Embrasse longuement, beaucoup les chers enfants pour moi. Ah! vois-tu, chère Lucie, je ne sais pas ce qu’on peut appeler des obstacles quand il s’agit de ses enfants. Dis-toi bien qu’il n’y en a pas, qu’il ne saurait y en avoir, qu’il faut la vérité, qu’une mère a tous les droits, comme elle doit avoir tous les courages, quand elle a à défendre ce qui seul peut permettre à ses enfants de vivre, leur honneur.
Et chaque fois que je t’écris, je ne puis me décider à fermer ma lettre, tant est fugitif ce moment où je viens causer avec toi, tant tout mon être est avec toi, tant tout ce que je te dis ne me semble pas répondre assez aux sentiments qui m’agitent, qui remplissent mon âme, à cette volonté plus forte que tout, irréductible, qui est en moi, pour vouloir la vérité, notre honneur, celui de nos enfants; à l’affection profonde enfin que j’ai pour toi, augmentée d’une admiration sans bornes. J’espère enfin que ce que je te dis depuis de si longs mois s’est traduit par vous tous en action forte et agissante et que j’apprendrai bientôt que ce supplice de tous deux a un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, de tout mon cœur, de toute mon âme, en attendant que j’aie enfin de vos nouvelles.
Alfred.
Le 26 février 1896.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu le 12 de ce mois tes chères lettres de décembre, ainsi que toutes celles de la famille. Inutile de te dépeindre la bonne émotion qu’elles mecausent; j’ai pu pleurer, et c’est tout dire. Comme tu le ressens toi-même, malgré soi le cerveau ne cesse de travailler, la tête et le cœur de souffrir, et ces tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, lorsque cet horrible drame sera éclairci.
Je t’ai trop parlé de moi et de mes souffrances, pardonne-moi cette faiblesse.
Quelles que soient mes souffrances, ah! si terrible que soit notre martyre, il y a un but qu’il faut atteindre, que vous atteindrez, j’en suis sûr: la lumière pleine et entière, telle qu’il la faut pour tous, pour notre nom, pour nos chers enfants. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, d’apprendre bientôt que ce but est enfin atteint.
Je n’ai pas non plus de conseils à te donner; je ne puis qu’approuver entièrement ce que vous faites pour arriver à l’éclatante démonstration de mon innocence. C’est là le but et il ne faut voir que lui.
J’ai reçu les quelques mots de Mathieu, dis-lui que je suis toujours de cœur et d’âme avec lui.
Le 22 février, c’était l’anniversaire de la naissance de notre chère petite Jeanne... combien j’ai pensé à elle! Je ne veux pas insister, car mon cœur éclaterait et j’ai besoin de toutes mes forces.
Écris-moi longuement, parle-moi beaucoup de toi et de nos chers enfants. Je te lis et relis chaque jour; il me semble entendre ainsi ta voix aimée, et cela m’aide à vivre.
Je ne t’écris pas davantage, car je ne pourrais que te parler de l’horrible longueur des heures, de la tristesse des choses... et gémir est bien inutile.
Embrasse bien tes chers parents, tous les nôtrespour moi. Toujours merci pour leurs bonnes et affectueuses lettres.
Mille caresses à nos chers enfants, et pour toi les meilleurs, les plus tendres baisers de ton dévoué,
Alfred.
Je n’ai pas encore reçu les envois que tu m’annonçais dans tes lettres du 25 novembre et du 25 décembre. Par suite de quelles circonstances tes envois sont-ils aussi longs à me parvenir, c’est ce que je ne saurais dire. Peut-être tes prochains envois de livres par colis postaux me parviendront-ils plus rapidement? Je le souhaite, car la seule chose qui me soit possible, la lecture, peut calmer un peu mes douleurs de tête, et malheureusement, cela même me manque bien souvent.
