Ah! le monstre qui a jeté la honte et le déshonneurdans une honnête famille, en voilà un qui ne méritera aucune pitié! Son crime est tellement épouvantable, que la raison se refuse à comprendre tant d’infamie unie à tant de lâcheté. Il me semble impossible qu’une pareille machination ne se découvre tôt ou tard; un crime pareil ne peut rester impuni.
Cette nuit, à un moment, la réalité m’est apparue comme un songe horrible, étrange, surnaturel... dont j’ai voulu me réveiller, dont j’ai voulu sortir... Mais, hélas, ce n’était pas un songe! Je voulais échapper à cet horrible cauchemar, me retrouver dans la réalité, telle du moins qu’elle devrait être, c’est-à-dire entre vous tous, dans tes bras, ma chérie, près de mes chers enfants.
Ah! quand ce jour béni arrivera-t-il? N’épargnez, pour cela, ni vos peines, ni vos efforts, ni l’argent. Que je sois ruiné, cela m’est égal, mais je veux mon honneur, c’est pour lui que je supporte ces effroyables tortures.
Tu me demandes comment je supporte mon supplice? Hélas, comme je le peux. J’ai parfois des moments d’abattement terribles, pendant lesquels il me semble que la mort serait mille fois préférable à la torture morale que j’endure, mais par un effort violent de volonté, je me ressaisis. Que veux-tu, il faut bien parfois se laisser aller à la douleur, on la supporte ensuite avec d’autant plus de fermeté.
Enfin, espérons que cet horrible calvaire aura une fin, c’est la seule raison de vivre, c’est là mon unique espoir.
Les journées et les nuits sont longues, mon cerveau est constamment à la recherche de cette énigme épouvantable qu’il ne peut déchiffrer. Ah! que jevoudrais pouvoir déchirer à coups d’épée ce voile impénétrable qui entoure ma tragique histoire! Il est impossible qu’on n’y arrive pas.
Donne-moi des nouvelles de vous tous, puisque les seules lettres que je reçoive sont les tiennes. Parle-moi de nos chers enfants, de ta santé. Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
Le 25 janvier 1895.(Vendredi)
Ma chère Lucie,
Ta lettre d’hier m’a navré, la douleur y perçait à chaque mot.
Jamais, vois-tu, deux infortunés n’ont souffert comme nous. Si je n’avais foi en l’avenir, si ma conscience nette et pure ne me disait pas qu’une pareille erreur ne peut subsister éternellement, je me laisserais certes aller aux plus sombres idées. J’ai déjà, comme tu le sais, résolu une fois de me tuer; j’ai cédé à vos remontrances, je vous ai promis de vivre, car vous m’avez fait comprendre que je n’avais pas le droit de déserter, qu’innocent je devais vivre. Mais, hélas, si tu savais combien parfois il est plus difficile de vivre que de mourir!
Mais sois tranquille, ma chérie, malgré toutes mes tortures, je ne démentirai pas vos généreux efforts, je vivrai... tant que mes forces physiques et surtout morales le permettront.
Toute la nuit j’ai pensé à toi, mon adorée, j’ai souffert avec toi. Je t’ai écrit chaque jour depuissamedi dernier, j’espère que mes lettres te seront parvenues à l’heure qu’il est.
Je ne sais ni sur qui ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation est si misérable que je pense à la mort comme à l’oubli de tout; il n’y a que lorsque je regarde l’avenir que j’ai un moment de soulagement, car, comme je te le disais déjà plus haut, l’espoir seul me fait vivre.
Tout à l’heure, j’ai regardé pendant quelques instants le portrait de nos chers enfants; mais je n’ai pu supporter leur vue longtemps tant les sanglots m’étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que je vive, il faut que je supporte mon martyre jusqu’au bout pour le nom que portent ces chers petits. Il faut qu’ils apprennent un jour que ce nom est digne d’être honoré, d’être respecté, il faut qu’ils sachent que si je mets l’honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, je n’en mets aucun au-dessus.
Ah! mais il serait vraiment grand temps que cet horrible martyre que nous subissons tous prit fin. Je n’ose y penser, tout en moi se gonfle, prêt à éclater...
Je t’embrasse mille et mille fois ainsi que nos bons chéris,
ALfred.
Vendredi, 4 heures.
On me remet ta lettre d’hier vendredi dans laquelle tu m’annonces avoir reçu ma première lettre. Tu es priée de t’abstenir de faire aucune réflexion sur les mesures prises à notre égard. Je n’aurai plus dorénavant le droit de t’écrire que deux fois par semaine. Tu pourras m’écrire chaque jour; fais-le, ma chérie, car c’est la seule chose qui me donne le courage de vivre. Si je ne sentais pas ta chaude affection, celle de tous les miens, lutter avec moi pour mon honneur, je n’aurais pas le courage de poursuivre cette tâche presque surhumaine. De même on ne me donne aucune lettre d’aucun membre de la famille, et je n’ai pas le droit de leur écrire.
Le ministre seul peut modifier cet état de choses.
Tu ne peux te figurer, ma pauvre enfant, comme je suis malheureux; nuit et jour je pense à cet horrible mot accolé à mon nom, mon cerveau parfois se refuse à admettre pareille chose. Je me demande dans mes nuits agitées si je suis réveillé ou si je dors. Avec cela, aucune occupation qui me permette de me distraire de mes sombres pensées.
Je t’embrasse mille fois ainsi que tous les nôtres,
Alfred.
28 janvier 1895.
Ma chère Lucie,
Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t’entretenir. Tu sais que je ne puis t’écrire que deux fois par semaine.
J’ai reçu tes deux lettres de vendredi et de samedi.
