Leur âme nonchalante, et d'azur suffoquée,Cherche la Mort, pareille à l'ombrage attiédiQue font le vert platane et la jaune mosquéeSur le col des pigeons, attristés par midi…
Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille,Encourage les champs, les vignes, les semailles,Comme un maître exalté au milieu des colons!Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon,L'abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques,Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque.Sur les murs villageois, le vert abricotierS'écartèle, danseur de feuillage habillé.Les parfums des jardins font aussi du sableUne zone qui semble au coeur infranchissable.L'air fraîchit. On dirait que de secrets jets d'eauSous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux.L'hirondelle, toujours par une autre suivie,Tourne, et semble obéir à des milliers d'aimants:L'espace est sillonné par ces rapprochements…—Et parfois, à côté de cette immense vieOn voit, protégé par un mur maussade et bas,Le cimetière où sont, sans regard et sans pas,Ceux pour qui ne luit plus l'étincelante fête,Qui fait d'un jour d'été une heureuse tempête!Hélas! dans le profond et noir pays du sol,Malgré les cris du geai, le chant du rossignol,Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes,Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe.Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux,Ces doux indifférents, ces grands silencieux;Et la route qui longe et contourne leur pierre,Eclate, rebondit d'un torrent de poussièreQue soulève, en passant, le véhément parcoursDes êtres que la mort prête encor à l'amour…—Et moi qui vous avais délaissée, humble terre,Pour contempler la nue où l'âme est solitaire,Je sais bien qu'en dépit d'un rêve habituel,Nul ne saurait quitter vos chemins maternels.En vain, l'intelligence, agile et sans limite,Avide d'infini, vous repousse et vous quitte;En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensantsPeuplent l'azur soumis d'héroïques passants,Ils seront ramenés et liés à vos rives,Par le poids du désir, par les moissons actives,Par l'odeur des étés, par la chaleur des mains…
—Vaste Amour, conducteur des éternels demains,Je reconnais en vous l'inlassable merveille,L'inexpugnable vie, innombrable et pareille:O croissance des blés! ô baisers des humains!
Le matinal plaisir du soleil dans l'herbage,Dessinant des ruisseaux d'intangible cristal;Les cieux d'été, plus chauds qu'un sensuel visageOpprimé de désir, altéré d'idéal;Le hameau romantique au creux d'un roc stérile;Des jardins de dattiers, épais ainsi qu'un toit;L'arrivée, au matin, dans d'étrangères villes,Où, soudain, l'on se sent libéré comme une îleQue bat de tout côté un flot distrait et coi;Le bitumeux parfum d'une rade en Hollande,Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirsQue la noble denrée exotique achalande;Enfin, surtout, l'odeur et la couleur des soirs,Ont, pour le voyageur que le désir oppresseEt que guide un mystique et rêveur désespoir,L'insistante langueur qui prélude aux caresses…
Je me suis mariée à vousTerre fidèle, active et tendre,Et chaque soir je viens surprendreVotre arome secret et doux.
Ah! puisque le divin SaturnePorte un anneau qui luit encore,Je vous donne ma bague d'or,Petite terre taciturne!
Elle est comme un soleil étroit,Elle est couleur de moisson jaune,Aussi chaude qu'un jeune faunePuisqu'elle a tenu sur mon doigt!
—Et qu'un jour, dans l'espace immense,Brille, ceinte d'un lien doré,La Terre où j'aurai respiréAvec tant d'âpre véhémence!
Rivages contemplés au travers de l'amour,Horizon familier comme une salle ronde,Où nos yeux enivrés s'interrogeaient toujours,Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemondeReverrai-je vos soirs précis et colorés,Les suaves chemins où nos pas ont erré,Et que nos coeurs, emplis d'ardeur triste et profonde,Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde?
…..
Les parfums vont en promenadeSur l'air brumeux,Une âme ennuyée et maladeFlotte comme eux.
Les rhododendrons des pelouses,D'un lourd éclat,Semblent des collines d'arbousesEt d'ananas.
Un temple grec dans le feuillageSemble un secret,Où Vénus voile son visageDans ses doigts frais.
O petit fronton d'Ionie,Que tu me plais,Dans la langoureuse agonieD'un soir anglais!
Je t'enlace, je veux suspendreA ta beauté,Mon coeur, ce rosier le plus tendreDe tout l'été.
—Mais sur tant de langueur divineQuel souffle prompt?Je respire l'odeur saline,Et le goudron!
C'est le parfum qui vient d'Irlande,C'est le vent, c'estL'odeur des Indes, qu'enguirlandeL'air écossais!
—O toi qui romps, écartes, creusesLe ciel d'airain,Rapide odeur aventureuseDu vent marin,
Va consoler, dans le MuséeAu beau renom,La divine frise offenséeDu Parthénon!
Va porter l'odeur des jonquilles,Du raisin sec,Aux vierges tenant les faucillesEt le vin grec.
—Cavalerie athénienne,O jeunes gens!Guirlande héroïque et païenneDu ciel d'argent;
Miel condensé de la nature,O cire d'or,Gestes joyeux, sainte Ecriture,Céleste accord!
Phalange altière et sans seconde,O rire ailé,Bandeau royal au front du monde,Coeur déroulé,
Prenez votre place éternelle,Votre splendeur,Dans l'infini de ma prunelleEt de mon coeur…
—Une maison de brique rougeTremble sur l'eau,On entend un oiseau qui bougeDans le sureau.
Quelle céleste main fait fondreLa brume et l'orDes nébuleux matins de LondresEt de Windsor?
Des chevreuils, des biches, en bande,D'un pied dresséSemblent rôder dans la légendeEt le passé.
La pluie attache sa guirlandeAu bois en fleur:—Ecoute, il semble qu'on entendeBattre le coeur
De l'intrépide Juliette,Ivre d'été,Qui bondit, sanglote, haletteDe volupté;
De Juliette qui s'étonneD'être, en ces lieux,Plus amoureuse qu'à VéronePrès des ifs bleus.
—Tout tremble, s'exalte, soupire;Ardent émoi.O Juliette de Shakspeare,Comprenez-moi!…
Le vent file ce soir, sous un mol ciel d'airain,Comme un voilier sur l'Atlantique.On entend s'éveiller le Printemps souverain,A la fois plaintif et bachique:
Un abondant parfum, puissant, traînant et lasTriomphe et pourtant se lamente.Le saule a de soyeux bourgeons de chinchillaEpars sur la plaine dormante.
Un bouleversement hardi, calme et sereinA rompu et soumis l'espace;Les messages des bois et l'effluve marinS'accostent dans le vent qui passe!
Comment s'est-il si vite engouffré dans les bois,Ce dieu des sèves véhémentes?Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid!—C'est l'invisible qui fermente!
Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,La flèche de la cathédraleAjoute le fardeau de son sapin ailéA ce ciel qui défaille et râle.
—Et moi qui, d'un amour si grave et si puissant,Contenais la rive et le fleuve,Je sens qu'un mal divin veut détourner mon sangDe la tristesse où je m'abreuve;
Je sens qu'une fureur rôde aux franges des cieux,Se suspend, pèse et se balance.Le printemps vient ravir nos rêves anxieux;C'est la fougueuse insouciance!
C'est un désordre ardent, téméraire, et si sûrDe sa tâche auguste et joyeuse,Que, comme une ivre armée en fuite vers l'azur,Nous courons vers la nue heureuse.
Nous sommes entraînés par toutes les vapeursQui tressaillent et qui consentent,Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,Par les odeurs réjouissantes!
—Mais non, vous n'êtes pas l'universel Printemps,O saison humide et ployéeQue j'aspire ce soir, que je touche et j'entends,Qui m'avez brisée et noyée!
Vous êtes le parfum que j'ai toujours connu,Depuis ma stupeur enfantine;La présence aux beaux pieds, le regard ingénuDe ma chaude Vénus latine!
Vous êtes ce subit joueur de tambourinA qui les montagnes répondent,Et dont le chant nombreux anime sur le RhinLa vive effusion de l'onde!
Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,L'amoureuse et vaste espérance,Et les brûlants soupirs que les nuits d'EleusisOnt légués à l'Ile-de-France!
C'est à moi que ce soir vous livrez le secretDe votre grâce turbulente;Les autres ne verront que l'essor calme et fraisDe votre croissance si lente.
Les autres ne verront,—Alsace aux molles eauxQu'un zéphyr moite endort et creuse,—Que vos étangs gisants, qui frappent de roseauxVotre dignité langoureuse!
Les autres ne verront que vos remparts brisés,Que vos portes toujours ouvertes,Où passe sans répit, sous un masque apaisé,Le tumulte des brises vertes!
Les autres ne verront, ô ma belle cité,Que la grave et sombre paupièreDe tes toits inclinés, qui font à ta fiertéUn voile d'ombre et de prière.
Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,Que ta plaine qui rêve et fume,Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.—J'ai vu ton frein couvert d'écume!
Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,Que la Marseillaise endormie;—Moi j'ai vu le soleil, de son égide en feu,Empourprer ta feinte accalmie.
Les autres ne verront que ce grand champ des morts,Où le Destin s'assied, hésite,Et contemple le temps assoupi sur les corps…—Moi j'ai vu ce qui ressuscite!
Ce matin clair et vif comme un midi du pôle,Où le vent vient filer le blanc coton des saules,Où sur le pré touffu, de guêpes entr'ouvert,On croit voir crépiter un large soleil vert,Où glissent, sur le Rhin que franchit la cigogne,Les chalands engourdis qui montent vers Cologne,Où le village, avec ses lumineux sursauts,Semble un cercle d'enfants jouant avec de l'eau,Où j'entends dans les airs les pliantes musiquesQue font en se croisant les brises élastiques,Je songe, ô mon ami dont je presse la main,Aux forces du silence et du désir humain,Puisque le plus profond et plus lourd paysageNe vient que de mon coeur et de ton doux visage…
Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,Où les noires forêts font glisser vers la ville,Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,L'amère exhalaison du végétal amour,
Que de fois j'ai rêvé sur la terrasse, inerte,Ecoutant les volets s'ouvrir sur la fraîcheur,Dans ces secrets instants où les fleurs se concertentPour donner à la nuit sa surprenante odeur…
Des voitures passaient, calèches romantiques,Où l'on voyait deux fronts s'unir pour contemplerLe coup de dés divin des astres, assemblésDans l'espace alangui, distrait et fatidique.
O Destin suspendu, que vous m'êtes suspect!—Sous les rameaux courbés des tilleuls centenairesUn puéril torrent roulait son clair tonnerre;Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,Cet élément des sons, dont la force éphémèreDistend à l'infini la détresse ou la paix…
—O pays de la valse et des larmes sans peines,Pays où la musique est un vin plus hardi,Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amèneLes coeurs penchants et las vers le sûr paradisDes regards emmêlés et des chaleurs humaines,
Combien vous m'avez fait souffrir, lorsque, rêvantSeule, sur les jardins où les parfums insistent,J'écoutais haleter le désarroi du vent,Tandis qu'au noir beffroi, l'horloge, noble et triste,Transmettait de sa voix lugubre de trappisteLe menaçant appel des morts vers les vivants!
Oui, je songe à ces soirs d'un mois de mai trop tiède,Où tous les rossignols se liguaient contre moi,Où la lente asphyxie amoureuse des boisMe désolait d'espoir sans me venir en aide;
Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums;La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse,Paraissait écarter ses vantaux importuns,Pour savourer l'espace et pleurer de tendresse!
Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen,Les voluptés de l'âme et la joie inconnue.—Quand serez-vous formé, ineffable lienQui saurez rattacher les désirs à la nue?
Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuilQui, dans les nuits d'été, secrètement m'oppresse;Et je sentais couler, sur mes mains en détresse,Du haut d'un noir sapin qui se balance au seuilDu romanesque hôtel que la lune caresse,De mols bourgeons, hachés par des dents d'écureuil…
Quand je respire, des milliers d'échos me répondent…H. HEINE.
Henri Heine, j'ai fait avec vous un voyage,C'était un soir d'automne, encor tiède, encor clair;Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages,Nous cherchions, dans la rue aux portails entr'ouverts,L'humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.
Je reposais sur vous, compagnon invisible,Ma tête languissante et mes cheveux défaits;Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible,Sur la place où le jour, lumineux et sensible,Jetait un long appel de désir et de paix…
C'était l'heure engourdie où le soleil s'incline;Par un mortel besoin de pleurer et de fuir,J'ai souhaité monter sur la verte colline;Nous nous sommes ensemble assis dans la berlineOù flottait un parfum de soierie et de cuir,Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.
Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux,Des étudiants riaient avec vos bien-aimées.Je regardais bondir les délicats coteauxQui frisent sous le poids des vignes renommées,Et l'espace semblait à la fois vaste et clos.
Le Neckar, au courant scintillant et rapide,Entraînait le soleil parmi ses fins rochers.Nous étions tout ensemble assouvis et avides;L'insidieux automne avait sur nous lâchéSes tourbillons de songe et ses buis arrachés…
—O sublime, languide, âpre mélancolieDes beaux soirs où l'esprit, indomptable et captif,Veut s'enfuir et ne peut, et rêve à la folieD'enfermer l'univers dans un amour plaintif!