Le 5 mars 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas encore reçu tes chères lettres de janvier. Quelques lignes seulement pour t’envoyer l’écho de mon immense affection. T’écrire longuement, je ne le puis. Mes journées, mes heures s’écoulent monotones, dans l’attente angoissante, énervante, de la découverte de la vérité, du misérable qui a commis ce crime infâme. Te parler de moi, à quoi bon? Mes souffrances, tu les comprends, tu les partages. Elles ne peuvent avoir qu’un terme comme les tiennes, comme celles de tous les nôtres, quand la lumière pleine et entière sera faite, quand l’honneur nous sera rendu.
C’est vers ce but que doivent tendre toutes vos énergies, toutes vos forces, tous vos moyens. Je souhaite d’apprendre que ce but est bientôt atteint, que ce martyre épouvantable de toute une famille a un terme. Mon corps, ma santé, tout cela me laisse bien indifférent. Tout mon être n’est animé que d’une seule pensée, que d’une volonté qui me fait vivre: voir, entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur me sera rendu. C’est dans ta pensée, dans celle de nos enfants adorés que je repose ma tête, parfois trop fatiguée par cette tension continuelle, par cette fièvre d’impatience, par cette inactivité terrible, sans un moment de diversion.
Si donc nous ne pouvons nous empêcher de souffrir, car jamais êtres humains, qui placent l’honneur au-dessus de tout, n’ont été frappés de telle sorte, je te crie toujours courage et courage pour marcher à ton but, la tête haute, le cœur ferme, avec une volonté inébranlable, jamais défaillante. Tes enfants te disent ton devoir comme ils me donnent ma force.
Espérons, comme le dit ta mère, que nous pourrons bientôt, dans les bras les uns des autres, essayer d’oublier ce martyre effroyable, ces mois si tristes et si décevants, et revivre en nous consacrant à nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 26 mars 1896.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu le 12 de ce mois tes bonnes lettres de janvier, si impatiemment attendues chaque mois, ainsi que toutes celles de la famille.
J’ai vu avec bonheur que ta santé ainsi que celle de tous résiste à cette affreuse situation, à cet horrible cauchemar, dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Quelle épreuve, aussi horrible qu’imméritée, pour toi, ma bonne chérie, qui méritais d’être si heureuse! Oui, j’ai des moments terribles, ou le cœur n’en peut plus des blessures qui viennent aviver une plaie déjà si profonde, où mon cerveau n’en peut plus sous le poids de pensées aussi tristes, aussi décevantes. Aussi, quand le courrier m’arrive, après une attente longue et angoissante, que je ne reçois pas encore la nouvelle de la découverte de la vérité, de l’auteur de cet infâme et lâche forfait, oh! j’ai à l’avance une déception poignante, profonde; mon cœur se déchire, se brise devant tant de douleurs, aussi longues, aussi imméritées!
Je suis un peu comme le malade sur son lit de torture qui souffre le martyre, qui vit parce que son devoir l’y oblige et qui demande toujours à son médecin: «Quand finiront mes tortures?» Et comme le médecin lui répond toujours: bientôt, bientôt—il finit par se demander quand sera cebientôt, et voudrait bien le voir venir; il y a longtemps que tu me l’annonces.... mais du découragement, oh! cela, jamais! Si atroces que soient mes souffrances, le souci de notre honneur plane bien au-dessus d’elles. Ni toi, ni aucun n’auront jamais le droit d’avoir une minute de lassitude, une seconde de faiblesse,tant que le but ne sera pas atteint: tout l’honneur de notre nom. Pour moi, quand je me sens sombrer sous tout réuni, quand je sens mon cerveau s’échapper, je pense à toi, à nos chers enfants, au déshonneur immérité jeté sur notre nom, je me raidis alors dans un effort violent de tout l’être, et je me crie à moi-même: Non, tu ne plieras pas sous la tempête! Que ton cœur soit en lambeaux, ton cerveau broyé, tu ne succomberas pas avant d’avoir vu pour tes chers enfants le jour où l’honneur leur sera rendu!
