DOUCEUR D'AVRIL

À ALBERT MÉRAT

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoiQu'éveille sa douceur touchante;Vous qu'elle a troublés comme moi,C'est pour vous seuls que je la chante.En décembre, quand l'air est froid,Le temps brumeux, le jour livide,Le coeur, moins tendre et plus étroit,Semble mieux supporter son vide.Rien de joyeux dans la saisonNe lui fait sentir qu'il est triste;Rien en haut, rien à l'horizonNe révèle qu'un ciel existe.Mais, dès que l'azur se fait voir,Le coeur s'élargit et se creuse,Et s'ouvre pour le recevoirDans sa profondeur douloureuse,Et ce bleu qui lui rit de loin,L'attirant sans jamais descendre,Lui donne l'infini besoinD'un essor impossible à prendre.Le bonheur candide et serein,Qui s'exhale de toutes choses,L'oppresse, et son premier chagrinRajeunit à l'odeur des roses.Il sent, dans un réveil confus,Les anciennes ardeurs revivre,Et les mêmes anciens refusLe repousser dès qu'il s'y livre.J'ai peur d'Avril, peur de l'émoiQu'éveille sa douceur touchante;Vous qu'elle a troublés comme moi,C'est pour vous seuls que je la chante.

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoiQu'éveille sa douceur touchante;Vous qu'elle a troublés comme moi,C'est pour vous seuls que je la chante.

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi

Qu'éveille sa douceur touchante;

Vous qu'elle a troublés comme moi,

C'est pour vous seuls que je la chante.

En décembre, quand l'air est froid,Le temps brumeux, le jour livide,Le coeur, moins tendre et plus étroit,Semble mieux supporter son vide.

En décembre, quand l'air est froid,

Le temps brumeux, le jour livide,

Le coeur, moins tendre et plus étroit,

Semble mieux supporter son vide.

Rien de joyeux dans la saisonNe lui fait sentir qu'il est triste;Rien en haut, rien à l'horizonNe révèle qu'un ciel existe.

Rien de joyeux dans la saison

Ne lui fait sentir qu'il est triste;

Rien en haut, rien à l'horizon

Ne révèle qu'un ciel existe.

Mais, dès que l'azur se fait voir,Le coeur s'élargit et se creuse,Et s'ouvre pour le recevoirDans sa profondeur douloureuse,

Mais, dès que l'azur se fait voir,

Le coeur s'élargit et se creuse,

Et s'ouvre pour le recevoir

Dans sa profondeur douloureuse,

Et ce bleu qui lui rit de loin,L'attirant sans jamais descendre,Lui donne l'infini besoinD'un essor impossible à prendre.

Et ce bleu qui lui rit de loin,

L'attirant sans jamais descendre,

Lui donne l'infini besoin

D'un essor impossible à prendre.

Le bonheur candide et serein,Qui s'exhale de toutes choses,L'oppresse, et son premier chagrinRajeunit à l'odeur des roses.

Le bonheur candide et serein,

Qui s'exhale de toutes choses,

L'oppresse, et son premier chagrin

Rajeunit à l'odeur des roses.

Il sent, dans un réveil confus,Les anciennes ardeurs revivre,Et les mêmes anciens refusLe repousser dès qu'il s'y livre.

Il sent, dans un réveil confus,

Les anciennes ardeurs revivre,

Et les mêmes anciens refus

Le repousser dès qu'il s'y livre.

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoiQu'éveille sa douceur touchante;Vous qu'elle a troublés comme moi,C'est pour vous seuls que je la chante.

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi

Qu'éveille sa douceur touchante;

Vous qu'elle a troublés comme moi,

C'est pour vous seuls que je la chante.

En souvenir je m'aventureVers les jours passés où j'aimais,Pour visiter la sépultureDes rêves que mon coeur a faits.Cependant qu'on vieillit sans cesse,Les amours ont toujours vingt ans,Jeunes de la fixe jeunesseDes enfants qu'on pleure longtemps.Je soulève un peu les paupièresDe ces chers et douloureux morts;Leurs yeux sont froids comme des pierresAvec des regards toujours forts.Leur grâce m'attire et m'oppresse,En dépit des ans révolusJe leur ai gardé ma tendresse;Ils ne me reconnaîtraient plus.J'ai changé d'âme et de visage;Ils redoutent l'adieu moqueurQue font les hommes de mon âgeAux premiers rêves de leur coeur;Et moi, plein de pitié, j'hésite,J'ai peur qu'en se posant sur euxMon baiser ne les ressuscite:Ils ont été trop malheureux.

En souvenir je m'aventureVers les jours passés où j'aimais,Pour visiter la sépultureDes rêves que mon coeur a faits.

En souvenir je m'aventure

Vers les jours passés où j'aimais,

Pour visiter la sépulture

Des rêves que mon coeur a faits.

Cependant qu'on vieillit sans cesse,Les amours ont toujours vingt ans,Jeunes de la fixe jeunesseDes enfants qu'on pleure longtemps.

Cependant qu'on vieillit sans cesse,

Les amours ont toujours vingt ans,

Jeunes de la fixe jeunesse

Des enfants qu'on pleure longtemps.

Je soulève un peu les paupièresDe ces chers et douloureux morts;Leurs yeux sont froids comme des pierresAvec des regards toujours forts.

Je soulève un peu les paupières

De ces chers et douloureux morts;

Leurs yeux sont froids comme des pierres

Avec des regards toujours forts.

Leur grâce m'attire et m'oppresse,En dépit des ans révolusJe leur ai gardé ma tendresse;Ils ne me reconnaîtraient plus.

Leur grâce m'attire et m'oppresse,

En dépit des ans révolus

Je leur ai gardé ma tendresse;

Ils ne me reconnaîtraient plus.

J'ai changé d'âme et de visage;Ils redoutent l'adieu moqueurQue font les hommes de mon âgeAux premiers rêves de leur coeur;

J'ai changé d'âme et de visage;

Ils redoutent l'adieu moqueur

Que font les hommes de mon âge

Aux premiers rêves de leur coeur;

Et moi, plein de pitié, j'hésite,J'ai peur qu'en se posant sur euxMon baiser ne les ressuscite:Ils ont été trop malheureux.

Et moi, plein de pitié, j'hésite,

J'ai peur qu'en se posant sur eux

Mon baiser ne les ressuscite:

Ils ont été trop malheureux.

Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,Ont ressenti l'amour comme une apothéose;Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,Se rappelant l'aveu dont un lilas fut causeEt le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.Lors le soleil riait sous une fine écharpe,Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,Dans ses rayons encore un peu de neige errait.Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.Un orageux silence emplit le ciel sans rides,Et l'amour exaucé couve un premier regret.

Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,Ont ressenti l'amour comme une apothéose;Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.

Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,

Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,

Ont ressenti l'amour comme une apothéose;

Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.

Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,Se rappelant l'aveu dont un lilas fut causeEt le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.

Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;

Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,

Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause

Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.

Lors le soleil riait sous une fine écharpe,Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,Dans ses rayons encore un peu de neige errait.

Lors le soleil riait sous une fine écharpe,

Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,

Dans ses rayons encore un peu de neige errait.

Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.Un orageux silence emplit le ciel sans rides,Et l'amour exaucé couve un premier regret.

Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.

Un orageux silence emplit le ciel sans rides,

Et l'amour exaucé couve un premier regret.

