Et j'aimais ta douceur pudique et négligente,Palmier de Bethléem sur le ciel d'Agrigente!
Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu desflots paisibles, se plaît au doux son de la flûte.PINDARE.
Célestes horizons où mollement oscilleLa bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirsJe n'ai rien oublié de la douceur des soirs:Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,Ni l'hôtel du rivage aux teintes de safran,Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine…—Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur,Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,Les sonores villas par la chaleur usées,Et le bruit de satin des pigeons du musée!Musée où je voyais l'Arabie et ses ors,Ses pots de blanc mica, ses légers miradorsImprégner de santal l'air où sa paix infuse,Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,Qui darde sur les coeurs son désir et sa ruse,Le grand bélier d'argent du port de SyracuseAvait je ne sais quoi d'avide et de tonnant…
Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,J'abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.Une voiture avec un baldaquin de toileMenait à Baïra, dormant sur la hauteurParmi des ronciers blancs et des chants de cigales,Comme un mauresque hospice enduit d'un lait de chaux…Montréal et son cloître ouvrait à l'azur chaudSa cuve où grésillaient les bananiers d'Afrique.L'église, ruisselant de fières mosaïques,Elançant ses piliers, minces comme des mâts,Où l'or se suspendait en lumineuses grappes,Ressemblait, par l'ardent et monastique éclat,A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,Que l'on voit alanguie auprès d'un jeune pape…
Des muletiers passaient en bonnet espagnol;La fleur de l'aloès reflétait sur le solLe miracle étonné d'un calice de braise.Des enfants transportaient des paniers, où les fraisesBondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,Comme un jet d'eau pourpré qui pique le bassin.
Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,Repoussait de ses cris et de ses sombres mainsL'assourdissant troupeau de hargneuses pintadesQui mordait son fardeau et barrait le chemin;Effronté, laissant voir son torse nu qu'il cambre,Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,Regardait de ses yeux scintillants et velusLe sublime soleil abonder sur ses membresComme un flot de liqueur coule d'un flacon d'ambre…L'horizon tressaillait d'un vertige or et bleu.
—Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,La mer au grand renom, qui touche dans ses jeuxLes Cyclades, dormant sur des vagues de feu,Le rivage d'Ulysse et celui de Jocaste,L'herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux…—Et je songeais,—puissante, éparse, solitaire,—Mêlée au temps sans bord ainsi qu'aux éléments,Attirant vers mon coeur, comme un étrange aimant,Tous les rêves flottant sur l'amoureuse terre;J'attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir…
Mais déçue aujourd'hui par tout ce qu'on espère,Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,O mon coeur sans repos ni peur, je vous vénèreD'avoir tant désiré, sachant qu'il faut mourir!
Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres,abreuvée d'une goutte de rosée, tu dors comme une reine.ANACREON.
L'air brûle, la chaude magieDe l'Orient pèse sur nous,Nous périssons de nostalgieDans l'éther trop riche et trop doux.
On entrevoit un jardin videQue la paix du soir inclina,Et là-bas, la mosquée arideCouleur de sable et de grenat.
La dure splendeur étrangèreNous étourdit et nous déçoit:Je me sens triste et mensongère:On n'est pas bon loin de chez soi.
Ce ciel, ces poivriers, ces palmes,Ces balcons d'un rose de fard,Comme un vaisseau dans un port calme,Rêvent aux transports du départ.
Ah! comme un jour brûlant est vide!Que faudrait-il de voluptéPour combler l'abîme torrideDe ce continuel été!
Des oeillets, lourds comme des pommes,Epanchent leur puissante odeur;L'air, autour de mon demi-somme,Tisse un blanc cocon de chaleur…
Dans la chambre en faïence rougeOù je meurs sous un éventail,J'entends le bruit, qui heurte et bouge,Des chèvres rompant le portail.
—Ainsi, c'est aujourd'hui dimanche,Mais, dans cet exil haletant,Au coeur de la cité trop blanche,On ne sent plus passer le temps;
Il n'est des saisons et des heuresQu'au frais pays où l'on est né,Quand sur le bord de nos demeuresChaque mois bondit, étonné.
Cette pesante somnolence,Ce chaud éclat palermitainRepoussent avec indolenceMon coeur plaintif et mon destin;
Si je meurs ici, qu'on m'emportePrès de la Seine au ciel léger,J'aurai peur de n'être pas morteSi je dors sous des orangers…
L'éther pris de vertige et de fureur tournoie,Un luisant diamant de tant d'azur s'extrait.Virant, psalmodiant, le vent divise et ploieLa pointe faible des cyprès.
C'est en vain que les eaux écumeuses et blanches,Captives tout en pleurs des lourds bassins romains,S'élèvent bruyamment, s'ébattent et s'épanchent:Neptune les tient dans sa main.
Je contemple la rage impuissante des ondes;Dans cette vague éparse en la jaune cité,C'est vous qu'on voit jaillir, conductrice des mondes,Amère et douce Aphrodité!
L'odeur de la chaleur, languissante et créole,Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil;Comme un coureur ailé le ciel bifurque et voleAu bord tranchant des toits vermeils;
Et là-bas, sous l'azur qui toujours se dévide,Un jet d'eau, turbulent et lassé tour à tour,Semble un flambeau d'argent, une torche liquideQu'agite le poing de l'Amour.
Rome ploie, accablé de grappes odorantes,La surhumaine vie envahit l'air ancien,Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthesAux thermes de Dioclétien!
Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmiesGisent; silence, azur, léthargiques dédains!Le soleil tombe en feu sur la gorge endormieDe ces Danaés des jardins…
Ils dorment là, liés par les roses païennes,Ces corps de marbre blond, las et voluptueux:O mes soeurs du ciel grec, chères Milésiennes,Que de siècles sont sur vos yeux!
L'une d'elles voudrait se dégager; sa hancheSoulève le sommeil ainsi qu'un flot trop lourd,Mais tout le poids des temps et de l'azur la penche:Elle rêve là pour toujours.
De vifs coquelicots, comme un sang gai, s'élancentParmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs;Un dôme en or suspend des colliers de ByzanceAu cou flamboyant de l'azur.
Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres,Pour les mêler au jour ivre d'air et d'éclat,Je respire ton coeur voluptueux et tendre,Pauvre Cécile Métella!
Tu n'es pas à l'écart des saisons immortelles,Un tourbillon d'azur te recueille sans fin;Je n'ai pas plus de part que tes mânes fidèlesA l'univers vague et divin!
Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante,Où viennent aboutir les longs soupirs des morts,Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes,Votre sort pareil à nos sorts.
Quels familiers discours sur la voie Appienne!Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu'aux cieux;Vous renaissez en moi, ombres aériennes,Vous entrez dans mes tristes yeux!
Là-bas, sur la colline, un jeune cimetièreEtale sa langueur d'Anglais sentimental,Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre,Font monter un sang de cristal.