C’est pourquoi, chère Lucie, je viens te crier toujours, à toi comme à tous, courage et plus que du courage, de la volonté... oh! silencieuse, très silencieuse, car les paroles ne servent à rien, mais hardie, audacieuse, pour marcher au but; la vérité tout entière, la lumière sur ce sinistre drame, tout l’honneur enfin de notre nom. Les moyens, il faut les employer tous, de quelque nature qu’ils soient—tous ceux que l’esprit peut suggérer pour avoir l’énigme de ce drame.
Le but est tout, lui seul est immuable. Je veux que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et fière, je veux t’animer de ma suprême volonté! Je veux te voir aboutir enfin, et il en serait temps, je te le jure.
Je souhaite que tu puisses m’apprendre bientôt quelque chose de certain, de positif, oh! pour tous deux ma chère Lucie. T’écrire plus longuement ou te parler d’autre chose, sinon de ma grande et profonde affection pour toi, je ne le puis, car ma tête est trop fatiguée par cette épreuve, la plus terrible, la plus cruelle que puisse supporter un cerveau humain.
Notre cher petit Pierre me demande de lui écrire. Ah! je n’en ai pas la force! Chaque mot ferait jaillir un sanglot de ma gorge et je suis obligé de me raidir dans ma douleur pour résister, pour être présent le jour où l’honneur nous sera rendu. Embrasse-le longuement pour moi, ainsi que ma chère petite Jeanne. Ah! mes chers enfants... puise en eux ta force invincible. Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime,
Alfred.
Embrasse tes chers parents, toute la famille pour moi. Ma santé est bonne.
J’ai reçu au début du mois, de ta part, une dizaine de colis de vivres et les tricots de laine. Merci pour tes touchantes attentions. Je n’ai encore reçu aucun des envois de revues et de livres que tu m’annonçais par tes lettres de septembre, décembre et janvier; aucun n’est encore arrivé à Cayenne. Veux-tu être assez bonne pour t’occuper de ces envois de manière qu’ils me parviennent par le courrier, soit que tu les adresses toi-même directement pour moi à M. le Directeur du service pénitentiaire à Cayenne, soit qu’ils soient adressés par le ministère à tes frais.
Le 26 mars 1896.(Soir)
Chère Lucie,
Avant de t’envoyer la lettre que je t’avais écrite, je relisais pour la centième fois peut-être tes chères lettres, car tu peux t’imaginer ce que peuvent êtremes longues journées, mes longues nuits, les bras croisés, n’ayant même rien à lire en tête à tête avec mes pensées, ne me soutenant que par la force du devoir, pour te soutenir par ma présence, pour voir enfin le jour où l’honneur nous sera rendu. Tu me demandes, chère Lucie, d’attendre avec calme, le jour où tu pourras m’annoncer la découverte de la vérité.
Demande-moi d’attendre tant que je pourrai; mais avec calme, oh! cela non, quand on m’a arraché tout vivant le cœur de la poitrine, quand je me sens frappé dans mon bien le plus précieux, dans toi, dans mes enfants... Quand mon cœur nuit et jour hurle de douleur, sans une minute de repos, quand, depuis dix-huit mois, je vis dans un cauchemar atroce!
Mais alors, ce que je veux avec une volonté farouche qui m’a fait tout supporter, qui m’a fait vivre, ce n’est pas protester de mon innocence par tes paroles, mais que tu marches, que vous marchiez tous, par n’importe quel moyen, à la conquête de la vérité, de la lumière sur cette sinistre histoire... tout notre honneur enfin...
Ce sont les paroles que je t’ai dites, avant mon départ, il y a déjà plus d’un an... et hélas! ce n’est pas un reproche que je veux te faire, mais je vous trouve bien longs dans cette mission suprême, car ce n’est pas vivre que vivre sans honneur.
