Chapter 4

Celui qui me vole ma bourse,Me vole une bagatelle,C’est quelque chose, mais ce n’est rien.Elle était à moi, elle est à lui, etA été l’esclave de mille autres.Mais celui qui me vole mabonne renommée,Me vole une chose qui ne l’enrichit pas,Et qui me rend vraiment pauvre.

Celui qui me vole ma bourse,Me vole une bagatelle,C’est quelque chose, mais ce n’est rien.Elle était à moi, elle est à lui, etA été l’esclave de mille autres.Mais celui qui me vole mabonne renommée,Me vole une chose qui ne l’enrichit pas,Et qui me rend vraiment pauvre.

Celui qui me vole ma bourse,Me vole une bagatelle,C’est quelque chose, mais ce n’est rien.Elle était à moi, elle est à lui, etA été l’esclave de mille autres.Mais celui qui me vole mabonne renommée,Me vole une chose qui ne l’enrichit pas,Et qui me rend vraiment pauvre.

Ah oui! il m’a rendu vraiment «pauvre», le misérable qui m’a volé mon honneur! Il nous a rendus plus malheureux que les derniers des humains. Maischacun aura son heure. Courage donc, chère Lucie, conserve cette volonté indomptable que tu as montrée jusqu’ici. Puise en tes enfants cette énergie surhumaine qui triomphe de tout. D’ailleurs, je n’ai nul doute que tu ne réussisses, et j’espère que ce sinistre drame aura bientôt son dénouement et que mon innocence sera enfin reconnue. Que te dirai-je encore, ma chère Lucie, que je ne te répète dans chacune de mes lettres? Ma profonde admiration pour le courage, le cœur, le caractère, que tu as montrés dans des circonstances aussi tragiques; la nécessité absolue qui passe au-dessus de tout, de tous les intérêts, de toutes nos vies même, de prouver mon innocence de telle façon qu’il ne reste de doute dans l’esprit de personne, de tout faire, cela sans bruit, mais avec une volonté que rien n’arrête.

J’espère que tu reçois mes lettres, c’est bien la neuvième que je t’écris.

Embrasse toute la famille, tes chers enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué

Alfred.

Comme tu le vois, ma chère Lucie, j’espère que quand tu recevras ces dernières lettres, la vérité ne sera pas loin d’être connue et que nous jouirons de nouveau du bonheur qui avait été notre partage jusqu’ici.

Le 11 juin 1895.

Ma chère Lucie,

J’ai reçu hier toutes tes lettres jusqu’au 7 mars, c’est-à-dire les premières que tu aies adressées ici,ainsi que celle de ta mère et celles de nos frères et sœurs datant de la même époque.

C’est sous l’impression de leur lecture que je veux te répondre. D’abord la joie immense que j’ai eue en te lisant: c’était quelque chose de toi qui venait me retrouver, c’était ton bon et excellent cœur qui venait réchauffer le mien.

J’ai vu aussi, ce que je sentais déjà, combien tu souffrais, combien vous souffriez tous de cet horrible drame qui est venu nous surprendre en plein bonheur et nous arracher l’honneur. Ce mot dit tout, il résume toutes nos tortures, les miennes comme les vôtres.

Mais du jour où je t’avais promis de vivre pour attendre que la vérité éclatât, que justice me fût rendue, j’aurais dû ne plus faiblir, imposer silence à mon cœur et attendre patiemment. Que veux-tu, je n’ai pas eu cette force d’âme; le coup avait été trop dur, tout en moi se révoltait à la pensée du crime odieux pour lequel j’étais condamné. Mon cœur saignera tant que ce manteau d’infamie couvrira mes épaules.

Mais je te demande pardon si je t’ai parfois écrit des lettres exaltées ou plaintives qui ont dû augmenter encore ton immense chagrin. Ton cœur et le mien battent à l’unisson.

Sois donc certaine, ma chère et bonne Lucie, que je résisterai de toutes mes forces pour atteindre le jour où mon honneur me sera rendu. J’espère que ce jour viendra bientôt; jusque là, il faut regarder devant nous.

Les nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants m’ont également fait plaisir. Fais leur prendre beaucoup l’air; pour le moment, il ne faut penser qu’à leur donner de la santé et de la vigueur.

Courage donc encore, ma chère Lucie, sois forte et vaillante, que mon profond amour te soutienne et te guide; ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour comme de nuit.

Donne de mes nouvelles à toute la famille, remercie-les tous de leurs bonnes et affectueuses lettres. Je ne me sens pas le courage de leur répondre; de quoi leur parlerais-je, d’ailleurs? Je n’ai qu’une pensée, toujours la même, celle de voir le jour où mon honneur me sera rendu. J’espère toujours qu’il est proche.

Embrasse tes chers parents, les enfants, tous les nôtres pour moi.

Quant à toi, je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur,

Alfred.

Inutile de m’envoyer quoi que ce soit comme linge ou comme aliments. J’ai reçu hier de Cayenne des conserves; j’y ai fait également demander du linge dont j’ai besoin.

On me remet laRevue des Deux-Mondes, laRevue de Pariset laRevue Rose. Continue-donc à me les envoyer; tu pourras y joindre quelques romans de lecture facile.

Le 15 juin 1895.(Samedi soir.)

Ma chère Lucie,

Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours au reçu de tes lettres du commencement de mars et mon intention, par ce courrier, était de ne t’envoyer que quelques lignes de profonde affection, car que puis-je te dire que je ne t’aie répété dans toutes mes lettres? Mais en lisant tes chères lettres, en les relisant chaque jour, j’ai ressenti chaque fois, et pour un moment, un léger adoucissement à mes peines. Il me semble ainsi qu’on se rapproche, que l’on sent les cœurs comme autrefois battre l’un auprès de l’autre; c’est quelque chose de l’un qui vient retrouver l’autre. Sûr que tu éprouves la même sensation, je cède à l’impulsion de mon cœur qui voudrait tout faire pour apporter quelque adoucissement à ton horrible chagrin. C’est contraire à la raison, je le sais, car celle-ci me dit d’être calme et patient, que la lumière se fera, qu’il est impossible qu’il en soit autrement à notre époque, tandis que lorsque je t’écris c’est avec mon cœur et alors, malgré moi, tout vibre en moi contre cette épouvantable situation si opposée à l’état de nos âmes, pour qui l’honneur est tout. Je sens en moi une telle fièvre de combat, une telle puissance d’énergie pour déchirer le voile impénétrable qui pèse sur moi, entoure encore toute cette affaire, que je veux toujours vous les passer, quoique je sente très bien que votre sentiment à tous est le même. C’est un débordement inutile, je le sais aussi; mais tu sais non moins bien que toutes mes sensations sont violentes et profondes. Mon cœur saigne dans ce qu’il a de plus cher, il saigne pour toi, il saigne enfin pour nos chers enfants. C’est aussi te dire, ma chère Lucie, que c’est la volonté que j’ai de voir le nom que tu portes, que portent nos enfants redevenir ce qu’il a toujours été, pur et sans tache, qui me donne la force de tout surmonter.

Je vis concentré en moi-même, je ne vois ni n’entends plus rien. Mon cerveau seul vit encore, et toutes mes pensées sont concentrées sur toi, sur nos chers enfants, dans l’attente de mon honneur rendu.

Garde donc toujours ton beau courage, ma chère Lucie; j’espère que nous retrouverons bientôt le bonheur dont nous jouissions et dont nous jouirons plus encore après cette épouvantable épreuve, la plus grande qu’un homme puisse supporter.