Chaque fois qu’on m’apporte une lettre de toi, un rayon de joie pénètre dans mon cœur profondément ulcéré. Ce que tu me dis dans ta lettre de samedi est exact; j’ai comme toi la conviction absolue que tout se découvrira, mais quand?—Tu comprends qu’à la longue tout s’émousse, même le courage le plus héroïque. Et puis, entre le courage qui fait affronter le danger quel qu’il soit et le courage qui permet de supporter sans faiblir les pires outrages, le mépris et la honte, il y a une grande différence. Je n’ai jamais baissé la tête, crois-le bien; ma conscience ne me le permettait pas. J’ai le droit de regarder tout le monde en face. Mais que veux-tu, tout le monde ne peut pas descendre dans mon âme et conscience! Le fait est là, hélas, brutal et terrible. C’est pourquoi chaque fois que je reçois une de tes lettres, j’ai un rayon d’espoir, j’espère enfin apprendre quelque bonne nouvelle. Si les Léon sont venus à Paris, leur impatience ne leur permettant pas d’attendre, pense un peu ce qu’il en est de moi. Je sais bien que vous souffrez tous comme moi, que vous partagez mes peines et mes tortures, mais vous avez l’activité qui vous distrait un peu de ces horribles douleurs, tandis que je suis là, impatient, en tête à tête nuit et jour avec mon cerveau.
Vraiment, je me demande encore aujourd’hui comment mon cerveau a pu résister à tant de coups répétés, comment je ne suis pas devenu fou.
Il est certain, ma chérie, qu’il n’y a que ton profond amour qui puisse me faire encore aimer la vie. Avoir consacré toutes ses forces, toute son intelligence au service de son pays, et puis se voir un beaujour accusé, puis condamné pour le crime le plus horrible, le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, avoue qu’il y a de quoi dégoûter de la vie! Aussi, quand mon honneur me sera rendu,—ah! que ce soit le plus tôt possible—alors je me consacrerai tout entier à toi et à nos chers enfants.
Et puis, songe au chemin terrible qu’il me reste encore à parcourir avant d’arriver au terme de mes pérégrinations. Une traversée de 60 à 80 jours, dans des conditions épouvantables. Je ne parle pas, bien entendu, des conditions matérielles de la traversée—tu sais que mon corps m’a toujours peu inquiété—mais des conditions morales. Me trouver pendant tout ce temps-là en face de marins, d’officiers de marine, c’est-à-dire d’honnêtes et loyaux soldats qui verront en moi un traître, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus abject parmi les criminels! Tu vois, rien qu’à cette pensée, mon cœur se serre.
Je ne crois pas que jamais au monde un innocent ait enduré les tortures morales que j’ai déjà supportées et celles qui m’attendent encore. Aussi tu peux croire si dans chacune de tes lettres je cherche, enfin, ce mot d’espoir, tant attendu, tant désiré.
Écris-moi chaque jour longuement. Donne-moi des nouvelles de tous les membres de la famille, puisque je ne reçois pas leurs lettres et que je ne puis leur écrire. Tes lettres sont, comme je te l’ai déjà dit, mes seuls moments de bonheur. Toi seule, tu me rattaches à la vie.
Regarder en arrière, je ne le puis.—Les larmes me saisissent quand je pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le suprêmeespoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la vérité.
Embrasse tout le monde pour moi, ainsi que nos chers enfants.
Mille baisers pour toi,
Alfred.
31 janvier 1895.—Jeudi.
Ma chère Lucie,
Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire. Je les compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n’ai plus reçu de lettres de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle souffrance épouvantable! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je m’imprégnais de chaque mot,—peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites... il me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l’épouvantable solitude.
Je me demande vraiment comment je vis; nuit et jour mon seul compagnon est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos malheurs.
La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable... puis, quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû, pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.
Vraiment, c’est trop cruel!
Ah! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de vivre que de mourir!
Mourir, c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les maux, de toutes tortures.
Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité tressaillir l’une après l’autre... souffrir enfin le long martyre du cœur... Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable!
Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns, ni les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque là il faut vivre. Je fais tous mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de satisfaire ses besoins matériels.
Quand donc cet horrible martyre sera-t-il fini? Quand donc reconnaîtra-t-on la vérité?
Comment vont nos pauvres chéris? Quand je pense à eux, c’est un torrent de larmes. Et toi, j’espère que ta santé est bonne. Il faut te soigner, ma chérie. Les enfants d’abord, la mission que tu as à remplir ensuite, t’imposent des devoirs auxquels tu ne peux manquer.
Pardon de mon style baroque et décousu. Je nesais plus écrire, les mots ne me viennent plus, tant mon cerveau est délabré. Il n’y a plus qu’un point fixe dans ma tête: l’espoir de connaître un jour la vérité, de voir mon innocence reconnue et proclamée. C’est ce que je balbutie nuit et jour, dans mes rêves comme dans mon réveil.
Quand pourrais-je t’embrasser et retrouver dans ton profond amour la force qui m’est nécessaire pour aller jusqu’au bout de cet épouvantable calvaire?
Embrasse tout le monde pour moi.
Baisers aux chéris.
Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
Le 3 février 1895.(Dimanche)
Ma chérie,
Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était... J’ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade... J’ai bâti toutes sortes de chimères.
Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près de moi toncœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes tortures.
La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire, c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée contre moi, que je me disais que c’était impossible... puis je me réveillais et je constatais la triste réalité.
Ah! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert; on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout cela dure éternellement... la vérité doit se faire jour!
Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture morale à laquelle je suis en proie.
Ah! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les enlèvera-t-on?
Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on me rendra mon honneur qui n’a jamais failli!... Je suis bien las de souffrir.
