YPRES.—LE NIEUWERCK.
YPRES.—LE NIEUWERCK.
YPRES.—LE NIEUWERCK.
C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux arrangements archaïques dans l'œuvre du second. Toutes les annales d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville.
Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie, ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc... Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles.
Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin, édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses hautes fenêtres.
L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le chœur, on ne manque pas de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres, Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient pour ses vertus et sa charité.
Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin, solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant de Palais de justice...
Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé tyrannique.
Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les ravages des incendies et des pestes...
YPRES.—LA VIEILLE BOUCHERIE.
YPRES.—LA VIEILLE BOUCHERIE.
YPRES.—LA VIEILLE BOUCHERIE.
La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux, puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de chance ou seulement de situation géographique.
YPRES.—LES HALLES.
YPRES.—LES HALLES.
YPRES.—LES HALLES.
Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la population.
YPRES.—INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.
YPRES.—INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.
YPRES.—INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.
Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille habitants dans les ruines.
Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne, celles de la Révolution ensuite...
Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches, quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout.
Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante, ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux beffroi.
YPRES.—L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.
YPRES.—L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.
YPRES.—L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.
Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église...
Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice au treizième.
Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à tourelles, la maison des Templiers,Steenou maison forte, vue et dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque, aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine rébarbative.
YPRES.—MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.
YPRES.—MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.
YPRES.—MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.
La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles.
Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique entreprise!
Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement revêtus de planches sans la moindre décoration.
Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis. L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse, l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et percée de belles fenêtres romanes.
YPRES.—CLOCHER DE SAINT-PIERRE.
YPRES.—CLOCHER DE SAINT-PIERRE.
YPRES.—CLOCHER DE SAINT-PIERRE.
Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude, un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans des niches très décorées.
Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins.
YPRES.—SUR L'ESPLANADE.—TIR DES ARCHERS DE SAINT-SÉBASTIEN.
YPRES.—SUR L'ESPLANADE.—TIR DES ARCHERS DE SAINT-SÉBASTIEN.
YPRES.—SUR L'ESPLANADE.—TIR DES ARCHERS DE SAINT-SÉBASTIEN.
Dans un cadre degrandsarbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pourlacible et pour les tireurs.
Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine. Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait mort.
YPRES.—PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.
YPRES.—PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.
YPRES.—PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.
LE DRAGON DU BEFFROI.ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.GAND.—TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.
LE DRAGON DU BEFFROI.ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.GAND.—TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.
LE DRAGON DU BEFFROI.ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.GAND.—TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.
Modernisme et Moyen-Age.—Deux burgs, château des Comtes et château de Gérard le Diable.—Le Cloître de Saint-Bavon.—L'Homme du Beffroi.—Les métiers.—Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand».—Marguerite l'Enragée.
Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui.
GAND.—LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.
GAND.—LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.
GAND.—LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.
Ville ultra-moderne, il n'y a pas à en douter devant ses grandes voies semblables à des boulevards, sa rue de Flandre, son mouvement de tramways, de haquets, de camions, de foules grouillantes,—devant ses canaux encombrés de barques, de péniches chargées,—devant l'immense développement de ses faubourgs usiniers l'entourant de plusieurs cercles de cheminées aux fumées tourbillonnantes. Ville serrée et profonde, entassement de maisons que l'on sent, quand on les regarde du haut du donjon des Comtes, remplies comme des ruches qui vibrent et bourdonnent, d'une population agissante, toute à l'action, aux affaires, au commerce, aux besognes de l'industrie. Ville de traditions fortes et fière de son passé aussi, comme on s'en aperçoit au pieux respect qu'elle marque pour ses vieux monuments, sa cathédrale, son beffroi, ses églises, ses châteaux,—car il y a des châteaux de la plus rude féodalité, au cœur de cette vieille forteresse des guildes et des gens de métiers.
GAND.—LE CHATEAU DES COMTES.
GAND.—LE CHATEAU DES COMTES.
GAND.—LE CHATEAU DES COMTES.
