XXXMILADY

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Ce que voyant Porthos, il retroussa de nouveau sa moustache, allongea une seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame qui était près du chœur, et qui, non seulement était une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on renfermait le livre où elle lisait sa messe.

La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours les regards de Porthos, et reconnut qu’ils s’arrêtaient sur la dame au coussin de velours, au négrillon et à la suivante.

Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’étaient des clignements d’yeux, des doigts posés sur les lèvres, de petitssourires assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée.

Aussi poussa-t-elle, en forme demeâ culpâet en se frappant la poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon: pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.

La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva beaucoup plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet sur d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de milady.

D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de suivre le manège de Porthos, qui l’amusait fort; il crut deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours, d’autant mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de ladite rue.

Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s’était montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse.

Mais au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n’étaient que chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie véritable, y a-t-il d’autres réalités que les illusions et les chimères?

Le sermon finit: la procureuse s’avança vers le bénitier; Porthos l’y devança, et, au lieu d’un doigt, y mit toute la main. La procureuse sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais: mais elle fut promptement etcruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui s’approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre.

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Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix et sortit de l’église.

C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se serait évanouie; mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée:

—Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?

Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme qui se réveillerait après un somme de cent ans.

—Ma... madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi ladre qu’il était? Où avais-je donc les yeux que je ne vous ai pas même aperçue pendant les deux heures qu’a duré ce sermon?

—J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais vous ne m’avez pas aperçue parce que vous n’aviez d’yeux que pour la belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite.

Porthos feignit d’être embarrassé.

—Ah! dit-il, vous avez remarqué...

—Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.

—Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec laquelle j’ai grand’peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier perdu.

—Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir le bras pendant cinq minutes? je causerais volontiers avec vous.

—Comment donc, madame, dit Porthos en se clignant de l’œil à lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu’il va faire.

En ce moment d’Artagnan passait poursuivant milady; il jeta un regard de côté sur Porthos et vit ce coup d’œil triomphant.

—Eh! eh! se dit-il à lui-même en raisonnant dans le sens de la morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait bien être équipé pour le terme voulu.

Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.

—Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée qu’aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité ne pouvait les voir ni les entendre: ah! monsieur Porthos! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu’il paraît!

—Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?

—Et les signes de tantôt, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de chambre!

—Vous vous trompez; mon Dieu non, répondit Porthos, c’est tout bonnement une duchesse.

—Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher à grande livrée qui attendait sur son siège?

Porthos n’avait vu ni le coureur ni le carrosse, mais, de son regard de femme jalouse, madame Coquenard avait tout vu.

Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au coussin rouge princesse.

—Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en soupirant la procureuse.

—Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme celui dont la nature m’a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes.

—Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en levant les yeux au ciel.

—Moins vite encore que les femmes, ce me semble, réponditPorthos; car enfin moi, madame, je puis dire que j’ai été votre victime, lorsque mourant, blessé, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le rejeton d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim ensuite, dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites.

—Mais, monsieur Porthos, murmura la procureuse, qui sentait qu’à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-là, elle était dans son tort.

—Moi qui avais sacrifié pour vous la baronne de...

—Je le sais bien.

—La comtesse de...

—Monsieur Porthos ne m’accablez pas.

—La duchesse de...

—Monsieur Porthos, soyez généreux!

—Vous avez raison, madame, et je n’achèverai pas.

—Mais c’est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.

—Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que vous m’avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.

La procureuse poussa un gémissement.

—Mais c’est qu’aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter était un peu bien forte.

—Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à écrire à la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c’est que de compromettre une femme; mais ce que je sais, c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’en envoyât quinze cents.

La procureuse versa une larme.

—Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m’avez grandement punie, et que si dans l’avenir vous vous retrouviez en pareille passe vous n’auriez qu’à vous adresser à moi.

—Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent, s’il vous plaît, c’est humiliant.

—Ainsi, vous ne m’aimez plus! dit lentement et tristement la procureuse.

Porthos garda un majestueux silence.

—C’est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.

—Songez à l’offense que vous m’avez faite, madame: elle est restée là, dit Porthos, en posant la main à son cœur et en l’y appuyant avec force.

—Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!

—D’ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un mouvement d’épaules plein de bonhomie, un prêt, pas autre chose. Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n’êtes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est obligé de saigner les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose et vous seriez impardonnable.

La procureuse fut piquée.

—Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout coffre-fort de procureuse qu’il est, est peut-être mieux garni que celui de toutes vos mijaurées ruinées.

—Double offense que vous m’avez faite alors, dit Porthos en dégageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous êtes riche, madame Coquenard, alors votre refus n’a plus d’excuse.

—Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu’elle s’était laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le motau pied de la lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise.

—Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous prie. Vous m’avez méconnu; toute sympathie est éteinte entre nous.

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—Ingrat que vous êtes!

—Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.

—Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.

—Eh! elle n’est déjà point si déchirée, que je crois!

—Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c’est la dernière: m’aimez-vous encore?

—Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu’il put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes pressentiments me disent que je serai tué...

—Oh! ne dites pas de pareilles choses! s’écria la procureuse en éclatant en sanglots.

—Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en plus.

—Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.

—Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même je sens là, au fond de mon cœur, quelquechose qui parle pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, cette fatale campagne s’ouvre; je vais être affreusement préoccupé de mon équipement. Puis, je vais faire un voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ.

Porthos remarqua un dernier combat entre l’amour et l’avarice.

—Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l’église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les fait à deux.

—Vous n’avez donc point d’amis à Paris, monsieur Porthos? dit la procureuse.

—J’ai cru en avoir, mais j’ai bien vu que je me trompais.

—Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse dans un transport qui la surprit elle-même; revenez demain à la maison. Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout cela?

—Parfaitement, madame.

—Venez à l’heure du dîner.

—Fort bien.

—Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses soixante-seize ans.

—Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.

—Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le pauvre cher homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement que par contrat de mariage nous nous sommes tout passé au dernier vivant.

—Tout? dit Porthos.

—Tout.

—Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse.

—Nous voilà donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle en minaudant.

—Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.

—Au revoir donc, mon traître.

—Au revoir, mon oublieuse.

—A demain, mon ange.

—A demain, flamme de ma vie.

D’Artagnan avait suivi milady sans être aperçu par elle: il la vit monter dans son carrosse, et il l’entendit donner à son cocher l’ordre d’aller à Saint-Germain.

Il était inutile d’essayer de suivre une voiture emportée au trot de deux vigoureux chevaux. D’Artagnan revint donc rue Férou.

Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui s’était arrêté auprès de la boutique d’un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche de la forme la plus appétissante.

Il lui donna l’ordre d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M. de Tréville, un pour lui, d’Artagnan, l’autre pour lui, Planchet, et de venir le joindre chez Athos, M. de Tréville, une fois pour toutes, ayant mis ses écuries au service de d’Artagnan.

Planchet s’achemina vers la rue du Colombier, et d’Artagnan vers la rue Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce fameux vin d’Espagne qu’il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il fit signe à Grimaud d’apporter un verre pour d’Artagnan, et Grimaud obéit comme d’habitude.

D’Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s’était passé à l’église entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était probablement, à cette heure, en voie de s’équiper.

—Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais.

—Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l’êtes, mon cher Athos, il n’y aurait ni princesses ni reines à l’abri de vos traits amoureux.

—Que ce d’Artagnan est jeune! dit Athos en haussant les épaules.

Et il fit signe à Grimaud d’apporter une seconde bouteille.

En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte entre-bâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là.

—Quels chevaux? demanda Athos.

—Deux chevaux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels je vais aller faire un tour à Saint-Germain.

—Et qu’allez-vous faire à Saint-Germain? demanda encore Athos.

Alors d’Artagnan lui raconta la rencontre qu’il avait faite dans l’église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le seigneur au manteau noir, et à la cicatrice près de la tempe, était sa préoccupation éternelle.

—C’est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l’étiez de madame Bonacieux, dit Athos en haussantdédaigneusement les épaules, comme s’il eût pris en pitié la faiblesse humaine.

—Moi, point du tout! s’écria d’Artagnan. Je suis seulement curieux d’éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu’elle m’est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.

—Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui vaille la peine qu’on la cherche quand elle est perdue. Madame Bonacieux est perdue, tant pis pour elle, qu’elle se retrouve.

—Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d’Artagnan; j’aime ma pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est, fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses ennemis; mais je l’ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.

—Distrayez-vous donc avec milady, mon cher d’Artagnan; je le souhaite de tout mon cœur, si cela peut vous amuser.

—Écoutez, Athos, dit d’Artagnan, au lieu de vous tenir renfermé ici comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener avec moi à Saint-Germain.

—Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j’en ai, sinon je vais à pied.

—Eh bien! moi, répondit d’Artagnan en souriant de la misanthropie d’Athos, qui, dans un autre, l’eût certainement blessé; moi, je suis moins fier que vous, je monte tout ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon cher Athos.

—Au revoir, dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de déboucher la bouteille qu’il venait d’apporter.

D’Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de Saint-Germain.

Tout le long de la route, ce qu’Athos avait dit au jeunehomme de madame Bonacieux lui revenait à l’esprit. Quoique d’Artagnan ne fût pas d’un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression réelle sur son cœur: comme il le disait, il était prêt à aller au bout du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela même qu’il est rond; de sorte qu’il ne savait de quel côté se tourner.

En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c’était que milady. Milady avait parlé à l’homme au manteau noir, donc elle le connaissait. Or, dans l’esprit de d’Artagnan, c’était l’homme au manteau noir qui avait enlevé madame Bonacieux une seconde fois, comme il l’avait enlevée une première. D’Artagnan ne mentait donc qu’à moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu’en se mettant à la recherche de milady, il se mettait en même temps à la recherche de Constance.

Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d’éperon à son cheval, d’Artagnan avait fait la route et était arrivé à Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où dix ans plus tard devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant à droite et à gauche s’il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d’une jolie maison qui, selon l’usage du temps, n’avait aucune fenêtre sur la rue, il vit apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de fleurs, Planchet la reconnut le premier.

—Eh! monsieur, dit-il, s’adressant à d’Artagnan, ne remettez-vous point ce visage qui baye aux corneilles?

—Non, dit d’Artagnan; et cependant je suis certain que ce n’est pas la première fois que je le vois, ce visage.

—Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c’est ce pauvre Lubin, le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du gouverneur.

—Ah! oui bien, dit d’Artagnan, et je le reconnais à cette heure. Crois-tu qu’il te reconnaisse, toi?

—Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu’il ait gardé de moi une mémoire bien nette.

—Eh bien! va donc causer avec ce garçon, dit d’Artagnan, et informe-toi dans la conversation si son maître est mort.

Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure intelligence du monde, tandis que d’Artagnan poussait les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d’une maison, s’en revenait assister à la conférence derrière une haie de coudriers.

Au bout d’un instant d’observation derrière la haie, il entendit le bruit d’une voiture, et il vit s’arrêter en face de lui le carrosse de milady. Il n’y avait pas à s’y tromper, milady était dedans. D’Artagnan se coucha sur le cou de son cheval afin de tout voir sans être vu.

Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des ordres à sa femme de chambre.

Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied sur lequel elle était assise, selon l’usage du temps, et se dirigea vers la terrasse où d’Artagnan avait aperçu Lubin.

D’Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s’acheminer vers la terrasse. Mais par hasard un ordre de l’intérieur avait appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par quel chemin avait disparu d’Artagnan.

La femme de chambre s’approcha de Planchet, qu’elle prit pour Lubin, et lui tendant un petit billet:

—Pour votre maître, dit-elle.

—Pour mon maître? reprit Planchet étonné.

—Oui, et très pressé. Prenez donc vite.

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Là-dessus elle s’enfuit vers le carrosse, retourné à l’avance du côté par lequel il était venu: elle s’élança sur le marchepied et le carrosse repartit.

Planchet tourna et retourna la lettre, puis, accoutumé à l’obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra au bout de vingt pas d’Artagnan, qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui.

—Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune homme.

—Pour moi? dit d’Artagnan; en es-tu bien sûr?

—Pardieu! si j’en suis sûr; la soubrette a dit: «Pour ton maître.» Je n’ai d’autre maître que vous; ainsi... Un joli brin de fille, ma foi, que cette soubrette.

D’Artagnan ouvrit la lettre et lut ces mots:

«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire, voudrait savoir quel jour vous serez en état de vouspromener dans la forêt. Demain, à l’hôtel du Champ-du-Drap-d’Or, un laquais noir et rouge attendra votre réponse.»

«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire, voudrait savoir quel jour vous serez en état de vouspromener dans la forêt. Demain, à l’hôtel du Champ-du-Drap-d’Or, un laquais noir et rouge attendra votre réponse.»

—Oh! oh! se dit d’Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh bien! Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n’est donc pas mort?