Je t’embrasse bien fort,

Alfred.

Le 16 juin.(Dimanche.)

Je poursuis ma lettre, toujours pour les mêmes motifs. Et puis, c’est encore pour moi un bon moment que celui où je viens causer avec toi, non pas que j’aie quoi que ce soit d’intéressant à te dire, puisque je vis seul avec mes pensées, mais parce que je me sens alors auprès de toi. Je ne puis donc que te communiquer mes pensées, telles qu’elles se présentent à moi.

Une tristesse plus particulière m’envahit aujourd’hui; ce jour, en effet, nous le passions tout entier ensemble et nous le terminions chez tes chers parents. Mais mon cœur, ma conscience, ma raison enfin, me disent que ces heureux jours reviendront; je ne puis admettre qu’un innocent expie indéfiniment, pour un misérable, un crime aussi abominable, aussi odieux. Et puis, pour tout dire, ce qui doit te donner comme à moi-même une énergie indomptable, c’est la pensée de nos enfants. Commeje te l’ai déjà dit, car les idées qui visent un même sujet se reproduisent forcément, il nous faut notre honneur et nous n’avons pas le droit de faiblir; mieux vaudrait sans cela voir nos enfants mourir.

Quant à nos souffrances, elles sont égales pour nous tous. Crois-tu que je ne sens pas ce que tu souffres, toi qui es frappée doublement dans ton honneur et dans ton affection; crois-tu que je ne sens pas ce que souffrent tes parents, frères et sœurs, pour qui l’honneur n’est pas seulement un mot. J’espère d’ailleurs que notre malheur aura un terme et que ce terme est prochain. Jusque-là, il nous faut garder tout notre courage, toute notre énergie.

Remercie Mathieu des quelques mots qu’il m’a écrits. Comme ce pauvre garçon doit souffrir, lui, l’honneur incarné! Mais dis-lui que je suis avec lui par la pensée, que nos deux cœurs souffrent ensemble. Il y a des moments où il me semble qu’on est le jouet d’un horrible cauchemar, que tout cela n’est pas vrai, que ce n’est qu’un mauvais rêve... mais c’est, hélas, la vérité! Mais, pour le moment, nous devons écarter de nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but: notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaitrai les termes d’un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant.

J’attends donc ce moment, sûr qu’il viendra, je souhaite pour nous tous qu’il vienne bientôt, je l’espère même, tant est inébranlable ma foi en la justice; le mystère n’est pas de notre siècle, tout se découvre et doit se découvrir.

Ma journée de dimanche m’a paru moins longueainsi, ma chère Lucie, puisque j’ai pu causer avec toi. Quant à nos enfants, je n’ai pas de conseils à te donner; je te connais, nos idées à ce sujet sont communes, tant au point de vue de l’éducation que de l’instruction. Courage toujours, chère Lucie, et mille baisers. N’oublie pas que je réponds à des lettres datant de trois mois, et que mes réponses peuvent par suite te paraître vieillottes.

Le 21 juin 1895.(Vendredi.)

Chère Lucie,

Je continue notre conversation, puisque c’est pour le moment le seul rayon de bonheur dont nous puissions jouir. Il est probable, et je l’espère, que mes réflexions ne correspondent plus à la situation du moment. Entre l’époque où tu recevras cette lettre et celle à laquelle tu as écrit les tiennes, il y aura un intervalle de plus de cinq mois; dans un pareil laps de temps, la vérité fait bien du chemin.

Comme toi, comme vous tous, je suis, j’ai toujours été convaincu que tout se découvre avec le temps. Si j’ai fléchi parfois, c’est sous le poids de souffrances morales atroces, dans l’attente anxieuse de connaître enfin les termes d’une énigme qui m’échappe totalement.

Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun point de vue, de ma vie ici. D’ailleurs, les seules pensées qui m’agitent sont celles dont je t’entretiens; pour le reste, je vis comme une mécanique inconsciente de son mouvement.

Il m’arrive parfois—et tu dois éprouver la mêmesensation—tout éveillé et malgré tout ce qui m’entoure, de rester hébété, me répétant à moi-même: Non, tout cela n’est pas arrivé, ce n’est pas possible, c’est un drame du roman et non de la réalité! Je ne puis m’expliquer cette inertie momentanée du cerveau que par la distance infranchissable qui existe entre l’état de ma conscience et ma situation présente.

Tu ne peux te figurer non plus quel soulagement m’apporte cette longue conversation avec toi. Je n’ose même pas me relire, tant je crains de retrouver ailleurs les mêmes idées exprimées peut-être d’une façon identique; mais, pour toi comme pour moi, le vrai plaisir est de nous lire.

Quand j’ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l’horreur profonde de tout, je puise une nouvelle dose d’énergie dans tes yeux, dans l’image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. Et puis, vois-tu, quand on perd sa fortune, quand on subit une déception de carrière ou autre, on peut, jusqu’à un certain point, faiblir en se disant: Eh bien, mes enfants se débrouilleront, cela vaudra peut-être mieux pour eux que d’être d’aimables fainéants!—Mais ici, il s’agit de notre honneur, du leur. Faiblir, dans ces conditions, serait pour nous un crime impardonnable. Il faut donc, ma chère et bonne Lucie, accepter toutes nos souffrances, les surmonter jusqu’au jour où mon innocence sera reconnue. Ce jour-là seulement, nous aurons le droit de donner libre cours à nos larmes, de dégonfler nos cœurs.

J’espère toujours que ce jour-là viendra bientôt;chaque matin, je me réveille avec un nouvel espoir, et chaque soir, je me couche avec une nouvelle déception.

Je n’ai pas besoin de te dire que nous pouvons parler entre nous de nos douleurs—il faut bien que le trop plein des cœurs s’épanche parfois—mais qu’il faut les garder pour nous. D’ailleurs, je te sais digne et simple. Tes belles qualités que je n’avais fait, pour ainsi dire, qu’entrevoir dans le bonheur, se détachent en pleine lumière dans l’adversité.

Le 26 juin 1895.

Je termine aujourd’hui ce long bavardage afin de remettre ma lettre. Je voudrais causer ainsi avec toi matin et soir; mais, outre que je t’écrirais des volumes, les mêmes idées se reproduiraient sous ma plume. Fait pour l’action, j’en suis réduit, dans ma solitude, à revenir toujours au même sujet. La forme seule pourrait varier, suivant l’état du moment, mais l’idée resterait la même, parce qu’elle domine tout.

Embrasse longuement nos chers enfants pour moi. Je suppose que tu ne les garderas pas à Paris pendant les chaleurs. Donne-leur toujours beaucoup d’initiative dans les mouvements; laisse-les se développer librement et sans contrainte, afin d’en faire des êtres virils. Enfin, puise en eux, tout à la fois, ta consolation et ta force.

Maintenant, je n’ai plus qu’à te dire que je souhaite, que j’espère toujours que ce lugubre drameaura une fin prochaine. Ce serait tant à désirer pour tous, pour nous comme pour nos chères familles.

Ta pauvre chère mère, déjà si délicate, ton cher père auront besoin de repos et de calme après une tourmente aussi effroyable, aussi inimaginable, il faut bien le dire.

Bien souvent je me demande quel est l’état de votre santé à tous, avec des nouvelles aussi rares et aussi lointaines.

Et combien souvent, aussi, je fixe l’horizon, les yeux tournés vers la France, dans l’espoir que ce sera enfin le jour où ma patrie me rappellera à elle. En attendant ce jour, raidissons-nous, chère Lucie, puisons dans nos consciences et dans le devoir à remplir les forces qui nous sont si nécessaires.