Aussi, dans mes longues nuits de torture, souffrant le martyre, combien souvent me suis-je dit: Ah! comme j’aurais eu l’énigme de cet horrible drame, par n’importe quel moyen, eussé-je dû finalement mettre le couteau sur la gorge aux complices misérables, si insaisissables qu’ils soient, de ce vil criminel! Et plus souvent encore, me suis-je écrié: N’y aura-t-il donc personne ayant assez de cœur et d’âme ou assez d’habileté pour leur arracher la vérité, faire cesser ainsi ce martyre effroyable d’un homme et de deux familles! Ah! je sais que ce ne sont que les rêves d’un homme qui souffre horriblement; mais que veux-tu, tout cela est trop horrible, trop atroce; cela déroute trop ma raison, mes croyances en la loyauté, en la droiture, car il y a une loi morale qui domine tout, passions et haines, c’est celle qui veut la vérité partout et toujours. Et puis, quand ma pensée se reporte sur mon passe, sur ma vie tout entière et que je me vois là: oh! alors, c’est horrible, la nuit se fait en moi toute sombre et je voudrais fermer les yeux, ne plus penser.
C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers petits, dans ma volonté de voir la fin de cet horrible drame, que je retrouve la force de vivre, de me maintenir debout. Voilà mes pensées, voilà mes nuits, ma chère et bonne Lucie, et c’est pour répondre à ta question que je t’ouvre ainsi toute mon âme. Dis-toi donc que je souffre horriblement comme toi, comme vous tous; que nos tortures morales à tous sont les mêmes, qu’elles sont atroces; qu’elles ne peuvent avoir qu’un terme, c’est la pleine lumière sur cette sinistre affaire; qu’il faut donc marcher tous à ce but suprême, avec une activité de tous les jours, de toutes les heures, avec une volonté farouche et indomptable, avec ce sentiment qui renverse tous les obstacles: c’est qu’il s’agit de notre honneur et qu’il nous le faut. Et maintenant, je vais me coucher, essayer de reposer un peu mon cerveau, ou plutôt rêver à toi, à nos chers enfants. Le 5 avril, Pierreaura cinq ans: dis-toi que ce jour-là tout mon cœur, toutes mes pensées, mes pleurs, hélas, aussi, auront été vers lui, vers toi. Et je termine en souhaitant que tu puisses bientôt m’annoncer la fin de cet infernal supplice et en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 5 avril 1896.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres de février, ainsi que toutes celles de la famille. A ton tour, ma femme chérie, tu as subi les atroces angoisses de l’attente de nouvelles!... J’ai connu ces angoisses, j’en ai connu bien d’autres, j’ai vu bien des choses décevantes pour la conscience humaine... Eh bien! je viens te dire encore, qu’importe! Tes enfants sont là, vivants. Nous leur avons donné la vie, il faut leur faire rendre l’honneur. Il faut marcher au but, les yeux uniquement fixés sur lui, avec une volonté indomptable, avec le courage que donne le sentiment d’une nécessité absolue.
Je te disais dans une de mes lettres que chaque journée ramenait avec elle les angoisses de l’agonie. C’est bien vrai. Quand arrive le soir, après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon cœur, j’ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pourne plus souffrir enfin. Il faut alors que je fasse un violent effort de volonté, pour chasser les idées qui me tirent bas, pour ramener ta pensée, celle de nos enfants adorés et pour me redire encore: si atroce que soit ton martyre, il faut que tu puisses mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom fier et honoré. Si je te rappelle cela, c’est simplement pour te dire encore quelle volonté je dépense dans une seule journée, parce qu’il s’agit de l’honneur de notre nom, de celui de nos enfants, que cette même volonté devrait vous animer tous.
Je veux te redire aussi ce que je souffre de tes tortures, des vôtres à tous, ce que je souffre pour nos enfants, et qu’alors, à toutes les heures du jour et de la nuit, je te crie à toi et à tous, dans l’emportement de ma douleur extrême: Marchez à la conquête de la vérité, hardiment, en gens honnêtes et crânes, pour qui l’honneur est tout!
Ah! les moyens, peu m’importe, il faut en trouver quand on sait ce qu’on veut, quand on a le droit et le devoir de le vouloir.
Cette voix, tu dois l’entendre à tous moments, à travers l’espace, elle doit animer ton âme.
