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—Ah çà! mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit Aramis.
—Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejointsmaintenant, dit Athos. M’est avis que sur le terrain l’ivrogne se sera dégrisé.
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Et l’on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent si fatigués, qu’il était à craindre qu’ils ne refusassent bientôt le service. Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être moins inquiétés; mais à Crèvecœur, Aramis déclara qu’il ne pouvait aller plus loin. Et en effet, il avait fallu tout le courage qu’il cachait sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver jusque-là. A tout moment, il pâlissait et l’on était obligé de le soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte du cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus embarrassant qu’utile, et l’on repartit dans l’espérance d’aller coucher à Amiens.
—Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux maîtres et à Grimaud et Planchet; morbleu! je ne serai plus leur dupe, et je vous réponds qu’ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l’épée d’ici à Calais. J’en jure...
—Ne jurons pas, dit d’Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y consentent.
Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On arriva à Amiens à minuit, et l’on descendit à l’auberge du Lis-d’Or.
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L’hôtelier avait l’air du plus honnête homme de la terre, il reçut les voyageurs son bougeoir d’une main et son bonnet de coton de l’autre: il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre: malheureusement chacune de ces chambres était à l’extrémité de l’hôtel. D’Artagnan et Athos refusèrent; l’hôte répondit qu’il n’y en avait cependant pas d’autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs déclarèrent qu’ils coucheraient dans la chambre commune chacun sur un matelas qu’on leur jetterait à terre. L’hôte insista, les voyageurs tinrent bon; il fallut faire ce qu’ils voulurent.
Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en dedans lorsqu’on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
En effet, c’était Planchet et Grimaud.
—Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette façon-là, ils seront sûrs qu’on n’arrivera pas jusqu’à eux.
—Et sur quoi coucheras-tu? dit d’Artagnan.
—Voici mon lit, répondit Planchet.
Et il montra une botte de paille.
—Viens donc, dit d’Artagnan, tu as raison: la figure de l’hôte ne me convient pas, elle est trop gracieuse.
—Ni à moi non plus, dit Athos.
Planchet monta par la fenêtre, s’installa en travers de la porte, tandis que Grimaud allait s’enfermer dans l’écurie, répondant qu’à cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts.
La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du matin d’ouvrir la porte; mais comme Planchet se réveilla en sursaut et cria:Qui va là?on répondit qu’on se trompait et on s’éloigna.
A quatre heures du matin on entendit un grand bruit dans les écuries. Grimaud avait voulu réveiller les garçons d’écurie, et les garçons d’écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre garçon sans connaissance, la tête fendue d’un coup de manche à fourche.
Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé sans maître pendant cinq ou six heures, la veille, aurait pu continuer la route, mais, par une erreurinconcevable, le chirurgien vétérinaire qu’on avait envoyé chercher, à ce qu’il paraît, pour saigner le cheval de l’hôte, avait saigné celui de Mousqueton.
Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien être celui d’un complot. Athos et d’Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s’informer s’il n’y avait pas trois chevaux à vendre dans les environs. A la porte étaient deux chevaux tout équipés, frais et vigoureux. Cela faisait bien l’affaire. Il demanda où étaient les maîtres; on lui dît que les maîtres avaient passé la nuit dans l’auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître.
Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d’Artagnan et Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l’hôtelier était dans une chambre basse et reculée, on pria Athos d’y passer.
Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l’hôte était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était entr’ouvert. Il prit l’argent que lui présenta Athos, le tourna et le retourna dans ses mains, et tout à coup, s’écriant que la pièce était fausse, il déclara qu’il allait le faire arrêter, lui et son compagnon, comme faux monnayeurs.
—Drôle, dit Athos en marchant sur lui, je vais te couper les oreilles.
Au même instant quatre hommes armés jusqu’aux dents entrèrent par les portes latérales et se jetèrent sur Athos.
—Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au large, d’Artagnan, pique, pique!