—Non, monsieur, il va aussi bien qu’on peut aller avec quatre coups d’épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé quatre, à ce cher gentilhomme et il est encore bien faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l’avais dit à monsieur, Lubin ne m’a pas reconnu, et m’a raconté d’un bout à l’autre notre aventure.

—Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant, remonte à cheval et rattrapons le carrosse.

Ce ne fut pas long, au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse arrêté sur le revers de la route; un cavalier richement vêtu se tenait à la portière.

La conversation entre milady et le cavalier était tellement animée que d’Artagnan s’arrêta de l’autre côté du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s’aperçût de sa présence.

La conversation avait lieu en anglais, langue que d’Artagnan ne comprenait pas; mais, à l’accent, le jeune homme crut deviner que la belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation: c’était un coup d’éventail appliqué de telle force que le petit meuble féminin vola en mille morceaux.

Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer milady.

D’Artagnan pensa que c’était le moment d’intervenir; il s’approcha de l’autre portière et se découvrant respectueusement:

—Madame, dit-il, me permettrez-vous de vous offrir mes services? il me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.

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Aux premières paroles, milady s’était retournée, regardant le jeune homme avec étonnement, et lorsqu il eut fini:

—Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand cœur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n’était point mon frère.

—Ah! excusez-moi, alors, dit d’Artagnan; vous comprenez que j’ignorais cela, madame.

—De quoi donc se mêle cet étourneau, s’écria, en s’abaissant à la hauteur de la portière, le cavalier que milady avait désigné comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?

—Étourneau vous-même, dit d’Artagnan en se baissant à son tour sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière; je ne passe pas mon chemin parce qu’il me plaît de m’arrêter ici.

Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa sœur.

—Je vous parle français, moi, dit d’Artagnan; faites-moi donc, je vous prie, le plaisir de me répondre en la même langue. Vous êtes le frère de madame, soit, mais vous n’êtes pas le mien, heureusement.

On eût pu croire que milady, craintive comme l’est ordinairement une femme, allait s’interposer dans ce commencement de provocation, afin d’empêcher que la querelle n’allât plus loin; mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher:

—Touche à l’hôtel!

La jolie soubrette jeta un regard d’inquiétude sur d’Artagnan, dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.

Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l’un de l’autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus.

Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture, mais d’Artagnan, dont la colère déjà bouillonnante s’était encore augmentée en reconnaissant en lui l’Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et l’arrêta.

—Eh! monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, car vous me faites l’effet d’oublier qu’il y a entre nous une petite querelle engagée.

—Ah! ah! dit l’Anglais, c’est vous, mon maître. Il faut donc toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?

—Oui, et cela me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Nous verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière que le cornet.

—Vousvoyez bien que je n’ai pas d’épée, dit l’Anglais; voulez-vous faire le brave contre un homme sans armes?

—J’espère bien que vous en avez chez vous, répliquad’Artagnan. En tout cas, j’en ai deux, et, si vous le voulez, je vous en jouerai une.

—Inutile, dit l’Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes d’ustensiles.

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—Eh bien! mon digne gentilhomme, reprit d’Artagnan, choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir.

—Où cela, s’il vous plaît?

—Derrière le Luxembourg, c’est un charmant quartier pour les promenades dans le genre de celle que je vous propose.

—C’est bien, on y sera.

—Votre heure?

—Six heures.

—A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?

—Mais j’en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie que moi.

—Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d’Artagnan, c’est juste mon compte.

—Maintenant, qui êtes-vous? demanda l’Anglais.

—Je suis monsieur d’Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous?

—Moi, je suis lorddeWinter, baron deSheffield.

—Eh bien! je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d’Artagnan, quoique vous ayez des noms difficiles à bien retenir.

Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de Paris.

Comme il avait l’habitude de le faire en pareille occasion, d’Artagnan descendit droit chez Athos. Il le trouva couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il avait dit, que son équipement le vînt trouver.

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Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de M. de Wardes.

Athos fut enchanté lorsqu’il sut qu’il allait se battre contre un Anglais. Nous avons dit que c’était son rêve.

On envoya chercher à l’instant même Porthos et Aramis par les laquais, et on les mit au courant de la situation.

Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un danseur, Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s’enferma dans le cabinet d’Athos et pria qu’on ne le dérangeât plus qu’au moment de dégainer.

Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.

Quant à d’Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous verrons plus tard l’exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, passaient sur son visage, dont ils éclairaient la rêverie.

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