Midi luit: la villa des chevaliers de MalteChoit comme une danseuse aux pieds brûlants et las.Comme un fauve tigré l'air jaunit et s'exalte;Une nymphe en pierre vit là.
Elle a les bras cassés, mais sa force éternelleEmpourpre de plaisir ses genoux triomphants;Le néflier embaume, un jet d'eau est, près d'elle,Secoué d'un rire d'enfant.
Les dieux n'ont pas quitté la campagne romaine,Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit,Dansent dans le jardin Mattei, où se promèneLe saint Philippe de Néri.
—Mais c'est vous qui, ce soir, partagez mon malaise,Dans l'église sans voix, au mur pâle et glacé,Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse,Qui soupirez, les yeux baissés!
Malgré vos airs royaux, et la fierté divineDont s'enveloppe encor votre coeur emporté,L'angoisse de vos traits permet que l'on devineVotre douce mendicité.
O visage altéré par l'ardente tortureD'attendre le bonheur qui descend lentement,Appel mystérieux, hymne de la nature,Désir de l'immortel amant!
Je vous offre aujourd'hui, parmi l'encens des prêtres,Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs,Le rire que j'entends au bas de la fenêtreOù je rêve seule, le soir;
C'est le rire joyeux, épouvanté, timideDe deux enfants heureux, éperdus, inquiets,Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides,—Et dont tout le sanglot riait!
Ils riaient, ils étaient effrayés l'un de l'autre;Un jet d'eau s'effritait dans le lointain bassin;La lune blanchissait, de sa clarté d'apôtre,La terrasse des Capucins.
Une palme portait le poids mélancoliqueDe l'éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit;Rien ne venait briser son attente pudique,Que ce rire aigu dans la nuit!
Et je n'entendis plus que ce rire nocturne,Plus fort que les senteurs des terrasses de miel,Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne,Plus clair que les astres au ciel.
—Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave,Je le mêle aux élans de mon éternité,Ce rire des humains, si farouche et si grave,Qui prélude à la volupté!
Les îles ont surgi des bleuâtres embruns…O terrasses! balcons rouillés par les parfums!Paysages figés dans de languides poses;Plis satinés des flots contre les lauriers-roses;Nostalgiques palmiers, ardents comme un sanglot,Où des volubilis d'un velours indigoSuspendent mollement leurs fragiles haleines!…—Un papillon, volant sur les fleurs africaines,Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs.Hélas! on ne peut pas s'élever! La langueurCoule comme un serpent de ce feuillage étrange,Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges.Forêts d'Océanie où la sève, le boisOnt des frissons secrets et de plaintives voix…O vert étouffement, enroulement, luxure,Crépitement de mort, ardente moisissureDes arbres exilés, qu'usent en cet îlotLa caresse des vents et les baisers de l'eau…—Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe,Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux,Qui montre ses flancs d'or, mais dont les douces jambesSe voilent des soupirs du lac voluptueux…—O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées,Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang,De revoir en son coeur, les paupières fermées,Et tandis que la mort déjà sur nous descend,Les suaves matins des îles Borromées!…
Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent,Profonds magnolias, lauriers des Carolines…—Les rames, sur les flots palpitants comme un coeur,Imitent les sanglots langoureux du bonheur.O promesse de joie, ô torpeur juvénile!Une cloche se berce au rose campanileQui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil;Partout la volupté, la mélodie errante…—O matin de Stresa, turquoise respirante,Sublime agilité du coeur vers le soleil!
O soirs italiens, terrasses parfumées,Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs,Colombes au col noir, toujours toutes pâmées,Espaliers de citrons qu'oppresse un vent trop lent,Iles qui sur Vénus semblent s'être fermées,Où l'air est affligeant comme un mortel soupir,Ah! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées,Le sens de l'éternel au corps qui doit mourir!
Ah! dans les bleus étés, quand les vagues entre ellesOnt le charmant frisson du cou des tourterelles,Quand l'Isola Bella, comme une verte tour,Semble Vénus nouant des myrtes à l'Amour,Quand le rêve, entraîné au bercement de l'onde,Semble glisser, couler vers le plaisir du monde,Quand le soir étendu sur ces miroirs gisantsEst une joue ardente où s'exalte le sang,J'ai cherché en quel lieu le désir se repose…—Douces îles, pâmant sur des miroirs d'eau rose,Vous déchirez le coeur que l'extase engourdit.Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis!
Ah! que lassée enfin de toute jouissance,Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d'essence,Je m'endorme, momie aux membres épuisés!Que cet embaumement soit un dernier baiser,Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent,Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas,Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat,Vous gémirez d'amour, colombes d'Aphrodite!
Des parfums assoupis aux rebords des terrasses,L'azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse,Sur quel rocher d'amour tant d'ardeur me lia!…—Colombes sommeillant dans les camélias,Dans les verts camphriers et les saules de Chine,Laissez dormir mes mains sur vos douces échines.Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin,Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins.—Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées,Fruits palpitants et chauds des branches épicées,Hélas! cet anneau noir qui cercle votre couSemble enfermer aussi mon âpre destinée,Et vos gémissements m'annoncent tout à coupLes enivrants malheurs pour lesquels je suis née…
Le soir baigne d'argent les places de Vérone;Les cieux roses et ronds, rayés d'ifs, de cyprès,Font à la ville une couronneDe tristes et verts minarets.
Sur les ors languissants du palais du Concile,On voit luire, ondoyer un manteau duveté:Les pigeons amoureux, dociles,Frémissent là de volupté.
L'Adige, entre les murs de brique qu'il reflète,Roule son rouge flot, large, brusque, puissant.Dans la ville de JulietteUn fleuve a la couleur du sang!
—O tragique douceur de la cité sanglante,Rue où le passé vit sous les vents endormis:Un masque court, ombre galante,Au bal des amants ennemis.
Je m'élance, et je vois ta maison, Juliette!Si plaintive, si noire, ainsi qu'un froid charbon.C'est là que la fraîche alouetteT'épouvantait de sa chanson!
Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices!Que ton mortel désir était fervent et beauLorsque tu t'écriais: «Nourrice,Que l'on prépare mon tombeau!
«Qu'on prépare ma tombe et mon funèbre somme,Que mon lit nuptial soit violet et noir,Si je n'enlace le jeune hommeQui brillait au verger ce soir!…»
—Auprès de ta fureur héroïque et plaintive,Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,La soif est une source vive,La faim est un rassasiement.
Hélas! tu le savais, qu'il n'est rien sur la terreQue l'invincible amour, par les pleurs ennobli;Le feu, la musique, la guerre,N'en sont que le reflet pâli!