Gand est une ville de canaux; il y en a presque autant qu'à Bruges l'ancienne rivale, presque autant d'eau coulant à travers les quartiers, bras divers de l'Escaut, méandres de la petite rivière, la Lys, qui va se jeter dans l'Escaut quelque part en ville, du côté des ruines de Saint-Bavon, nombreux bassins de tous les côtés, dérivations compliquant une topographie déjà très embrouillée. Mais au lieu de se borner à refléter des architectures, maisons de briques ou monuments, au lieu de n'avoir qu'à flâner et dormir sous des verdures de jardins, toutes ces eaux travaillent, polluées par la poussière de charbon, les eaux noires des usines; ce n'est pas le silence doucement mélancolique des canaux de Bruges, troublé seulement par le battement d'ailes d'un cygne ou la cloche grêle d'un béguinage, ce sont les grincements de chaînes, les grands halètements de vapeur, les coups de sifflet, et les ronflements de machines.
Les boulevards modernes, les grandes rues nouvelles aux somptueuses façades, aux étalages luxueux, devanture de ville moderne qu'on trouve partout, vous ont bientôt jeté au cœur de la vieille cité. Le rideau est tout de suite tiré et le passé se dresse brusquement, à deux pas,—disons à une portée d'arbalète de la gare,—avec le château de Gérard le Diable qui touche à la cathédrale de Saint-Bavon, laquelle fait face à la Halle aux draps et au Beffroi communal; celui-ci est presque contigu à l'Hôtel de ville et tout à côté, dans un cercle étroit, on peut voir par-dessus les toits, les autres édifices principaux, Saint-Nicolas, Saint-Jacques sur le Marché du Vendredi et la masse noire et blanche du Château des Comtes.
GAND.—GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.
GAND.—GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.
GAND.—GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.
C'est toute l'histoire et la vie de la grande cité dans un très petit espace et les grandes figures de cette histoire si troublée s'évoquent toutes seules, les comtes des premiers temps, les chefs gantois, les Artevelde, Jacques et Philippe, Charles le Téméraire, sa fille, la pauvre Marie de Bourgogne, l'empereur Charles-Quint, né à Gand, le terrible duc d'Albe que les Réformés appellent leBourreau des Flandres. C'est la naissance de Gand, entre le Château des Comtes et l'abbaye de Saint-Bavon, c'est la formation de l'industrie gantoise, les premières corporations, la charte de franchise octroyée en 1178 par Philippe d'Alsace, comte de Flandre, constructeur en 1180 du vieux château, c'est l'organisation des métiers et l'interminable suite de luttes, de soulèvements, d'émeutes et de massacres, de révoltes et d'écrasements, la résistance de l'indomptable fourmilière gantoise, et, après chaque défaite, la reprise obstinée de l'offensive contre toute domination, contre l'aristocratie bourgeoise, contre les rois de France suzerains de leurs Comtes, contre la maison de Bourgogne, contre l'Espagne de Philippe II.
Gand fut d'abord une bourgade formée au confluent de la Lys, sous les murailles de l'abbaye de Saint-Bavon, bourgade qui s'étendit peu à peu entre l'église et le château des Comtes. Dès le douzième siècle, Gand est déjà grande ville et son industrie de la draperie, son commerce lui ont apporté la richesse.
Le château des Comtes, comme nous le trouvons aujourd'hui est une exhumation. Il y a vingt ans, qu'en voyait-on? Rien que la porte noire, d'aspect si farouche, serrée entre deux banales maisons qui léchaient de leur fumée les créneaux de ses deux tourelles dépassant le toit.
GAND.—DONJON DU CHATEAU DES COMTES.
GAND.—DONJON DU CHATEAU DES COMTES.
GAND.—DONJON DU CHATEAU DES COMTES.