Tout à coup, dans le parc public, humide et triste,L'orchestre qui jouait sur les bords de l'étang,Près d'un groupe attentif de studieux touristes,Lança le son du cor qui chante dans Tristan…
Henri Heine, j'ai su alors pourquoi vos livresRegorgent de buée et de soudains sanglots,Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu'on vous livreLa coupe de Thulé qui dort au fond des flots;
L'amour de la légende et la vaine espéranceVous hantaient d'un appel sourdement répété:Hélas! vous aviez trop écouté, dès l'enfance,Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence,Quand l'odeur des tilleuls grise les nuits d'été!
Voyageur égaré dans la forêt des fables,Moqueur désespéré qu'un mirage appelait,Ni le chant de la mer d'Amalfi sur les sables,Ni la Sicile, avec l'olivier et le lait,Ne pouvait retenir votre vol inlassable,Pour qui l'espace même est un trop lourd filet!
—O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neigeFont un scintillement de cristal et de sel,Et que, petit garçon qui rentrait du collège,Vous évoquiez déjà, rêveur universel,L'oriental aspect de la nuit de Noël!
Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne,Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus,L'horloge des beffrois, dont les coups accompagnentLes rondes et les chants des filles aux bras nus;
Vous connaissiez le poids sentimental des heuresQui semblent fasciner l'errante volupté,Quand l'or des calmes soirs recouvre les demeures,Les gais marchés, le Dôme et l'Université;
Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades,Les humaines amours vous berçaient tristement,Et vous trouviez, auprès d'une enfant tendre et fade,La double solitude où sont tous les amants!
Accablé par la voix des forêts mugissantes,Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains,La fille de l'alcade, altière et rougissante,Qui, trahissant son âme offerte aux chérubins,Soupire auprès d'un jeune et dédaigneux rabbin…
Les frais torrents du Hartz et la mauresque EspagneTour à tour enivraient votre insondable esprit.Que de pleurs près des flots! de cris sur la montagne!Que de lâches soupirs, ô Heine! que surpritLa gloire au front baissé, votre sombre compagne!
Parfois, vers votre coeur, que brisaient les démons,Et qui laissait couler sa détresse infinie,Vous sentiez accourir, par la brèche des monts,Les grands vents de Bohême et de Lithuanie;
Les cloches, les chorals, les forêts, l'ouragan,Qui composent le ciel musical d'Allemagne,Emplissaient d'un tumulte orageux, où se joignentLes résineux parfums des arbres éloquents,Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.
—Mais quand le vent se tait, quand l'étendue est calme,Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin;Le Gange, les cyprès, la paresse des palmesVous font de longs signaux, secrets et souverains;Et votre oeil fend l'azur et les sables marins,Immobile, extatique et vague pèlerin!
Vous riez, et tandis que tinte votre rire,Vos poèmes en pleurs invectivent le sort;Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir direLes sources et le but d'un multiple délire,Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord,Qui mélangez au thym du verger de TityreLes gais myosotis des matins de Francfort.
—J'ai vu, un soir d'automne, au bord d'un chaud rivage,Un grand voilier, chargé de grappes de cassis,Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage,Captif sous un réseau d'effluves épaissis,Gisait, transfiguré par le philtre imprécisD'un arome, grisant plus encor qu'un breuvage.
O Heine! ce parfum languissant et fatal,Cette vigne éthérée et qui pourtant accable,N'est-ce pas le lointain et pressant idéalQui vous persécutait, quand de son blanc fanalLa lune illuminait, dans les forêts d'érables,Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal!
—Vous me l'avez transmis, ce désir des conquêtes,Cet enfantin bonheur dans les matins d'été,Ce besoin de mourir et de ressusciterPour le mal que nous fait l'espoir et sa tempête;Vous me l'avez transmis, ô mon brûlant prophète,Ce céleste appétit des nobles voluptés!
O mon cher compagnon, dès mes jeunes annéesJ'ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux;Bien des yeux m'ont déçue et m'ont abandonnée,Mais toujours vos regards s'enroulent à mon cou,Sur le chemin du rêve où je marche avec vous…
Nous avons l'expérience de notre éternité.SPINOZA.
Comment vous aborder, redoutable prière?Ce qu'il faudrait, mon Dieu, c'est ne rien demanderQui n'ait votre impalpable et pensive lumière,Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.
Qu'est-ce qui prie en moi, qu'est-ce qui vous implore,N'est-ce pas ce désir qui ne s'est jamais tu,Et qui, ayant lassé tous les échos sonores,Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu?
J'ai peur qu'on vous offense au fond des calmes sphèresPar le besoin que l'homme a d'être contenté,Par cette pesanteur vers ce que l'on préfère,Par l'exaltation de toute faculté!
Il faudrait le formel et morne sacrifice,Le désert refusant la rosée et le vent,L'extase aux yeux noyés, renonçant au déliceDe toucher à la mort avec un coeur vivant.
Aussi je n'ose rien demander à l'espace,Je sais que la prière est un pressant amourQui, comme l'épervier sur le troupeau qui passe,Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd!
Rien n'est pur, rien n'est bon dans le souhait des êtres,Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot,Ivresse d'absorber, de croître et de connaître,Inguérissable attrait de la soif et de l'eau!
Les puissants animaux, désolés et sublimes,Qui dardent dans mon coeur leurs voeux déchus, divins,Ne me laisseront pas monter jusqu'à vos cimesSans que mon être entier ait apaisé leur faim!
Et puis, avec quels yeux et quelles mains humainesConcevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours?Parfois, en suffoquant, je pressens vos domainesQuand il faut plus de place à mon extrême amour;
Mais je n'offre jamais qu'une âme inassouvieQui vous exige ainsi qu'un plus vaste pouvoir,Et qui, dépassant l'air, les formes et la vie,Poursuit jusqu'en vous-même un éclatant savoir.
Pourtant, regardez-nous, sur les routes réellesOù nous luttons, mêlés de constance et d'exil,Accoutumés au sol et tentés par les ailes,Absents de nous déjà, et vers vous en péril…
—Être toujours vaincu et ne pouvoir l'admettre,Ne pas donner au sort notre consentement,Et, quand de toute part la mort monte et pénètre,Rire comme la mer en son blanc flamboiement!
Persévérer en soi malgré l'ardeur nouvelle,Malgré l'arrachement et la mobilité,Et sentir je ne sais quelle vie éternelleJaillir du seul effort humain d'avoir été.