Splendeur excessive, implacable,Ô Beauté, que tu me fais mal!Ton essence incommunicable,Au lieu de m'assouvir, m'accable:On n'absorbe pas l'idéal.L'Éternel féminin m'attire,Mais je ne sais comment l'aimer.Beauté, te voir n'est qu'un martyre,Te désirer n'est qu'un délire,Tu n'offres que pour affamer!Je porte envie au statuaireQui t'admire sans âcre amour,Comme sur le lit mortuaireUn corps de vierge, où le suaireSanctifie un parfait contour.Il voit, comme de blanches ailesS'abattant sur un colombier,Les formes des vivants modèles,À l'appel du ciseau fidèles,Couvrir le marbre familier;Il les choisit, il les assemble,Tel qu'un lutteur, toujours debout,Et quand l'ébauche te ressemble,D'aucun désir sa main ne tremble,Car il est ton prêtre avant tout.Calme, la prunelle épuréeAu soleil austère de l'art,Dans la pierre transfiguréeIl juge l'oeuvre et sa durée,D'un incorruptible regard;Mais, quand malgré soi l'on regardeUne femme en ce spectre blanc,À lui parler l'on se hasarde,Et bientôt, sans y prendre garde,Dans la pierre on coule du sang!On appuie, en rêve, sur elleLes lèvres pour les apaiser,Mais, amante surnaturelle,Tu dédaignes cet amant frêle,Tu ne lui rends pas son baiser.Et vainement, pour fuir ta face,On veut faire en ses yeux la nuit:Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,Nulle obscurité n'en effaceL'éblouissement qui les suit.En vain le coeur frustré s'attacheÀ des visages plus cléments:Comme une lumineuse tache,Ta vive image les lui cache,Dressée entre les deux amants.Tu règnes sur qui t'a comprise,Seule et hors de comparaison;Pour l'âme de ton joug épriseTout autre amour n'est que mépriseQui dégénère en trahison.Celles qu'on aime, on les désole,Car, mentant même à leurs genoux,Sans le vouloir on les immoleÀ toi, la souveraine idoleInvisible à leurs yeux jaloux.Seul il sent, l'homme qui te crée,Tes maléfices s'amortir;Sa compagne au foyer t'agréeComme une étrangère sacréeQui ne l'en fera point sortir;L'artiste impose pour hôtesse,Dans son coeur comme dans ses yeux,L'humble mortelle à la déesse,Vouant à l'une sa tendresse,À l'autre un culte glorieux!Jamais ton éclat ne l'embrase:T'enveloppant, pour te saisir,D'une rigide et froide gaze,Il n'a de l'amour que l'extase,Amoureux sauvé du désir!

Splendeur excessive, implacable,Ô Beauté, que tu me fais mal!Ton essence incommunicable,Au lieu de m'assouvir, m'accable:On n'absorbe pas l'idéal.

Splendeur excessive, implacable,

Ô Beauté, que tu me fais mal!

Ton essence incommunicable,

Au lieu de m'assouvir, m'accable:

On n'absorbe pas l'idéal.

L'Éternel féminin m'attire,Mais je ne sais comment l'aimer.Beauté, te voir n'est qu'un martyre,Te désirer n'est qu'un délire,Tu n'offres que pour affamer!

L'Éternel féminin m'attire,

Mais je ne sais comment l'aimer.

Beauté, te voir n'est qu'un martyre,

Te désirer n'est qu'un délire,

Tu n'offres que pour affamer!

Je porte envie au statuaireQui t'admire sans âcre amour,Comme sur le lit mortuaireUn corps de vierge, où le suaireSanctifie un parfait contour.

Je porte envie au statuaire

Qui t'admire sans âcre amour,

Comme sur le lit mortuaire

Un corps de vierge, où le suaire

Sanctifie un parfait contour.

Il voit, comme de blanches ailesS'abattant sur un colombier,Les formes des vivants modèles,À l'appel du ciseau fidèles,Couvrir le marbre familier;

Il voit, comme de blanches ailes

S'abattant sur un colombier,

Les formes des vivants modèles,

À l'appel du ciseau fidèles,

Couvrir le marbre familier;

Il les choisit, il les assemble,Tel qu'un lutteur, toujours debout,Et quand l'ébauche te ressemble,D'aucun désir sa main ne tremble,Car il est ton prêtre avant tout.

Il les choisit, il les assemble,

Tel qu'un lutteur, toujours debout,

Et quand l'ébauche te ressemble,

D'aucun désir sa main ne tremble,

Car il est ton prêtre avant tout.

Calme, la prunelle épuréeAu soleil austère de l'art,Dans la pierre transfiguréeIl juge l'oeuvre et sa durée,D'un incorruptible regard;

Calme, la prunelle épurée

Au soleil austère de l'art,

Dans la pierre transfigurée

Il juge l'oeuvre et sa durée,

D'un incorruptible regard;

Mais, quand malgré soi l'on regardeUne femme en ce spectre blanc,À lui parler l'on se hasarde,Et bientôt, sans y prendre garde,Dans la pierre on coule du sang!

Mais, quand malgré soi l'on regarde

Une femme en ce spectre blanc,

À lui parler l'on se hasarde,

Et bientôt, sans y prendre garde,

Dans la pierre on coule du sang!

On appuie, en rêve, sur elleLes lèvres pour les apaiser,Mais, amante surnaturelle,Tu dédaignes cet amant frêle,Tu ne lui rends pas son baiser.

On appuie, en rêve, sur elle

Les lèvres pour les apaiser,

Mais, amante surnaturelle,

Tu dédaignes cet amant frêle,

Tu ne lui rends pas son baiser.

Et vainement, pour fuir ta face,On veut faire en ses yeux la nuit:Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,Nulle obscurité n'en effaceL'éblouissement qui les suit.

Et vainement, pour fuir ta face,

On veut faire en ses yeux la nuit:

Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,

Nulle obscurité n'en efface

L'éblouissement qui les suit.

En vain le coeur frustré s'attacheÀ des visages plus cléments:Comme une lumineuse tache,Ta vive image les lui cache,Dressée entre les deux amants.

En vain le coeur frustré s'attache

À des visages plus cléments:

Comme une lumineuse tache,

Ta vive image les lui cache,

Dressée entre les deux amants.

Tu règnes sur qui t'a comprise,Seule et hors de comparaison;Pour l'âme de ton joug épriseTout autre amour n'est que mépriseQui dégénère en trahison.

Tu règnes sur qui t'a comprise,

Seule et hors de comparaison;

Pour l'âme de ton joug éprise

Tout autre amour n'est que méprise

Qui dégénère en trahison.

Celles qu'on aime, on les désole,Car, mentant même à leurs genoux,Sans le vouloir on les immoleÀ toi, la souveraine idoleInvisible à leurs yeux jaloux.

Celles qu'on aime, on les désole,

Car, mentant même à leurs genoux,

Sans le vouloir on les immole

À toi, la souveraine idole

Invisible à leurs yeux jaloux.

Seul il sent, l'homme qui te crée,Tes maléfices s'amortir;Sa compagne au foyer t'agréeComme une étrangère sacréeQui ne l'en fera point sortir;

Seul il sent, l'homme qui te crée,

Tes maléfices s'amortir;

Sa compagne au foyer t'agrée

Comme une étrangère sacrée

Qui ne l'en fera point sortir;

L'artiste impose pour hôtesse,Dans son coeur comme dans ses yeux,L'humble mortelle à la déesse,Vouant à l'une sa tendresse,À l'autre un culte glorieux!