Embrasse tous les nôtres pour moi, et pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué mari,

Alfred.

Le 2 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, le jour de ta fête sera proche. Le seul souhait que je puisse formuler et qui est dans ton cœur comme il est dans le mien, c’est que j’apprenne bientôt qu’on nous rend avec notre honneur notre bonheur passé.

Ma conscience et ma raison me donnent la foi; le surnaturel n’est pas de ce monde, tout finit par se découvrir. Mais les heures d’attente sont longues et cruelles quand il s’agit d’une situation aussi épouvantable, aussi bien pour nous que pour nos familles.

Tes chères lettres du commencement de mars,—tu vois si je retarde—sont ma lecture quotidienne; j’arrive ainsi, quoique bien loin de toi, à causer avec toi. Ma pensée, d’ailleurs, ne te quitte pas, ainsi que nos chers enfants.

J’attends avec impatience des nouvelles de ta santé et de celle de nos enfants. Encore de quand dateront-elles?

Ma santé est bonne, mon cœur bat avec le tien et t’enveloppe de toute sa tendresse.

Je t’ai écrit deux longues lettres dans la dernière quinzaine de juin; je ne pourrais que me répéter toujours; aussi permets-moi de terminer en t’embrassant de toutes les forces de nos cœurs, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Baisers à tous les nôtres.

Le 2 juillet, 11 heures soir.

Ma chère Lucie,

J’étais sans nouvelles de toi depuis le 7 mars. J’ai reçu ce soir tes lettres de mars et du commencement d’avril, qui étaient probablement retournées en France, puis de nouveau celles que tu as remises directement au ministère.

Je t’ai déjà écrit ce matin quelques mots, mais je veux vite répondre à tes lettres par le même courrier.

Pardon encore, si je t’ai causé de la peine par mes premières lettres. J’aurais dû te cacher mes atrocessouffrances. Mais mon excuse est qu’il n’y a pas de douleur humaine comparable à celle que nous subissons.

J’espère que tu as reçu, depuis, mes nombreuses et longues lettres, elles ont dû te rassurer sur mon état physique et moral. Ma conviction n’a jamais varié; elle est dans ma conscience, dans la logique qui me dit que tout se découvre. La patience m’a manqué.

Ne parlons donc plus de nos souffrances. Remplissons simplement notre devoir, qui est de faire rendre à nos enfants l’honneur de leur père innocent d’un crime aussi abominable.

J’ai reçu également les lettres, datant de la même époque, de tes chers parents et de divers membres de nos familles. Embrasse-les de ma part et remercie-les. Dis à Mathieu que mon énergie morale est à la hauteur de la sienne.

Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Le 15 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit de si longues et de si nombreuses lettres pendant les quelques mois durant lesquels je suis resté sans nouvelles, que je t’ai dit et redit bien des fois toutes mes pensées, toutes mes douleurs. Permets-moi de ne plus revenir sur ces dernières. Quant à mes pensées, elles sont bien nettes aujourd’hui et ne varient plus, tu les connais.

Mon énergie s’emploie à étouffer les battements de mon cœur, à contenir mon impatience d’apprendre enfin que mon innocence est reconnue partout et par tous. Si donc elle est toute passive, ton énergie au contraire doit être toute active et animée du souffle ardent qui alimente la mienne.

S’il ne s’agissait que de souffrir, ce ne serait rien. Mais il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Et je ne veux pas, tu m’entends bien, que nos enfants aient jamais à baisser la tête. Il faut que la lumière soit faite pleine et entière sur cette tragique histoire. Rien, par suite, ne doit ni te rebuter ni te lasser; toutes les portes s’ouvrent, tous les cœurs battent devant une mère qui ne demande que la vérité, pour que ses enfants puissent vivre.

C’est presque de la tombe—ma situation y est comparable, avec la douleur en plus d’avoir un cœur—que je te dis ces paroles.

Remercie tes chers parents, nos frères et sœurs, ainsi que Lucie et Henri, de leurs bonnes et affectueuses lettres. Dis-leur tout le plaisir que j’ai à les lire et que, si je ne leur réponds pas directement, c’est que je ne saurais que me répéter toujours.

Embrasse bien tes chers parents pour moi, dis-leur toute mon affection. De longs et bons baisers aux enfants.

Quant à toi, ma chère et bonne Lucie, tes lettres sont ma lecture journalière. Continue à m’écrire longuement; je vis ainsi mieux avec toi et avec mes chers enfants que par la pensée seule, qui, elle, ne vous quitte pas un seul instant.

Je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur.

Ton dévoué,

Alfred.

Je n’ai pas reçu l’envoi que tu m’annonçais, c’est-à-dire une éponge et du chocolat à la kola. Mais ne te fais nul souci de ma vie matérielle qui est largement assurée par les conserves qui me sont envoyées de Cayenne.

Le 27 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai déjà écrit le 15 de ce mois. Je puis aujourd’hui te donner de mes nouvelles et te crier toujours, bien que j’ignore la situation à l’heure présente: Courage et foi!

Ma santé est bonne. L’âme domine le corps comme le reste. Jamais je n’admettrai l’idée que nos enfants puissent entrer dans la vie avec un nom déshonoré. C’est de cette pensée commune à tous deux que tu dois t’inspirer pour y puiser toute ton indomptable volonté.

Je n’ai jamais craint l’avenir. Mais il y a des situations morales qui sont telles, quand on ne les a pas méritées, qu’il faut en sortir, tant pour nous que pour nos enfants, que pour nos familles.

Quand on ne demande, quand on ne veut que la recherche de la vérité, la recherche des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche, on peut se présenter partout, la tête haute.

Et cette vérité, il faut l’avoir et tu dois l’avoir. Mon innocence doit être reconnue de tous. Je veux être avec toi et avec les enfants ce jour-là.

Baisers aux chers petits.

Je vis en eux et en toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Ton dévoué,

Alfred.

J’espère recevoir de tes nouvelles dans quelques jours.

Le 2 Août 1895.

Ma chère Lucie,

Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier. J’espérais recevoir tes lettres, comme le mois dernier. Cet espoir a été déçu.

Que te dirai-je, ma chère et bonne Lucie, que je ne t’aie déjà dit et répété bien des fois? Si j’ai subi le plus effroyable des supplices, si j’ai supporté aujourd’hui une situation morale dont tous les instants sont pour moi autant de blessures, c’est qu’innocent de cette horrible forfaiture, je veux mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers enfants.

Seul au monde, j’eusse probablement agi différemment, ne pouvant moi-même me faire rendre mon honneur. Oh! dans ce cas, je te jure bien que j’aurais eu le secret de cette machination infernale, j’eusse laissé à l’avenir le soin de réhabiliter ma mémoire. Si incompréhensible que soit pour moi ce drame, tout finit par se découvrir, même naturellement.

Mais il y avait toi, il y a nos enfants, qui portez mon nom; il y a ma famille, enfin. Il me fallait vivre, réclamer mon honneur, te soutenir de ma présence, de toute l’ardeur de mon âme, car, et ceci primetout, il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute. Et alors cette âme de patient, que je n’ ai pas, que je n’aurai jamais, je me l’impose, car tel est mon devoir.

J’ai eu des moments d’horrible désespoir, c’est vrai aussi; tout ce masque d’infamie que je porte à la place d’un misérable, me brûle le visage, me broie le cœur; tout enfin, tout mon être se révolte contre une situation morale si opposée à ce que je suis.