Avoir toujours cherché, pressenti l'impossibleComme un sûr continent épandu et dissous;Et partout exigé un amour réversible,Qui fait que l'onde aussi aurait eu soif de nous;
Errer dans les matins soulevés et bachiquesQui semblent pleins de temps, d'espoir, de chauds conseilsEt ne plus leur livrer son âme nostalgiquePuisqu'aucun coeur ne bat derrière le soleil;
Avoir vu peu à peu s'assombrir la natureSans pouvoir discerner, au long des frais matins,Si c'est dans le regard ou les vastes verduresQue le flambeau vivace et prudent s'est éteint;
N'avoir jamais voulu mettre aucune défenseEntre sa libre vie et votre volonté,Afin que votre active et confuse présenceY jette son tumulte et son infinité;
Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques,L'appétit matinal et joyeux de la mort,Et senti que la vie allégée et mystiqueFuyait vers quelque appel venu d'un autre bord,
Enfin, avoir porté la douleur exemplaire,L'amour par qui l'on voit, l'on comprend et l'on sait,Et vivre désormais dans le regret austèreDe n'avoir pu mourir quand on se surpassait,
Voyez si ce n'est pas la plus pesante imageDe l'âme se traînant jusqu'à votre inconnu,Et, soulevant déjà l'éboulement des âges,Vous présentant l'esprit comme un diamant nu.
—Être un tigre blessé, qui s'allonge et qui saigneDans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d'être sauvé…J'ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent:La sainteté n'est pas de vous avoir trouvé!…
Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquaitle dieu…EURIPIDE.
O monde! nous passons sous ta voûte infinie,Ayant tout rabaissé jusqu'à notre raison.Les calmes lois, l'espoir paisible, les maisonsSont une forteresse endormante et bénie.
Nous allons sans jamais trouver l'essentielDe la terrible énigme à nos yeux suspendue;Et détournant leurs yeux prudents de l'étendue,Les hommes au front bas ont oublié le ciel.
—Mais quelques-uns n'ont pas cette humble conscience;Ils n'ont pas accepté de leur commun destinCes résignations, cet oubli, ce dédain,Qui leur permet d'errer avec indifférence.
Toujours interrogeant l'espace et les chemins,Cherchant leur mission ou bien leur jouissance,Ils se sentent, avec une sombre puissance,Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains!
Ils connaissent la paix alors qu'ils accomplissentCes tâches du désir qu'ils savent assumer;Le danger d'espérer, le courage d'aimerLeur imposent un grave et glorieux supplice.
Ceux-là n'ont pas de frein, ils ont reçu des dieuxUn ordre séculaire, excessif, unanime;Par delà les torrents, par delà les abîmes,Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.
Ils vont. L'air, les printemps, les vents les encouragent.Toute force et tout bien agit et bout en eux,Leur coeur est clair alors qu'il est tempétueux,Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.
—Seigneur, vous m'avez dit d'être ce pèlerinQui s'épuise et pourtant que jamais rien n'entrave;Vous m'avez infusé le chant du tambourin,L'éclat de la cymbale et l'écume des gaves;
Pour prix de ma fatigue et d'un cri sans écho,Vous m'avez accordé plus de peines qu'aux autres;Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau,Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres!
Mais quelquefois le soir, quand l'univers s'est tu,Quand, rompu par l'effort, le peuple humain sommeille,Vous m'ouvrez dans l'espace un chemin revêtuDu blanc scintillement des stellaires abeilles.J'assemble sous mes mains les paradis perdus;Un musical silence éclate à mon oreille;Mon âme ressent tout sans en être étonnée,Le serpent sous mon pied a sa tête inclinée.Je touche un fruit secret que plus rien ne défend,Et vous êtes mon Dieu, et je suis votre enfant…
Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffreAu delà de l'appui et du secours humain,Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre,Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.
Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connaître,Mais mon courage est vif et mon corps fatigué,Un grand désir suffit à vous faire renaître,Je vous possède enfin puisque vous me manquez!
Les lumineux climats d'où sont venus mes pèresNe me préparaient pas à m'approcher de vous,Mais on est votre enfant dès que l'on désespèreEt quand l'intelligence à plier se résout.
J'ai longtemps recherché le somptueux prodigeD'un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois:La profondeur est close au prix de mon vertige,Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi.
Ni les eaux, ni le feu, ni l'air ne vous célèbrentAutant que mon inerte, actif et vaste amour;La lumière est en moi, j'erre dans les ténèbresQuand mes yeux sont voilés par la clarté du jour!
Jamais un être humain avec plus de constanceN'a tenté de vous joindre et d'échapper à soi.Au travers des désirs et de leur turbulence,J'ai cherché le moment où l'on vous aperçoit.
—Je vous ai vu au bord de ces païens rivagesOù les temples ouverts, envahis par l'été,Maintiennent dans le temps, avec un long courage,De votre aspect changeant la multiple unité.
Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime,Effaçant ses contours, arrachant ses liens,Semble un compact éther aspiré par les cimesEt gagne le sommet de monts cornéliens.
Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu'un pâle orage,Etend à l'infini le désert de ses toits,Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages,Se traînent sans trouver vos véritables lois.
Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles,De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix,Qui, s'efforçant toujours au delà du possibleOnt le zèle offensé d'un héros contrefait.
Je vous vois, quand un corps craintif va se résoudreA saisir le bonheur suave et malfaisant;Quand le plaisir au coeur roule comme la foudreEt semble un meurtrier qui console en tuant!
C'est vous qui rayonnez avec les douze apôtresDans les gémissements, les appels et les cris,Dans un être éperdu qu'on sépare de l'autre,Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l'esprit;
Dans ces regards accrus que la douleur tenaille:Athlètes enchaînés où vient perler le sang,Terribles yeux, frappés ainsi que des médaillesOù l'on voit la beauté d'un mort ou d'un absent!
—Seigneur, vous l'entendez, je n'ai pas d'autre offrandeQue ces pourpres charbons retirés des enfers,Depuis longtemps l'eau vive et l'agreste guirlandeS'échappaient de mes bras, épars comme un désert.
Mais ce que je vous donne est le soupir des âges;L'orgueil désabusé porte la corde au cou;Et ma simple présence est comme un clair présageQu'un siècle plus gonflé veut s'écouler en vous.
Ce n'est pas la langueur, ce n'est pas la faiblesseQui me fait vous louer et vers vous me conduit,Mais l'exaltant soleil, comblé de mes caresses,Quand mon esprit souffrait l'a laissé dans la nuit.
—J'ai vu que tout priait, le désir et la plainte,Que les regards priaient en se cherchant entre eux,Que les emportements, le délire et l'étreinteSont la tentation que nous avons de Dieu.
Je ne puis l'expliquer, mais votre éclat suprêmeSemble être mon reflet au lac d'un paradis,Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même,Sur la route où mon corps par l'ombre était grandi;
C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'évade,On voudrait reposer entre ses bras bénis;Votre amour et le mien jamais ne rétrogradent,Et je m'entoure enfin de mon coeur infini…
Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable,Tout le poids de la vie est retenu au sol,Mais la flèche du coeur va vers l'inconnaissableEt l'esprit ébloui accompagne ce vol;
Je ne veux plus revoir ce trop humain désastreQui m'avait assourdie et me crevait les yeux;Ces nuits où la douleur m'apparentait aux astres,Par l'effort éloigné, vain et silencieux;
La détresse a besoin d'une immense étendue,D'une voûte où l'amour coule jusqu'aux deux bords;Une ardeur sans espoir n'est plus interrompue,Et l'espace est moins haut que son plaintif essor.