Le reste était invisible, emboîté dans les bâtisses quelconques, l'intérieur abîmé par des usines, une filature. Après des siècles de grandeur l'abandon était venu, puis la ruine. Vendu à la Révolution comme bien national à un sieur Brisemaille, joli nom pour un démolisseur, on avait taillé dedans, abattu, mutilé. La ruine et la destruction s'acharnaient depuis cent ans sur le manoir féodal. Flux et reflux. Une époque démolit, ensevelit, recouvre. C'est presque l'oubli. Une autre découvre, débarrasse la ruine des constructions parasites accumulées, enlève les décombres, relève et restaure, et c'est un édifice admirable qui réapparaît au grand soleil pour la gloire de la ville.
Le vieux burg est superbe, maintenant que sa restauration est presque terminée, que son enceinte est complètement dégagée, que par-dessus les tourelles le vieux donjon remontre les créneaux de sa plate-forme; c'est véritablement une apparition extraordinaire au cœur de la ville que ce grand château, fantôme de pierres sorti récemment du tombeau. Un Carcassonne flamand de l'époque romane, debout sur les restes d'un autre château de deux siècles plus ancien.
Cette enceinte ovale, avec une pointe pour le Châtelet d'entrée, trempant par un côté dans l'eau de la Lys, compte une trentaine de tours ou tourelles demi-rondes d'une forme particulière, portées chacune et encorbellées au moyen de trompes sur un gros contrefort, et regardant la ville par de larges créneaux auxquels on a rendu leurs volets de bois. Dans le Châtelet d'entrée, la porte ouvre sa voûte noire entre deux tourelles octogonales; au-dessus de la voûte l'inscription de fondationAnno Incarnationis MCLXXXest gravée dans un quatre-feuilles sous une fenêtre en forme de croix.
GAND.—RUINES DE SAINT-BAVON.
GAND.—RUINES DE SAINT-BAVON.
GAND.—RUINES DE SAINT-BAVON.
Un chemin de ronde fait le tour de l'enceinte de tourelle en tourelle. Au milieu s'élève le gros donjon, masse barlongue soutenue de puissants contreforts portant des tourelles, et entourée de diverses constructions. On a pu dégager certaines salles, des chambres, des galeries gothiques, rétablir même la grande salle supérieure.
Abandonné au quatorzième siècle par les Comtes, qui s'en allèrent habiter en ville un autre palais, «laHoften Wale», la Cour du Prince, aujourd'hui détruit, le château fut alors affecté à divers services, le Tribunal du Comte et le Conseil de Flandre à partir du quatorzième siècle.
La belle grande salle d'en haut, dans le gros donjon central du château, continua à servir en des occasions solennelles pour des fêtes et des cérémonies; après celles des Comtes, celles des ducs de Bourgogne, banquets de la Toison d'or, réceptions d'ambassadeurs. Les Cours de justice fonctionnèrent ici pendant des siècles; à côté des salles de justice, se trouvaient les locaux-annexes obligés, le cachot et la salle de la question; les arrêts de mort s'exécutaient sur la petite place devant le Châtelet d'entrée, et Dieu sait s'il y en eut à certaines époques particulièrement sombres de la vie gantoise.
Du haut de ce Châtelet, on a une jolie vue sur la place Saint-Pharaïlde et son groupe de curieuses vieilles maisons, si bien découpées sur le ciel, avec les trois tours, Beffroi, Saint-Bavon et Saint-Nicolas, surgissant de la masse des toits, en arrière.
Voici, en prolongement de ces vieilles maisons, devant les tourelles trempant dans le canal, une très jolie chose qui n'a rien de la sévérité du vieux burg roman, le portique d'entrée du Marché au poisson, c'est-à-dire des colonnes et pilastres à bossages vermiculés, des chapiteaux ioniques en queues de poissons, des impostes encadrées de dauphins; au fronton, une grande statue de Neptune debout dans son char, sur le côté, grandes figures nues de l'Escaut et de la Lys symbolisant la pêche en mer et la pêche en rivière.