—Ma soeur, ton sein charmant, ton visage d'aurore,Où sont-ils, cette nuit où je porte ton coeur?La colombe du sycomoreSoupire à mourir de langueur…
Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente,Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris;Je pense au soir d'automne où DanteEcrivit là le Paradis;
La céleste douceur des tournantes collinesEmplissait son regard, à l'heure où las, pensifs,Les anges d'Italie inclinentLe ciel délicat sur les ifs.
Mais que tu m'es plus chère, ô maison de l'ivresse,Balcon où frémissait le chant du rossignol,Où Juliette qui caresseSuspend Roméo à son col!
Ah! que tu m'es plus cher, sombre balcon des fièvres,Où l'échelle de soie en chantant tournoyait,Où les amants, joignant leurs lèvres,Sanglotaient entre eux: «Je vous ai!»
—Que l'amour soit béni parmi toutes les choses,Que son nom soit sacré, son règne ample et complet;Je n'offre les lauriers, les roses,Qu'à la fille des Capulet!
Ah! la douceur d'ouvrir, dans un matin d'automne,Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni,Que la chaleur d'argent éclabousse et sillonne,Les volets peints en noir du palais Manzoni!
Des citronniers en pots, le thym, le laurier-roseFont un cercle odorant au puits vénitien,Et sur les blancs balcons indolemment reposeLe frais, le calme azur, juvénile, ancien!
Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre,Sous la terrasse où traîne un damas orangé!On n'entend pas frémir Venise aventurière,On ne voit pas languir son marbre submergé…
—Qu'importe si là-bas Torcello des lagunesCommunique aux flots bleus sa pâmoison d'argent,Si Murano, rêveuse ainsi qu'un clair de lune,Semble un vase irisé d'où monte un tendre chant!
Qu'importe si là-bas le rose cimetière,Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs,Semble implorer encor la divine lumièrePour le mort oublié qui ne doit plus la voir;
Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire,Où l'air est suspendu comme un plus doux climat,Dans une gloire d'or les langoureux naviresBercent la nostalgie aux branches de leurs mâts;
Si, plein de jeunes gens, le couvent d'ArménieCouleur de frais piment, de pourpre, de corail,Semble exhaler au soir une plainte infinieVers quelque asiatique et savoureux sérail;
Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,Une fille, vendant des oeillets, va, mêlantLe poivre de l'Espagne au sucre d'Italie,Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent!
—Je ne quitterai pas ce petit puits paisible,Cet espalier par qui mon coeur est abrité;Qu'Eros pour ces poignards retrouve une autre cible,Mon céleste désir n'a pas de volupté!…
Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse;Le temple de Byzance est sensible au péché;Un parfum de benjoin, d'ambre, de tubéreuse,Glisse des frais arceaux et des balcons penchés.
Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie;Les pigeons assemblés sur la façade en orProtègent les transports de la mélancolie,Et les anges des cieux sont plus cléments encor.
Va prier dans Saint-Marc; les dalles, les rosacesOnt l'éclat des bijoux et des tapis persans;Depuis plus de mille ans dans ce palais s'entassentLes profanes souhaits parfumés par l'encens.
Vois, sous leurs châles noirs, les tendres suppliantesJoindre des doigts brûlants et songer doucement.Divine pauvreté! cet Alhambra les tenteMoins que les cabarets où boivent leurs amants!
Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des EvangilesMarche, les bras ouverts, dans de blonds paradis.On entend les bateaux qui partent pour les îles,Et les pigeons frémir au canon de midi.
Des mosaïques d'or, limpides alvéoles,Glisse un mystique miel, lumineux, épicé;Et vers la Piazzetta, de penchantes gondolesEntraînent mollement les couples exaucés…
—Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante!O jardin des langueurs, ô porte d'Orient!Courtisane des Grecs, sultane agonisante,Turban d'or et d'émail sous l'azur défaillant!
Tu joins l'odeur de l'ambre aux fastes exotiques,Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés,Comme aux rives en feu des mers asiatiques,La Basilique où dort sainte Pasiphaé!…
Des femmes de Venise, au lever du soleil,Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase;Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeilsSemblent de noirs pavots dans un sublime vase.
—Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,Qui, pour vous adorer, désertent ce matinLes ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?
Si leur coeur délicat souffre de volupté,Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,Si leurs vagues esprits, enflammés par l'été,Rêvent du frais torrent des baisers délectables,
Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu?Tout en vous implorant, elles n'entendent qu'elles,Et pensent que l'éclat allongé de vos yeuxSourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.
—Ah! quel que soit le mal qu'elles portent vers vous,Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,Comblez d'enchantement leurs bras et leurs genoux,Puisque l'on ne guérit jamais que par la joie…
Deux étoiles d'argent éclairent l'ombre et l'eau,On entend le léger clapotement du flotQui baise les degrés du palais Barbaro;
Une vague, en glissant, répond à l'autre vague:Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.Un vert fanal, sur l'eau, tombe comme une bague.
Des gondoles s'en vont, paisible glissement.Deux hommes sont debout et parlent en ramant;On n'entend que la vague et leur voix seulement…
La nuit est comme un bloc d'agate monotone.Un volet qu'on rabat, subitement détonneDans le silence. Où donc est morte Desdémone?
Un navire de guerre est amarré là-bas.Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.
Venise a la couleur dormante des gravures.Sous le masque des nuits et sa noire guipure,Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.
Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,Luisent sur le canal, somnolent, arrêté,Qui semble une liquide et molle éternité…
—Belle eau d'un pâle enfer qui m'attire et me touche,Puisque la mort, ce soir, n'a rien qui m'effarouche,Montez jusqu'à mon coeur, montez jusqu'à ma bouche…
La pauvreté, la faim, le fardeau du soleil,Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie,Qui respire, tressant l'osier jaune et vermeil,L'odeur du basilic et de l'huile bouillie,
Les fétides langueurs des somnolents canaux,La maison délabrée où pend une lessive,Les fièvres et la soif, je les choisis plutôtQue de ne pas tenir votre main chaude et vive
A l'heure où, s'exhalant comme un ardent soupir,Les cloches de Venise épandent dans l'espaceCe cri voluptueux d'alarme et de désir:«Jouir, jouir du temps qui passe!»
Le siroco, brusque, hardi,Sur la ville en pierre frissonne;C'est la fin de l'après-midi;Ecoute les cloches qui sonnentA Saint-Agnès, au Gesuati…
L'ouragan arrache la toileD'un marché, où, des paniers ronds,Débordent de brillants citronsQue polit encor la rafale.
Un oiseau chante au haut du cyprès d'un couvent;Et dans le courant d'air des ruelles marines,Un abbé vénitien, étourdi, gai, mouvant,Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine,Semble un charmant Satan flagellé par le vent!
La lagune a le dense éclat du jade vert.Le noir allongement incliné des gondolesPasse sur cette eau glauque, et sous le ciel couvert.—Ce rose bâtiment, c'est la maison des folles.
Fleur de la passion, île de Saint-Clément,Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente!La terre desséchée exhale un fier tourment,Et l'eau se fige autour comme un cercle du Dante.
—Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,Où l'air appesanti couve son noir orage,J'entends ces voix d'amour et ces coeurs exilésSecouer la fureur de leurs mille mirages!
Le vent qui fait tourner les algues dans les flotsEt m'apporte l'odeur des nuits de Dalmatie,Guide jusqu'à mon coeur ces suprêmes sanglots,—O folie, ô sublime et sombre poésie!
Le rire, les torrents, la tempête, les crisS'échappent de ces corps que trouble un noir mystère.Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,Bacchantes de l'étroite et démente Cythère?
Cet automne, où l'angoisse, où la langueur m'étreint,Un secret désespoir à tant d'ardeur me lie;Déesse sans repos, sans limites, sans frein,Je vous vénère, active et divine Folie!
—Pleureuses des beaux soirs voisins de l'Orient,Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues,Pour tous les insensés qui marchent en riant,Pour l'amante qui chante, et pour l'enfant qui joue.
O folles! aux judas de votre âpre maisonPosez vos yeux sanglants, contemplez le rivage:C'est l'effroi, la stupeur, l'appel, la déraison,Partout où sont des mains, des yeux et des visages.
Folles, dont les soupirs comme de larges flotsHarcèlent les flancs noirs des sombres Destinées,Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot;Mais nous, les coeurs mourants, nous, les assassinées,
Nous rôdons, nous vivons; seuls nos profonds regards,Qui d'un vin ténébreux et mortel semblent ivres,Dénoncent par l'éclat de leurs rêves hagardsL'effroyable épouvante où nous sommes de vivre.
—Par quelle extravagante et morne pauvreté,Par quel abaissement du courage et du rêveL'esprit conserve-t-il sa chétive clartéQuand tout l'être éperdu dans l'abîme s'achève?
—O folles, que vos fronts inclinés soient bénis!Sur l'épuisant parcours de la vie à la tombeQui va des cris d'espoir au silence infini,Se pourrait-il vraiment qu'on marche sans qu'on tombe?
Se pourrait-il vraiment que le courage humain,Sans se rompre, accueillît l'ouragan des supplices?Douleur, coupe d'amour plus large que les mains,Avoir un faible coeur, et qu'un Dieu le remplisse!
—Amazones en deuil, qui ne pouvez saisirL'ineffable langueur éparse sur les mondes,Sanglotez! A vos cris de l'éternel désir,Des bords de l'infini les amants vous répondent…
«Ne recherche pas la cause de la turbulence: c'estl'affaire de la mystérieuse nature…»
Midi sonne au clocher de la tour sarrasine.Un calme épanoui pèse sur les collines;Les palmes des jardins font insensiblementUn geste de furtif et doux assentiment.Le vent a rejeté ses claires arbalètesSur la montagne, entre la neige et les violettes!Les rumeurs des hameaux ont le charme brouilléD'une vague, glissant sur de blancs escaliers…—O calme fixité, que ceint un clair rivage,L'Amour rayonne au centre indéfini des âges!—Un noir cyprès, creusé par la foudre et le vent,Ondulant dans l'air tiède, officiant, rêvant,Semble, par sa débile et céleste prière,Un prophète expirant, entr'ouvert de lumière!—Aérienne idylle, envolement d'airain,La cloche au chant naïf du couvent franciscainRépond au tendre appel de la cloche des Carmes.L'olivier, argenté comme un torrent de larmes,Imite, en se courbant sous les placides cieux,L'humble adoration des coeurs minutieux…—Quel voeu déposerai-je en vos mains éternelles,Sainte antiquité grecque, ô Moires maternelles?Déjà bien des printemps se sont ouverts pour moi.Au pilier résineux de chacun de leurs moisJ'ai souffert ce martyre enivrant et terrible,Près de qui le bonheur n'est qu'un ennui paisible…Je ne verrai plus rien que je n'aie déjà vu.Je meurs à la fontaine où mon désir a bu:Les battements du coeur et les beaux paysages,L'ouragan et l'éclair baisés sur un visage,L'oubli de tout, l'espoir invincible, et plus hautL'extase d'être un dieu qui marche sur les flots;La gloire d'écouter, seule, dans la natureL'universelle Voix, dont la céleste enflureProclame dans l'azur, dans les blés, dans les bois,«Ame, je te choisis et je me donne à toi,»Tout cela qui frissonne et qui me fit divine,Je ne le goûterai que comme un front s'inclineSur le miroir, voilé par l'ombre qui descend,Où déjà s'est penché son rire adolescent…—Mais la fougueuse vie en mon coeur se déchaîne:O son des Angelus dans les faubourgs de Gênes,Tandis qu'au bord des quais, où règne un lourd climat,Les vaisseaux entassés, les cordages, les mâts,Semblent, dans le ciel pâle où la chaleur s'énerve,De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve!Vieille fontaine arabe, au jet d'eau mince et long,Exilée en Sicile, en de secrets vallons.Soirs du lac de Némi, soirs des villas romaines,Où la noble cascade en déroulant sa traîneSur un funèbre marbre, imite la pudeurDe la Mélancolie, errante dans ses pleurs,Et qu'un faune poursuit sur la rapide pente…—Muet accablement d'un square d'Agrigente:Jardin tout excédé de ses fleurs, où j'étaisLa Mémoire en éveil d'un monde qui se tait.Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace,Mêlée à l'étendue, éparse dans l'espace,Etrangère à mon coeur, à mes pesants tourments,Je n'étais plus qu'un vaste et pur pressentimentDe tous les avenirs, dont les heures fécondesS'accompliront sans nous jusqu'à la fin des mondes…—Chaud silence; et l'élan que donne la torpeur!L'air luit; le sifflement d'un bateau à vapeurJette son rauque appel à la rive marchande.Une glu argentée entr'ouvre les amandes;De lourds pigeons, heurtés aux arceaux d'un couvent,Font un bruit éclatant de satin et de vent,Comme un large éventail dans les nuits sévillanes…Sur l'aride sentier, un pâtre sur un âneChantonne, avec l'habile et perfide langueurD'une main qui se glisse et qui cherche le coeur…
—Par ce cristal des jours, par ces splendeurs païennes,Seigneur, préservez-nous de la paix quotidienneQui stagne sans désir, comme de glauques eaux!Nous avons faim d'un chant et d'un bonheur nouveau!Je sais que l'âpre joie en blessures abonde,Je ne demande pas le repos en ce monde;Vous m'appelez, je vais; votre but est secret;Vous m'égarez toujours dans la sombre forêt;Mais quand vous m'assignez quelque nouvel orage,Merci pour le danger, merci pour le courage!A travers les rameaux serrés, je vois soudainLa mer, comme un voyage exaltant et serein!Je sais ce que l'on souffre, et si je suis vivante,C'est qu'au fond de la morne ou poignante épouvante,Lorsque parfois ma force extrême se lassait,Un ange, au coeur cerclé de fer, me remplaçait…—Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chanceD'être le lingot d'or qui brise la balance;D'être, parmi les coeurs défaillants, incertains,L'esprit multiplié qui répond au Destin!Je n'ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe;Dans le désert, je suis nourrie par les colombes.Je sais bien qu'il faudra connaître en vous un jourLa fin de tout effort, l'oubli de tout amour,Nature! dont la paix guette notre agonie.