C'est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre,Délaissant ma raison comme un trop faible ami,Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère,Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…
Quoi! vais-je m'attrister d'un long jour solitaire?Reprocherai-je au sort son indigent éclat?Plus poignant est l'ennui, plus il est salutaire;Aidons le doux réseau du temps à se défaire;N'est-il pas juste, ô cieux! que l'on se sente las,Et que déjà pour nous tout commence à se taire,Puisqu'il faudra, pourtant, être un mort dans la terre…
Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien,Car toute humaine voix pour mon âme s'est tue,Je reste seule auprès de ma force abattue,J'ai quitté tout appui, j'ai rompu tout lien.
Mon coeur méditatif et qui boit la lumièreVous aurait absorbé, si, transgressant les lois,Comme le vent des nuits qui pénètre les pierresVotre verbe enflammé fût descendu sur moi!
Nul ne vous souhaitait avec tant d'indigence:Je vous aurais fêté au son du tympanonSi j'avais, dans mon triste et studieux silence,Entendu votre voix et connu votre nom.
Si forte qu'eût été l'ombre sur vos visages,Sublime Trinité! j'eusse écarté la nuit,Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui,Et j'aurais abordé à votre clair rivage…
Mais jamais rien à moi ne vous a révéléSeigneur! ni le ciel lourd comme une eau suspendue,Ni l'exaltation de l'été sur les blés,Ni le temple ionien sur la montagne ardue;
Ni les cloches qui sont un encens cadencé,Ni le courage humain, toujours sans récompense,Ni les morts, dont l'hostile et pénétrant silenceSemble un renoncement invincible et lassé;
Ni ces nuits où l'esprit retient comme une preuveSon aspiration au bien universel;Ni la lune qui rêve, et voit passer le fleuveDes baisers fugitifs sous les cieux éternels.
Hélas! ni ces matins de ma brûlante enfance,Où, dans les prés gonflés d'un nuage d'odeur,Je sentais, tant l'extase en moi jetait sa lance,Un ange dans les cieux qui m'arrachait le coeur!
Pourtant, ayez pitié! Que votre main penchanteVienne guider mon sort douloureux et terni;J'aspire à vous, Splendeur, Raison éblouissante!Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu! et je chanteA cause du vide infini!
Mon Dieu, je sais qu'il faut accepter la détresse,Qu'il faut, dans la douleur, descendre jusqu'en bas,Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse,Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pasQue nous entrevoyions du moins la claire issueQue déjà votre main prépare doucement,Et qu'un peu de lumière, au lointain aperçue,Nous aide à supporter ce ténébreux moment?
Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si densesQu'on semble enseveli dans un obscur caveau?D'où vient cette funèbre et perfide abondanceQui submerge le coeur et trouble le cerveau?
Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres,On revoit les regards que l'on n'espérait plus.Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l'attendre,Être sauvés enfin, ce n'est plus être élus.
Consolez-nous parfois dans cette forteresseDont vous tenez les clefs et fermez le vitrail;Laissez-nous pressentir les futures caressesEt leur fraîche beauté d'eau bleue et de corail!
C'est trop d'être privé de la douce espérance,D'être comme un forçat serré le long du mur,Qui ne peut pas prévoir sa juste délivrance,Car la fenêtre est haute et les verrous sont durs.
Pourquoi ce faste affreux de l'angoisse où nous sommes,Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux,Puisqu'il vous plaît parfois d'avoir pitié des hommesEt de remettre encor le bonheur auprès d'eux?
Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes,L'émeut-on par un corps qui tremble et qui gémit?Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brûlanteQue Psyché répandit sur l'Amour endormi?
S'il se peut, écartez ces moments de la vieOù nous sommes broyés sous un joug trop étroit,Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie,Nous tentons d'écarter le roc avec nos doigts.
—Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades,Mon coeur ardent n'est plus, dans son éclat voilé,Qu'un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade,Où l'enfant nu console un cheval dételé.
—Mais s'il faut que ces jours de supplice reviennent,S'il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air,Que du moins votre main s'empare de la mienneEt m'aide à traverser l'effroyable désert…
—Comme vous accablez vos préférés, Seigneur!
Comme l'éclair, comme le vent, comme un voleur,Vous vous jetez sur eux, dans un désordre étrange;Vous les frappez, avec l'essaim des mauvais anges;Vous faites rage, ainsi qu'un typhon sur la mer.Ni les cris ni les pleurs dans les regards amersNe vous arrêtent. Vous secouez jusqu'aux moellesLe pauvre cèdre humain qui louait vos étoiles!Vous dispersez, avec votre bras forcené,L'amour, qui consolait depuis que l'on est né.Par la douleur physique et la douleur du rêveVous nous faites ployer; on se courbe, on se lève,Comme un rameau rompu qui lutte dans le vent.On implore, et vos coups vont encor s'aggravant.
Il semble que votre ample et salubre courageVeuille assainir en nous quelque obscur marécage,Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,L'âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant.On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites…—Et puis, c'est tout à coup la fin de la tempête;On est comme les bois légers, silencieux,D'où le vent se retire et monte vers les cieux.Et l'on est abattu, mais clair, calme, sans tache;Bercé comme un vaisseau sous une molle attache;Purifié, prudent, entouré de remparts,Protégé comme un roi parmi ses étendards…
—Mais s'il fallait connaître encor cette furie,Ah! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie,Près de l'arbre du bien et du mal, dont mes mainsDès l'enfance ont cueilli les délices humains.Défendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie;Laissez-moi défaillir, et ne m'arrachez pasLe perfide serpent qui dort entre mes bras…
Je suis fière de tout ce que je vous fis faire,Pauvre âme et pauvre esprit au faible corps liés.J'ai veillé, dans la morne ou brûlante atmosphère,A ce que rien de vous ne fût humilié.
Ah! s'il n'avait tenu qu'à mon penchant délire,Qu'à mon rêve incliné vers le plaintif amour,J'aurais suivi la route où tout effort expire,Mais je vous ai sauvés en m'immolant toujours!
Ma part fut abondante, aride, ténébreuse;J'ai combattu l'orage et divisé le vent,Et j'ai su m'enivrer, dans les jours éprouvants,Du sombre enchantement des larmes courageuses.