Et il lâcha deux coups de pistolet.
D’Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter deux fois, ils détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au triple galop.
—Sais-tu ce qu’est devenu Athos? demanda d’Artagnan à Planchet en courant.
—Ah! monsieur, dit Planchet, j’en ai vu tomber deux à ses deux coups, et il m’a semblé, à travers la porte vitrée, qu’il ferraillait avec les autres.
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—Brave Athos! murmura d’Artagnan. Et quand on pense qu’il faut l’abandonner! Au reste, autant nous attend peut-êtreà deux pas d’ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.
—Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards ça se reconnaît à l’user; d’ailleurs, je suis ici dans mon pays, ça m’excite.
Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d’une seule traite. A Saint-Omer ils firent souffler les chevaux la bride passée à leurs bras, de peur d’accident, et mangèrent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue, après quoi ils repartirent.
A cent pas des portes de Calais, le cheval de d’Artagnan s’abattit, et il n’y eut pas moyen de le faire relever, le sang lui sortait par le nez et par les yeux: restait celui de Planchet; mais celui-là s’était arrêté, et il n’y eut plus moyen de le faire repartir.
Heureusement, comme nous l’avons dit, ils étaient à cent pas de la ville: ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d’une cinquantaine de pas.
Ils s’approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s’informait s’il ne pourrait point passer à l’instant même en Angleterre.
—Rien ne serait plus facile, répondit le patron d’un bâtiment prêt à mettre à la voile; mais ce matin est arrivé l’ordre de ne laisser partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal.
—J’ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant le papier de sa poche, la voici.
—Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et donnez-moi la préférence.
—Où trouverai-je le gouverneur?
—A sa campagne.
—Et cette campagne est située?
—A un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d’ici, au pied de cette petite éminence, ce toit en ardoises.
—Très bien! dit le gentilhomme.
Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du gouverneur.
D’Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de distance.
Une fois hors de la ville, d’Artagnan pressa le pas et rejoignit le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.
—Monsieur, lui dit d’Artagnan, vous me paraissez fort pressé?
—On ne peut plus pressé, monsieur.
—J’en suis désespéré, dit d’Artagnan, car comme je suis très pressé aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.
—Lequel?
—De me laisser passer le premier.
—Impossible, dit le gentilhomme, j’ai fait soixante lieues en quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres.
—J’ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à dix heures je sois à Londres.
—Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier, et je ne passerai pas le second.
—Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second, et je passerai le premier.
—Service du roi! dit le gentilhomme.
—Service de moi! dit d’Artagnan.
—Mais c’est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me semble.
—Parbleu! que voulez-vous que ce soit?
—Que désirez-vous?
—Vous voulez le savoir?
—Certainement.
—Eh bien! je veux l’ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n’en ai pas, moi, et qu’il m’en faut un.
—Vous plaisantez, je présume.
—Je ne plaisante jamais.
—Laissez-moi passer!
—Vous ne passerez pas.
—Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes pistolets.
—Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maître.
Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le genou sur la poitrine.
—Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j’ai fait la mienne.
Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan; mais il avait affaire à forte partie.
En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à chaque coup:
—Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.
Au troisième coup le gentilhomme tomba comme une masse.
D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour lui prendre l’ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le fouiller, le blessé, qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant:
—Un pour vous.
—Et un pour moi! au dernier les bons! s’écria d’Artagnanfurieux, et le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre.
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Cette fois le gentilhomme ferma les yeux et s’évanouit. D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes. Puis, jetant un dernier coup d’œil sur le beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans à peine, et qu’il laissait là gisant, privé de sentiment et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu’ils existent.
Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses forces.
—Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j’en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre à crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entêtés.
En effet, tout comprimé qu’il était, Lubin essayait encore de filer des sons.
—Attends! dit d’Artagnan.
Et prenant son mouchoir, il le bâillonna.
—Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.