Je me répète toujours, chère Lucie; c’est que ma pensée est une, comme la volonté qui me fait tout endurer.
Je ne suis ni un patient, ni un résigné, dis-toi bien tout cela; je veux la lumière, la vérité, notre honneur enfin, pour la France entière, avec toutes les fibres de mon être; et cette volonté suprême doit t’inspirer, à toi comme à tous, tous les courages comme toutes les audaces, pour sortir enfin d’une situation aussi infâme qu’imméritée.
De grâces ou de faveurs, tu n’en as à demander à personne, tu veux la lumière et il te la faut.
Plus les forces décroissent, car les nerfs finissent par être complètement ébranlés par tant de secousses épouvantables, plus les énergies doivent grandir.
Jamais, jamais, jamais,—et c’est là le cri profond de mon âme,—on ne se résigne au déshonneur quand on ne l’a pas mérité.
Aujourd’hui, notre cher petit Pierre a cinq ans, tout mon cœur, toutes mes pensées vont vers lui, vers toi, vers nos chers enfants; tout mon être vibre de douleur.
Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Mon affection pour toi, pour nos enfants, tu la connais. Elle m’a fait vivre, elle m’a fait endurer ce que je n’aurais jamais accepté, elle me donne la force de tout endurer encore.
Tu dis que nous approchons du terme de nos douleurs. Je le souhaite de toutes mes forces, car jamais êtres humains n’ont souffert pareillement.
Je t’ai déjà écrit longuement, il y a une dizaine de jours, par le courrier français.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
J’ai reçu, il y a quelques jours, l’envoi de revues et de livres du mois de novembre. Leur arrivée tardive provient de ce que l’envoi est fait par petite vitesse, c’est-à-dire par voiliers. J’en éprouve quelque soulagement.
Cependant, mon cerveau est si ébranlé, si fatigué, par toutes ces épouvantables secousses, que je ne puis apporter d’attention à quoi que ce soit. Tes autres envois finiront par me parvenir quelque jour.
Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Je leur ai écrit d’ailleurs par le courrier français.
Le 26 avril 1896.
Ma chère Lucie,
Dans les longues et atroces journées dont s’est composé tout ce mois, j’ai lu et relu bien souvent tes chères lettres de février. Mon cœur a saigné des angoisses que tu as subies durant ce long mois, dont chaque mot dans tes lettres portait la trace. On sentait que tu contenais les frémissements de ton être, que tu te retenais pour ne pas laisser déborder ta douleur,—et dans un effort de ton cœur aimant et dévoué, tu trouvais encore la force de me crier: Oh! je suis forte!
Oui, sois forte, car il le faut.
Une de ces nuits, je rêvais à toi, à nos enfants, à notre supplice, à côté duquel la mort serait douce; j’en ai hurlé de douleur dans mon sommeil.
Ma souffrance est parfois si forte que je voudrais m’arracher la peau, pour oublier dans une douleur physique cette douleur morale trop violente. Je me lève le matin, avec l’effroi des longues heures du jour, en tête à tête avec mon cerveau, depuis si longtemps; je me couche, le soir, avec l’épouvante des heures sans sommeil.
Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois comprendre qu’après les tortures subies, supportant aujourd’hui une vie atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour, ni de nuit, mes forces ne sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens debout—dans l’acception absolue du mot—que parce que je le veux pour voir, entre toi et nos enfants, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Tu te demandes parfois, dans tes heures de calme, pourquoi nous sommes ainsi éprouvés..... Je me le demande à tout moment, et je ne trouve pas de réponse.
Nous nous trompons mutuellement, chère Lucie, en nous recommandant tour à tour le calme et la patience. Notre affection essaie en vain de nous cacher, l’un à l’autre, les sentiments qui agitent nos cœurs. A sentir ce que j’éprouve quand je t’écris, le cœur vibrant de douleur et de fièvre, je sais trop bien ce que tu éprouves quand tu m’écris.