Je ne sais, ma chère Lucie, quelle est la situation à l’heure actuelle, puisque tes dernières lettres datent de plus de deux mois; mais dis-toi qu’une femme a tous les droits, droits sacrés s’il en fut, quand elle a à remplir la mission la plus élevée qui puisse malheureusement échoir à une épouse et à une mère.

Comme je te l’ai dit souvent aussi, tu n’as à demander que la recherche de la vérité. Tu dois certainement trouver, dans ceux qui dirigent les affaires de notre pays, des hommes de cœur qui seront émus de cette douleur immense d’une épouse et d’une mère, qui comprendront ce martyre effroyable d’un soldat pour qui l’honneur est tout, et je ne puis croire qu’on ne mette tout en œuvre pour t’aider à faire la lumière, à démasquer le ou les misérables, indignes de toute pitié, qui ont commis cet horrible forfait.

Je ne puis te donner que les conseils que me suggère mon cœur. Tu es meilleur juge que moi pour apprécier les moyens d’arriver à une réhabilitation prompte et complète.

Mais, ce que je puis te dire encore, c’est que laseule préoccupation que tu doives avoir, c’est le souci de l’honneur du nom que tu portes, c’est d’assurer la vie future de nos enfants. Ce but, il faut et tu dois l’atteindre, par quelque moyen que ce soit. Il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de mon honneur.

Ta mission est grande, tu es digne de la remplir. Quand l’honneur nous sera rendu—et je souhaite pour tous que ce soit bientôt—je consacrerai le restant de mes forces à te faire oublier, à toi aussi, ma pauvre chérie, ces terribles mois de douleur et de chagrin, car, plus que toute autre, tu mérites d’être heureuse et aimée pour ton grand cœur, ton admirable caractère.

Sois donc toujours forte et vaillante; que mon âme, ma profonde affection te soutiennent et te guident.

Ma pensée est constamment avec toi, avec nos chers petits, avec vous tous.

Baisers aux enfants, à tous.

Je t’embrasse de toutes mes forces,

Alfred.

Le 2 Août.(Huit heures du soir.)

Je venais de terminer cette lettre pour qu’elle parte encore demain pour Cayenne, quand on m’a apporté ton courrier du mois d’avril, tes lettres du mois de juin, ainsi que celles de toute la famille. Je viens de lire rapidement tes lettres; j’y répondrai plus longuement par le prochain courrier.

Je n’ai rien à changer à ce que je viens de t’écrire. Si épouvantable que soit pour moi la situation morale qui m’est faite, si broyé que soit mon cœur, je resterai debout jusqu’à mon dernier souffle, car je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.

Mes amis, je n’ai jamais douté d’eux. Ils me connaissent. Mais ce qu’il faut, ce que je veux, c’est la lumière éclatante et telle que personne, dans notre cher pays, ne puisse douter de mon honneur. C’est tout mon honneur de soldat que je veux. Cette mission, je te la confie, je vous la confie. Tu la mèneras à bien, je n’en ai nul doute.

Je t’embrasse, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Le 22 août 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit deux longues lettres au commencement du mois, le 2 et le 5 août. J’espère que les deux auront pu prendre le bateau anglais.

Il y a donc longtemps que je ne suis venu causer avec toi. Ce n’est pas le désir qui m’en a manqué, tout mon cœur est avec toi. Combien de fois ai-je pris la plume, puis l’ai de nouveau rejetée!

A quoi bon remuer toujours de telles douleurs? En dehors de ta santé, de celle des enfants, comme de celle de tous les nôtres, je n’ai qu’une pensée et elle m’oblige à vivre, celle de notre honneur.

Tu me pardonneras si je t’ai parfois présenté mes idées sous une forme un peu vive. Mais que veux-tu,si je fais mon devoir, tout mon devoir, sans faiblir, ce n’est pas que mon cœur ne tressaille et saigne d’une situation aussi infâme et aussi imméritée, et sa douleur est faite non seulement de la mienne, mais de la tienne, de celle de tous ceux que j’aime.

Et puis, dis-toi aussi que je suis obligé de me dominer de nuit comme de jour, sans un moment de répit, que je n’ouvre jamais la bouche, que je n’ai pas un instant de détente et qu’alors, lorsque je t’écris, avec tout mon cœur, tout ce qui en moi crie justice et vérité vient malgré moi sous ma plume.

Mais ce que je te dirai toujours, tant que mon cœur battra, c’est qu’au-dessus de nos douleurs—oh! si horribles qu’elles soient—avant la vie, il y a l’honneur et que cet honneur, qui nous appartient, doit nous rester: c’est le patrimoine de nos enfants. Donc, toujours et encore courage, ma chère Lucie, tant que nous n’aurons pas vu le dénouement de cet horrible drame..., mais souhaitons pour tous qu’il vienne bientôt.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Dis-leur ma profonde affection et combien je pense à eux tous. Quant à toi, ma chère Lucie, des consolations je ne puis t’en donner. Il n’y en a ni pour toi, ni pour moi, pour de pareils malheurs. Mais ta conscience, le sentiment des grands devoirs que tu as à remplir, doivent te donner des forces invincibles. Et puis, quand le jour de la justice luira pour nous, nous trouverons notre consolation dans notre affection profonde.

Mille baisers pour toi et nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Le 27 août 1895.

J’ajoute quelques mots avant de remettre cette lettre, pour t’envoyer encore l’écho de ma profonde affection, te dire combien j’ai pensé à toi le jour de ta fête—guère plus il est vrai que les autres jours, cela n’est pas possible—pour t’embrasser de tout cœur et te dire courage et toujours courage!

Ah! souffrir sous toutes les formes, je sais ce que cela est, je te le jure. Depuis le temps que cela dure, mon cœur n’est qu’une plaie qui saigne chaque jour et à chaque heure et qui ne pourra se cicatriser que lorsque j’apprendrai enfin que mon innocence est reconnue.

Vois-tu, l’esprit reste parfois hébété et perplexe de voir dans notre siècle se produire des erreurs pareilles et qui puissent subsister un tel temps, sans qu’on fasse la lumière! Mais ne crains rien, si je souffre au delà de toute expression, comme toi, comme vous tous, d’ailleurs, l’âme reste vaillante et elle fera son devoir jusqu’au bout, pour toi, pour nos enfants. Ah! mais souhaitons que cette situation épouvantable, invraisemblable, prenne bientôt fin et que nous sortions enfin de cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis plus de dix mois!

Embrasse bien aussi nos chers petits pour moi.

Le 7 septembre 1895.

Ma chère Lucie,

Je reçois aujourd’hui seulement tes lettres du mois de Juillet ainsi que celles de la famille.

Je fais bien souvent comme toi. A certains moments où le cœur trop gonflé déborde, je relis toutes tes chères lettres, et je pleure avec toi, car je ne crois pas que deux êtres qui placent l’honneur au-dessus de tout, et avec eux leurs familles, aient jamais subi un martyre plus grand que le nôtre.

Je souffre et je n’en ai pas honte, comme toi, comme vous tous d’ailleurs. Mon cœur, nuit et jour, demande son honneur, le tien, celui de nos enfants. Une situation pareille est tragique et le supplice devient trop grand pour tous.

Les uns ou les autres finiront par y succomber, pour peu que cela dure. Eh bien! ma chère Lucie, cela ne doit pas être. Il nous faut d’abord notre honneur, celui de nos enfants. On ne se laisse pas accabler par un destin aussi infâme quand on ne l’a pas mérité.