Que l’on me prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon corps..., tu sais que j’en fais fi..., mais qu’on me rende mon honneur.
Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux innocent qui, cependant, ne demande que justice!
Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu les soldats de la France...; puis le soir vient..., et rien, rien encore.
Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même si tu avais été auprès de moi; un innocent n’a jamais le droit de désespérer. Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs, toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.
Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi? Comme ce serait heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur!
Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui? Je n’ose plus trop l’espérer puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque fois trop cruelle.
Enfin, ma chérie, que te dire?... Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour, je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera oublié, où mon honneur me sera rendu.
Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.
Baisers à tous les membres de nos familles.
Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes forces,
Alfred.
Le 7 février 1895.(Jeudi.)
Ma bonne Lucie,
J’ai reçu dimanche dernier un paquet d’une quinzaine de lettres, toutes antérieures au dimanche27 janvier. Remercie bien tous les membres de la famille de leur chaude affection dont je n’ai jamais douté. Je suis donc sans nouvelles de toi depuis plus de dix jours. Te dire mes tortures est impossible.
Puis, me trouver encore en face de soldats que j’étais si fier de commander hier, que je suis digne de commander encore aujourd’hui, et qui verront en moi le dernier des misérables—vois-tu, c’est épouvantable! Mon cœur cesse de battre à cette seule pensée.
Mon histoire est trop horrible, ma tête n’en peut plus.
J’ai pu résister pendant assez longtemps parce que mon âme pure et honnête me disait que mon devoir était là, que mon innocence si complète et si absolue ne tarderait pas à éclater...; mais cette avanie lente est tout ce qu’il y a de plus épouvantable.
J’eusse préféré le peloton d’exécution; au moins, là, il n’y aurait pas eu de discussion possible et vous eussiez réhabilité ma mémoire.
Mais ne crains pas que je veuille attenter jamais à mes jours. Je t’ai promis de n’en rien faire et tu sais que je n’ai qu’une parole. Sois donc sans inquiétude aucune à ce sujet. Mais jusqu’où mes forces me mèneront-elles, jusqu’à quand mon cœur continuera-t-il de battre dans cette atmosphère de mépris, moi si fier de mon honneur sans tache, moi orgueilleux, voilà ce que je ne sais pas!
Ah! s’il n’y avait eu que des tortures physiques à supporter, s’il n’y avait eu qu’à souffrir en attendant la vérité, j’aurais été de taille à le faire, à supporter le martyre épouvantable. Mais supporter le mépris... pendant si longtemps... c’est horrible!
Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un innocent qui ait enduré des tortures pareilles aux miennes.
Quant à toi, ma pauvre et bien aimée femme, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton énergie. C’est au nom de notre profond amour que je te le demande, car il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce qu’était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité épouvantable.
Aurai-je des nouvelles de toi aujourd’hui? Quand apprendrai-je que j’aurai le plaisir et la joie de t’embrasser? Chaque jour je l’espère, et rien ne vient égayer mon horrible martyre.
Du courage, ma chérie, il t’en faut beaucoup, beaucoup, il vous en faut à tous, à nos deux familles. Vous n’avez pas le droit de vous laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoiqu’il advienne de moi.
Embrasse tout le monde pour moi. Embrasse bien, bien fort, nos deux pauvres chéris pour moi, et toi reçois les meilleurs baisers de celui qui t’aime tant,
Alfred.
Le 10 février 1895.(Dimanche.)
Ma chère Lucie,
J’ai reçu vendredi soir tes lettres jusqu’au 2 février inclus.
J’ai vu avec plaisir que vous vous portez tous bien. J’espère que tu as reçu également mes lettres.
Je ne te parlerai pas de moi; tu dois comprendre quelle est l’agonie lente de mon cœur. Mais rien ne sert de gémir. Ce qu’il te faut, ce qu’il vous faut à tous, c’est de la vaillance et du courage; il ne faut pas que vous, vous vous laissiez abattre par l’adversité, si terrible qu’elle soit.
Il faut que vous arriviez à prouver à la France entière que j’étais un digne et loyal soldat, aimant sa patrie au dessus de tout, l’ayant servie toujours avec dévouement.
C’est là le but principal, le but primordial, bien au-dessus de ma propre personnalité. Il y a un nom qu’il s’agit de laver de la souillure qui lui a été infligée, un nom jusqu’ici pur et sans tache, et qui doit de nouveau briller d’un éclat aussi pur que jadis. C’est d’ailleurs le nom que portent nos chers enfants et ceci déjà doit te donner tout le courage nécessaire.
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes des nôtres. Moi aussi, je regrette de ne pouvoir leur écrire. Tu sais quelle grande affection j’avais pour eux tous. Embrasse bien les parents, ta chère famille, la nôtre pour moi. Dis-leur bien ce que je pense, ce dont je voudrais te convaincre: c’est que moi je ne viens qu’en second lieu, c’est qu’il y a un nom qu’il faut réhabiliter.
Personne ne peut faillir à cette tâche suprême.
Te dire l’état dans lequel je suis, c’est inutile. Comme je te disais plus haut, ton cœur est là pour te le faire sentir mieux que ma plume ne saurait le faire. J’irai tant que mon cœur battra, avec toujours devant moi, nuit et jour, l’espoir suprême qu’on me rendra la place que je mérite.
Vois-tu, chérie, un homme d’honneur ne saurait vivre sans son honneur. On a beau se dire en soi-même qu’on est innocent, le cœur vous ronge. Les heures sont longues dans la solitude, et mon esprit ne peut encore concevoir tout ce qui m’arrive. Jamais romancier, si riche que soit son imagination, n’aurait pu écrire une histoire plus tragique.