Le second burg de Gand, leSteende Gérard le Diable, est d'un siècle plus jeune que celui des Comtes, il fut construit au treizième siècle par Gérard dit le Diable, châtelain de Gand. C'est un très gros morceau d'architecture, restauré aussi de nos jours, une puissante masse de bâtiments baignée à sa base par un petit bras de l'Escaut. Haut donjon carré, tourelles, longue façade éclairée par un étage de hautes fenêtres ogivales et par un autre de baies jumelles, renfermant de grandes salles et, au-dessous, une belle crypte aux voûtes soutenues par trois rangs de colonnes. L'excellent Guide archéologique de Gand nous apprend que le château de Gérard le Diable, devenu propriété de la ville, fut, à l'époque héroïque, l'arsenal des citoyens, puis prenant une destination plus pacifique, devint couvent, école, hospice d'aliénés, asile d'orphelins, séminaire même, et, pour finir, de nos jours dépôt des archives de la Flandre orientale.
GAND.—CLOITRE DE SAINT-BAVON.
GAND.—CLOITRE DE SAINT-BAVON.
GAND.—CLOITRE DE SAINT-BAVON.
Les plus anciennes pierres de Gand sont, avec celles du Château des Comtes, les restes de l'abbaye de Saint-Bavon, les arcades romanes accolées aux galeries gothiques, les cryptes et la tour octogonale du cloître, qui était le Lavatorium des moines au rez-de-chaussée, avec petite Chapelle à l'étage. Cette antique abbaye fondée au septième siècle par saint Amand et saint Bavon, montre encore des restes importants, malgré les destructions de Charles-Quint, rasant un vaste espace et construisant une forte citadelle pour maintenir des sujets trop prompts aux révoltes, destructions continuées par les Réformés.
La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre, avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de lumière.
L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile: pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc. Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du beffroi de la ville,l'Homme du beffroi, un de ces rudes compagnons des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices gantoises à la bataille de Rosebecke.
Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une construction en faux gothique de1853. Seule est contemporaine de la grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux quatre côtés de l'édifice.
A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle.
Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette fière inscription en vers flamands:
«Mon nom est Roeland.«Quand je tinte, c'est l'incendie.«Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»
«Mon nom est Roeland.«Quand je tinte, c'est l'incendie.«Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»
Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en compagnies, endécadeséquipées et armées, chaque homme devant posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché.
Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises; les corporations supérieures étaient les guildes defranc négoce, c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes marchandes.
L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain, les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours de leurs bras aux Comtes.
GAND.L'HOMME DU BEFFROI.
GAND.L'HOMME DU BEFFROI.
GAND.L'HOMME DU BEFFROI.
En 1297, l'Angleterre alliée de la Flandre ayant abandonné la cause du comte Guy de Dampierre, pour conclure avec Philippe le Bel un accord particulier, les soldats anglais, au moment de quitter Gand, songèrent à piller l'ancien allié, pour ne pas rentrer chez eux sans quelque butin. Croyant avoir bon marché de tous ces bourgeois et artisans, ils se jetèrent inopinément sur la ville, mirent le feu en divers quartiers et se ruèrent au pillage.
Mais les gens des métiers, sans s'effrayer, coururent aussitôt aux armes, les compagnons, à la hâte, endossèrent le haubert, prirent leurs piques et leursgoedendags; les Anglais assaillants furent assaillis, repoussés, traqués, sept cents routiers avec plus de trente chevaliers tombèrent assommés et le reste n'échappa que difficilement au massacre, jeté hors de la ville avec le roi Edouard lui-même, sauvé à grand'peine par les seigneurs flamands.
Sans alliés désormais, la Flandre allait avoir à faire face à l'armée formidable de Philippe le Bel. «Flandre au lion!» le vieux cri retentissait d'un bout à l'autre du pays. Le lion aurait à montrer des griffes solides pendant une terrible période, et le tocsin du beffroi aurait à appeler bien souvent les métiers de Gand aux armes.
LE BEFFROI DE GAND.
LE BEFFROI DE GAND.
LE BEFFROI DE GAND.
De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours, quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir, à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne rencontre-t-on pas assez souvent dans les muséesarchéologiquesde ces vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce particulier ou de la corporation primaient tous les autres.
Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres et Gand confédérés ont faitRuwaertou régent de Flandre. Malgré le comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France. Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt.
Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas été inviolable.
GAND.—LE TOREKENPLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.
GAND.—LE TOREKENPLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.
GAND.—LE TOREKENPLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.
Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action, tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers, ennemis des «Léliarts», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de gens déterminés,les Chaperons blancs, avec lesquels il fit peser une vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres, Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir.
Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et ces haines amenaient des batailles et des massacres.
Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois, peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons.
Les tempêtes ne cessèrent de souffler sur la Flandre pendant ce quatorzième siècle. En 1379, c'est une révolte générale des Gantois, à propos de la permission accordée à Bruges de creuser un canal qui devait lui rendre plus facile l'accès de la mer; les Chaperons blancs assaillent le bailli du comte, et brûlent les châteaux des nobles. C'est bien la tempête. Soixante mille communiers vont assiéger Audenarde où les nobles se sont réfugiés. Deux ans de luttes, de batailles. Après des revers, les Gantois mettent à leur tête Philippe Artevelde, fils du grand Artevelde, homme de «tres bel langage» aussi, comme dit le chroniqueur,—ainsi que doivent être d'ailleurs par tout pays toutes les idoles des foules.
GAND.—LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».
GAND.—LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».
GAND.—LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».
La guerre embrase toute la Flandre. C'est l'invasion d'une grosse armée française commandée par Charles VI et ses oncles, marchant sur Bruges pour la reprendre aux Gantois. Artevelde attend l'armée féodale à Rosebecke où tout va se décider dans un effort suprême, mais la chevalerie vengeant la journée des Éperons d'or, écrase l'armée des Communes. Ainsi qu'à la même époque dans les guerres des républiques italiennes autour duCarrocciode Florence, «les vaillantes gens de Gand», comme dit Froissart, se sont liés les uns aux autres pour ne pas reculer. Carnage horrible, en une heure et demie de bataille, les bataillons des Communes rompus, il y a vingt mille cadavres de Flamands entassés et, parmi eux, Artevelde.
Il a vu tout cela, le vieux Communier du beffroi, il en verra bien d'autres.
Sous les princes de la maison de Bourgogne, la prospérité revint avec le calme. Ce sont alors fêtes et tournois, entrées de princes, concours d'arbalétriers, chapitres de la Toison d'or; partout, grand déploiement de faste et de richesses. Au milieu du siècle, cela se gâte de nouveau. Après une série de troubles, les Gantois se mettent en pleine révolte contre le duc Philippe le Bon, ils lèvent trente mille combattants, s'emparent de quelques places fortes et vont encore mettre le siège devant Audenarde.
De ce siège qui finit mal pour les Gantois, il reste un souvenir sur une petite place à côté du Marché du Vendredi, c'est legros canon«Dulle Griete» ouMarguerite l'Enragée, du nom détesté d'une comtesse Marguerite de Flandre, du treizième siècle.
C'est, posée sur trois supports, une belle et forte bombarde qui déjà avait servi contre Audenarde, en 1382, avec Philippe Artevelde. Cette fois, les Gantois, qui espéraient, avec leur nombreuse artillerie, emporter vivement la place, ne purent même pas ramener Marguerite l'Enragée et s'en servir pour défendre leur ville, quand leur tour vint d'être assiégés et il leur fallut attendre plus d'un siècle, jusqu'en 1578, pour parvenir à reprendre la vieille bombarde.
Alors se reforma la Confrérie des Chaperons blancs et avec eux parut une autre bande aussi déterminée, les Compagnons de la Verte-Tente. Ceux-ci, toujours en avant dans les sorties, dans les expéditions, tentèrent même, un jour, d'enlever la duchesse de Bourgogne à Bruges.
Quinze mois de batailles et de carnages s'ensuivirent, jusqu'à la soumission.
GAND.—PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.
GAND.—PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.
GAND.—PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.