Si naturels, si légitimes que soient les cris de douleur d’âmes qui souffrent au delà du vraisemblable, gémir, ma chère Lucie, ne sert à rien. Si, lorsque tu recevras cette lettre, la situation n’est pas éclaircie, je pense qu’il sera temps, avec le courage, l’énergie que donne le devoir, avec la force invincible que donne l’innocence, que tu fasses des démarches personnelles pour qu’on répande enfin la lumière sur cette tragique histoire. Tu n’as à demander ni grâce ni faveur, mais la recherche de la vérité, du misérable qui a écrit cette lettre infâme, justice pour nous tous, enfin! Tu trouveras, d’ailleurs, dans ton cœur des paroles plus éloquentes que celles qu’une simple lettre pourrait contenir. Il faut, en un mot, avoir enfin l’énigme de ce drame, par quelque moyen que ce soit. Tes qualités d’épouse et de mère te donnent tous les droits et doivent te donner tous les courages.

A ce que je ressens, au point où en est mon cœur, je sens trop bien où vous en êtes tous et je vous vois, dans mes longues nuits, souffrir et hurler de douleur avec moi.

Il faut que cela finisse. On ne peut cependant pas, dans notre siècle, laisser ainsi agoniser deux familles sans éclaircir un pareil mystère. La lumière peut être faite quand on voudra bien la faire. Donc, ma chère Lucie, tout en conservant la dignité qui ne doit jamais t’abandonner, sois forte, courageuse et énergique. Grands ou humbles, nous sommes tous égaux quand il s’agit de justice, et cet honneur auquel je n’ai pas forfait, qui est le patrimoine de nos enfants, doit nous être rendu. Je veux être avec toi et avec nos enfants ce jour-là.

Baisers à tous. Je t’embrasse de toutes mes forces ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Le 7 septembre.(Soir.)

Avant de remettre cette lettre, pour qu’elle parte encore par le bateau anglais, je veux y ajouter quelques mots; tout mon cœur, mes pensées sont avec toi et avec nos chers enfants.

Je viens de relire tes chères lettres et je n’ai pas besoin de te dire que je les relirai encore souvent jusqu’au prochain courrier. Les journées sont longues, seul, en tête-à-tête avec soi-même, sans jamais prononcer une parole.

Que mon âme t’inspire, ma chère Lucie, car je sens bien que pour tes chers parents, pour tousenfin, comme pour nous, il faut que ce drame finisse. Dusses-tu frapper à toutes les portes, il faut avoir l’énigme de cette machination infernale qui nous a enlevé ce qui fait vivre et ce qu’il nous faut: notre honneur.

Quant à nos chers enfants, embrasse-les de tout cœur pour moi. Les quelques mots que Pierre ajoute à chaque lettre me font plaisir. C’est pour toi et pour eux que j’ai eu la force de tout supporter et je veux voir le jour où l’honneur nous sera rendu. Et cela, je le veux fortement, puissamment, avec toute l’énergie d’un homme qui place l’honneur au-dessus de tout. Puisse ce vœu se réaliser bientôt! Tu dois tout faire pour qu’il s’accomplisse.

Je t’embrasse encore avec toute mon âme.

Ton dévoué,

Alfred.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi.

Le 27 septembre 1895.

Ma chère Lucie,

Depuis près d’un an je lutte avec ma conscience contre la fatalité la plus inexplicable qui puisse s’acharner après un homme.

Parfois, je suis tellement harassé, tellement dégoûté que je suis comme le soldat, qui, épuisé par de longues fatigues, s’étend au revers d’un fossé, préférant en finir là avec la vie.

L’âme me réveille, le devoir m’oblige à me ressaisir; tout mon être se raidit alors dans un suprêmeeffort, car je veux me voir encore entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Mais c’est une véritable agonie qui se renouvelle chaque jour; c’est un supplice aussi horrible qu’immérité.

Si je te dis tout cela, si je t’ai parfois laissé entrevoir combien ma vie était horrible, combien cette situation d’infamie, dont les effets sont de chaque jour, broie tout mon être, révolte mon cœur, ce n’est pas pour me plaindre, mais pour te dire encore que si j’ai vécu, si j’arrive à vivre, c’est que je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.

Que ton âme, ton énergie soient donc à hauteur de circonstances aussi tragiques, car il faut que cela finisse.

C’est pourquoi je t’ai dit, dans ma lettre du 7 septembre, que si, quand tu recevras ces lettres, la situation n’était pas nettement éclaircie, il t’appartenait, à toi personnellement, de faire des démarches auprès des pouvoirs publics, pour qu’on fasse enfin la lumière sur cette tragique histoire.

Tu as le droit de te présenter partout la tête haute, car ce que tu viens réclamer, ce ne sont ni grâces ni faveurs, ni même convictions morales, si légitimes qu’elles puissent être, mais la recherche, la découverte des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche. Le Gouvernement a tous les moyens pour cela.

Des lettres ne servent à rien, ma chère Lucie. C’est par toi-même qu’il faut agir. Ce que tu as à dire prendra, en passant par ta bouche, une force, une puissance que le papier et l’écriture ne donnent point.

Donc, ma chère Lucie, forte de ta conscience, de tes qualités d’épouse et de mère, fais des démarches sans te lasser, jusqu’à ce que justice nous soit rendue.

Et cette justice que tu dois demander énergiquement, résolument, avec toute ton âme, c’est qu’on fasse la lumière entière, complète, sur cette machination dont nous sommes les malheureuses et épouvantables victimes. D’ailleurs, tu sais ce que tu as à dire, et il faut le dire carrément, fièrement.

Vois-tu, ma chère Lucie, c’était mon opinion du premier jour. J’aurais, sans bruit aucun, sans faire intervenir personne, sinon mon introducteur, pris un enfant par chaque main, et j’aurais été demander justice partout, sans relâche, jusqu’à ce que les coupables eussent été démasqués. Le moyen est héroïque, mais il est le meilleur, car il part du cœur et s’adresse aux cœurs, au sentiment de justice inné en chacun de nous, quand il n’est pas guidé par ses passions. Il procède de la force que vous donne l’innocence, du devoir à remplir, et ne connaît pas d’obstacles. Il est digne enfin d’une femme qui ne demande que la justice, pour son mari, pour ses enfants.

Il ne doit pas être dit que dans notre siècle un misérable aura impunément brisé la vie de deux familles.

Courage donc, ma chère Lucie, et agis résolument. Baisers à tous. Je t’embrasse de toutes mes forces, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Depuis ton envoi du mois de juin, je n’ai plus reçu ni livres ni revues. Je pensais que tu continuerais à m’envoyer, chaque mois directement, des livres et des revues. Pense à mon tête-à-tête perpétuel avec moi-même, plus silencieux qu’un trappiste, dans l’isolement le plus profond, en proie à mes tristes pensées, sur un rocher perdu, ne me soutenant que par la force du devoir.

Le 4 octobre 1895.

Ma chère Lucie,

Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, si impatiemment attendues chaque mois, ainsi que toutes celles de la famille.

Écris-moi toujours longuement. J’éprouve une joie enfantine à te lire, car il me semble ainsi t’entendre causer, sentir ton cœur battre près du mien.

Quand tu souffriras trop, prends la plume et viens causer avec moi.

Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Embrasse-les longuement de ma part.

Mon corps, chère Lucie, est indifférent à tout, mû par une force presque surhumaine, par une puissance supérieure: le souci de notre honneur.