La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il était évident qu’ils devaient rester là jusqu’au lendemain.
—Et maintenant, dit d’Artagnan, chez le gouverneur!
—Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet.
—Ce n’est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.
Et tous deux s’acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne fonctionnaire.
On annonça M. le comte de Wardes.
D’Artagnan fut introduit.
—Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.
—Oui, monsieur, répondit d’Artagnan, le voici.
—Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur.
—C’est tout simple, répondit d’Artagnan, je suis de ses plus fidèles.
—Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu’un de parvenir en Angleterre.
—Oui, un certain d’Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de Paris avec trois de ses amis dans l’intention de gagner Londres.
—Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.
—Qui cela?
—Ce d’Artagnan.
—A merveille.
—Donnez-moi son signalement alors.
—Rien de plus facile.
Et d’Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
—Est-il accompagné? demanda le gouverneur.
—Oui, d’un valet nommé Lubin.
—On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte.
—Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d’Artagnan, vous aurez bien mérité du cardinal.
—Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte?
—Sans aucun doute.
—Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
—Je n’y manquerai pas.
Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et le remit à d’Artagnan.
D’Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le gouverneur, le remercia et partit.
Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et, faisant un long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte.
Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le port.
—Eh bien? dit-il en apercevant d’Artagnan.
—Voici ma passe visée, dit celui-ci.
—Et cet autre gentilhomme?
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—Il ne partira pas aujourd’hui, dit d’Artagnan. mais soyez tranquille, je payerai le passage pour nous deux.
—En ce cas, partons, dit le patron.
—Partons! répéta d’Artagnan.
Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après ils étaient à bord.
Il était temps, à une demi-lieue en mer d’Artagnan vit briller une lumière et entendit une détonation.
C’était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.
Il était temps de s’occuper de sa blessure; heureusement, comme l’avait pensé d’Artagnan, elle n’était pas des plus dangereuses: la pointe de l’épée avait rencontré une côte et avaitglissé le long de l’os; de plus, la chemise s’était collée aussitôt à la plaie, et à peine avait-elle répandu quelques gouttes de sang.
D’Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le pont, il se jeta dessus et s’endormit.
Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues seulement des côtes d’Angleterre; la brise avait été faible toute la nuit et l’on avait peu marché.
A dix heures le bâtiment jetait l’ancre dans le port de Douvres.
A dix heures et demie, d’Artagnan mettait le pied sur la terre d’Angleterre en s’écriant:
—Enfin m’y voilà!
Mais ce n’était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la poste était assez bien servie. D’Artagnan et Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent aux portes de la capitale.
D’Artagnan ne connaissait pas Londres, d’Artagnan ne savait pas un mot d’anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et chacun lui indiqua l’hôtel du duc.
Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi.
D’Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l’ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement français, et lui dit qu’il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort et qu’il fallait qu’il parlât à son maître à l’instant même.
La confiance avec laquelle parlait d’Artagnan convainquit Patrice, c’était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l’avait descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au bout de ses forces; d’Artagnan semblait de fer.
On arriva au château, là on se renseigna; le roi et Buckinghamchassaient à l’oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de là.
En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la voix de son maître qui appelait son faucon.
—Qui faut-il que j’annonce à milord duc? demanda Patrice.
—Le jeune homme qui un soir lui a cherché une querelle sur le Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.
—Singulière recommandation!
—Vous verrez qu’elle en vaut bien une autre.
Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans les termes que nous avons dits qu’un messager l’attendait.
Buckingham reconnut d’Artagnan à l’instant même, et, se doutant que quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui apportait; et ayant reconnu de loin l’uniforme des gardes, il mit son cheval au galop et vint droit à d’Artagnan. Patrice, par discrétion, se tint à l’écart.
—Il n’est point arrivé malheur à la reine? s’écria Buckingham répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation.
—Je ne crois pas; cependant je crois qu’elle court quelque grand péril dont Votre Grâce seule peut la tirer.