Je suis convaincu comme toi que la vérité se fera jour tôt ou tard. Les bonnes causes triomphent toujours. Mais quel sera alors mon état, c’est ce que je ne saurais dire... Le cœur est là qui, du matin au soir et du soir au matin, souffre et palpite.
J’espère que je pourrai t’embrasser au moins avant mon départ.
Merci des détails que tu me donnes des enfants. Il faut les élever sérieusement et solidement, s’occuper aussi bien du physique que du moral. D’ailleurs, je te connais, je n’ai nulle inquiétude à ce sujet. Je sais que tu en feras des âmes généreuses et belles, ardentes pour tout ce qui est noble et beau, marchant toujours dans la voie du devoir.
Embrasse mille et mille fois ces bons chéris pour moi.
Je te prie aussi d’embrasser tout le monde pour moi. Reçois les baisers les meilleurs de ton mari qui t’aime, qui ne vit qu’avec ta pensée,
Alfred.
Le 14 février 1895.
Ma chère Lucie,
Les quelques moments que j’ai passés avec toi m’ont été bien doux, quoiqu’il m’ait été impossible de te dire tout ce que j’avais sur le cœur.
Mon temps se passait à te regarder, à m’imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort j’étais séparé de toi. Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraîtra invraisemblable.
Mais ce qu’il faut bien nous dire, c’est qu’il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l’éclat qu’il n’aurait jamais dû perdre.
J’aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu’ils portent est déshonoré.
C’est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez te le répéter.
J’aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.
Je ne crains pas les fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu’on m’épargne les tortures morales! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face! Je ne vis que dans cet espoir, c’est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.
Tu m’as de nouveau rendu le courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyre.
Je ne te dirai pas que je t’aime encore plus; tu sais quel est mon amour profond pour toi. C’est lui qui me permet de supporter mes tortures morales, c’est l’affection de vous tous pour moi.
Embrasse bien tout le monde pour moi, les membres de nos deux familles, tes chers parents, nos enfants, et reçois pour toi les meilleurs et les plus tendres baisers de ton dévoué mari
Alfred.
Le 21 février 1895.
Ma chère Lucie,
Quand je te vois, le temps est si court, je suis si anxieux de voir l’heure s’écouler avec une rapidité que je ne connaissais plus, tant les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que j’oublie de te dire la moitié de ce que j’avais préparé dans mon imagination.
Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer t’avait été clémente? Je voulais te dire toute l’admiration que j’ai pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d’une femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d’un sort aussi cruel, aussi immérité.
Je voulais te parler longuement de nos enfants, de leur santé, de leur régime. Je voulais aussi te prier de remercier toutes nos familles de leur dévouement à la cause d’un innocent, te demander des nouvelles de leur santé à tous. Il faudrait une longue journée pour épuiser tous ces sujets et nos minutes sont comptées! Enfin, il faut espérer que les jours heureux reviendront, car il est impossible, il est contraire à la raison humaine, qu’on n’arrive pas à mettre la main sur le véritable coupable.
Comme je te l’ai dit, je ferai mon possible pour dompter les battements de mon cœur ulcéré, pour supporter cet horrible et long martyre, afin de voir avec vous luire le jour heureux de la réhabilitation.
Je souffrirai sans gémir le mépris si naturel, si justifié qu’inspire l’être que je représente, je comprimerai les convulsions de mon être contre un sort aussi épouvantable, aussi horrible.
Oh! ce mépris autour de mon nom, autour de ma personne, comme j’en souffre! La plume est incapable de traduire un pareil supplice.
Je me demande vraiment comment un homme qui a véritablement forfait à l’honneur peut continuer à vivre? Mais je ne vis que grâce à ma conscience, grâce à l’espoir que bientôt tout se découvrira, que le véritable criminel sera puni de son horrible crime, qu’on me rendra enfin mon honneur.
Quand je serai parti, écris-moi bien longuement. Je pense qu’aussi à ce moment vous pourrez tous m’écrire et que je recevrai des nouvelles de tous les membres de nos familles.
Au premier envoi que tu feras, veux-tu être assez bonne pour ajouter la méthode Ollendorf que j’ai pu juger ici et que je trouve préférable à celle de ton professeur? Tu y joindras le corrigé des thèmes qui forme un volume à part et qui sera aussi mon professeur.
Embrasse bien nos chéris, tes parents, tous ceux que tu vois enfin de ma part et reçois les baisers affectueux de ton dévoué
Alfred.
Mardi, 12 mars 1895.
Ma chère Lucie,
Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j’ai été emmené à Rochefort et embarqué.
Je ne te raconterai pas mon voyage; j’ai été transporté comme le méritait le vil gredin que je représente; ce n’est que justice. On ne saurait accorder aucune pitié à un traître; c’est le dernier des misérables et tant que je représenterai ce misérable, je ne puis qu’approuver.
Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes.
Mais ton cœur peut te dire tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre; c’est horrible. Je ne vis plus que par mon âme qui espère voir luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation; c’est la seule chose qui me donne la force de vivre. Sans honneur, un homme est indigne de vivre.
Toi, la vérité même, tu m’as affirmé le jour de mon départ être sûre d’aboutir bientôt; je n’ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi le bien.
J’ai été débarqué il y a quelques instants et j’ai obtenu de t’envoyer une dépêche.
Je t’écris vite ces quelques mots qui partiront le 15 par le courrier anglais. Cela me soulage de venir causer avec toi que j’aime si profondément. Il y a deux courriers par mois pour la France, le 15, courrier anglais et le 3, courrier français.
De même, il y a deux courriers par mois pour les Iles, le courrier anglais et le courrier français. Informe-toi de la date de leur départ et écris-moi par l’un et par l’autre.