Mais avant cet instant de faiblesse infinie,Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs,Chantant comme faisaient les marins d'IonieDans l'odeur du corail, du sel et du varech,J'irai jusqu'aux confins de ces rochers des Grecs,Où les flots démontés des colonnes d'HerculeEngloutissaient les nefs, au vent du crépuscule!…
Je n'ai vu qu'un instant les pays beaux et clairs,Sorrente, qui descend, fasciné par la mer,Tarente, délaissé, qui fixe d'un oeil vagueLe silence entassé entre l'air et les vagues;Salerne, au coeur d'ébène, au front blanc et salé,Où la chaleur palpite ainsi qu'un peuple ailé;Amalfi, où j'ai vu de pourpres funéraillesQu'accompagnaient des jeux, des danses et des chants,Surprises tout à coup, sous le soleil couchant,Par les parfums, croisés ainsi que des broussailles…Foggia, ravagé de soleil, étonnéDe luire en moisissant comme un lis piétiné;Pompéi, pavoisé de murs peints qui s'écaillent;Paestum qu'on sent toujours visité par les dieux,Où le souffle marin tord l'églantier fragile,Où, le soir, on entend dans l'herbage fiévreuxCe long hennissement qui montrait à Virgile,Ebloui par son rêve immense et ténébreux,Apollon consolant les noirs chevaux d'Achille…
—Ces rivages de marbre embrassés par les flots,Où les mânes des Grecs ensevelis m'attirent,Je ne les ai connus que comme un matelotVoit glisser l'étendue au bord de son navire;Ce n'était pas mon sort, ce n'était pas mon lotD'habiter ces doux lieux où la sirène expireDans un sursaut d'azur, d'écume et de sanglot!Loin des trop mols climats où les étés s'enlizent,C'est vous mon seul destin, vous, ma nécessité,Rivage de la Seine, âpre et sombre cité,Paris, ville de pierre et d'ombre, aride et grise,Où toujours le nuage est poussé par la brise,Où les feuillages sont tourmentés par le vent,Mais où, parfois, l'été, du côté du levant,On voit poindre un azur si délicat, si tendre,Que, par la nostalgie, il nous aide à comprendreLa clarté des jardins où Platon devisait,La cour blanche où Roxane attendait Bajazet,La gravité brûlante et roide des VestalesQu'écrasait le fardeau des nuits monumentales;La mer syracusaine où soudain se répand—Soupir lugubre et vain que la nature exhale,Le cri du batelier qui vit expirer Pan…—Oui, c'est vous mon destin, Paris, cité des âmes,Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme,Où les coeurs font un sombre et vaste rougeoiment,Où l'esprit, le labeur, l'amour, l'emportement,Elèvent vers les cieux, qu'ils ont choisis pour cible,Une Babel immense, éparse, intelligible,Cependant que le sol, où tout entre à son tour,En mêlant tous ses morts fait un immense amour!
Ainsi les jours s'en vont, rapides et sans but,Nous les appelons doux quand ils sont monotones,Et l'âme, habituée à combattre, s'étonneDe ne plus espérer et de ne souffrir plus.
Qu'est-ce donc que l'on veut, qu'on espère et prépare,Que souhaitons-nous donc, quand, l'esprit plus disposQu'un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares,Nous sommes harassés de calme et de repos?
Les délices, la paix ne sont pas suffisantes,Un courageux élan veut aller jusqu'aux pleurs.La passion convie à des fêtes sanglantes:Tout est déception qui n'est pas la douleur!
Souffrir, c'est tout l'espoir, toute la diligenceQue nous mettons à fuir le paisible présent,Lorsque ignorants du but et tentés par la chanceNous rêvons au départ, brutal et complaisant.
Je le sais et je songe à mes brûlants voyages,Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil,Au campanile aigu, brillant sur le rivageComme un blanc diamant lancé vers le soleil!
Je songe au frais palais de Naples, à ses muséesOù règne un blanc climat, nonchalant, engourdi,Où, dans l'albâtre grec, amplement s'arronditLa face de Junon, éclatante et rusée!
Je songe à cette salle illustre, où je voyaisDes danseuses d'argent, dans leurs gaines de lave,Fixer sur mon destin,—fortes, riantes, braves,—Leurs yeux d'émail, pareils à de sombres oeillets.
Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle,Où mon triste regard s'enfonçait pas à pas,Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle,Se perdent dans la brume et ne reviennent pas…
Je me souviens de vous, jeune Milésienne,Beau torse mutilé qui demeurez debout,Comme on voit, en été, les gerbes de blé rouxNoblement se dresser dans l'onde aérienne;
Et de vous, Amazone à cheval, et pliantSous le choc d'une flèche impétueuse et fourbe,Et qui semblez mourir d'amour, en suppliantLe vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
—Aigle maigre et divin convoitant un enfant,Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède;Votre oeil de proie, où brille un amour sans remède,Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.
Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre,Agile Harmodius auprès de votre ami,Qui figurez, levant vos deux bras à demi,L'élan de l'épervier et du vent dans les arbres!