L'artiste impose pour hôtesse,

Dans son coeur comme dans ses yeux,

L'humble mortelle à la déesse,

Vouant à l'une sa tendresse,

À l'autre un culte glorieux!

Jamais ton éclat ne l'embrase:T'enveloppant, pour te saisir,D'une rigide et froide gaze,Il n'a de l'amour que l'extase,Amoureux sauvé du désir!

Jamais ton éclat ne l'embrase:

T'enveloppant, pour te saisir,

D'une rigide et froide gaze,

Il n'a de l'amour que l'extase,

Amoureux sauvé du désir!

Deux êtres asservis par le désir vainqueur,Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,Ces pâles malheureux sentent leur infamie;Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:En silence attiré, le couple y redescend,Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...

Deux êtres asservis par le désir vainqueur,Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.

Deux êtres asservis par le désir vainqueur,

Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.

Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,

Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.

Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,Ces pâles malheureux sentent leur infamie;Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.

Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,

Ces pâles malheureux sentent leur infamie;

Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,

Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.

Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,

Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,

Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,

Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,

Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:En silence attiré, le couple y redescend,Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...

Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:

En silence attiré, le couple y redescend,

Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...

D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,De notre souple hommage à votre empire indigne!Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.

D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.

D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,

Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,

Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,

Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.

Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,De notre souple hommage à votre empire indigne!Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:

Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,

De notre souple hommage à votre empire indigne!

Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,

Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:

Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!

Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,

Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,

Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!

Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.

Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,

Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,

Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.

Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindreÀ me sentir ta chose ou bien à me haïr.J'aurais un jour connu l'insolite plaisirD'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;Par mes soins captivée, à mon joug asservie,Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,Sans même oser crier, car ce droit du martyr,Ta douceur impeccable en frustre ta victime.

Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindreÀ me sentir ta chose ou bien à me haïr.

Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?

Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;

Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre

À me sentir ta chose ou bien à me haïr.

J'aurais un jour connu l'insolite plaisirD'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.

J'aurais un jour connu l'insolite plaisir

D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,

De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,

Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.

Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;Par mes soins captivée, à mon joug asservie,Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;

Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;

Par mes soins captivée, à mon joug asservie,

Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;

Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,Sans même oser crier, car ce droit du martyr,Ta douceur impeccable en frustre ta victime.

Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,

Sans même oser crier, car ce droit du martyr,

Ta douceur impeccable en frustre ta victime.

Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;Mais, dès que son pied nu rencontrait en cheminQuelque épine de rose et rougissait la terre,La bête, se ruant d'un bond involontaire,Oublieuse des sons, lampait le sang humain.Crains la docilité félonne d'une amante,Poëte: elle est moins souple à la lyre charmanteQu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.

Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;

Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:

Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.

Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,

Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;

Mais, dès que son pied nu rencontrait en cheminQuelque épine de rose et rougissait la terre,La bête, se ruant d'un bond involontaire,Oublieuse des sons, lampait le sang humain.

Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin

Quelque épine de rose et rougissait la terre,

La bête, se ruant d'un bond involontaire,

Oublieuse des sons, lampait le sang humain.

Crains la docilité félonne d'une amante,Poëte: elle est moins souple à la lyre charmanteQu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.

Crains la docilité félonne d'une amante,

Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante

Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.

Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.

Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,

Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,

Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.À son oreille close, aux rougeurs de camée,Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bordsDistillent en silence une ivresse enflammée,M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,Goûter dans la splendeur de ces charmes inertesL'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.À son oreille close, aux rougeurs de camée,Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,

Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.

À son oreille close, aux rougeurs de camée,

Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,

Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bordsDistillent en silence une ivresse enflammée,M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.

Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords

Distillent en silence une ivresse enflammée,

M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:

Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.

Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,Goûter dans la splendeur de ces charmes inertesL'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;

Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,

Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes

L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;

Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.

Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,

Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,

À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironieDes lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironieDes lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,

Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?

Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie

Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?

Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!

Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,

Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!

Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,

Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!

Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?

Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,

Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,

À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?

À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?

À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?

Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?

Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.Née au siècle où je vis et passant où je passe,Dans le double infini du temps et de l'espaceTu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:Ton époux à venir et ma femme futureSoupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deuxNous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.Née au siècle où je vis et passant où je passe,Dans le double infini du temps et de l'espaceTu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.

Née au siècle où je vis et passant où je passe,

Dans le double infini du temps et de l'espace

Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,

Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,

J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:

Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:Ton époux à venir et ma femme futureSoupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:

Ton époux à venir et ma femme future

Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deuxNous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,

Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux

Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?À quelle auguste cause as-tu rendu service?Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,Quelle est la beauté propre et la propre vertu?À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,À mes dégoûts divins, il faut une origine:Vainement je la cherche en mon coeur de limon,Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,J'écoute en moi pleurer un étranger sublimeQui m'a toujours caché sa patrie et son nom.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?

Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,

Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:

Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?À quelle auguste cause as-tu rendu service?Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,Quelle est la beauté propre et la propre vertu?

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?

À quelle auguste cause as-tu rendu service?

Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,

Quelle est la beauté propre et la propre vertu?

À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,À mes dégoûts divins, il faut une origine:Vainement je la cherche en mon coeur de limon,

À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,

À mes dégoûts divins, il faut une origine:

Vainement je la cherche en mon coeur de limon,

Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,J'écoute en moi pleurer un étranger sublimeQui m'a toujours caché sa patrie et son nom.

Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,

J'écoute en moi pleurer un étranger sublime

Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.

J'honore en secret la duègneQue raillent tant de gens d'esprit,La Vertu; j'y crois, et dédaigneDe sourire quand on en rit.Ah! souvent l'homme qui se moqueEst celui que point l'aiguillon,Et tout bas l'incrédule invoqueL'objet de sa dérision.Je suis trop fier pour me contraindreÀ la grimace des railleurs,Et pas assez heureux pour plaindreCeux qui rêvent d'être meilleurs.Je sens que toujours m'importuneUne loi que rien n'ébranla;Le monde (car il en faut une)Parodie en vain celle-là;Qu'il observe la règle inscriteDans les moeurs ou les parchemins,Je hais sa rapine hypocrite,Comme celle des grands chemins,Je hais son droit, aveugle aux larmes,Son honneur, qui lave un affrontEn mesurant bien les deux armes,Non les deux bras qui les tiendront,Sa politesse meurtrièreQui vous trahit en vous servant,Et, pour vous frapper par derrière,Vous invite à passer devant.Qu'un plaisant nargue la morale,Qu'un fourbe la plie à son voeu,Qu'un géomètre la ravaleÀ n'être que prudence au jeu,Qu'un dogme leurre à sa manièreL'égoïsme du genre humain,Ajournant à l'heure dernièreL'avide embrassement du gain,Qu'un cynisme, agréable au crime,Devant le muet Infini,Voue au néant ceux qu'on opprime,Avec l'oppresseur impuni!Toujours en nous parle sans phraseUn devin du juste et du beau,C'est le coeur, et dès qu'il s'embraseIl devient de foyer flambeau:Il n'est plus alors de problème,D'arguments subtils à trouver,On palpe avec la torche mêmeCe que les mots n'ont pu prouver.Quand un homme insulte une femme,Quand un père bat ses enfants,La raison neutre assiste au drameMais le coeur crie au bras: défends!Aux lueurs du cerveau s'ajouteL'éclair jailli du sein: l'amour!Devant qui s'efface le douteComme un rôdeur louche au grand jour:Alors la loi, la loi sans table,Conforme à nos réelles fins,S'impose égale et charitable,On forme des souhaits divins:On voudrait être un Marc-Aurèle,Accomplir le bien pour le bien,Pratiquer la Vertu pour elle,Sans jamais lui demander rien,Hors la seule paix qui demeureEt dont l'avénement soit sûr,L'apothéose intérieureDont la conscience est l'azur!Mais pourquoi, saluant ta tâche,Inerte amant de la vertu,Ô lâche, lâche, triple lâche,Ce que tu veux, ne le fais-tu?