C'est Charles le Téméraire maintenant qui est leur duc, et l'on voit à peine quelques tentatives de rébellion, réprimées par la dure main du maître, mais à sa mort, explosion soudaine. La jeune duchesse Marie, fille du Téméraire, se trouvait à Gand lorsque éclata l'insurrection; les conseillers de Charles, le chancelier Hugonnet, le sire d'Humbercourt, Jean van Mele, trésorier de la ville et quelques autres furent jetés dans les cachots du Château des Comtes. Les Métiers en armes remplissaient le marché du Vendredi et réclamaient leur mort. Condamnés par les échevins, les prisonniers furent conduits à l'échafaud. Sur cette Place du Vendredi, au milieu d'un tumulte effroyable, on vit alors la jeune duchesse en habits de deuil, implorer inutilement les Gantois, les trois têtes tombèrent.
Le 24 février 1500, Gand est en fête. L'Homme du beffroi peut s'en souvenir. Du haut de l'édifice communal à la tour de l'église Saint-Nicolas, on a tendu une galerie de cordages illuminée de lanternes et de hardis compagnons font la traversée dans les airs, d'une tour à l'autre. C'est qu'un prince vient de naître à Gand, un petit-fils du Téméraire, qui doit être un jour l'empereur Charles-Quint.
Pourtant en 1540, la ville se mit en pleine révolte contre le Prince né dans ses murs, et ce fut pour venir châtier cette révolte que Charles-Quint obtint de François Ierle passage à travers la France.
Il a réuni une armée formidable. Devant toute cette chevalerie et ces bandes de lansquenets, Gand, contenant sa fureur, est obligée de se soumettre: vingt-six chefs de la sédition ont la tête tranchée, Gand perd ses antiques privilèges et sur l'emplacement de l'abbaye de Saint-Bavon, l'empereur ordonne de construire aux frais de la ville, une citadelle qui doit la maintenir en obéissance.
Les années passent. Maintenant, c'est autre chose. Ce sont les guerres de religion. Les Réformés, dans un accès de folie iconoclaste, dévastent les églises de Gand et détruisent une quantité de précieux monuments, ce qui motive l'entrée en scène du terrible duc d'Albe qui vient dresser échafauds et bûchers sur le Marché du Vendredi.
Mais, en 1579, pendant les revers de fortune des Espagnols, Gand a la joie de secouer le joug et de s'emparer de la citadelle de Charles-Quint. Toute la population met la main à sa destruction, on se rend à la démolition avec tambours et musiques, enseignes déployées; un jour, les habitants d'Anvers viennent avec le même appareil de fête militaire, aider les Gantois dans leur œuvre de délivrance et les Gantois s'en vont ensuite, fraternellement, à Anvers, manier la pioche pour abattre, là-bas, une autre citadelle espagnole.
Le vieux Marché du Vendredi, théâtre de toutes les grandes scènes de l'histoire de Gand, a, d'un côté seulement, conservé un peu de son aspect d'autrefois. C'est vers Saint-Jacques qui montre ses vieilles tours romanes au-dessus du Toreken, belle maison à pignon à l'angle de laquelle monte une haute tour ronde. C'était le local de la Corporation des Tanneurs. A mi-hauteur de la tourelle règne un balcon de fer sur lequel on suspendait les pièces de toile défectueuse saisies par les syndics dans les magasins.
Devant le Toreken, il est encore là, comme jadis, le grand Jacques van Artevelde. Sa statue domine la place où tant de fois aux jours des colères et des revendications, le tribun souleva, entraîna, grouillantes et hurlantes, les foules en armes, et les dirigea comme et où il voulut, au gré de son âme violente, jusqu'au jour où, sur ces mêmes pavés, ces mêmes compagnons retournés l'abattirent à coups de hache. Et il semble que le geste et la voix de l'homme d'il y a cinq siècles s'adressent, à l'autre bout de la place, à un édifice très moderne, d'architecture ambitieuse et gonflée, la Maison du peuple, forteresse socialiste d'aujourd'hui.