—Moi? s’écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui être bon à quelque chose! Parlez! parlez!
—Prenez cette lettre, dit d’Artagnan.
—Cette lettre! de qui vient cette lettre?
—De Sa Majesté, à ce que je pense.
—De Sa Majesté! dit Buckingham pâlissant si fort que d’Artagnan crut qu’il allait se trouver mal.
—Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d’Artagnan un endroit où elle était percée à jour.
—Ah! ah! dit d’Artagnan, je n’avais pas vu cela; c’est l’épée du comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
—Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.
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—Oh! rien! dit d’Artagnan, une égratignure.
—Juste ciel! qu’ai-je lu! s’écria le duc. Patrice, reste ici ou plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la supplie humblement de m’excuser, mais qu’une affaire de la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.
Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.
Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d’Artagnan, non pas de tout ce qui s’était passé, mais de ce que d’Artagnan savait. En rapprochant ce qu’il avait entendu sortir de la bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une idée assez exacte d’une position de la gravité de laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu’elle fût, lui donnait la mesure. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’est que le cardinal, intéressé comme il l’était à ce que ce jeune homme ne mît pas le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l’arrêter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d’Artagnan lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de ses trois amis, qu’il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était arrivé à en être quitte pour le coup d’épée qui avait traversé le billet de la reine, et qu’il avait rendu à M. de Wardes en si terrible monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d’un air étonné, comme s’il n’eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de dévouement s’alliât avec un visage qui n’indiquait pas encore vingt ans.
Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D’Artagnan avait cru qu’en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l’allure du sien, mais il n’en fut pas ainsi: il continua sa route à fond de train, s’inquiétant peu de renverser ceux qui étaient surson chemin. En effet, en traversant la Cité, deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne détourna pas même la tête pour regarder ce qu’étaient devenus ceux qu’il avait culbutés. D’Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort à des malédictions.
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En entrant dans la cour de l’hôtel, Buckingham sauta à bas de son cheval, et, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendrait,il lui jeta la bride sur le cou, et s’élança vers le perron. D’Artagnan en fit autant, avec un peu plus d’inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre valets s’étaient déjà élancés des cuisines et des écuries, et s’emparaient aussitôt de leurs montures.
Le duc marchait si rapidement que d’Artagnan avait peine à le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d’une élégance dont les plus grands seigneurs de France n’avaient pas même l’idée, et il parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle de goût et de richesse. Dans l’alcôve de cette chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clé d’or qu’il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par discrétion, d’Artagnan était resté en arrière; mais au moment où Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l’hésitation du jeune homme:
—Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d’être admis en la présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.
Encouragé par cette invitation, d’Artagnan suivit le duc, qui referma la porte derrière lui.
Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée de soie de Perse et brochée d’or, ardemment éclairée par un grand nombre de bougies. Au-dessus d’une espèce d’autel, et au-dessous d’un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un portrait de grandeur naturelle représentant Anne d’Autriche, si parfaitement ressemblant, que d’Artagnan poussa un cri de surprise: on eût cru que la reine allait parler.
Sur l’autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait les ferrets de diamants.
Le duc s’approcha de l’autel, s’agenouilla comme eûtpu faire un prêtre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.
—Tenez, lui dit-il en tirant du coffret un gros nœud de ruban bleu tout étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels j’avais fait le serment d’être enterré. La reine me les avait donnés, la reine me les reprend: sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en toutes choses.
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Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il allait se séparer. Tout à coup il poussa un cri terrible.
—Qu’y a-t-il? demanda d’Artagnan avec inquiétude, et que vous arrive-t-il, milord?
—Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme un trépassé, deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix.
—Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu’on les lui ait volés?
—On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal quia fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec des ciseaux.
—Si milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-être la personne les a-t-elle encore entre les mains.