J'honore en secret la duègneQue raillent tant de gens d'esprit,La Vertu; j'y crois, et dédaigneDe sourire quand on en rit.

J'honore en secret la duègne

Que raillent tant de gens d'esprit,

La Vertu; j'y crois, et dédaigne

De sourire quand on en rit.

Ah! souvent l'homme qui se moqueEst celui que point l'aiguillon,Et tout bas l'incrédule invoqueL'objet de sa dérision.

Ah! souvent l'homme qui se moque

Est celui que point l'aiguillon,

Et tout bas l'incrédule invoque

L'objet de sa dérision.

Je suis trop fier pour me contraindreÀ la grimace des railleurs,Et pas assez heureux pour plaindreCeux qui rêvent d'être meilleurs.

Je suis trop fier pour me contraindre

À la grimace des railleurs,

Et pas assez heureux pour plaindre

Ceux qui rêvent d'être meilleurs.

Je sens que toujours m'importuneUne loi que rien n'ébranla;Le monde (car il en faut une)Parodie en vain celle-là;

Je sens que toujours m'importune

Une loi que rien n'ébranla;

Le monde (car il en faut une)

Parodie en vain celle-là;

Qu'il observe la règle inscriteDans les moeurs ou les parchemins,Je hais sa rapine hypocrite,Comme celle des grands chemins,

Qu'il observe la règle inscrite

Dans les moeurs ou les parchemins,

Je hais sa rapine hypocrite,

Comme celle des grands chemins,

Je hais son droit, aveugle aux larmes,Son honneur, qui lave un affrontEn mesurant bien les deux armes,Non les deux bras qui les tiendront,

Je hais son droit, aveugle aux larmes,

Son honneur, qui lave un affront

En mesurant bien les deux armes,

Non les deux bras qui les tiendront,

Sa politesse meurtrièreQui vous trahit en vous servant,Et, pour vous frapper par derrière,Vous invite à passer devant.

Sa politesse meurtrière

Qui vous trahit en vous servant,

Et, pour vous frapper par derrière,

Vous invite à passer devant.

Qu'un plaisant nargue la morale,Qu'un fourbe la plie à son voeu,Qu'un géomètre la ravaleÀ n'être que prudence au jeu,

Qu'un plaisant nargue la morale,

Qu'un fourbe la plie à son voeu,

Qu'un géomètre la ravale

À n'être que prudence au jeu,

Qu'un dogme leurre à sa manièreL'égoïsme du genre humain,Ajournant à l'heure dernièreL'avide embrassement du gain,

Qu'un dogme leurre à sa manière

L'égoïsme du genre humain,

Ajournant à l'heure dernière

L'avide embrassement du gain,

Qu'un cynisme, agréable au crime,Devant le muet Infini,Voue au néant ceux qu'on opprime,Avec l'oppresseur impuni!

Qu'un cynisme, agréable au crime,

Devant le muet Infini,

Voue au néant ceux qu'on opprime,

Avec l'oppresseur impuni!

Toujours en nous parle sans phraseUn devin du juste et du beau,C'est le coeur, et dès qu'il s'embraseIl devient de foyer flambeau:

Toujours en nous parle sans phrase

Un devin du juste et du beau,

C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase

Il devient de foyer flambeau:

Il n'est plus alors de problème,D'arguments subtils à trouver,On palpe avec la torche mêmeCe que les mots n'ont pu prouver.

Il n'est plus alors de problème,

D'arguments subtils à trouver,

On palpe avec la torche même

Ce que les mots n'ont pu prouver.

Quand un homme insulte une femme,Quand un père bat ses enfants,La raison neutre assiste au drameMais le coeur crie au bras: défends!

Quand un homme insulte une femme,

Quand un père bat ses enfants,

La raison neutre assiste au drame

Mais le coeur crie au bras: défends!

Aux lueurs du cerveau s'ajouteL'éclair jailli du sein: l'amour!Devant qui s'efface le douteComme un rôdeur louche au grand jour:

Aux lueurs du cerveau s'ajoute

L'éclair jailli du sein: l'amour!

Devant qui s'efface le doute

Comme un rôdeur louche au grand jour:

Alors la loi, la loi sans table,Conforme à nos réelles fins,S'impose égale et charitable,On forme des souhaits divins:

Alors la loi, la loi sans table,

Conforme à nos réelles fins,

S'impose égale et charitable,

On forme des souhaits divins:

On voudrait être un Marc-Aurèle,Accomplir le bien pour le bien,Pratiquer la Vertu pour elle,Sans jamais lui demander rien,

On voudrait être un Marc-Aurèle,

Accomplir le bien pour le bien,

Pratiquer la Vertu pour elle,

Sans jamais lui demander rien,

Hors la seule paix qui demeureEt dont l'avénement soit sûr,L'apothéose intérieureDont la conscience est l'azur!

Hors la seule paix qui demeure

Et dont l'avénement soit sûr,

L'apothéose intérieure

Dont la conscience est l'azur!

Mais pourquoi, saluant ta tâche,Inerte amant de la vertu,Ô lâche, lâche, triple lâche,Ce que tu veux, ne le fais-tu?

Mais pourquoi, saluant ta tâche,

Inerte amant de la vertu,

Ô lâche, lâche, triple lâche,

Ce que tu veux, ne le fais-tu?

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!De stériles soucis notre journée est pleine:Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!Oh! l'implacable essaim des devoirs parasitesQui pullulent autour de nos tasses de thé!Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!De stériles soucis notre journée est pleine:Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!

De stériles soucis notre journée est pleine:

Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,

Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...

«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»

«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,

«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,

«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,

«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!Oh! l'implacable essaim des devoirs parasitesQui pullulent autour de nos tasses de thé!

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!

Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites

Qui pullulent autour de nos tasses de thé!

Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.

Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,

Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,

Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.

Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noireÉclore, et comme une aube y faire un point vermeil!Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,Peut du moins arracher au séculaire oubliLe nom qu'il y ramasse encore enseveli;Dans la durée immense et l'immense étendueSon étoile, qui perce où d'autres ont pâli,Peut luire par soi-même et n'est point confondue!

Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noireÉclore, et comme une aube y faire un point vermeil!

Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,

Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,

Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire

Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil!

Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.

Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,

Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:

Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,

Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.

Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,Peut du moins arracher au séculaire oubliLe nom qu'il y ramasse encore enseveli;

Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,

Peut du moins arracher au séculaire oubli

Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;

Dans la durée immense et l'immense étendueSon étoile, qui perce où d'autres ont pâli,Peut luire par soi-même et n'est point confondue!