Déjà mon temps décline, et le vent dans les palmesNe répand plus pour moi son parfum vaste, amer.Peut-être vais-je atteindre, ayant de tout souffert,La région sereine où la douleur est calme;
Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance,Et vous, déception au jeu continuel,De m'avoir accordé la sombre indifférenceQui prépare le corps au repos éternel…
J'ai revu la Nature en son commencement.J'entends comme en naissant, comme en ouvrant l'oreille,Un bruit de branches, d'eau, de brises et d'abeillesPasser avec un vague et frais étonnement.On voit partout jaillir de la terre âpre et dureLa vapeur balancée et molle des verdures…—Nature, je connais votre piège éternel:Forte par la beauté, humble par le silence,Vous attendez qu'en nous sans cesse recommenceL'immense adhésion au but universel.L'indiscernable Amour tente un furtif appel…Je suis là; l'églantier enlace un banc de marbreQu'entoure la senteur fourmillante des buis.Tout gonfle et se fendille avec un léger bruitDe résine au soleil; le vent, au haut des arbres,A les grands mouvements de l'inspiration.Hélas! cette salubre et chaste passion,Ce grand nid des vivants qui croît et se prépare,Sera-t-il donc toujours l'ennemi des humains?Parmi ce tourbillon de graines et d'essaims,Nature, vous faut-il une âme qui s'égare,Et qui mêle à votre âcre et printanier levainL'inutile désir d'un amour plus divin,Que vous désabusez et que rien ne répare?…
On étouffait d'angoisse atroce, et l'on respire.Il semble que l'on ait désormais vu le pire,Qu'on est sorti vivant du cercle de l'enfer,Que c'est fini! Le jour remonte, calme et clair;On entend les rumeurs des routes, des villages,Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages:Halettement de fer que font dans le lointainLes usines, fumant sur le léger matin…Une haleine de fleurs épaissit les prairies;On voit, sur le torrent, écumer la scierie.Les calmes oliviers, immobiles, songeant,Reçoivent tout l'azur dans leurs tamis d'argent;Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses,Font un voile doré aux collines pierreuses;Et l'on est sauf!Mais quand reviendront les effrois,Quand ce sera vraiment pour la dernière fois;Quand ce sera le terme exact de toute chose,Le mal sans guérison, la mort de ceux qu'on oseA peine regarder, tant ils sont beaux et chers;Quand l'esprit ne pourra plus réjouir la chair;Quand on sera usé, délaissé, terne, commeUn jardin d'hôpital où flânent de vieux hommes;Quand, ni les prés gonflés qui montent aux genoux,Ni l'orgueil ni l'amour ne seront faits pour nous;Quand tout ce qui voyage, agit, hêle, circule,S'éloignera de l'ombre où notre front recule,Et qu'on sera déjà un cadavre vivant,Dont le timide effort, derrière un contrevent,Regarde encore un peu le soleil et l'orageVerser aux coeurs humains les robustes couragesEt la témérité, par qui Dieu vient en aide;Quand le malheur sera formel, net, sans remède,Et qu'on sera poussé, morne, les bras liés,Contre le mur, où sont tombés les fusillés:Quel baume, quel secours subit, quelle allégeanceMe mêlera, Nature, à votre calme essence?
«Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse.»
Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse?Les Nombres sont en elle éclatants et secrets,Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuseDispense la clarté jusqu'aux sombres forêts…
Sa douceur monotone et sa couleur uniqueFont une lueur vaste, absolue et sans bords.Comme un haut monument éternel et mystique,Elle semble arrêtée entre l'air et la mort.
—Que j'aime votre exacte, uniforme lumière,Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan,Où les noirs peupliers, recueillis, indolents,Semblent, dans l'éther blanc, de visibles prières!
—Nuit paisible, pareille aux rochers des torrentsVous laissez émaner des parfums froids et tristes,Et dans votre caveau, pâle et grave, persisteL'âme des premiers temps, et les esprits errants.
Est-ce un lointain rappel des heures primitivesOù l'inquiet désir se défiait du jour,Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive,Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour?
—Vous êtes aujourd'hui songeuse et solennelle,Nuit tombale où se meut l'odeur d'un oranger;Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle,Et méditer en vous avec un coeur figé.
Mais, hélas! je ne peux diminuer ma plainte,Je suis votre jet d'eau murmurant, exalté,Mon coeur jaillit en vous, épars et sans contrainte,Vaste comme un parfum propagé par l'été!
Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère,M'avez-vous attirée au seuil de vos secrets?Votre muette paix, massive et mensongère,N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.
Qu'y a-t-il de commun, ô grande SulamiteNoire et belle, et toujours buveuse de l'amour,Entre votre splendeur étroite et sans limite,Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour?
Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace,Par votre calme main apaisant notre sort?Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrassesBien longtemps, à l'abri du rêve et de l'effort,Puisque vivre c'est être alarmé, plein d'angoisse,Menacé dans l'esprit, menacé dans le corps,Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse,Puisqu'on naviguera sans atteindre le port,Puisque après les transports il faut d'autres transports,Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse,Et que, si l'on était paisible, on serait mort…
Je vis, je pense, et l'ombre insensible et divineDans le vallon obscur m'entoure de splendeur;Le romanesque vent, en s'ébattant, inclineSur le noir oranger le sureau lourd d'odeur.
Et je suis le témoin vigilant, perspicace,De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit;Et rien qu'en respirant, je retrouve la traceDes passants glorieux engloutis avant moi.
Et pourtant quel silence! Immobile présage,Les étoiles aux cieux maintiennent fixementLeur calme groupement, irrégulier et sage,Vestige ténébreux d'un vaste événement.
Rien, je ne saurai rien de l'énigme du monde!Je m'y suis insérée avec autant d'amourQue l'arbre dans le roc, que la rive dans l'onde,Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.
Mais je ne saurai rien; j'interroge, et j'écouteMon rêve qui répond à mon âme; et j'entendsLa foule des secrets, des désirs et du douteAgir en moi depuis la naissance du temps…
Parfois, dans un sursaut de connaissance épique,J'enveloppe l'espace et ses sombres lueurs,Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques,Jusqu'aux chats d'Orient, sanglotant dans les fleurs.
Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère!—Insondable Univers que j'ai cru posséder,Je n'interromprai pas ma pensive prièreVers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.
—Beau soir, tout envolé de parfums et de brises,Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur,C'est en vain que ma voix vous suit et vous attise,Comme la flûte grecque accompagne un danseur!
—Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable!Mon être se dissout, mon passé est errant;Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable!La lune luit; le vent se baigne dans le sable,Et j'écoute monter vers les cieux odorants,Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable,Qui, tout imprégné d'eux, leur est indifférent!
Je sais que rien n'est plus pour moi, et cependantJe regarde parfois les choses de l'espace,Je vois l'ombre de l'if qui divise l'étang,Et l'azur s'entr'ouvrir pour un oiseau qui passe.
La cloche d'un couvent disperse dans les airsSon rêve débordant et son Credo candide:Douce cloche, oasis d'argent du bleu désert,C'est vous la palme et l'eau des soirs tendres et vides!…
Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneauRendent le calme éther et le pavé sonores;Je rêve d'un jardin tropical, sur les flotsOù gonflent mollement les pompeuses Comores.