—Attendez, attendez! s’écria le duc. La seule fois que j’aie mis ces ferrets, c’était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
—Mais il en a donc dans le monde entier! s’écria d’Artagnan.
—Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère; oui, c’est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu le bal?
—Lundi prochain.
—Lundi prochain! Cinq jours encore, c’est plus de temps qu’il ne nous en faut. Patrice! s’écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, Patrice!
Son valet de chambre de confiance parut.
—Mon joaillier et mon secrétaire!
Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui prouvaient l’habitude qu’il avait contractée d’obéir aveuglément et sans réplique.
Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut le secrétaire qui parut d’abord. C’était tout simple, il habitait l’hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main.
—Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l’exécution de ces ordres. Je désire qu’ils soient promulgués à l’instant même.
—Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m’interroge sur les motifs qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que répondrai-je?
—Que tel a été mon bon plaisir, et que je n’ai de compte à rendre à personne de ma volonté.
—Sera-ce la réponse qu’il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande-Bretagne?
—Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en ce cas au roi que j’ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier acte d’hostilités contre la France.
Le secrétaire s’inclina et sortit.
—Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant vers d’Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la France, ils n’y arriveront qu’après vous.
—Comment cela?
—Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission particulière, pas un seul n’osera lever l’ancre.
D’Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme, qui mettait le pouvoir illimité dont il était revêtu par la confiance d’un roi au service de ses amours. Buckingham vit à l’expression du visage du jeune homme ce qui se passait dans sa pensée, et il sourit.
—Oui, dit-il, oui, c’est qu’Anne d’Autriche est ma véritable reine; sur un mot d’elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais mon Dieu. Elle m’a demandé de ne point envoyer aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l’ai fait. Je manquais à ma parole,mais n’importe, j’obéissais à son désir; n’ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites, car c’est à cette obéissance que je dois son portrait!
D’Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois suspendues les destinées d’un peuple et la vie des hommes.
Il était plongé dans ces profondes réflexions lorsque l’orfèvre entra. C’était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui-même qu’il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham.
—Monsieur O’Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, voyez ces ferrets de diamants et dites-moi ce qu’ils valent la pièce.
L’orfèvre jeta un coup d’œil sur la façon élégante dont ils étaient montés, calcula l’un dans l’autre la valeur des diamants, et sans hésitation aucune:
—Quinze cents pistoles la pièce, milord, répondit-il.
—Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là? Vous voyez qu’il en manque deux.
—Huit jours, milord.
—Je les payerai trois mille pistoles la pièce; il me les faut pour après-demain.
—Milord les aura.
—Vous êtes un homme précieux, monsieur O’Reilly, mais ce n’est pas tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu’ils soient faits dans ce palais.
—Impossible, milord, il n’y a que moi qui puisse les exécuter pour qu’on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens.
—Aussi, mon cher monsieur O’Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moiceux de vos garçons dont vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu’ils doivent vous apporter.
L’orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était inutile, il en prit à l’instant même son parti.
—Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il.
—Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O’Reilly: votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme tout dérangement veut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier l’ennui que je vous cause.
D’Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, qui remuait à pleines mains les hommes et les millions.
Quant à l’orfèvre, il écrivait à sa femme en lui envoyant le bon de mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires.
Buckingham conduisit l’orfèvre dans la chambre qui lui était destinée, et qui, au bout d’une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui que ce fût, à l’exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d’ajouter qu’il était absolument défendu à l’orfèvre O’Reilly et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût.
Ce point réglé, le duc revint à d’Artagnan.
—Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l’Angleterre est à nous deux; que voulez-vous, que désirez-vous?
—Un lit, répondit d’Artagnan; c’est, pour le moment, je l’avoue, la chose dont j’ai le plus besoin.
Buckingham donna à d’Artagnan la chambre qui touchait à la sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main,non pas qu’il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu’un à qui parler constamment de la reine.
Une heure après fut promulguée dans Londres l’ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c’était une déclaration de guerre entre les deux royaumes.