Dans la durée immense et l'immense étendue

Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,

Peut luire par soi-même et n'est point confondue!

A la barrière de l'Étoile,Un saltimbanque malfaisantDressait, dans sa baraque en toile,Un chien de six mois fort plaisant.Ce caniche, qui faisait rireLe public au seuil rassemblé,Était en conscrit de l'EmpireMisérablement affublé.Coiffé d'un bonnet de police,Il restait là, fusil au flanc,Debout, les jambes au suppliceDans un piteux pantalon blanc;Le dos sous sa guenille bleue,Il tentait un regard vainqueur,Mais l'anxiété de sa queueTrahissait l'état de son coeur.Quand las de sa fausse postureLe pauvre petit chien savantRetombait, selon la nature,Sur ses deux pattes de devant,Il recevait une âpre insulteAvec un lâche coup de fouet,Mais, digne sous son poil inculte,Sans crier il se secouait;Tandis qu'il étreignait son armeSous les horions sans broncher,S'il se sentait poindre une larme,Il s'efforçait de la lécher.Ce qu'on trouvait surtout risible,Et ce que j'admirais beaucoup,C'est qu'il avait l'air plus sensibleAu reproche qu'au mauvais coup.Son maître, pour sa part de lucre,Lui posait sur le bout du nezDe vacillants morceaux de sucre,Plus souvent promis que donnés.Touché de voir dans ce noviceTant de vrai zèle à si bas prix,Quand à la fin de son serviceIl rompit les rangs, je le pris.Or, comme je tenais la bêtePar les oreilles, des deux mains,L'élevant à hauteur de têtePour lire en ses yeux presque humains,L'expression m'en parut double,J'y sentais deux soucis jumeaux,Comme dans l'histrion que troubleL'obsession de ses vrais maux.Un génie excédant sa tailleMe semblait étouffer en lui,Et du vieil habit de batailleForcer le dérisoire étui.Et j'eus l'illusion fantasqueQue par les yeux de ce roquetComme à travers les trous d'un masque,Un regard d'homme m'invoquait...Cet étrange regard fut cause,J'en fais aux esprits forts l'aveu,Qu'ami de la métempsycoseEn ce moment j'y crus un peu.Mais bientôt, raillant le prodige:«Ce bonnet, ce frac suranné,Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,Une géhenne de damné?»Lors j'ouïs une voix pareilleA quelque soupir m'effleurant,Qui semblait me dire à l'oreille:«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»

A la barrière de l'Étoile,Un saltimbanque malfaisantDressait, dans sa baraque en toile,Un chien de six mois fort plaisant.

A la barrière de l'Étoile,

Un saltimbanque malfaisant

Dressait, dans sa baraque en toile,

Un chien de six mois fort plaisant.

Ce caniche, qui faisait rireLe public au seuil rassemblé,Était en conscrit de l'EmpireMisérablement affublé.

Ce caniche, qui faisait rire

Le public au seuil rassemblé,

Était en conscrit de l'Empire

Misérablement affublé.

Coiffé d'un bonnet de police,Il restait là, fusil au flanc,Debout, les jambes au suppliceDans un piteux pantalon blanc;

Coiffé d'un bonnet de police,

Il restait là, fusil au flanc,

Debout, les jambes au supplice

Dans un piteux pantalon blanc;

Le dos sous sa guenille bleue,Il tentait un regard vainqueur,Mais l'anxiété de sa queueTrahissait l'état de son coeur.

Le dos sous sa guenille bleue,

Il tentait un regard vainqueur,

Mais l'anxiété de sa queue

Trahissait l'état de son coeur.

Quand las de sa fausse postureLe pauvre petit chien savantRetombait, selon la nature,Sur ses deux pattes de devant,

Quand las de sa fausse posture

Le pauvre petit chien savant

Retombait, selon la nature,

Sur ses deux pattes de devant,

Il recevait une âpre insulteAvec un lâche coup de fouet,Mais, digne sous son poil inculte,Sans crier il se secouait;

Il recevait une âpre insulte

Avec un lâche coup de fouet,

Mais, digne sous son poil inculte,

Sans crier il se secouait;

Tandis qu'il étreignait son armeSous les horions sans broncher,S'il se sentait poindre une larme,Il s'efforçait de la lécher.

Tandis qu'il étreignait son arme

Sous les horions sans broncher,

S'il se sentait poindre une larme,

Il s'efforçait de la lécher.

Ce qu'on trouvait surtout risible,Et ce que j'admirais beaucoup,C'est qu'il avait l'air plus sensibleAu reproche qu'au mauvais coup.

Ce qu'on trouvait surtout risible,

Et ce que j'admirais beaucoup,

C'est qu'il avait l'air plus sensible

Au reproche qu'au mauvais coup.

Son maître, pour sa part de lucre,Lui posait sur le bout du nezDe vacillants morceaux de sucre,Plus souvent promis que donnés.

Son maître, pour sa part de lucre,

Lui posait sur le bout du nez

De vacillants morceaux de sucre,

Plus souvent promis que donnés.

Touché de voir dans ce noviceTant de vrai zèle à si bas prix,Quand à la fin de son serviceIl rompit les rangs, je le pris.

Touché de voir dans ce novice

Tant de vrai zèle à si bas prix,

Quand à la fin de son service

Il rompit les rangs, je le pris.

Or, comme je tenais la bêtePar les oreilles, des deux mains,L'élevant à hauteur de têtePour lire en ses yeux presque humains,

Or, comme je tenais la bête

Par les oreilles, des deux mains,

L'élevant à hauteur de tête

Pour lire en ses yeux presque humains,

L'expression m'en parut double,J'y sentais deux soucis jumeaux,Comme dans l'histrion que troubleL'obsession de ses vrais maux.

L'expression m'en parut double,

J'y sentais deux soucis jumeaux,

Comme dans l'histrion que trouble

L'obsession de ses vrais maux.

Un génie excédant sa tailleMe semblait étouffer en lui,Et du vieil habit de batailleForcer le dérisoire étui.

Un génie excédant sa taille

Me semblait étouffer en lui,

Et du vieil habit de bataille

Forcer le dérisoire étui.

Et j'eus l'illusion fantasqueQue par les yeux de ce roquetComme à travers les trous d'un masque,Un regard d'homme m'invoquait...

Et j'eus l'illusion fantasque

Que par les yeux de ce roquet

Comme à travers les trous d'un masque,

Un regard d'homme m'invoquait...

Cet étrange regard fut cause,J'en fais aux esprits forts l'aveu,Qu'ami de la métempsycoseEn ce moment j'y crus un peu.

Cet étrange regard fut cause,

J'en fais aux esprits forts l'aveu,

Qu'ami de la métempsycose

En ce moment j'y crus un peu.

Mais bientôt, raillant le prodige:«Ce bonnet, ce frac suranné,Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,Une géhenne de damné?»

Mais bientôt, raillant le prodige:

«Ce bonnet, ce frac suranné,

Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,

Une géhenne de damné?»