Et je regarde luire, entre les toits serrésOù mes tristes regards lentement aboutissent,Ces cieux du soir qui sont si doux et si propicesAux âmes qui n'ont pas encor désespéré…
«O Perséphone donne-nous un courage invincible.»ESCHYLE.
C'était un matin chaud, serein, religieux,Dans cette ombre bleuâtre où l'homme naît; les dieuxTenaient entre leurs mains une âme qui tressaille,Qui s'éveille et s'émeut. Les dieux disaient: «Qu'elle aille,Luttant contre les vents et le nuage obscur,Dans l'azur et toujours plus avant dans l'azur!Qu'errante, mais encore à nos cieux retenue,Elle vive les bras étendus vers la nue,Ne pouvant oublier et ne pouvant saisirLe souvenir épars de l'immortel plaisir;Qu'elle aille, épi de blé que l'univers va moudre,S'attachant au soleil, s'attachant à la foudre;Qu'innocente, et croyant à la bonté du jour,Elle répande en vain son ineffable amour,Et que toute sa joie, enivrée, abattue,Retombe sur son coeur comme un fardeau qui tue!Qu'aucun baiser ne soit assez âpre et puissantPour celle dont le sang veut rejoindre du sang;Ivre d'effusion et d'ardeur fraternelle,Que les mots qu'elle dit ne soient compris que d'elle.Quand la clarté des nuits étend l'ombre des ifs,Que tous ses désirs soient allongés, excessifs,Et qu'elle porte alors, comme un poids qui l'écrase,Les souhaits, le plaisir, le regret et l'extase!Qu'un matin, dédaignant les douceurs de l'été,N'aimant plus que l'orgueil et que l'éternité,Elle aille, se blessant d'un véhément coup d'aile;Qu'elle soit morte enfin, et qu'il ne reste d'elleQue quelques chants plaintifs, dont le tremblant éclatTouche moins que l'odeur vivante des lilas,Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes,Que les pleurs des jets d'eau, que les brises errantes,Et qu'ainsi les humains, dont le coeur faible et dur,Ignore nos desseins enfermés dans l'azur,Qui croient que leur bonheur est notre complaisance,Voyant cette âme lasse et lourde de souffrance,Ne puissent pas savoir,—secret profond des dieux,—Que c'était celle-là que nous aimions le mieux…
Je n'ai rien accepté du séjour sur la terre,Jamais le sort humain n'eut mon consentement;J'ai langui, j'ai bondi, nomade et solitaire,Des paradis de joie aux enfers du tourment.
La vie en me touchant a décuplé sa force:Pour mieux combler mon âme et creuser mon émoi,L'espace, les soleils, les pays, les écorcesSe joignaient à mon corps et brûlaient avec moi!
Enfant, j'ai désiré le sort, l'amour, la vieAvec l'arrachement des fleuves vers la mer;Je me retourne encor, étonnée et ravie,Vers l'image que j'eus d'un si tendre univers:
Que les jours se levaient splendides dans ma joie!Quel torrent ascendant de mon coeur vers les cieux!Mais l'orchestre s'est tu; la brume qui me noieM'entraîne mollement aux lieux silencieux.
J'ai la sérénité d'être sans espérance,Je ne souhaite rien, j'ai pris congé de moi;Ma force, mes désirs, mes regrets, ma souffranceOnt fui comme le temps laisse tomber les mois.
Mon coeur libre est ouvert à tout écho sublime,Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas;J'étends, les yeux penchés au-dessus des abîmes,Une main qui pardonne et l'autre qui combat.
Je sais que l'héroïsme est la suprême ivresse,Le mont où retentit la trompette d'argent,Mais plus le bond est haut, plus sûrement il blesse:Les esprits éblouis sont les plus indigents.
Je vois bien que tout fleuve orgueilleux a sa rive,Que tout a sa mesure et son empêchement,La chance aux yeux divins, rapidement nous prive,Et quand le sombre amour a pitié, c'est qu'il ment.
Je ne demande pas à l'énigme du mondeQuel dieu favorisait puis délaissait mon coeur,Ni quel fleuve d'amour, en détournant ses ondes,A déposé chez moi ce limon de langueur!
Hélas! que tout nous fuit! Comme tout nous rejette!Comme tout aboutit à ce hideux reposQui de la terre fait un immense squeletteOù les foules sans nombre ont aligné leurs os!
—Et maintenant, debout comme les astronomesDans les limpides nuits d'Agra et de Philæ,Je contemple, au-dessus des mondes et des hommes,Les signes infinis de mon coeur étoilé!…
En ces jours déchirants où le Destin me braveEt lentement me vainc, Seigneur, soutenez-moi,Jusqu'au mystique instant que mon coeur entrevoit,Où je confesserai que la douleur est suave;
Déjà son huile sainte a pénétré mes os;Je renonce à vouloir, à désirer, à vivre;Quand l'instinct est rompu, les âmes volent haut…Douleur, c'est votre poids sacré qui me délivre;C'est par votre grandeur qu'on atteint au repos…
O Mistral, la Mireille antique,—Chloé qui dansait dans le thym—Suspend sa flûte bucoliqueAu vert laurier de ton jardin!
Elle s'approche et te contemple;Et, dans le vent rapide et pur,C'est toi la colonne du temple,C'est toi l'olivier sur l'azur!
Tu étincelles dans l'espacePar tes airs de pâtre et de roi;Ton coeur enveloppe ta raceEt ton pays descend de toi!
Sous le soleil et les étoilesTu tiens ta lyre au son hautain,Comme un vaisseau gonfle sa voileEt bondit sur les flots latins!
Le vent bleu, sur la pierre blanche,De ses beaux bras audacieuxTrempés dans le parfum des branches,Etale ton nom sous les cieux!
La musique glissante ou viveBaigne et soulève tes pipeauxComme un fleuve franchit sa riveEt s'étend parmi les roseaux…
—Ainsi nous recherchions l'Histoire,L'Hellade avec ses temples roux,Quand c'est toi, la Nef, la Victoire,Et le Grec béni de chez nous!
Et Chloé, fille de Sicile,Retrouve en toi le sol natal;Son miroir, sa lampe d'argile,Elle les consacre à Mistral,
Heureuse, après un si long somme,De voir, dans l'azur et le vent,Que Daphnis, le plus beau des hommes,A pris l'éclat d'un dieu vivant…
O morts pour mon pays, je suis votre envieux…V. HUGO.
Ce matin de brouillard, d'orage et de langueur,Devant un glorieux et triste paysage,Je ressens, avec plus de fièvre et de vigueur,L'amour et la fierté qui divisent le coeurElancer vers les cieux leur différent courage!