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Le surlendemain à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui.
Aussitôt il fit appeler d’Artagnan.
—Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine pouvait faire, je l’ai fait.
—Soyez tranquille, milord: je dirai ce que j’ai vu; mais Votre Grâce me remet les ferrets sans la boîte?
—La boîte vous embarrasserait. D’ailleurs la boîte m’est d’autant plus précieuse, qu’elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
—Je ferai votre commission mot à mot, milord.
—Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune homme, comment m’acquitterai-je jamais envers vous?
D’Artagnan rougit jusqu’au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l’or anglais lui répugnait étrangement.
—Entendons-nous, milord, répondit d’Artagnan, et pesons bien les faits d’avance, afin qu’il n’y ait point de méprise. Je suis au service du roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J’ai donc tout fait pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c’est que peut-être n’eussé-je rien fait de tout cela, s’il ne se fût agi d’être agréable à quelqu’un, qui est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre.
—Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre personne, c’est...
—Milord, je ne l’ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme.
—C’est juste, dit le duc; c’est donc à cette personne que je dois être reconnaissant de votre dévouement.
—Vous l’avez dit, milord, car justement à cette heure qu’il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans Votre Grâce qu’un Anglais, et par conséquent qu’un ennemi que je serais encore plus enchanté de rencontrer sur le champde bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui au reste ne m’empêchera pas d’exécuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l’accomplir; mais, je le répète à Votre Grâce, sans qu’elle ait personnellement pour cela plus à me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j’ai déjà fait pour elle dans la première.
—Nous disons, nous: «Fier comme un Écossais,» murmura Buckingham.
—Et nous disons, nous: «Fier comme un Gascon,» répondit d’Artagnan. Les Gascons sont les Écossais de la France.
D’Artagnan salua le duc et s’apprêta à partir.
—Eh bien! vous vous en allez comme cela?... Par où? comment?
—C’est vrai.
—Dieu me damne! les Français ne doutent de rien!
—J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi.
—Allez au port, demandez le brickleSund, remettez cette lettre au capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend pas, et où n’abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs.
—Ce port s’appelle?
—Saint-Valery; mais attendez donc: arrivé là, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à matelots; il n’y a pas à vous tromper, il n’y en a qu’une.
—Après?
—Vous demanderez l’hôte et vous lui direz:For’ward.
—Ce qui veut dire?
—En avant: c’est le mot d’ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé et vous indiquera le chemin que vous devezsuivre: vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d’eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en connaissez déjà deux, et vous m’avez paru les apprécier en amateur: ce sont ceux que nous montions; rapportez-vous-en à moi, les autres ne leur seront point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons: c’est pour nous faire la guerre, d’ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n’est-ce pas?
—Oui, milord, j’accepte, dit d’Artagnan, et, s’il plaît à Dieu, nous ferons bon usage de vos présents.
—Maintenant, votre main, jeune homme, peut-être nous rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l’espère.
—Oui, milord, mais avec l’espérance de devenir ennemis bientôt.
—Soyez tranquille, je vous le promets.
—Je compte sur votre parole, milord.
D’Artagnan salua le duc et s’avança vivement vers le port.
En face de la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitôt.
Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
En passant bord à bord de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée milady, et que lui, d’Artagnan, avait trouvée si belle; mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu’au bout d’un instant on fut hors de vue.
Le lendemain vers cinq heures du matin on aborda à Saint-Valery.
D’Artagnan se dirigea à l’instant même vers l’auberge indiquée, et la reconnut aux cris qui s’en échappaient: on parlait de guerre entre l’Angleterre et la France, comme d’une chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.
D’Artagnan fendit la foule, s’avança vers l’hôte, et prononça le motfor’ward. A l’instant même l’hôte lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à l’écurie, où l’attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s’il avait besoin de quelque autre chose.
—J’ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d’Artagnan.