Lors j'ouïs une voix pareilleA quelque soupir m'effleurant,Qui semblait me dire à l'oreille:«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»

Lors j'ouïs une voix pareille

A quelque soupir m'effleurant,

Qui semblait me dire à l'oreille:

«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»

Je voudrais être, sur la terre,L'unique héritier des grands roisDont la force et l'éclat font taireTous les revendiqueurs des droits,De ces rois d'Asie et d'Afrique,Monarques des derniers paysOù les maîtres sont, sans réplique,Sans réserve, encore obéis.Je verrais, à mon tour idole,Les trois quarts du monde vivantSe prosterner sous ma paroleComme un champ de blés sous le vent.Les tributs des races voisinesFeraient affluer par milliersLes venaisons dans mes cuisines,Les vins rares dans mes celliers,Des chevaux plein mes écuries,Des meutes traînant leurs valets,Des marbres, des tapisseries,Des vases d'or, plein mes palais!Sous mes mains j'aurais des captivesBelles de pleurs, et sous mes piedsLes têtes fières ou craintivesDe leurs pères humiliés.Je posséderais sans conquêteMon vaste empire, et sans rival!Dans la sécurité complèteD'un pouvoir salué légal.Alors, alors, ô joie intense!Convoquant mon peuple et ma cour,Devant la servile assistanceMoi-même, en plein règne, au grand jour,Avec un cynisme suprême,Je briserais sur mon genouLe sceptre avec le diadème,Comme un enfant casse un joujou;De mes épaules accabléesArrachant le royal manteau,Aux multitudes assembléesJe jetterais l'affreux fardeau;Pour les déshérités prodigueJe laisserais tous mes trésors,Comme un torrent qui rompt sa digue,Se précipiter au dehors;Cessant d'appuyer ma sandaleSur la nuque des prisonniers,Je rendrais la terre nataleAux plus fameux comme aux derniers;J'abandonnerais à mes troupesTout l'or glorieux des rançons;Puis je laisserais dans mes coupesBoire mes propres échansons;Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,Par-dessus fossé, grille et mur,Je lâcherais tous mes esclavesComme des ramiers dans l'azur!Tout mon harem, filles et veuves,S'en retournerait au foyer,Pour enfanter des races neuvesQue nul tyran ne pût broyer,Qui ne fussent plus la curéeD'un vainqueur, suppôt de la mort,Mais serves d'une loi juréeDans un libre et paisible accord,Fondant la cité juste et bonneOù chaque homme en levant la mainSent qu'il atteste en sa personneLa dignité du genre humain!Et moi qui fuis même la gêneDes pactes librement conclus,Moi qui ne suis roseau ni chêne,Ni souple, ni viril non plus,Je m'en irais finir ma vieAu milieu des mers, sous l'azur,Dans une île, une île assoupieDont le sol serait vierge et sûr,Ile qui n'aurait pas encoreSenti l'ancre des noirs vaisseaux,Dont n'approcheraient que l'aurore,Le nuage et le pli des eaux.Dans cette oasis embaumée,Loin des froides lois en vigueur,Viens, dirais-je à la bien-aimée,Appuyer ton coeur sur mon coeur;Des lianes feront guirlandesEntre les palmiers sur nos fronts,Et tu verras des fleurs si grandesQu'ensemble nous y dormirons.

Je voudrais être, sur la terre,L'unique héritier des grands roisDont la force et l'éclat font taireTous les revendiqueurs des droits,

Je voudrais être, sur la terre,

L'unique héritier des grands rois

Dont la force et l'éclat font taire

Tous les revendiqueurs des droits,

De ces rois d'Asie et d'Afrique,Monarques des derniers paysOù les maîtres sont, sans réplique,Sans réserve, encore obéis.

De ces rois d'Asie et d'Afrique,

Monarques des derniers pays

Où les maîtres sont, sans réplique,

Sans réserve, encore obéis.

Je verrais, à mon tour idole,Les trois quarts du monde vivantSe prosterner sous ma paroleComme un champ de blés sous le vent.

Je verrais, à mon tour idole,

Les trois quarts du monde vivant

Se prosterner sous ma parole

Comme un champ de blés sous le vent.

Les tributs des races voisinesFeraient affluer par milliersLes venaisons dans mes cuisines,Les vins rares dans mes celliers,

Les tributs des races voisines

Feraient affluer par milliers

Les venaisons dans mes cuisines,

Les vins rares dans mes celliers,

Des chevaux plein mes écuries,Des meutes traînant leurs valets,Des marbres, des tapisseries,Des vases d'or, plein mes palais!

Des chevaux plein mes écuries,

Des meutes traînant leurs valets,

Des marbres, des tapisseries,

Des vases d'or, plein mes palais!

Sous mes mains j'aurais des captivesBelles de pleurs, et sous mes piedsLes têtes fières ou craintivesDe leurs pères humiliés.

Sous mes mains j'aurais des captives

Belles de pleurs, et sous mes pieds

Les têtes fières ou craintives

De leurs pères humiliés.

Je posséderais sans conquêteMon vaste empire, et sans rival!Dans la sécurité complèteD'un pouvoir salué légal.

Je posséderais sans conquête

Mon vaste empire, et sans rival!

Dans la sécurité complète

D'un pouvoir salué légal.

Alors, alors, ô joie intense!Convoquant mon peuple et ma cour,Devant la servile assistanceMoi-même, en plein règne, au grand jour,

Alors, alors, ô joie intense!

Convoquant mon peuple et ma cour,

Devant la servile assistance

Moi-même, en plein règne, au grand jour,

Avec un cynisme suprême,Je briserais sur mon genouLe sceptre avec le diadème,Comme un enfant casse un joujou;

Avec un cynisme suprême,

Je briserais sur mon genou

Le sceptre avec le diadème,

Comme un enfant casse un joujou;

De mes épaules accabléesArrachant le royal manteau,Aux multitudes assembléesJe jetterais l'affreux fardeau;

De mes épaules accablées

Arrachant le royal manteau,

Aux multitudes assemblées

Je jetterais l'affreux fardeau;

Pour les déshérités prodigueJe laisserais tous mes trésors,Comme un torrent qui rompt sa digue,Se précipiter au dehors;

Pour les déshérités prodigue

Je laisserais tous mes trésors,

Comme un torrent qui rompt sa digue,

Se précipiter au dehors;

Cessant d'appuyer ma sandaleSur la nuque des prisonniers,Je rendrais la terre nataleAux plus fameux comme aux derniers;

Cessant d'appuyer ma sandale

Sur la nuque des prisonniers,

Je rendrais la terre natale

Aux plus fameux comme aux derniers;

J'abandonnerais à mes troupesTout l'or glorieux des rançons;Puis je laisserais dans mes coupesBoire mes propres échansons;

J'abandonnerais à mes troupes

Tout l'or glorieux des rançons;

Puis je laisserais dans mes coupes

Boire mes propres échansons;

Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,Par-dessus fossé, grille et mur,Je lâcherais tous mes esclavesComme des ramiers dans l'azur!

Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,

Par-dessus fossé, grille et mur,

Je lâcherais tous mes esclaves

Comme des ramiers dans l'azur!

Tout mon harem, filles et veuves,S'en retournerait au foyer,Pour enfanter des races neuvesQue nul tyran ne pût broyer,

Tout mon harem, filles et veuves,

S'en retournerait au foyer,

Pour enfanter des races neuves

Que nul tyran ne pût broyer,

Qui ne fussent plus la curéeD'un vainqueur, suppôt de la mort,Mais serves d'une loi juréeDans un libre et paisible accord,

Qui ne fussent plus la curée

D'un vainqueur, suppôt de la mort,

Mais serves d'une loi jurée

Dans un libre et paisible accord,

Fondant la cité juste et bonneOù chaque homme en levant la mainSent qu'il atteste en sa personneLa dignité du genre humain!