C’est le devoir sacré que j’ai à remplir vis-à-vis de toi, de nos enfants, des miens, qui remplit mon âme, qui la gouverne et qui fait taire mon cœur ulcéré... Autrement le fardeau serait trop lourd pour des épaules humaines.

Assez gémi, chère Lucie, cela n’avance à rien. Il faut que ce supplice épouvantable de tous finisse. Forte de mon innocence, marche droit à ton but, silencieusement, sans bruit, mais franchement et énergiquement, dusses-tu porter la questiondevant les têtes les plus hautes. Il n’y a pas de cœur humain qui reste insensible aux supplications d’une femme qui vient, entourée de ses enfants, demander qu’on démasque enfin les coupables, justice pour de malheureuses et épouvantables victimes. Pas de retour sur le passé, mais parle avec ton cœur, tout ton cœur. Ce drame dont nous souffrons est assez poignant dans sa simplicité même.

Agis donc comme je te l’ai dit dans mes lettres du 7 et du 27 septembre, franchement, résolument, avec l’âme d’une femme qui a à défendre l’honneur, c’est-à-dire la vie de son mari, de ses enfants.

Ne t’abandonne pas dans la douleur, ma chère et bonne Lucie, cela ne sert à rien. Passe des paroles aux actes et sois grande et digne par les actes.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Remercie-les de leurs bonnes et affectueuses lettres, ainsi que ta chère tante pour les lignes émues qu’elle m’a écrites. Je ne leur écris pas directement, quoique mon cœur soit nuit et jour avec tous, car je ne pourrais que me répéter toujours.

Courage donc, chère Lucie, il faut que nous voyions tous la fin de ce drame.

Je t’embrasse de toutes mes forces, de toute mon âme, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Les livres que tu m’as envoyés me sont annoncés, mais je ne les ai pas encore reçus. Merci. J’en avais grand besoin, car la lecture peut seule distraire un peu ma pensée.

Le 5 octobre 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai déjà écrit hier, mais après avoir lu et relu toutes les lettres arrivées par ce courrier, il s’en élevait un tel cri de souffrance, un tel cri d’agonie, que tout mon être en a été profondément secoué.

Vous souffrez pour moi, je souffre pour vous.

Non, il n’est pas possible, il n’est pas permis qu’une famille toute entière subisse un martyre pareil.

A force d’attendre, nous serons tous par terre. Cela ne doit pas être, il y a nos enfants avant tout.

Je viens encore d’écrire directement à M. le Président de la République. Je ne puis agir que par la plume—c’est peu de chose—je ne puis que te soutenir de toute l’ardeur de mon âme. Il faut que, de ton côté, tu agisses énergiquement, résolument.

Quand on est innocent, quand on ne demande que la justice, l’éclaircissement de cet horrible mystère, on est fort et invincible.

Jette, s’il le faut, nos chers enfants aux pieds de M. le Président et demande justice pour eux, pour leur père.

Sois héroïque par tes actes, ma chère Lucie, c’est à toi que ce devoir incombe.

Encore une fois, ce n’est ni bruit, ni grincements de dents qu’il faut, mais une volonté indomptable que rien ne rebute.

Je te soutiens d’ici, à travers les distances, avec mon cœur, avec toutes les forces vives de mon être, avec mon âme de Français, d’honnête homme, de père qui veut son honneur, celui de ses enfants.

Je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

Ton dévoué,

Alfred.

Le 26 octobre 1895.

Ma chère Lucie,

Je ne puis guère que te confirmer mes lettres du 3 et du 5 octobre, comme celle du 27 septembre.

Nous usons tous deux nos forces dans une attente, dans une situation aussi terrible qu’imméritée, et elles finiront par nous manquer, car tout a une limite. Or, il y a nos enfants, auxquels nous nous devons, auxquels il faut leur honneur avant tout. C’est pourquoi, vibrant de douleur, non seulement pour tout ce que nous souffrons tous deux depuis si longtemps, pour ce martyre effroyable de toute une famille, j’ai écrit à M. le Président de la République. Je t’ai écrit mes dernières lettres pour te dire qu’il fallait agir en allant droit au but, le front haut, en innocents qui ne demandent ni grâces ni faveurs, mais qui veulent la lumière, justice enfin. Si l’on peut fléchir sous certains malheurs, jamais on n’accepte le déshonneur quand on ne l’a pas mérité.

Notre supplice, qui n’est pas de notre époque, a assez duré, trop duré.

Donc, de l’énergie, ma chère Lucie, et une énergie active, agissante, qui doit triompher, car elle est appuyée sur le bon droit, car elle ne veut que la lumière, le grand jour, l’éclaircissement de cette affaire. Nous ne sommes pas en face d’un mystère insondable.

Comme je te l’ai dit, ce ne sont ni pleurs qui usent, ni paroles inutiles qu’il faut, ce sont des actes.

L’honneur d’un homme, de ses enfants, de deux familles, plane au-dessus de toutes les passions, de tous les intérêts. Agis donc, ma chère Lucie, avec l’âme héroïque d’une femme qui a une noble missionà remplir, dusses-tu porter la question partout, devant les têtes les plus hautes, et j’espère apprendre bientôt que cet épouvantable supplice a enfin un terme.

Baisers à tous.

Je t’embrasse, ainsi que nos chers enfants, avec toute la force de mon affection,

Alfred.

Le 26 octobre 1895.(au soir.)

Avant de faire partir cette lettre, je veux encore y ajouter quelques mots, car il me semble ainsi me rapprocher de toi, causer près de toi, comme au temps heureux où nous bavardions au coin de notre feu. Et puis, ce sont les seuls moments où je cause, et, si je n’écoutais que mon désir, je voudrais causer ainsi avec toi tous les jours, à toutes les heures du jour; mais ce seraient toujours les mêmes paroles.

Si je gémis parfois, c’est que tel que tu me connais—et tu sais bien que je ne suis ni un résigné, ni un patient—le supplice est trop grand, les heures deviennent trop lourdes. Je ne me fais pas plus fort que je ne suis. Si j’arrive encore à résister je t’ai dit pourquoi, je ne veux pas y revenir.

Mais si j’en suis réduit à gémir, à me croiser les bras devant la douleur la plus épouvantable que puisse ressentir un cœur honnête et ardent de soldat, frappé non seulement lui-même, mais dans sa femme, dans ses enfants, dans les siens, je te dis à toi, comme à vous tous: de l’âme, de l’énergie personnelle! Quand on subit un malheur aussi immérité, on en sort, et l’on en sort non pas par des pleurs ou des récriminations, mais en allant droit au but, qui est notre honneur, avec une énergie active, infatigable, qui doit être aussi grande que les circonstances l’exigent. Il y a enfin une justice en ce monde et il n’est pas possible que des innocents subissent un martyre pareil. D’ailleurs, je ne fais que me répéter et je ne puis que me répéter; mes sentiments n’ont pas varié. Tout cela plutôt pour bavarder avec toi que pour autre chose, pour faire passer une heure de nos longues nuits, car, comme je te l’ai dit, j’attends maintenant le résultat de tes efforts et de tes démarches, qui, je pense, ne tardera plus, et j’espère que je verrai bientôt le jour où je pourrai enfin respirer, me détendre un peu. Il en serait temps, je te l’assure.

Encore de bons baisers pour toi, pour les enfants,

Alfred.

Le 4 novembre 1895.

Ma chère Lucie,

Le courrier venant de Cayenne est arrivé et il ne m’a pas apporté de lettres. Je suis donc sans nouvelles de toi, des enfants, depuis le 25 août. Mais je ne veux pas laisser partir le courrier anglais sans t’écrire quelques mots; je ne serai pas long, car la douleur fait trembler ma plume sous mes doigts.