Qu'il fut beau le voyage anxieux que je fisSur des rives qu'assaille un été frénétique!Et je songe ce soir, avec un coeur surpris,A ces temps où ma vie, errante et nostalgique,Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis,Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques,Aux groupes des héros dans les musées antiques…
Je retrouve le calme et vaste paysage:C'est toujours sur les monts, les routes, les rivages,Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d'argent!Le monde luit au sein de l'azur submergeantComme une pêcherie aux mailles d'une nasse;Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,Des jeunes gens; l'un rêve, un autre fume et lit;Un balcon, languissant comme un soir au Chili,Couve d'épais parfums à l'ombre de ses stores.Le lac, tout embué d'avoir noyé l'aurore,Encense de vapeurs le paresseux été;Et le jour traîne ainsi sa parfaite beautéDans une griserie indolente et muette.Soudain l'azur fraîchit, le soir vient; des mouettesS'abattent sur les flots; leur vol compact et lourdQui semble harceler la faiblesse du jourDonne l'effroi subit des mauvaises nouvelles…Il semble, tant l'éther est comblé par des ailes,Que quelque arbre géant, par le vent agité,Laisse choir ce feuillage agile et duveté.Et le soleil s'abaisse, et comme un doux désastre,Frappé par les rayons du soleil verticalTout s'attriste, languit; le lac orientalA le liquide éclat des métaux dans les astres;Et le coeur est soudain par le soir attaqué…
Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.Nous sommes un instant des vivants sur la terre;Ces montagnes, ces prés, ces rives solitairesSont à nous; et pourtant je ne regarde plusAvec la même ardeur un monde qui m'a plu.Je laisse s'écouler aux deux bords de mon âmeLes ailes, les aspects, les effluves, les flammes;Je ne répondrai pas à leur frivole appel:Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.Je ne regarde plus que la cime croissanteDes arbres, qui toujours s'efforçant vers le ciel,Détachant leur regard des plaines nourrissantes,Ecoutent la douceur du soir confidentielEt montent lentement vers la lune ancienne…Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,A la flotte détruite un soir syracusain,A Eschyle, inhumé à l'ombre des raisins,Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.Je songe à ces déserts où florissaient des villes;A cet entassement de siècles et d'ardeurQue le soleil toujours, comme un divin voleur,Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.Je songe à la vie ample, antique, continue;Et à vous, qui marchez près de moi, et portezAvec moi la moitié du rêve et de l'été;A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,Tenez l'engagement, plein d'un grave courage,De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,Que l'homme en insistant réalise son Dieu,Et qu'il a pour devoir, dans la Nature obscure,De la doter d'une âme intelligible et pure,De guider l'Univers avec un coeur si fortQue toujours soit plus beau chaque instant qui se lève;Et d'écouter avec un mystique transportLes sublimes leçons que donnent à nos rêvesL'infatigable voix de l'amour et des morts…
Octobre, et son odeur de vent, de brou de noix,D'herbage, de fumée et de froides châtaignes,Répand comme un torrent l'alerte désarroiDu feuillage arraché et des fleurs qui s'éteignent.
Dans l'éther frais et pur, et clair comme un couteau,Le soleil romanesque en hésitant arrive,Et sa paille dorée est comme un clair chapeauDont les bords lumineux s'inclinent sur la rive…
—Automne, quelle est donc votre séduction?Pourquoi, plus que l'été, engagez-vous à vivre?Bacchante aux froides mains, de quelle régionRapportez-vous la pomme au goût d'ambre et de givre?
Dans votre air épuré, argentin, élagué,On entend bourdonner une dernière abeille.Le soleil, étourdi et déjà fatigué,Ne s'assied qu'un instant à l'ombre de la treille;
Les rosiers, emmêlés aux rayons blancs du jour,Les dahlias, voilés de gouttes d'eau pesantes,Sont encore encerclés de guêpes bruissantes,Mais la rouille du temps les gagne tour à tour.
La fontaine sanglote une froide prière;Dans le saule, un oiseau semble faire le guet,Tant son cri est prudent, défiant, inquiet.Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumière!
—Ces glauques flamboiements, cette poussière d'or,Cet azur, embué comme une pensée ivre,Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sortDe la rade, chargé de baumes et de vivres,Flotteront-ils au toit d'un couvent florentin,Sur les verts bananiers des Iles Canaries,Dans un vallon d'Espagne, où jamais ne s'éteintL'écarlate lampion des grenades mûries,Tandis que nous entrons dans l'hiver obsédant,Dans l'étroite saison, où, seule, la musiqueFait un espace immense, et semble un confidentQui, saturé des pleurs de nos soirs nostalgiques,
Les porte jusqu'aux cieux, avec un cri strident!
Soir paresseux des lacs, douceur lente des rames,Qui, sur l'eau susceptible, élancez des frissons,Romanesque blancheur des terrasses, chansonsQue des nomades font retentir, où se pâmeLe vocable éternel du triste amour, quelle âmeTromperez-vous ce soir par votre déraison?
L'absorbante chaleur voile les monts d'albâtre,Un généreux feuillage abrite les chemins,Les hameaux ont l'odeur du laitage et de l'âtre;Et les montagnes sont, dans l'espace bleuâtre,Hautes et torturées comme un courage humain.
Au loin les voiliers las ont l'air de tourterelles,Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant,Renonçant à l'éther, laissent flotter leurs ailesEt gisent, transpercés par le flot scintillant.
Et la nuit vient, serrant ses mailles d'argent sombreSur l'Alpe bondissante où le jour ruisselait,Et c'est comme un subit, sournois coup de filet,Capturant l'horizon, qui palpite dans l'ombreComme un peuple d'oiseaux aux voûtes d'un palais…
Un vert fanal au port tremble dans l'eau tranquille;Tout a la calme paix des astres arrêtés;Il semble qu'on soit loin des champs comme des villes;L'air est ample et profond dans l'immobilité;Et l'on croit voir jaillir de sensibles idyllesDe toute la douceur de cette nuit d'été!
—Pourquoi nous trompez-vous, beauté des paysages,Aspect fidèle et pur des romanesques nuits,Engageante splendeur, vent courant comme un page,Secrète expansion des odeurs, calme bruit,Silencieux désirs montant du fond des âges?
Pourquoi nous faites-vous espérer le bonheurQuand, par delà les lois, l'esprit, la conscience,Vous ressemblez au but qu'entrevoit le coureur?Dans un séjour où rien n'est péché ni douleur,Sous l'arbre désormais béni de la science,Vous convoquez les corps et les coeurs pleins d'ardeur!
Mais, hélas! les humains et la grande NatureN'échangent plus leur sombre et différente humeur;Entre eux tout est mensonge, épouvante, imposture;Les souhaits infinis, les peines, les blessuresNe trouvent pas en elle un remède à leurs pleurs.La terre indifférente, exhalant ses senteurs,N'a d'accueil maternel que pour celui qui meurt.
—Terre, prenez les morts, soyez douce à leur rêve;Serrez-les contre vous, rendez-les éternels,Donnez-leur des matins de rosée et de sève,Mêlez-les à vos fruits, vos métaux et vos sels.
Qu'ils soient participants à vos soins innombrables,Que, depuis le sol noir jusqu'au divin éther,Plus légers, plus nombreux que les vents du désert,Ils aillent, légion furtive, impondérable!
Mais nous, nous ne pouvons qu'être des coeurs humains:Nous habitons l'esprit, les passions, la foule;Nous sommes la moisson, et nous sommes la houle;Nous bâtissons un monde avec nos tristes mains;Et tandis que le jour insouciant se lèveSans jamais secourir ou protéger nos rêves,La force de nos coeurs construit les lendemains…
Le lac, plus lent qu'une huile azurée, se repose,Et le doux ciel, couleur d'abricot et de rose,Penche sur lui sa calme et pensive langueur.Les grillons, dans les prés, ont commencé leurs choeurs:Scintillement sonore, et qui semble un cantiqueVers la première étoile, humble et mélancolique,Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur…
L'automne épand déjà ses fumeuses odeurs.
