

Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie involontaire, une bizarre attirance.

Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, il y en avait trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon.

Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah était une Géorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle était d'une beauté à faire tourner la tête.

Dondon semblait une Vénus endormie, quoique propre à tuer le sommeil de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles. Cependant ses seins, sa croupe potelée étaient parfaitement proportionnés.

«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle venue.

—Juana.

—Fort bien, c'est un joli nom.

—D'où venez-vous? dit Kalinkah.

—D'Espagne.

—Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.

—Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, reprit Lolah. L'Espagne est une île, près du Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»

Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana et, jouant avec son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement.

La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:

«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chère enfant, je ne sais trop que faire de vous, dit-elle à la nouvelle odalisque. Tous les lits sont occupés. Si vous voulez, vous partagerez le mien.»

Ici Lolah intervint:

«Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra moins de place que vous.»

Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle avait aussi de la compassion et un lit.

«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»

La matrone fronça les sourcils.

«Et pourquoi donc?»

—Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me semble voir des fantômes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rêves affreux: je ne vois que guèbres, giaours, gins et goules...

—Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je craindrais que Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez à dormir seule pour raisons à moi connues; vous de même, Katinkah, jusqu'à nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas la nuit à remuer et à babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»

Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce la plus silencieuse.

Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au dortoir, laissant ses deux compagnes à leur dépit.

Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup à donner des baisers. Entre femmes cela n'engage à rien.

Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car elle était vêtue sans art, comme une enfant de la nature. Un à un tombèrent tous ses légers vêtements.

Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, qui refusa par un excès de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette politesse, car elle se piqua avec ces maudites épingles inventées sans doute pour les péchés des hommes et qui font d'une femme une sorte de porc-épic.

Un silence profond régnait dans le dortoir; les lampes placées à distance l'une de l'autre jetaient une lumière incertaine. Le sommeil planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés.

L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment et son beau front doucement incliné, sommeillait, la respiration calme, et ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.

Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un bras d'albâtre sa joue vivement colorée. Les boucles luxuriantes de sa belle chevelure étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli, ses jambes blanches et pleines... On eût dit que ses charmes divins profitaient de l'heure discrète de la nuit pour se montrer timidement à la lumière.

Une troisième semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au soulèvement de sa poitrine qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux, comme des gouttes de rosée brillent sur les rameaux d'un cyprès.

Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme sculptée sur une tombe.

Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait à devenir bleuâtre et vacillante, à l'heure où les fantômes se jouent dans la salle, Dondon poussa un cri.

Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... De tous les points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'étaient ni l'une ni l'autre accoururent en foule... Inquiètes, elles se poussaient toutes tremblantes...

Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent avidement de l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort émue et agitée, les joues rouges, le regard dilaté.

Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une chose salutaire, Juana dormait profondément. Jamais époux ne ronfla d'aussi bon cœur auprès de celle qui lui est unie par les liens sacrés du mariage. Les clameurs même ne réussirent point à la tirer de cet état fortuné. Il fallut l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux et bâilla d'un air modeste et surpris.

Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un profond sommeil, elle avait rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt obscure». Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à vastes racines et à végétation vigoureuse.

Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme grosseur... mais à une hauteur trop grande pour qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait d'un œil avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber ce fruit qui continuait méchamment à adhérer à son rameau... Mais il se balançait toujours à ses yeux, à une hauteur désespérante.

Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au fond du cœur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait poussé un grand cri.

Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras... Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur, commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud, réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.

«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.

«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur! J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que son lit soit plus étroit que le vôtre.»

À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir, elle garderait ses rêves pour elle seule!

C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié, c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait complètement rétablie...

Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos.

Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la couleur d'un bouton de rose...

Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle, le cœur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries, ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup d'œil au miroir.

En même temps s'était levé son illustre époux, sublime possesseur de trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré. Il n'en prenait pas à l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une jolie femme, comme un autre un éventail. C'est pourquoi il avait une abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan. Cependant il s'était épris des beautés de son épouse.

Après les ablutions ordinaires, les prières et autres évolutions pieuses, il but six tasses de café pour le moins, puis se retira pour savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'étaient récemment multipliées sous le règne de Catherine, cette femme proclamée à l'unisson la plus grande des souveraines et des catins.

Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans son boudoir, lieu propice au déjeuner et à l'amour. La nacre de perles, le porphyre et le marbre décoraient à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux peints coloraient de diverses nuances les rayons du jour.

C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce qu'il était advenu de Don Juan, où et comment il avait passé la nuit.

Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. Il se grattait l'oreille, signe d'un embarras certain.

Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand elle vit Baba hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa par des questions plus pressées. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus décousues; alors son visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, et les veines d'azur de son front superbe se gonflèrent de courroux.

Baba expliqua comment la «mère des vierges» avait pris soin de tout et ne cacha point dans quel lit Juana avait couché. Il évita simplement de parler du rêve de Dondon.

Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait derrière la toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendrée, ses oreilles bourdonnèrent, elle se sentit entrer en une petite agonie.

À la longue, elle se ressaisit:

«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»

Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa maîtresse de lui préciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une erreur.

«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale épouse. Et que le bateau soit prêt du côté de la porte secrète du sérail! Tu sais le reste.»

Elle parut prononcer ces dernières paroles avec effort, en dépit de son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de révoquer l'ordre qu'il venait d'entendre.

«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, daignez songer aux conséquences. Tant de précipitation peut avoir des suites funestes, même aux dépens de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de votre position critique, de votre ruine au cas d'une découverte prématurée...

«Mais de vos propres sentiments. Lors même que ce secret resterait enfoui sous ces flots qui gardent déjà un certain nombre de cœurs palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous guérirez pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...

—Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misérable! Va-t'en! s'écria-t-elle les yeux enflammés de colère. Va-t'en et exécute mes ordres!»

Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait à la tête des autres, mais beaucoup plus à la sienne propre.

Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais surtout les sultanes et leur manière d'agir, leur obstination, leur orgueil, leur indécision, leur manie de changer d'opinion, leur immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bénir sa neutralité.

Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans délai, de se peigner avec le plus grand soin et de se préparer à paraître devant l'impératrice qui désirait leur prouver sa sollicitude.

Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obéir...

Comment ils réussirent à éviter le courroux de Gulbeyaz et, par une barque, à quitter le sérail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa maîtresse d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en a point conservé les détails.

Don Juan dans l'armée de Souvarow.—L'accueil du grand général.—L'assaut d'Ismaïlia.—Don Juan sauve la petite Leïlah.—Le pillage, le viol.—Récompense de Don Juan.

Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque. Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea, et la résistance turque faiblit.

La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais il était facile de voir que ce n'était là que déguisement.

Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise, sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même:

«D'où venez-vous?

—De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés.

—Qui êtes-vous?

—Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...»

Le général jeta sur la troupe un coup d'œil rapide:

«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe! N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew?

—Précisément.

—Vous avez servi à Widdin?

—Oui.

—Vous conduisiez l'attaque?

—C'est vrai.

—Qu'êtes-vous devenu depuis?

—Je le sais à peine...

—Vous étiez le premier sur la brèche?

—Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être.

—Ensuite?

DON JUAN et HAYDÉEPLANCHE XIA. Colin.—DON JUAN et HAYDÉE

—Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier.

—Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir?

—Où vous voudrez.

—Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de quoi est-il capable?

—Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui qui devrait monter le premier à l'assaut.

—Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut Ismaïlia...

—Et quels seront nos postes?

—Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux bagages ou à l'ambulance.»

Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer.

«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?

—N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.»

Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.

Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres, taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux comme une pluie.

Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il monta vaillamment à l'escalade des murailles.

La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps. Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles de crimes.

Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de ces corps endormis dans leur sanglant repos.

Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de douceur...

Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.

Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe.

Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage, mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux, elle regardait Don Juan avec une surprise effarée.

Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.

Sur ces entrefaites passa Johnson:

«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons l'enlever...

—Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis l'abandonner...

—Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre compassion...

Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le lendemain. Juan consentit à l'accompagner.

Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées.

Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité... Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par les grenadiers.

En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient, d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des commères demander d'un ton aigre-doux si «le viol n'allait pas bientôt commencer».

Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.»

On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense, Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin qu'il venait de rédiger.

L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit vœu de la protéger et tint sa promesse.


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