Fondant la cité juste et bonne

Où chaque homme en levant la main

Sent qu'il atteste en sa personne

La dignité du genre humain!

Et moi qui fuis même la gêneDes pactes librement conclus,Moi qui ne suis roseau ni chêne,Ni souple, ni viril non plus,

Et moi qui fuis même la gêne

Des pactes librement conclus,

Moi qui ne suis roseau ni chêne,

Ni souple, ni viril non plus,

Je m'en irais finir ma vieAu milieu des mers, sous l'azur,Dans une île, une île assoupieDont le sol serait vierge et sûr,

Je m'en irais finir ma vie

Au milieu des mers, sous l'azur,

Dans une île, une île assoupie

Dont le sol serait vierge et sûr,

Ile qui n'aurait pas encoreSenti l'ancre des noirs vaisseaux,Dont n'approcheraient que l'aurore,Le nuage et le pli des eaux.

Ile qui n'aurait pas encore

Senti l'ancre des noirs vaisseaux,

Dont n'approcheraient que l'aurore,

Le nuage et le pli des eaux.

Dans cette oasis embaumée,Loin des froides lois en vigueur,Viens, dirais-je à la bien-aimée,Appuyer ton coeur sur mon coeur;

Dans cette oasis embaumée,

Loin des froides lois en vigueur,

Viens, dirais-je à la bien-aimée,

Appuyer ton coeur sur mon coeur;

Des lianes feront guirlandesEntre les palmiers sur nos fronts,Et tu verras des fleurs si grandesQu'ensemble nous y dormirons.

Des lianes feront guirlandes

Entre les palmiers sur nos fronts,

Et tu verras des fleurs si grandes

Qu'ensemble nous y dormirons.

Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,Signe mystérieux de sagesse, y demeure:Les énormes lions qui rôdent à grands pas,Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,De ne rien posséder sans acheter et vendre,De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,D'appréhender la mort et de gratter leur champ,Les hommes ont un rire imbécile et méchant!Certes le rire est beau comme la joie est belle,Quand il est innocent et radieux comme elle!Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,Qui des mains écartez vos langes pour saisirLes brillantes couleurs, ces mensonges des choses,Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:Nous souffrons chaque jour la peine universelle,Car sur toute la terre un messager subtilRelie à tous les maux tous les coeurs par un fil:Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!Se peut-on faire une âme à ce point insensibleD'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,Et les pactes sans foi, la guerre, les blessésRâlant cette nuit même au revers des fossés,L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,Un diadème en tête et le glaive à la main,Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonoreAu moindre choc du doigt se réveille et frémit,Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémitDu tonnerre éloigné qui roule dans la nue,Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émueNous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,Et pour les cris lointains lâchement défaillir;Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublionsMalgré nous, près du feu, les grelottants haillons,Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserreLeur félicité même ou leur propre misère,A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!

Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,Signe mystérieux de sagesse, y demeure:Les énormes lions qui rôdent à grands pas,Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;

Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,

Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,

Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,

Signe mystérieux de sagesse, y demeure:

Les énormes lions qui rôdent à grands pas,

Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;

Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,De ne rien posséder sans acheter et vendre,De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,D'appréhender la mort et de gratter leur champ,Les hommes ont un rire imbécile et méchant!

Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;

Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,

Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,

Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,

De ne rien posséder sans acheter et vendre,

De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,

D'appréhender la mort et de gratter leur champ,

Les hommes ont un rire imbécile et méchant!

Certes le rire est beau comme la joie est belle,Quand il est innocent et radieux comme elle!Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,Qui des mains écartez vos langes pour saisirLes brillantes couleurs, ces mensonges des choses,Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,

Certes le rire est beau comme la joie est belle,

Quand il est innocent et radieux comme elle!

Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,

Qui des mains écartez vos langes pour saisir

Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses,

Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,

Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,

Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!

Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,

Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,

Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,

Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:Nous souffrons chaque jour la peine universelle,Car sur toute la terre un messager subtilRelie à tous les maux tous les coeurs par un fil:Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!Se peut-on faire une âme à ce point insensibleD'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:

Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;

Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,

C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,

Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,

Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:

Nous souffrons chaque jour la peine universelle,

Car sur toute la terre un messager subtil

Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil:

Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!

Se peut-on faire une âme à ce point insensible

D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,

Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:

Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,Et les pactes sans foi, la guerre, les blessésRâlant cette nuit même au revers des fossés,L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,Un diadème en tête et le glaive à la main,Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!

Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.

L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,

Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés

Râlant cette nuit même au revers des fossés,

L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,

Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,

Un diadème en tête et le glaive à la main,

Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!

N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!

Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonoreAu moindre choc du doigt se réveille et frémit,Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémitDu tonnerre éloigné qui roule dans la nue,Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émueNous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,Et pour les cris lointains lâchement défaillir;Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.

Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore

Au moindre choc du doigt se réveille et frémit,

Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit

Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue,

Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue

Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,

Et pour les cris lointains lâchement défaillir;

Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,

Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.

Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublionsMalgré nous, près du feu, les grelottants haillons,Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.

Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions

Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons,

Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,

Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;

Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,

Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.

Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserreLeur félicité même ou leur propre misère,A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!

Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre

Leur félicité même ou leur propre misère,

A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,

Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!

Tout seul au plus profond d'un bois,Dans un fouillis de ronce et d'herbe,Se dresse, oublié, mais superbe,Un grand vase du temps des rois.Beau de matière et pur de ligne,Il a pour anse deux béliersQu'un troupeau d'amours familiersEnlace d'une souple vigne.A ses bords autrefois tout blancsLa mousse noire append son givre;Une lèpre aux couleurs de cuivreÉtoile et dévore ses flancs.Son poids a fait pencher sa baseOù gît un amas de débris,Car il a ses angles meurtris,Mais il tient bon l'orgueilleux vase.Il songe: «Autour de moi tout dort,Que fait le monde? Je m'ennuie,Mon cratère est plein d'eau de pluie,D'ombre, de rouille, et de bois mort.Où donc aujourd'hui se promèneLe flot soyeux des courtisans?Je n'ai pas vu figure humaineA mon pied depuis bien des ans.»Pendant qu'il regrette sa gloire,Perdu dans cet exil obscur,Un oiseau par un trou d'azurS'abat sur ses lèvres pour boire.«Holà! manant du ciel, dis-moi,Toi devant qui l'horizon s'ouvre,Sais-tu ce qui se passe au Louvre?Je n'entends plus parler du roi.—Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,Dit l'autre, un bien tardif souci!Rien n'est donc venu jusqu'iciDes branle-bas qu'ont faits les hommes?—Parfois un soubresaut brutal,Des rumeurs extraordinaires,Comme de souterrains tonnerresFont tressaillir mon piédestal.—C'est l'écho de leurs grands vacarmes:Plus une tour, plus un clocherOù l'oiseau puisse en paix nicher.Partout l'incendie et les armes!J'ai naguère, à Paris, en vainHeurté du bec les vitres closes,Nulle part, même aux lèvres roses,La moindre miette de vrai pain.Aux mansardes des TuileriesJe logeais, le printemps passé,Mais les flammes m'en ont chassé.Ce n'était que feux et tueries.Sur le front du génie ailéQui plane où sombra la Bastille,J'ai voulu poser ma famille,Mais cet asile a chancelé.Des murs de granit qu'on restaureNous sommes l'un et l'autre exclus,Là le temps des palais n'est plus,Et celui des nids, pas encore.»