Ce que je puis te dire encore, c’est, si tu veux que je vive: fais-moi rendre mon honneur. Les convictions, quelles qu’elles soient, ne me servent de rien; elles ne changent pas ma situation; ce qu’il faut, c’est un jugement me réhabilitant.
J’ai fait pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur puisse faire en acceptant de vivre après ma tragique histoire, grâce à la conviction que tu m’as inculquée que la vérité se fait toujours connaître. A ton tour, ma chérie, de faire tout ce qui est humainement possible pour découvrir la vérité.
Épouse et mère, tâche d’émouvoir les cœurs d’épouses et de mères pour qu’on te livre la clé de cet horrible mystère. Il me faut mon honneur si tu veux que je vive; il le faut pour nos chers enfants. Ne raisonne pas avec ton cœur, cela ne sert à rien. Il y a un jugement, rien ne sera changé dans notre tragique situation tant que le jugement ne sera pas révisé. Réfléchis donc et agis pour déchiffrer cette énigme, cela vaudra mieux que de venir ici partager mon horrible situation, ce sera le meilleur, le seul moyen de me sauver la vie. Dis-toi bien que c’estune question de vie et de mort pour moi comme pour nos enfants.
Je suis incapable de vous écrire à tous, car mon cerveau n’en peut plus et mon désespoir est trop grand. J’ai le système nerveux dans un état déplorable, et il serait grand temps que cet horrible drame prît fin.
Je n’ai plus que l’âme qui surnage.
Mais, pour Dieu, hâtez-vous et travaillez ferme!
Dis à tous de m’écrire.
Embrasse tout le monde pour moi, nos pauvres chéris aussi et pour toi mille tendres baisers de ton dévoué mari.
Alfred.
Quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer envoie-moi une dépêche, je l’attends chaque jour comme le Messie.
Mercredi, 15 mars 1895.
Ma chérie,
Comme je ne remets cette lettre qu’aujourd’hui, je viens encore vite un peu causer avec toi. Je ne parlerai pas de mes épouvantables tortures, tu les connais et tu les partages.
Ma situation reste ici la même qu’auparavant; dis-toi bien que je suis incapable de la supporter longtemps. Il me semble donc difficile que tu viennes me rejoindre. D’ailleurs, comme je te l’ai dit hier, si tu veux me sauver la vie, tu as mieux à faire: fais-moi rendre mon honneur, l’honneur de mon nom, celui de nos pauvres enfants.
Dans mon horrible détresse, je passe mon temps à me répéter mentalement le mot que tu m’as dit le jour de mon départ: votre certitude absolue d’arriver à la vérité. D’ailleurs, autrement, ce serait la mort pour moi et à bref délai, car sans mon honneur je ne vivrais pas. Je ne suis arrivé à surmonter tout que grâce à ma conscience et à l’espérance que vous m’avez donnée que la vérité se découvrirait. Cette espérance morte serait le signal de ma mort.
Dis-toi donc bien, ma chérie, qu’il faut aboutir, et le plus tôt possible à me faire rendre mon honneur; je suis incapable de supporter encore longtemps cette atmosphère de mépris si légitime autour de moi. De vos efforts dépend mon honneur, c’est-à-dire ma vie, enfin l’honneur de nos pauvres enfants. Tu dois donc tout tenter, tout essayer, pour arriver à la vérité, que je vive ou que je meure, car ta mission est supérieure à moi-même.
Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
20 Mars 1895.
Ma chère Lucie,
Ma lettre sera courte, car je ne veux pas t’arracher l’âme, mes souffrances sont d’ailleurs tiennes.
Je ne puis d’ailleurs que te confirmer la lettre que je t’ai écrite le 13 de ce mois. Plus vous hâterez ma réhabilitation et plus vous abrégerez mon martyre.
J’ai fait pour toi plus que l’amour le plus profond peut inspirer; j’ai enduré le pire supplice qu’un homme de cœur puisse subir; à toi de faire l’impossible pour me faire rendre mon honneur si tu veux que je vive.
Ma situation n’est pas encore définitive, je suis toujours encore enfermé.
Je ne te parlerai pas de ma vie matérielle, elle m’est indifférente. Les misères physiques ne sont rien, quelles qu’elles soient. Je ne veux qu’une chose dont je rêve nuit et jour, dont mon cerveau est hanté à tout instant, c’est qu’on me rende mon honneur qui n’a jamais failli.
On ne m’a pas remis jusqu’à présent les livres que j’ai apportés, on attend des ordres.
Envoie-moi toujours des revues par le prochain courrier.
Donc, ma chérie, si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur le plus tôt possible, car mon martyre ne saurait se supporter indéfiniment. J’aime mieux te dire la vérité, toute la vérité que de te bercer d’illusions trompeuses. Il faut savoir regarder la situation en face. Je n’ai accepté de vivre que parce que vous m’avez inculqué la conviction que l’innocence se fait toujours connaître. Cette innocence, il faut la faire relater, non seulement pour moi, mais pour les enfants, pour vous tous.
Embrasse ces chéris, tout le monde pour moi et mille baisers pour toi,
Alfred.
Comme les lettres seront très longues à me parvenir, envoie moi une dépêche quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer. Ma vie reste suspendue à cette attente. Pense à tout ce que je souffre.
28 mars 1895.
Ma chère Lucie,
J’espérais recevoir ces jours-ci de tes nouvelles; je n’ai encore rien reçu; je t’ai déjà écrit deux lettres.
Je ne connais toujours que les quatre murs de ma chambre. Quant à ma santé, elle ne saurait être brillante. En dehors des misères physiques que j’ai supportées et dont je ne parle que pour mémoire, la cause en est surtout dans l’ébranlement de mon système nerveux, produit par cette suite ininterrompue de secousses morales.