Je pense, ma chère Lucie, que tu es maintenant en possession de mes dernières lettres, que tu agisaussi toi-même avec l’âme héroïque d’une femme, que tu demandes la vérité partout, justice enfin pour d’épouvantables victimes, que chaque jour est une journée employée ainsi, jusqu’à ce que la lumière soit faite, jusqu’à ce que l’honneur nous soit rendu.

Je pense donc apprendre bientôt que cet épouvantable martyre a enfin un terme. Je n’ai pas besoin de te rappeler de demander à m’envoyer une dépêche quand tu auras une nouvelle heureuse à m’annoncer. Les journées sont longues, les heures lourdes, quand on souffre ainsi et depuis si longtemps.

Je t’embrasse de toutes mes forces, ainsi que les enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Baisers à tous.

Le 20 novembre 1895.

Ma chère Lucie,

J’ai reçu le 11 tes chères et bonnes lettres du mois de septembre, ainsi que toutes celles de la famille. Je n’ai pas besoin de te dire la joie intense que j’ai éprouvée à te lire.

Merci de ton bon souvenir pour le jour de ma fête. Je ne veux pas insister, car il ne s’agit plus de se laisser aller à des souvenirs attendrissants; il nous faut maintenant, comme tu le dis si bien, la réalité, la vérité.

Quand on souffre d’une manière si atroce et depuis si longtemps, les énergies, les activités surtout doivent grandir avec les souffrances que l’on endure.Forte de ta conscience, tu as le droit, je dis même le devoir, de tout tenter, de tout oser, pour avoir la lumière sur cette tragique histoire, pour nous faire rendre enfin notre honneur, celui de nos enfants.

Comme je te l’ai dit, il ne s’agit plus d’attendre, dans une situation aussi horrible qu’imméritée, qui nous jetterait tous par terre, un événement heureux, beaucoup trop attendu déjà.

Tu es d’ailleurs en possession de mes lettres du mois d’octobre, tu dois agir avec la force que donne l’innocence, avec la puissance que procure un noble devoir à remplir.

Si je t’ai dit de demander de faire faire la lumière par tous les moyens, même par les moyens héroïques, c’est qu’il y a des situations qui sont trop fortes quand on ne les a pas méritées et qu’il faut en finir.

D’ailleurs, nos âmes ne font qu’une, elles vibrent a l’unisson, et ce que je t’ai dit a certainement fait tressaillir et vibrer la tienne.

J’attends donc maintenant la fin de cet horrible drame et je compte les jours.

Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Embrasse-les longuement de ma part, en attendant que je puisse le faire moi-même.

Mes meilleurs baisers pour toi de ton dévoué,

Alfred.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi.

Je ne sais par quelle voie tu m’as envoyé les livres et les revues que tu m’annonçais dans tes lettres du 25 août; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ne sont pas encore arrivés à la Guyane.

Le 27 décembre 1895.

Ma chère Lucie,

Je n’ai pas encore reçu tes chères lettres du mois d’octobre! Ni le courrier français du mois de novembre, ni le courrier anglais du mois de décembre ne les ont apportées! Qu’est-ce que cela signifie? Qu’en penser? Dans quel horrible cauchemar vis-je depuis tantôt quinze mois?

Enfin, souffrir, hélas! ma pauvre chérie, nous savons tous deux ce que cela est, et peu importent d’ailleurs les souffrances, car quelles qu’elles soient il te faut notre honneur, celui de nos enfants.

Je t’ai écrit longuement le 2 décembre; ajouter quelque chose à cette lettre, comme d’ailleurs à toutes les précédentes, serait bien superflu, n’est-ce pas? Nos pensées sont communes, nos cœurs ont toujours battu à l’unisson, nos âmes vibrent aujourd’hui ensemble et veulent leur honneur avec l’ardeur brûlante d’êtres honnêtes frappés dans ce qu’ils ont de plus précieux.

J’attends avec une impatience fébrile de tes nouvelles. Je pense qu’elles finiront bien par me parvenir, je dirais même que j’attends presque chaque jour une nouvelle heureuse et j’espère apprendre enfin quelque chose de certain, de positif, que la lumière est faite, tout au moins en bonne voie de se faire, sur cette lugubre et triste histoire.

Laisse-moi te dire simplement aujourd’hui que ta pensée, celle de nos chers enfants, me donnent seules encore la force de vivre ces longues journées et ces interminables nuits. Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

Alfred.

Baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

Depuis de longs mois aussi, je ne reçois plus ni livres ni revues. L’envoi que tu m’annonçais dans ta lettre du mois d’août ne m’est pas encore parvenu! C’est à n’y rien comprendre.

Je pensais que tu continuerais à m’envoyer chaque mois, directement, les revues et quelques colis postaux de livres. Aussi suis-je tout le jour, autant ajouter presque toute la nuit, sans une minute, sans une seconde d’oubli, à contempler les quatre murs de mon cabanon. Enfin, peu importe; mais tu ferais bien de t’informer ce que sont devenus ces livres.

Le 31 décembre 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit il y a quelques jours pour te dire que je n’avais pas encore reçu ton courrier du mois d’octobre. Enfin, après une longue et terrible attente, je viens de recevoir ton courrier du mois d’octobre, en même temps que celui du mois de novembre.

Comme je te cause parfois de la peine, ma pauvre chérie, par mes lettres, et tu souffres déjà tant! Mais c’est parfois plus fort que moi, tant je voudrais voir la fin de cet horrible drame, car je donnerais volontiers mon sang goutte à goutte pour apprendre enfin que mon innocence est reconnue, que les scélérats doublement criminels sont démasqués.

Mais quand je souffre trop, quand je défaille devant cette vie de souvenirs hallucinants, de contrainte de toutes mes forces physiques et intellectuelles... jemurmure tout bas trois noms qui sont mon talisman, qui me font vivre: le tien, ceux de nos chers petits Pierre et Jeanne.

Espérons que nous verrons bientôt la fin de cet horrible drame. T’écrire longuement, je ne le puis, car que pourrais-je te dire qui ne nous soit commun? Je vis en toi du matin au soir et du soir au matin; toutes mes facultés sont tendues vers le but qu’il faut atteindre, que tu atteindras, tout mon honneur de soldat, tout l’honneur de nos enfants!

Je te donne peut-être parfois des conseils extravagants, issus des rêveries d’un solitaire qui souffre le martyre, martyre fait non seulement de sa douleur, mais de la tienne, de celle de vous tous... et cependant je sais bien que vous êtes meilleurs juges que moi pour apprécier les moyens d’arriver à ma réhabilitation complète, éclatante. Je vais passer une bonne partie de la nuit, de bien longues journées à lire et relire tes chères lettres, à vivre avec toi, à te soutenir par la pensée, de toutes mes forces, de toute mon ardeur, de toute ma volonté.

Ma santé est bonne, ne te fais nul souci à cet égard. Pour te rassurer, d’ailleurs, j’ai demandé à t’envoyer une dépêche, je pense qu’elle te parviendra. J’espère que ta santé, comme celle de vous tous, est bonne aussi; il faut te soutenir physiquement pour avoir les forces nécessaires pour arriver à ton but.