Un voilier las, avec ses deux voiles dressées,Rêve comme un clocher d'église délaissée.Touffus et frémissants dans le soir spacieux,Les peupliers ont l'air de hauts cyprès joyeux;Au bord des champs où flotte une vapeur d'albâtreLes cloches des troupeaux semblent fêter le pâtre.
Teinté de sombre argent, un cèdre contournéA le tumulte obscur d'un nuage enchaînéQui roule sur l'éther sa foudre ténébreuse…Et l'ombre vient, luisante, épandue, onctueuse.Les montagnes sur l'eau pèsent légèrement;Tout semble délicat, plein de détachement,On ne sait quelle éparse et vague quiétudeMédite. Un clair fanal, douce sollicitude,Egoutte dans les flots son rubis scintillant.—O nuits de Lamartine et de Chateaubriand!Vent dans les peupliers, sources sur les collines,Tintement des grelots aux coursiers des berlines,Villages traversés, secrète humiditéDes vallons où le frais silence est abrité!Calme lampe aux carreaux d'une humble hôtellerie,Bruit pressé des torrents, travaux des bûcherons,Vieux hêtres abattus dont les écorces fontFlotter un parfum d'eau et de menuiserie,Quoi! j'avais délaissé vos poignantes douceurs?Retirée en un grave et mystique labeur,Le regard détourné, l'âme puissante et rude,Je montais vers ma paix et vers ma solitude!
—Nature, accordez-moi le plus d'amour humain,Le plus de ses clartés, le plus de ses ténèbres,Et la grâce d'errer sur les communs chemins,Loin de toute grandeur isolée et funèbre;
Accordez-moi de vivre encor chez les vivants,D'entendre les moulins, le bruit de la scierie,Le rire des pays égayés par le vent,Et de tout recevoir avec un coeur qui prie,
Un coeur toujours empli, toujours communicant,Qui ne veut que sa part de la tâche des autres,Et qui ne rêve pas à l'écart, évoquantL'auréole orgueilleuse et triste des apôtres!
Que tout me soit amour, douceur, humanité:La vigne, le village et les feux de septembre,Les maisons rapprochées de si bonne amitié,L'universel labeur dans le secret des chambres;
Et que je ne sois plus,—au-dessus des abîmesOù mon farouche esprit se tenait asservi,—Comme un aigle blessé en atteignant les cimes,Qui ne peut redescendre, et qu'on n'a pas suivi!
Ah! si d'ardeur ton coeur expire,Si tu meurs d'un rêve hautain,Descends dans le calme jardin,Ne dis rien, regarde, respire;
Le parfum des pois de senteurOuvre ses ailes et se pâme;Le ciel d'azur, le ciel de flamme,Est sombre à force de chaleur!
Demeure là, les mains croisées,Les yeux perdus à l'horizon,A voir luire sur les maisonsLes toits aux pentes ardoisées.
Des coqs, chantant dans le lointain,Soupirent comme des colombes,Sous la chaleur qui les surplombe.Le soir semble un brumeux matin.
Douceur du soir! le hameau fume,La rue est vive comme un quaiOù le poisson est débarqué;Un pigeon flotte, blanche écume.
Vois, il n'y a pas que l'amourSur la profonde et douce terre;Sache aimer cet autre mystère:L'effort, le travail, le labour;
Des corps, que la vie exténue,S'en viennent sur les pavés bleus;Les bras, les visages caleuxSont emplis de joie ingénue.
Un homme tient un arrosoir;Ce plumage d'eau se balanceSur les choux qui, dans le silence,Goûtent aussi la paix du soir.
Il se forme au ciel un nuage;Regarde les bonds, les sursauts,De quatre tout petits oiseaux,Qui volent sur le ciel d'orage!
Un oeillet tremble, secouéD'un coup vif de petite trique,Quand le lourd frelon électriqueA sa tige reste cloué.
Par la vapeur d'eau des rivièresLes prés verts semblent enlacés;Le soir vient, les bruits ont cessé;—Etranger, mon ami, mon frère,
Il n'est pas que la passion,Que le désir et que l'ivresse,La nature aussi te caresseD'une paisible pression;
Les rêves que ton coeur exhaleTe font gémir et défaillir;Eteins ces feux et viens cueillirLe jasmin aux quatre pétales.
Abdique le sublime orgueilDe la langueur où tu t'abîmes,Et vois, flambeau des vertes cimes,Bondir le sauvage écureuil!
Bonté de l'univers que je croyais éteinte,Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur,Je ressens aujourd'hui vos suaves atteintes;Ma main touche, au jardin succulent de moiteur,Le sucre indigo des jacinthes!
Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant,Dans le bleuâtre éther qu'emplit un chaud vertige,D'un gosier tout enduit du suc laiteux des tigesFont jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants!
—Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée,Bien qu'encor le soleil étende sur les mursSa nappe de safran éclatante et moirée,Déjà la molle lune, au contour pâle et pur,Comme un soupir figé rêve au fond de l'azur…
Puisque le souvenir du noble été s'endort,Automne, par quel âpre et lumineux effort,—Déjà toute fanée, abattue et moisie,—Jetez-vous ce brûlant accent de poésie?Votre feuillage est las, meurtri, presque envolé.C'est fini, la beauté des vignes et du blé;Le doux corps des étés en vous se décompose;Mais vous donnez ce soir une suprême rose.
—Ah! comme l'ample éclat de ce dernier beau jourSoudain réveille en moi le plus poignant amour!Comme l'âme est par vous blessée et parfumée,Triste Automne, couleur de nèfle et de fumée!…
O nuit d'été, maladie inconnue, combien tu me fais mal!Jules LAFORGUE.
Chaleur des nuits d'été, comme une confidenceDans l'espace épandue, et semblant aspirerLe grand soupir des coeurs qui songent en silence,Je vous contemple avec un désespoir sacré!
Les passants, enroulés dans la moiteur paisibleDe cette nuit bleuâtre au souffle végétal,Se meuvent comme au fond d'un parc orientalL'ombre des rossignols furtifs et susceptibles.
Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruitDans la rue amollie où le lourd pavé luit;C'est l'heure où les Destins plus aisément s'acceptent:Tout effort est dans l'ombre oisive relégué.Les parfums engourdis et compacts, interceptentLa circulation des zéphyrs fatigués.
Il semble que mon coeur soit plus soumis, plus sage;Je regarde la terre où s'entassent les âgesEt la voûte du ciel, pur, métallique et doux.Se peut-il que le temps ait, malgré mes courroux,Apaisé mon délire et son brûlant courage,Et qu'enfin mon espoir se soit guéri de tout?
La lune éblouissante appuie au fond des nuesSon sublime débris ténébreux et luisant,Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue;Son chaud torrent sur moi abondamment descendComme un triste baiser négligent et pesant.
Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives,Semblent accélérer leur implorant regard.L'univers est posé sur mes deux mains chétives;Je songe aux morts, pour qui il n'est ni tôt, ni tard,Qui n'ont plus de souhaits, de départs, ni de rives.