Tu sais que les souffrances physiques, si douloureuses qu’elles soient parfois, ne sauraient m’arracher aucune plainte, et je regarderais froidement la mort venir, si mes tortures morales n’assombrissaient constamment mes pensées.
Mon esprit ne peut se dégager un seul instant de cet horrible drame dont je suis la victime, drame qui m’atteint non seulement dans ma vie—c’est le moindre de mes maux et mieux eût valu, certes, que le misérable qui a commis ce crime m’eût tué que de me frapper ainsi—mais dans mon honneur, dans celui de mes enfants, dans celui de vous tous.
Cette idée lancinante de mon honneur arraché ne me laisse de repos ni jour ni nuit. Mes nuits, hélas! tu peux t’imaginer ce qu’elles sont. Jadis ce n’étaient que des insomnies; une grande partie maintenant se consume dans un tel état d’hallucination et de fièvre que je me demande chaque matin comment mon cerveau résiste encore; c’est un de mes plus cruels supplices. Il faut y ajouter ces longues heures de la journée en tête à tête avec soi-même dans l’isolement le plus absolu.
Est-il possible de s’élever au-dessus de pareilles préoccupations et de forcer son esprit à s’égarer sur d’autres sujets? Je ne le crois pas, en tous cas je ne le puis. Quand on se trouve dans la situation la plus émouvante, la plus tragique qu’on puisse concevoir pour un homme dont l’honneur n’a jamais failli, rien ne peut détourner la pensée du sujet dominant qui la préoccupe.
Puis, quand je pense à toi, à nos chers enfants, mon chagrin est indicible, car le poids du crime qu’un misérable a commis pèse lourdement sur vous aussi. Il faut donc, pour nos enfants, que, quoiqu’il arrive, tu poursuives, sans trève ni repos, l’œuvre que tu as entreprise et que tu fasses éclater mon innocence de telle sorte qu’il ne puisse subsister de doute dans l’esprit de personne.
Quelles que soient les personnes convaincues de mon innocence, dis-toi qu’elles ne changeront rien à notre situation. Nous nous sommes souvent payés de mots et nourris d’illusions; rien ne peut nous sauver, si ce n’est ma réhabilitation.
Tu vois donc, ce que je ne puis cesser de te répéter, qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, non seulement pour moi, mais pour nos enfants. Pour moi, je n’accepterai jamais de vivre sans mon honneur; dire qu’un innocent doit et peut toujours vivre, c’est un lieu commun d’une banalité désespérante.
J’ai pu le dire et le croire aussi; aujourd’hui que j’en fais la triste expérience, je déclare que c’est impossible quand on a du cœur. La vie n’est admissible que lorsqu’on peut lever la tête partout et regarder tout le monde en face; autrement, il n’y a qu’à mourir. Vivre pour vivre, c’est simplement bas et lâche. Je suis sûr d’ailleurs que tu penses comme moi; toute autre solution serait indigne de nous.
La situation déjà si tragique se tend donc de plus en plus chaque jour. Il ne s’agit ni de pleurer ni de gémir, mais d’y faire face avec toute ton énergie et toute ton âme. Il faut, pour dénouer cette situation, ne pas attendre un hasard heureux, mais déployer une activité dévorante, frapper à toutes les portes; il faut employer tous les moyens pour faire jaillir la lumière. Tous les procédés d’investigation sont à tenter; le but, c’est ma vie, notre vie à tous.
Voici donc un bulletin bien net de mon état aussi bien physique que moral. Je le résume: un état nerveux et cervical pitoyable, mais une énergie morale extrême, tendue vers le but unique qu’il faut atteindre à tout prix, par tous les moyens, la réhabilitation.
Je te laisse dès lors à penser quelles luttes je suis obligé de soutenir chaque jour pour ne pas préférer une mort immédiate à cette lente agonie de toutes mes forces, à ce martyre de tous les instants où se combinent les souffrances physiques avec les tortures morales.
Tu vois que je tiens la promesse que je t’ai faite de lutter pour vivre jusqu’au jour de la réhabilitation; c’est tout ce que je puis faire. A toi de faire le reste si tu veux que j’atteigne ce jour.
Donc, pas de faiblesse. Dis-toi que je souffre le martyre, que mon cerveau s’affaiblit chaque jour; dis-toi qu’il s’agit de mon honneur, c’est-à-dire de ma vie, de l’honneur de tes enfants. Que ces pensées t’inspirent, et agis en conséquence.
Embrasse tout le monde, les enfants pour moi. Mille baisers de ton mari qui t’aime,
Alfred.
Comment vont les enfants? Donne-moi de leurs nouvelles. Je ne puis penser à toi et à eux sans que mon être tressaille de douleur. Je voudrais t’insuffler tout le feu qui est dans mon âme pour marcher à l’assaut de la vérité, te pénétrer de la nécessité absolue de démasquer le véritable coupable par tous les moyens, quels qu’ils soient, et surtout sans tarder.
Envoie-moi quelques livres.
27 avril 1895.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes encore pour que tu saches que je suis toujours en vie et pour t’envoyer l’écho de mon immense affection.
Quelque grand que soit notre chagrin à tous deux, je ne puis que te dire toujours de le surmonter pour poursuivre la réhabilitation avec une persévérance indomptable.
Garde toujours le calme et la dignité qui conviennent à notre grand malheur, si immérité, mais travaille pour me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent mes chers enfants.
Qu’aucune démarche ne te rebute ni te lasse; va trouver, si tu le juges utile, les membres du Gouvernement, émeus leur cœur de père et de Français, dis bien que tu ne demandes pour moi ni grâce nipitié, mais seulement qu’on poursuive les recherches à outrance.