Souhaitons que nous puissions bientôt oublier, l’un près de l’autre, entre nos chers enfants, les péripéties de cet horrible drame. Dis-toi aussi, dites vous tous, que si parfois j’exhale des cris de douleur effrayants, c’est que je suis toujours aussi silencieux qu’un mort, que je n’ai que le papier,—mais quecris de douleur, cris de souffrance, de quelques noms qu’ils se nomment, le cœur est toujours vaillant s’il ne sait pas toujours se taire.

J’attends donc, comme tu me le demandes, et j’attendrai jusqu’au jour que la lumière soit enfin faite.

De longs et bons baisers à nos chers enfants. Bien souvent je contemple leurs portraits et je cherche à voir ce qu’ils sont aujourd’hui.

Ah! chère Lucie, dis-toi bien que, dans mes moments de détresse, j’ai ces trois noms qui sont mon soutien, qui sont ma sauvegarde, qui me font relever quand je tombe, car il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces,

Alfred.

Le 3 janvier 1896.

Ma chère Lucie,

Je lis et relis avec avidité tes chères lettres d’octobre et de novembre, et, quoique je t’aie écrit déjà le 31 décembre, je veux encore venir causer avec toi.

Tes lettres ne sauraient augmenter mon affection, mais elles m’inspirent une admiration chaque jour plus grande pour ton caractère, ton grand cœur, et je me fais honte à moi-même de ne pas savoir mieux souffrir, de t’écrire parfois des lettres aussi nerveuses et aussi troublantes.

Quant au but, je n’ai jamais varié. Innocent, il faut que mon innocence éclate, que notre nom redevienne ce qu’il mérite d’être. Mais tu dois comprendre aussi que les souffrances sont parfois si aiguës, les révoltes si violentes, que les cris de douleur s’exhalent malgré soi, et qu’on voudrait, aux dépens de tout, avoir enfin l’énigme de cette monstrueuse affaire, faire jaillir la vérité, faire triompher la justice.

Des découragements, je n’en ai jamais eu, je n’ai jamais douté qu’une volonté, forte de son innocence et du devoir à remplir, n’atteigne son but. J’ai eu, j’aurai peut être encore des impatiences fébriles, qui sont les révoltes de mon âme ardente depuis si longtemps foulée aux pieds, accrues encore par ce silence sépulcral, ce climat énervant, l’absence souvent de nouvelles, sans rien à faire, parfois sans rien à lire. Mais si ma nervosité a été extrême pendant le dernier trimestre de 95, la période la plus chaude, la plus mauvaise à la Guyane, mon courage n’a jamais faibli, car c’est lui qui m’a soutenu, m’a permis de doubler ce cap redoutable sans fléchir. Ne prête donc aucune attention à cette nervosité qui éclate parfois; dis-toi que je veux être avec toi, à tes côtés, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Ta volonté comme celle de tous doit être ce qu’elle a toujours été, aussi grande, aussi indomptable que calme et réfléchie.

Ma santé est bonne; mon corps, indifférent à tout, n’est animé que d’une seule pensée, commune à nous tous, commune, comme dit ta chère mère, à tout un faisceau de cœurs qui vibre de douleur, vit pour son honneur, si injustement arraché.

Dis-toi aussi que, si j’ai parfois des moments de faiblesse personnelle, sous les chocs répétés de l’heure présente, j’ai un talisman qui me remonte, qui meranime, ta pensée, celle des enfants, mon devoir enfin.

Les lignes où tu me parles des chers enfants m’ont fait aussi bien plaisir; elles me permettent de me les représenter par la pensée.

Embrasse bien fort ces chéris pour moi.

Donc, ma chère et bonne Lucie, toujours courage, toujours la tête haute, jusqu’à ce que nous puissions, l’un près de l’autre, oublier cet horrible drame. Souhaitons pour tous que ce moment vienne bientôt!

Je t’embrasse comme je t’aime.

Ton dévoué,

Alfred.

Baisers à tous.

Le 26 janvier 1896.

Tu me demandes, ma chère et bonne Lucie, de t’écrire longuement. Que puis-je te dire encore que tu ne sentes en ton cœur mieux que je ne saurai te le dire? Mon cœur est toujours avec toi, déchiré de te sentir souffrir d’une manière aussi imméritée et de ne rien pouvoir faire pour toi que d’endurer des souffrances égales; mon âme, nuit et jour, est auprès de toi, pour te soutenir et t’animer de son ardente volonté. D’ailleurs, je ne puis que me le répéter toujours: le but est tout; l’honneur de notre nom, de nos enfants; et il faut l’atteindre, envers et contre tous. Mais la situation est si atroce, aussi bien pour toi que pour moi, que les activités qui doivent être de tous les genres, comme de toutes les heures, loin de faiblir, doivent au contraire grandir encore ets’ingénier à faire la lumière le plus vivement possible.

Ma santé est bonne. Je continue à lutter contre tout, pour être présent, entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, que ce jour ne tarde plus trop.

Je pense recevoir dans quelques jours de tes nouvelles, et, comme toujours, je les attends avec une impatience fébrile. Je t’écrirai plus longuement quand je les aurai reçues.

Embrasse beaucoup, beaucoup les deux enfants pour moi; leurs chères petites lettres, comme les tiennes, comme celles de tous les nôtres, sont ma lecture journalière; je n’ai pas besoin de te dire la bonne émotion qu’elles me causent. Reçois pour toi les plus tendres, les meilleurs baisers de ton dévoué,

Alfred.

Le 5 février 1896.

Ma chère Lucie,

Le courrier ne m’a apporté aucune lettre. Je n’ai pas besoin de te décrire quelle déception poignante, je pourrais dire quelle douleur profonde j’éprouve quand cette seule consolation, quand tes paroles chères et aimées ne me parviennent même pas. Mais comme je te l’ai dit, ma chère Lucie, qu’importent les souffrances, j’oserais même dire les tortures, si atroces, si horribles soient-elles, car le but que tu as à poursuivre est plus élevé et domine tout: l’honneur de notre nom, l’honneur de nos chers et adorés enfants.

Pour moi, chère Lucie, tu es ma force, force invincible, tellement tu es haute dans mon affection, dans ma tendresse. Comme mes enfants, tu me dictes mon devoir. Dis-toi que, si souvent la violence des sensations parfois atroces fait hurler mon cœur, dérailler mon cerveau, que si parfois l’accablement du temps trop long et du climat excède mes forces, fait crier ma chair, la volonté reste inébranlable pour toi, pour nos enfants.

Mais tu dois comprendre ce que je souffre de ton martyre, du déshonneur immérité jeté sur nos enfants, sur tous; ce que je souffre d’une situation morale pareille; que je lutte ici contre tout réuni; quelle volonté, quelle puissance enfin je sens alors en moi pour vouloir la lumière, oh! à tout prix, par n’importe quel moyen; que bien souvent alors la tempête est sous mon crâne; que plus souvent encore le sang bout d’impatience dans mes veines d’apprendre la fin de cet incroyable martyre. Plus les souffrances sont atroces, plus chaque journée écoulée les accroît, moins il faut se laisser abattre ou s’abandonner au destin. Puisque nos tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, pleine et entière, éclatante, puisqu’enfin il le faut, envers et contre tout, pour nous, pour nos enfants, pour tous enfin, il faut au contraire que les volontés grandissent, s’élargissent avec les difficultés, avec les obstacles. Donc, chère et bonne Lucie, courage, et plus que du courage, une volonté forte, une volonté crâne, qui sait vouloir et qui veut enfin aboutir par n’importe quel moyen au but aussi louable qu’élevé: la vérité. Il y a trop longtemps que cela dure et il y a trop de souffrances accumulées sur des innocents.


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