Hélas! les grands sanglots de l'orgueil menacéNe sont souvent qu'un bruit de vagues, que domine,De ses bras éperdus, de ses cris insensés,Le désir des humains, qui rôde, convulsé,Dans son empire d'or, de soif et de famine!
—Quel mortel n'a connu vos somptueux élans,Passion de l'amour, unique multitude,Danger des jours aigus et des jours indolents,Orchestre dispersé sur les vents turbulents,Rossignol du désir et de la servitude!
Mais pour que soient domptés ces iniques transports,Nous irons aujourd'hui parmi les tombes vertesOù les croix ont l'éclat des mâts blancs dans les ports;Et nous suivrons, le coeur incliné vers les morts,La route de l'orgueil qu'ils ont laissée ouverte.
Voix des champs de bataille, âpre religion!Insistance des morts unis à la nature!Ils flottent, épandus, subtile légion,Mêlés au blé, au pain, au vin des régions,Hors des funèbres murs et des humbles clôtures.
—Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux.Les brumes du matin glissaient dans les branchages,Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux,L'automne secouait son vent clair dans les cieux,Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages!
On leur disait: «Afin qu'une minute encorLe sol que vous couvrez soit la terre latine,Il faut dans les ravins précipiter vos corps.»Et comme un formidable et musical accordCes cavaliers d'argent s'arrachaient des collines!
Ivre de quelque ardente et mystique liqueur,Leur âme, en s'élançant, les lâchait dans l'abîme.Ils croyaient que mourir c'était être vainqueurs,Et les armées semblaient les battements de coeurDe quelque immense dieu palpitant et sublime.
Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons,Avec une fureur rugissante et jalouse;Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long,Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons,On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse…
—O terre mariée au sang de vos héros,Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresseTénébreuse, cachée, où le fer et les osFont entendre des chocs de sabre et des sanglotsQuand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse.
Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux,Tiendront les épées d'or des guerres triomphales,Ces morts gardent le sol qu'ils ramènent sur eux;Leur pays et leur coeur s'endorment deux à deux,Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale…
Le Rhin, paisible et sûr comme un large avenirOù s'avancent les pas de la France éternelle,Verse à ces endormis un puissant élixir,Qui, dans toute saison, les fait s'épanouirComme un rose matin sur la molle Moselle!
—Les blés roux et liés sont aux ruches pareils,De tous les chauds vallons monte un parfum d'enfance,Mais, embusqué le soir sur le coteau vermeil,Comme un pourpre boulet le rapide soleilSemble prêt à venger quelque indicible offense.
Ni le doux ciel coulant sur les fruits verts et bleus,Ni l'eau pâle qui dort dans le cercle des saules,En ces graves pays ne nous penchent vers eux,En vain l'été répand ses baumes vaporeux,Un plus fort compagnon s'appuie à notre épaule:
C'est vous, ange irrité, taciturne, anxieux,Par qui le sang jaillit et l'ardeur se délivre,Honneur secret et fier, qui marchez dans les cieux,Par qui l'agonie est un vin délicieux,Quand, pour vous obtenir, il faut cesser de vivre!
Exaltants souvenirs! O splendeur de l'affrontPar qui chaque être, ainsi qu'une foule qui prie,Se délaisse soi-même, et, la lumière au front,Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie,Préfère aux voluptés, qui toujours se défont,Le grand embrassement du mort à sa patrie!
On voit un blanc jardin et des pelouses vertes.Le jour d'été nous suit par les portes ouvertes,Et visite avec nous le dôme nébuleux.Le vitrage répand des flots de rayons bleusPareils à la lueur des campagnes d'Egypte.Des étrangers, autour de la muette crypte,Contemplent, le visage appuyé sur leurs mains,Cette cendre d'un dieu resté chez les humains.Lourd comme un noir canon d'où s'envole la poudreOn voit luire l'autel, couleur d'encre et de foudre,Où l'on peut méditer, toucher, goûter l'honneur,Vif comme l'onde, et chaud comme sous l'Equateur!Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire.
—O héros endormi dans le bloc de porphyre,En vain, dans l'univers, nous recherchions vos pas:Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas.Sous les palmiers du Nil, sur l'or mouillé des sables,Vos pas victorieux restaient insaisissables.Dans les bleuâtres soirs du parc de Malmaison,Votre ombre erre toujours par delà l'horizon.Mais la mort déférente, assoupie et sans borneEst assez vaste, enfin, pour votre face morne.On contemple, effrayé: ce lit pourpre et puissantEnferme ce qui fut votre âme et votre sang.Et vous êtes là, vous à qui l'on ne peut croireTant vous êtes encore au-dessus de la gloire!De quel esprit serein, de quel orgueil content,Je songe qu'à jamais vous emplissez le temps,Et que l'orgueil sacré peut laisser choir à terre,Dans ce temple français de la Victoire Aptère,Ces ailes que l'on vit sur toutes les cités,Epandre leur tempête et leur témérité!
Je pense à votre grand retour de l'île d'Elbe;Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grèbes,Chauds de soleils, pareils à des aigles d'argentVous suivaient sur la mer où vous alliez, songeant.Quand vous êtes venu, seul, et jetant vos armes,Les faces des soldats se couvrirent de larmes.Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s'épancherL'eau vive que Moïse arrachait du rocher!Avançant lentement par Cannes, par Grenoble,Vous marchiez tout le jour; prévoyant, calme, noble;Invincible, isolé, sûr comme le destin,Vous reposant le soir, repartant le matin,Distribuant déjà vos faveurs et vos ordres,Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordreEt trouvant, ô miracle éclatant en un jour,Une immense contrée avec un seul amour!Et Paris enivré autour de vous se presse.Vous êtes soulevé par sa sainte caresse:Vous avancez debout, porté de main en main,Blanche idole, pesant sur tout l'amour humain.Vous passiez, entr'ouvrant la foule opaque et lisse,Comme un vaisseau bombé sur une mer propice;Vous alliez, les deux bras étendus, les yeux clos,Statue au front doré qu'on soulève des flots;Héros dont on célèbre un vivant centenaire!Votre nom sous l'azur roulait comme un tonnerreQui tranche les sommets et remplit les vallons.Un de vos maréchaux, marchant à reculonsDevant les Tuileries flambantes comme une arche,Gravissant l'escalier devant vous, marche à marche,Joyeux, vague, extatique, éperdu, sombre et doux,Répétait tendrement: «C'est vous! c'est vous! c'est vous!»Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille,N'ayant pas de témoin qui fût à votre taille,Contemplant l'horizon d'où les dieux sont absents,De quel aride coeur goûtiez-vous cet encens?Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre,Dans cette arène vaste et basse, votre cendre.On mit un grand soleil autour de ce repos.Comme un bouquet de lis déchirés, les drapeauxChez les rois arrachés, dans vos rudes conquêtes,Fleurirent saintement le silence où vous êtes.