Non, disons-nous simplement que si nous vivons les cœurs blessés et pantelants, les âmes frémissantes de douleur, c’est qu’il y a un but suprême qu’il faut atteindre coûte que coûte: tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants, et le plus tôt possible, car ce n’est pas vivre, pour des gens de cœur, que de vivre dans une situation pareille, dont chaque moment est une torture.
Bien souvent aussi, j’ai voulu te parler longuement de nos enfants... mais je ne le puis. Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon cœur à la pensée de ces chers petits êtres frappés dans leurpère, innocent d’un crime aussi abominable... Ma gorge se serre, les sanglots m’étouffent, mes mains se tordent de douleur de ne rien pouvoir faire pour eux, pour toi... que de lutter pour vivre, depuis si longtemps, dans une situation pareille.
Je ne puis donc, chère Lucie, que te redire: Courage et volonté, activité aussi, car les forces humaines ont des limites!
D’ailleurs, je t’ai écrit de très longues lettres par le précédent courrier, j’ai écrit aussi à tes chers parents, à mes frères et sœurs. J’espère qu’elles auront encore enhardi vos courages, animé vos âmes du feu qui consume la mienne, qui me donne encore la force de tenir debout.
Tu me dis aussi que tu as de bonnes raisons de croire que cette atroce situation ne sera plus de longue durée. Ah! je souhaite de toute mon âme que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, que tu puisses bientôt m’annoncer quelque chose de certain, de positif, car c’est vraiment trop souffrir!
Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Les heures pour moi se ressemblent dans leur atrocité, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, dans l’attente d’un dénouement, d’une situation qui n’a déjà que trop duré.
Je t’embrasse de tout cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, en attendant que j’aie le bonheur de recevoir tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 7 mai 1896.
Ma chère Lucie,
Quelques instants avant de recevoir tes chères lettres, je venais de subir une avanie—mesquine—mais qui déchire quand on a le cœur aussi ulcéré. Je n’ai pas, hélas! l’âme d’un martyr. Te dire que je n’ai pas parfois envie d’en finir, de mettre un terme à cette vie atroce, ce serait mentir. N’y vois pas trace de découragement; le but est immuable, il faut qu’il soit atteint, et il le sera. Mais à côté de cela, je suis aussi un être humain qui supporte le plus épouvantable des martyres—pour un homme de cœur et d’honneur—et qui ne le supporte que pour toi, pour nos enfants.
Chaque fois qu’on retourne le fer dans la plaie, le cœur hurle de douleur; j’en ai pleuré... mais assez parlé de cela. Je te disais donc que je viens de recevoir tes chères lettres de mars, ainsi que toutes celles de la famille et à côté de la joie de te lire, j’ai toujours cette déception que tu dois bien comprendre, de ne pas apercevoir encore le terme de nos tortures.—Comme tu dois souffrir, ainsi que nous tous, de ne pas pouvoir hâter le moment où l’honneur nous sera rendu, où les misérables qui ont commis le crime infâme seront démasqués! Je souhaite que ce moment soit proche et qu’il ne tarde pas trop.
Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants. C’est dans leur pensée, dans la tienne que je puise la force de résister. Tu dois bien penser que les souffrances, le climat, la situation ont fait leur œuvre. Il me reste la peau, les os et l’énergie morale. J’espère que cette dernière me conduira jusqu’au bout de nos souffrances.
Tu me parles aussi de choses matérielles que je pourrais te demander. Tu sais que la vie matérielle m’a toujours laissé indifférent, aujourd’hui plus que jamais.
Je ne t’ai demandé que des livres et malheureusement j’en suis toujours à mon envoi de novembre.
Veux-tu être assez bonne pour cesser les envois de vivres? Le sentiment qui m’inspire cette demande est peut-être puéril, mais tes envois sont, suivant le règlement, soumis à une visite minutieuse et il me semble chaque fois qu’on t’applique un soufflet sur la joue, à toi... et mon cœur saigne, et j’en frémis de douleur.