Que de jours ont passé sur ce qui fut mon coeur,Sur l'enfant que j'étais, sur cette adolescenteQui, fière comme l'onde et comme elle puissante,Luttait par son amour contre tout ce qui meurt!
Pourtant, rien n'a pâli dans ma chaude mémoire,Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer;Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer,Veut que mon coeur poursuive une éternelle histoire,Et cherche en vain la source au milieu du désert.—Et je regarde, avec une tristesse immense,Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur,L'étoile qui palpite ainsi que l'espérance,Et la lune immobile au-dessus de mon coeur…
Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi;Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle,De ce frais horizon d'églises et de toits,J'écoute, dans mon rêve où frémit leur émoi,Les hirondelles sur le ciel d'Arles!
La nuit était torride à l'heure du couchant.Les doux cieux languissaient comme une barcarolle;Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants,Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchantA fléchir une ombre qui s'envole!
Ce qu'un beau soir contient de perfide langueurPloyait dans un silence empli de bruits infimes;Je regardais, les mains retombant sur mon coeur,Briller ainsi qu'un vase où coule la chaleur,Le pâle cloître de Saint-Trophime!
Une brise amollie et lourde de parfums,Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône.Tout ce que l'on obtient me semblait importun,Mes pensers, mes désirs, s'éloignaient un à unPour monter vers d'invisibles zones!
O soleil, engourdi par les senteurs du thym,Parfums de poivre et d'huile épandus sur la plaine,Rochers blancs, éventés, où, dans l'air argentin,On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin,Les rapides Victoires d'Athènes!
Soir torturé d'amour et de pesants tourments,Grands songes accablés des roseaux d'Aigues-Mortes,Musicale torpeur où volent des flamants,Couleur du soir divin, qui promets et qui ments,C'est ta détresse qui me transporte!
Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés,Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune,Connaissent, sous le vent léger des peupliers,Le bonheur de languir, assouvis et liés,Dans la même amoureuse infortune;
Mais les corps des vivants, aspirés par l'été,Sont des sanglots secrets que tout l'azur élance.Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés;Qui jamais avouera l'âpre infidélitéD'un coeur sensible dans le silence!…
La nuit flotte, amollie, austère, taciturne,Impérieuse; elle est funèbre comme une urneQui se clôt sur un vague et sensible trésor.Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort,Paraît interroger l'ombre vertigineuse.La lune au sec éclat semble une île pierreuse:Cythère aride et froide où tout désir est mort.
Une vague rumeur émane du silence.Un train passe au lointain, et son essoufflementSemble la palpitante et paisible cadenceDu coteau qui respire et songe doucement…
Un parfum délicat, abondant, faible et dense,Mouvant et spontané comme des bras ouverts,Révèle la secrète et nocturne existenceDu monde végétal au souffle humide et vert.
Et je suis là. Je n'ai ni souhait, ni rancune;Mon coeur s'en est allé de moi, puisque ce soirJe n'ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs,Et que, paisiblement, je regarde la lune.
Je suis la maison vide où tout est flottement.Mon coeur est comme un mort qu'on a mis dans la tombe;J'ai longuement suivi ce bel enterrement,Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements,Et des égorgements d'agneaux et de colombes.
Mais le temps a séché l'eau des pleurs et le sel.D'un oeil indifférent, sans regret, sans appel,Eclairé par la calme et triste intelligence,Je regarde la voûte immense, où les mortelsOnt suspendu les voeux de leur vaine espérance.
Et je ne vois qu'abîme, épouvante, silence;Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuelDe ce que rien d'humain ne peut être éternel…
Libre! comprends-tu bien! être libre, être libre!Ne plus porter le poids déchirant du bonheur,Ne plus sentir l'amère et suave langueur,Envahir chaque veine, amollir chaque fibre!
Libre, comme une biche avant le chaud printemps!Bondir sans rechercher l'ardeur de la poursuite,Et, dans une ineffable et pétulante fuite,Disperser la nuée et les vents éclatants!
Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes,S'éclabousser d'azur comme d'un flot léger;Goûter, sous les parfums compacts de l'oranger,Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme!
—A peine l'aube naît, chaque maison sommeille;L'atmosphère, flexible et prudente corbeille,Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux.On croit voir s'envoler le coteau mol et bleu.Tout à coup, le soleil, ramassé dans l'espace,Eclate, et vient viser toute chose qui passe;La brise, étincelante et forte comme l'eau,Jette l'odeur des fleurs sur le coeur des oiseaux,Mêle les flots marins, dont la cime moelleuseFond dans une douceur murmurante, écumeuse…Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants!Je m'élance, je marche au bord des cieux glissants:Dans mes songes, mes mains se sont habituéesA dénouer le voile odorant des nuées!L'étendue argentée est un tapis mouvantOù court la verte odeur des figuiers et du vent;Dans les jardins bombés, qu'habite un feu bleuâtre,Les épais bananiers, au feuillage en haillons,Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons,Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres.Je regarde fumer l'Etna rose et neigeux;Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux.Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques,Baisse sa toile; on voit briller l'enseigne grecqueSur la porte, qu'un jet de tranchante clartéFait scintiller ainsi qu'un thon que le flot noie;Tout est délassement, espoir, activité;Mais quel désir d'amour et de fécondité,Hélas! s'éveille au fond de toute grande joie!
Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploieLa branche fructueuse et forte de l'été…
Ceux qui n'ont respiré que les nuits de Hollande,Les tulipes des champs, les graines des bouleaux,Le vent rapide et court qui chante sur la lande,Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,
Ceux qui n'ont contemplé que les blés et les vignesCroissant tardivement sous des cieux incertains,Qui n'ont vu que la blanche indolence des cygnesQue Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,
Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze,Pendant les plus longs jours d'avril ou de juillet,Remplace la splendeur des campagnes malaises,Et les soirs sévillans enivrés par l'oeillet,
Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages,Souhaitent le futur et vague paradis,Qui leur promet un large et flamboyant voyageOù s'embarquent les coeurs confiants et hardis.
Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace,O bleuâtre Orient! Incendie azuré,Prince arrogant et fier, favori de l'espace,Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;
Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure,Coupole incandescente, opacité de chaux,Ont vu la haute palme éparpiller les heures,Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds,
Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune,—Aurore qui soudain met sa robe d'argentEt trempe de clarté la rue étroite et brune,Et le divin détail des choses et des gens,—
Ceux qui, pendant les nuits d'ardente poésie,Egrénant un collier fait de bois de cyprès,Contemplent, aux doux sons des guitares d'Asie,Le long scintillement d'un jet d'eau mince et frais,
Ceux-là n'ont pas besoin des infinis célestes;Nul immortel jardin ne surpasse le leur;Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestesOù leur corps étendu porte l'ombre des fleurs.