Tout seul au plus profond d'un bois,Dans un fouillis de ronce et d'herbe,Se dresse, oublié, mais superbe,Un grand vase du temps des rois.

Tout seul au plus profond d'un bois,

Dans un fouillis de ronce et d'herbe,

Se dresse, oublié, mais superbe,

Un grand vase du temps des rois.

Beau de matière et pur de ligne,Il a pour anse deux béliersQu'un troupeau d'amours familiersEnlace d'une souple vigne.

Beau de matière et pur de ligne,

Il a pour anse deux béliers

Qu'un troupeau d'amours familiers

Enlace d'une souple vigne.

A ses bords autrefois tout blancsLa mousse noire append son givre;Une lèpre aux couleurs de cuivreÉtoile et dévore ses flancs.

A ses bords autrefois tout blancs

La mousse noire append son givre;

Une lèpre aux couleurs de cuivre

Étoile et dévore ses flancs.

Son poids a fait pencher sa baseOù gît un amas de débris,Car il a ses angles meurtris,Mais il tient bon l'orgueilleux vase.

Son poids a fait pencher sa base

Où gît un amas de débris,

Car il a ses angles meurtris,

Mais il tient bon l'orgueilleux vase.

Il songe: «Autour de moi tout dort,Que fait le monde? Je m'ennuie,Mon cratère est plein d'eau de pluie,D'ombre, de rouille, et de bois mort.

Il songe: «Autour de moi tout dort,

Que fait le monde? Je m'ennuie,

Mon cratère est plein d'eau de pluie,

D'ombre, de rouille, et de bois mort.

Où donc aujourd'hui se promèneLe flot soyeux des courtisans?Je n'ai pas vu figure humaineA mon pied depuis bien des ans.»

Où donc aujourd'hui se promène

Le flot soyeux des courtisans?

Je n'ai pas vu figure humaine

A mon pied depuis bien des ans.»

Pendant qu'il regrette sa gloire,Perdu dans cet exil obscur,Un oiseau par un trou d'azurS'abat sur ses lèvres pour boire.

Pendant qu'il regrette sa gloire,

Perdu dans cet exil obscur,

Un oiseau par un trou d'azur

S'abat sur ses lèvres pour boire.

«Holà! manant du ciel, dis-moi,Toi devant qui l'horizon s'ouvre,Sais-tu ce qui se passe au Louvre?Je n'entends plus parler du roi.

«Holà! manant du ciel, dis-moi,

Toi devant qui l'horizon s'ouvre,

Sais-tu ce qui se passe au Louvre?

Je n'entends plus parler du roi.

—Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,Dit l'autre, un bien tardif souci!Rien n'est donc venu jusqu'iciDes branle-bas qu'ont faits les hommes?

—Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,

Dit l'autre, un bien tardif souci!

Rien n'est donc venu jusqu'ici

Des branle-bas qu'ont faits les hommes?

—Parfois un soubresaut brutal,Des rumeurs extraordinaires,Comme de souterrains tonnerresFont tressaillir mon piédestal.

—Parfois un soubresaut brutal,

Des rumeurs extraordinaires,

Comme de souterrains tonnerres

Font tressaillir mon piédestal.

—C'est l'écho de leurs grands vacarmes:Plus une tour, plus un clocherOù l'oiseau puisse en paix nicher.Partout l'incendie et les armes!

—C'est l'écho de leurs grands vacarmes:

Plus une tour, plus un clocher

Où l'oiseau puisse en paix nicher.

Partout l'incendie et les armes!

J'ai naguère, à Paris, en vainHeurté du bec les vitres closes,Nulle part, même aux lèvres roses,La moindre miette de vrai pain.

J'ai naguère, à Paris, en vain

Heurté du bec les vitres closes,

Nulle part, même aux lèvres roses,

La moindre miette de vrai pain.

Aux mansardes des TuileriesJe logeais, le printemps passé,Mais les flammes m'en ont chassé.Ce n'était que feux et tueries.

Aux mansardes des Tuileries

Je logeais, le printemps passé,

Mais les flammes m'en ont chassé.

Ce n'était que feux et tueries.

Sur le front du génie ailéQui plane où sombra la Bastille,J'ai voulu poser ma famille,Mais cet asile a chancelé.

Sur le front du génie ailé

Qui plane où sombra la Bastille,

J'ai voulu poser ma famille,

Mais cet asile a chancelé.

Des murs de granit qu'on restaureNous sommes l'un et l'autre exclus,Là le temps des palais n'est plus,Et celui des nids, pas encore.»

Des murs de granit qu'on restaure

Nous sommes l'un et l'autre exclus,

Là le temps des palais n'est plus,

Et celui des nids, pas encore.»

Il gît au fond de quelque armoireCe vieil alphabet tout jauni,Ma première leçon d'histoire,Mon premier pas vers l'infini.Toute la Genèse y figure;Le lion, l'ours et l'éléphant;Du monde la grandeur obscureY troublait mon âme d'enfant.Sur chaque bête un mot énormeEt d'un sens toujours inconnu,Posait l'énigme de sa formeA mon désespoir ingénu.Ah! dans ce lent apprentissageLa cause de mes pleurs, c'étaitLa lettre noire, et non l'imageOù la Nature me tentait.Maintenant j'ai vu la NatureEt ses splendeurs, j'en ai regret:Je ressens toujours la tortureDe la merveille et du secret,Car il est un mot que j'ignoreAu beau front de ce sphinx écrit,J'en épelle la lettre encoreEt n'en saurai jamais l'esprit.

Il gît au fond de quelque armoireCe vieil alphabet tout jauni,Ma première leçon d'histoire,Mon premier pas vers l'infini.

Il gît au fond de quelque armoire

Ce vieil alphabet tout jauni,

Ma première leçon d'histoire,

Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genèse y figure;Le lion, l'ours et l'éléphant;Du monde la grandeur obscureY troublait mon âme d'enfant.

Toute la Genèse y figure;

Le lion, l'ours et l'éléphant;

Du monde la grandeur obscure

Y troublait mon âme d'enfant.

Sur chaque bête un mot énormeEt d'un sens toujours inconnu,Posait l'énigme de sa formeA mon désespoir ingénu.

Sur chaque bête un mot énorme

Et d'un sens toujours inconnu,

Posait l'énigme de sa forme

A mon désespoir ingénu.

Ah! dans ce lent apprentissageLa cause de mes pleurs, c'étaitLa lettre noire, et non l'imageOù la Nature me tentait.

Ah! dans ce lent apprentissage

La cause de mes pleurs, c'était

La lettre noire, et non l'image

Où la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la NatureEt ses splendeurs, j'en ai regret:Je ressens toujours la tortureDe la merveille et du secret,

Maintenant j'ai vu la Nature

Et ses splendeurs, j'en ai regret:

Je ressens toujours la torture

De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignoreAu beau front de ce sphinx écrit,J'en épelle la lettre encoreEt n'en saurai jamais l'esprit.

Car il est un mot que j'ignore

Au beau front de ce sphinx écrit,

J'en épelle la lettre encore

Et n'en saurai jamais l'esprit.


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