Malgré une coïncidence parfois terrible de tourments aussi bien physiques que moraux, je sens bien que mon devoir vis-à-vis de toi, vis-à-vis de nos chers enfants est de résister jusqu’à la limite de mes forces et de protester de mon innocence jusqu’à mon dernier souffle.
Mais s’il y a une justice en ce monde, il me semble impossible, ma raison se refuse à y croire, que nous ne retrouvions le bonheur qui n’aurait jamais dû nous être enlevé.
Je t’écris certes parfois des lettres exaltées, sous l’empire d’impressions nerveuses extrêmes ou de dépression physique considérable; mais qui n’aurait pas de ces coups de folie, de ces révoltes du cœur et de l’âme, dans une situation aussi tragique, aussi émouvante que la nôtre? Et si je te dis de te hâter, c’est que je voudrais assister au jour de triomphe de mon innocence reconnue. Et puis, toujours seul, en tête à tête avec moi-même, livré à mes tristes pensées, sans nouvelles de toi, des enfants, de tous ceux qui me sont chers depuis plus de deux mois, à qui confierais-je les souffrances de mon cœur, si ce n’est à toi, confidente de toutes mes pensées?
Je souffre non seulement pour moi, mais bien plus encore pour toi, pour nos chers enfants. C’est en ces derniers, ma chérie, que tu dois puiser cette force morale, cette énergie surhumaine qui te sont nécessaires pour aboutir à tout prix à ce que notre honneur apparaisse de nouveau, à tous sans exception, ce qu’il a toujours été, pur et sans tache.
Mais je te connais, je connais ta grande âme, j’ai confiance en toi.
Je n’ai toujours pas de lettres de toi; quant à moi, c’est la cinquième que je t’écris.
Embrasse tout le monde de ma part.
Mille bons baisers pour toi, pour nos chers enfants. Parle-moi longuement d’eux.
Alfred.
Mercredi, 8 mai 1895.
Ma chère Lucie,
Quoique je ne doive remettre cette lettre que le 18, je la commence dès aujourd’hui, tant j’éprouve un besoin invincible de venir causer avec toi.
Il me semble, quand je t’écris, que les distances se rapprochent, que je vois devant moi ta figure aimée et qu’il y a quelque chose de toi auprès de moi. C’est une faiblesse, je le sais, car malgré moi, l’écho de mes souffrances vient parfois sous ma plume, et les tiennes sont assez grandes pour que je ne te parle pas encore des miennes. Mais je voudrais bien voir à ma place philosophes et psychologues, qui dissertent tranquillement au coin de leur feu, sur le calme, la sérénité que doit montrer un innocent!
Un silence profond règne autour de moi, interrompu seulement par le mugissement de la mer. Et ma pensée, franchissant la distance qui nous sépare, se reporte au milieu de vous, au milieu de tous ceux qui me sont chers et dont la pensée, certes, doit se diriger souvent aussi vers moi. Fréquemment je me demande, à telle heure, que fait ma chère Lucie, etje t’envoie par la pensée l’écho de mon immense affection. Je ferme alors les yeux, et il me semble voir se profiler ta figure, celles de mes chers enfants. Je n’ai toujours pas de lettres de toi, sauf celles du 16 et 17 février adressées encore à l’île de Ré. Voici donc trois mois que je suis sans nouvelles de toi, des enfants, de nos familles.
Je crois t’avoir déjà dit que je te conseillais de demander à déposer tes lettres au Ministère huit ou dix jours avant le départ des courriers; peut-être ainsi les recevrais-je plus rapidement. Mais, ma bonne chérie, oublie toutes mes souffrances, surmonte les tiennes et pense à nos enfants. Dis-toi que tu as une mission sacrée à remplir, celle de me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers petits. D’ailleurs, je me rappelle ce que tu m’as dit avant mon départ, je sais, comme tu me le répètes dans ta lettre du 17 février, ce que valent les paroles dans ta bouche, j’ai une confiance absolue en toi.
Ne pleure donc plus, ma bonne chérie, je lutterai jusqu’à la dernière minute pour toi, pour nos chers enfants.
Les corps peuvent fléchir sous une telle somme de chagrins, mais les âmes doivent rester fortes et vaillantes pour réagir contre une situation que nous n’avons pas méritée. Quand l’honneur me sera rendu, alors seulement, ma bonne chérie, nous aurons le droit de nous retirer. Nous vivrons pour nous, loin des bruits du monde, nous nous réfugierons dans notre affection mutuelle, dans notre amour grandi par des événements aussi tragiques. Nous nous soutiendrons l’un l’autre pour panser les blessures de nos cœurs, nous vivrons dans nos enfants auxquels nous consacrerons le restant de nos jours. Nous tâcherons d’en faire des êtres bons, simples, forts physiquement et moralement, nous élèverons leurs âmes pour qu’ils y trouvent toujours un refuge contre les réalités de la vie.
Puisse ce jour arriver bientôt, car nous avons tous payé notre tribut de souffrances sur cette terre!
Courage donc, ma chérie, sois forte et vaillante. Poursuis ton œuvre sans faiblesse, avec dignité, mais avec le sentiment de ton droit. Je vais me coucher, fermer les yeux et penser à toi.
Bonsoir et mille baisers.
12 Mai 1895.
Je continue cette lettre, car je veux te faire part de mes pensées au fur et à mesure qu’elles me viennent à l’esprit. J’ai le temps de réfléchir profondément dans ma solitude.
Vois-tu, les mères qui veillent au chevet de leurs enfants malades et qui les disputent à la mort avec une énergie farouche n’ont pas besoin d’autant de vaillance que toi, car c’est plus que la vie de tes enfants que tu as à défendre, c’est leur honneur. Mais je te sais capable de cette noble tâche.