Non, acceptons la situation atroce qui nous est faite, ne cherchons à l’atténuer par aucun souci d’ordre matériel; mais disons-nous qu’il nous faut ce coupable, qu’il nous faut notre honneur! Marchez donc à ce but, d’un commun accord, d’une commune volonté, immuable, cherchez à l’atteindre le plus vite possible et ne vous souciez de rien autre. Moi, de mon côté, je résisterai tant que je pourrai, car je veux être là, présent, le jour de bonheur suprême où l’honneur nous sera rendu. Dis-toi bien que l’on peut plier sous certains malheurs, que l’on peut accepter dans certaines situations des consolations banales; mais, lorsqu’il s’agit de l’honneur, il n’y a aucune consolation, sinon un but à atteindre tant qu’on n’a pas succombé: se le faire rendre.
Donc, pour toi comme pour tous, je ne puis que vous crier du plus profond de mon âme: haut les cœurs! Pas de récriminations, pas de plaintes, mais la marche immuable vers le but; le ou les coupables—et l’atteindre le plus tôt possible.
Comme je te l’ai déjà dit, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur.
Embrasse de tout ton cœur nos chers enfants pour moi et reçois pour toi mille baisers les plus tendres, les plus affectueux de ton dévoué,
Alfred.
Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Dans le courrier que je viens de recevoir, je n’ai pas trouvé de lettres de mes sœurs, excepté d’Henriette. J’espère que ces chères sœurs ne sont pas malades de ces émotions terribles et continuelles.
22 mai 1896.
Ma chère Lucie,
Tes bonnes et si affectueuses lettres de mars ont été les chers et doux compagnons de ma solitude. Je les ai lues, relues, pour me rappeler mon devoir, chaque fois que la situation m’écrasait sous son poids. J’ai souffert avec toi, avec tous; toutes les angoisses épouvantables par lesquelles vous passez sont venues faire écho aux miennes.
Tu me demandes de t’écrire, de venir dégonfler auprès de toi mon cœur meurtri et déchiré, chaque fois que l’amertume en serait trop grande. Ah! ma pauvre Lucie! si je voulais t’écouter, je t’écrirais bien souvent, car je n’ai pas un moment de répit. Mais pourquoi viendrais-je ainsi t’arracher l’âme? Je le fais déjà trop fréquemment, et quand je suis venu gémir ainsi, j’en ai toujours un regret cuisant, car tu souffres déjà assez, beaucoup trop, mais que veux-tu? Il est impossible de se dégager entièrement de sonmoi, d’étouffer toujours les révoltes de son cœur, d’être toujours maître de ses nerfs malades. Mon seul moment de détente est quand je t’écris, et alors tout ce que j’ai contenu de douleurs pendant un long mois vient parfois sous ma plume....
Et puis, je ressens tellement, au plus profond de mon être, toute l’horreur d’une situation pareille, aussi bien pour toi que pour moi que pour tes chers parents, pour tous les nôtres enfin, que des éclats de colère, des frémissements d’indignation m’échappent malgré moi; des cris d’impatience s’exhalent alors de voir enfin le terme de cet abominable supplice de tous. Je souffre de mon impuissance à alléger ton atroce douleur, de ne pouvoir que te soutenir de toute la puissance de mon affection, de toute l’ardeur de mon âme. Ah! certes oui, chère Lucie, je sens bien l’atroce déchirement qui doit se faire en toi quand, à chaque courrier, après un long mois d’attente, de souffrances et d’angoisses, tu ne peux encore pas m’annoncer la découverte des coupables, le terme de nos tortures! Et si alors je hurle, si je rugis parfois, si le sang bout dans mes veines, devant tant de douleurs, si longues, si imméritées, oh! c’est autant pour toi que pour moi, car si ma douleur était seule, il y a beau temps que j’y eusse mis un terme, laissant à l’avenir le soin d’être notre juge suprême à tous.
C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants, dans ma volonté de te soutenir, de voir le jour où l’honneur nous sera rendu, que je puise toute ma force. Quand je chavire écrasé sous tout réuni, quand mon cerveau s’égare et que mon cœur n’en peut plus,quand mon cœur enfin défaille, je murmure au dedans de moi-même trois noms: le tien, ceux de nos chers enfants, et je me raidis encore contre ma douleur, et rien ne s’exhale de mes lèvres muettes.