Aussi, ma chère Lucie, je te demande pardon si j’ai parfois augmenté ton chagrin en exhalant des plaintes, en témoignant d’une impatience fébrile de voir enfin s’éclaircir ce mystère devant lequel ma raison se brise impuissante. Mais tu connais mon tempérament nerveux, mon caractère emporté. Il mesemblait que tout devait se découvrir immédiatement, qu’il était impossible que la lumière ne se fît pas prompte et complète. Chaque matin je me levais avec cet espoir, et chaque soir je me couchais avec une profonde déception. Je ne pensais qu’à mes tortures et j’oubliais que tu devais souffrir autant que moi.
Cet horrible crime d’un misérable ne m’atteint pas seulement en effet, mais il atteint aussi, il atteint aussi surtout nos deux chers enfants. C’est pourquoi il faut que nous surmontions toutes nos souffrances: il ne suffit pas seulement de donner la vie à ses enfants, il faut leur léguer l’honneur sans lequel la vie n’est pas possible. Je connais tes sentiments, je sais que tu penses comme moi. Courage donc, chère femme, je lutterai avec toi en te soutenant de toute mon énergie, parce que devant une nécessité pareille, absolue, tout doit être oublié. Il le faut pour notre cher petit Pierre, pour notre chère petite Jeanne.
Je sais combien tu as été admirable de dévouement, de grandeur d’âme dans les événements tragiques qui viennent de se dérouler.
Continue donc, ma chère Lucie, ma confiance en toi est complète, ma profonde affection te dédommagera quelque jour de toutes les douleurs que tu endures si noblement.
18 Mai 1895.
Je termine aujourd’hui cette lettre qui t’apportera une parcelle de moi-même et l’expression de mespensées profondément réfléchies dans le silence sépulcral au milieu duquel je vis.
J’ai trop souvent pensé à moi, pas assez à toi, aux enfants. Ton martyre, celui de nos familles sont aussi grands que le mien. Il faut donc que nos cœurs s’élèvent au-dessus de tout pour ne voir que le but à atteindre: notre honneur.
Je resterai debout tant que mes forces me le permettront pour te soutenir de toute mon ardeur, de toute la grandeur de mon affection.
Courage donc, chère Lucie, et persévérance; nous avons nos petits à défendre.
Embrasse frères et sœurs pour moi, dis-leur que j’ai reçu les lettres encore adressées à l’Ile-de-Ré et que je leur écrirai prochainement.
Pour toi, mes meilleurs baisers,
Alfred.
J’oubliais de te dire que j’ai reçu hier les deux revues du 15 mars, mais c’est tout.
Cher petit Pierre,
Papa t’envoie de bons gros baisers ainsi qu’à petite Jeanne. Papa pense souvent à tous les deux. Tu montreras à petite Jeanne à faire de belles tours en bois, bien hautes, comme je t’en faisais et qui dégringolaient si bien.
Sois bien sage, fais de bonnes caresses à ta maman quand elle est triste. Sois bien gentil aussi avec grand’mère et grand-père, fais de bonnes niches à tes tantes. Quand papa reviendra de voyage, tu viendras le chercher à la gare avec petite Jeanne, avec maman, avec tout le monde.
Encore de bons gros baisers pour toi et pour Jeanne. Ton papa.
27 Mai 1895.
Ma chère Lucie,
Je profite de chaque correspondance avec Cayenne pour t’écrire, voulant te donner le plus souvent possible de mes nouvelles.
Je t’ai écrit une longue lettre dans le courant du mois; je l’ai remise le 18.
Quoique sans nouvelles depuis mon départ de France,—toutes les lettres reçues étant antérieures à notre dernière entrevue,—j’espère cependant qu’au moment où tu recevras cette lettre, le dénouement de notre tragique histoire sera proche.
Quoiqu’il en soit, je te crie toujours avec toutes les forces de mon âme: courage et persévérance!
Les nerfs m’ont dominé souvent, mais l’énergie morale est toujours restée entière; elle est aujourd’hui plus grande que jamais.
Cuirassons donc nos cœurs contre tout sentiment de douleur et de chagrin, surmontons nos souffrances et nos misères pour ne voir que le but suprême: notre honneur, l’honneur de nos enfants. Tout doit s’effacer devant cela.
Courage donc encore, ma chère Lucie; je te soutiendrai de toute mon énergie, de toute la force que me donne mon innocence, de toute la volonté que j’ai de voir la lumière se faire entière, complète, absolue, telle qu’il la faut pour nous, pour nos enfants, pour nos deux familles.
De bons baisers aux chers petits.
Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred.
Le 3 juin 1895.
Ma chère Lucie,
Toujours pas de lettres de toi, ni de personne. Je suis donc sans nouvelles depuis mon départ, de toi, de nos enfants, de toute la famille.
Tu as pu voir par mes lettres les crises successives que j’ai subies. Mais pour le moment, oublions le passé. Nous parlerons de nos souffrances quand nous serons de nouveau heureux.
J’ignore donc ce qui se passe autour de moi, vivant comme dans une tombe. Je suis incapable de déchiffrer dans mon cerveau cette épouvantable énigme. Tout ce que je puis donc faire, et je ne faillirai pas à ce devoir, c’est de te soutenir jusqu’à mon dernier souffle, c’est de t’insuffler encore et toujours le feu qui brûle en moi pour marcher à la conquête de la vérité, pour me rendre mon honneur, l’honneur de nos enfants. Te souviens-tu de ces vers de Shakespeare, dans Othello, que j’ai retrouvés dans un de mes livres d’Anglais. (Je te les envoie traduits, tu comprends pourquoi!):