Certes, je suis très affaibli, il n’en saurait être autrement. Mais tout s’efface en moi, souvenirs hallucinants, souffrances, atrocités de ma vie journalière, devant cette préoccupation si haute, si absolue: celle de notre honneur, le patrimoine de nos enfants. Je viens donc comme toujours te crier de toutes mes forces, avec toute mon âme, «courage et courage» pour marcher bravement à ton but: tout l’honneur de notre nom—et souhaiter pour tous deux que ce but soit enfin atteint. Les chères petites lettres des enfants me causent toujours une émotion extrême, je les arrose souvent de mes larmes, j’y puise aussi ma force.—On me dit dans toutes les lettres que tu élèves admirablement ces chers petits; si je ne t’en ai jamais parlé, c’est que je le savais, car je te connais.
Te parler de mon affection, de celle qui nous unit tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Laisse-moi te dire encore que ma pensée ne te quitte pas un instant de jour et de nuit, que mon cœur est toujours auprès de toi, de nos enfants, de vous tous, pour vous soutenir et vous animer de mon indomptable volonté. Je t’embrasse de toutes mes forces, de tout mon cœur, ainsi que nos chers enfants, en attendant de recevoir vos bonnes lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon âme meurtrie.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tes chers parents, à tous.
Le 5 juin 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas encore reçu tes bonnes lettres d’avril. Aussi ai-je dû me contenter de relire, comme je le fais chaque jour, souvent plusieurs fois par jour, tes bonnes et affectueuses lettres de mars et j’y ai puisé un peu de calme. Je ne veux cependant pas laisser partir le courrier anglais sans venir bavarder avec toi, me rapprocher de toi.
Oh! je te vois bien d’ici par la pensée, ma chère et bonne Lucie, car elle ne me quitte pas un seul instant; je sens tes moments de crise, quand après un espoir qu’on est venu t’apporter, cet espoir est encore une fois trompé; lorsqu’après un moment de détente, d’apaisement, tu retombes dans un désespoir violent, en te demandant avec angoisse quand cessera cet abominable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Et puis tu m’écris, et tu trouves dans ta belle âme, dans ton cœur aimant et dévoué, la force de me cacher les atroces tortures, les angoisses épouvantables par lesquelles tu passes.
Et alors moi qui sens, qui devine tout cela, dont le cœur broyé et déchiré dans ses sentiments les plus purs, dans ses affections les plus chères, déborde, dont le sang bout dans les veines devant tant de douleurs accumulées sur tous deux, sur nos familles, dont la raison enfin se révolte, je viens jeter dans mes lettres les cris d’angoisse et d’impatience de mon âme, et j’en souffre ensuite tout un long mois, en pensant à l’émotion que tu vas avoir, et j’en suis plus malheureux encore.
Frappée avec moi, dans ton honneur d’épouse et de mère, au lieu de t’apporter cet appui moral, inébranlable, énergique, ardent, qui t’est nécessaire dans la noble mission qui t’incombe, je suis venu parfois me lamenter, t’entretenir de petites souffrances, de petites tortures, que sais-je, augmenter ainsi ta poignante douleur. Tu pardonneras à ma faiblesse, faiblesse humaine trop naturelle, hélas!
Les mots, d’ailleurs, sont bien impuissants à traduire un martyre pareil au nôtre. Mais il ne peut y avoir qu’un terme: la découverte des coupables, la réhabilitation pleine et entière, tout l’honneur de notre nom, de nos chers enfants.
Je viens donc comme toujours ajouter à cette lettre, qui t’apportera l’écho de ma profonde affection, ce cri ardent de mon âme: Courage et courage, chère Lucie, pour marcher à ton but, avec une volonté farouche et ardente, jamais défaillante—et souhaiter pour tous deux, pour nos enfants, pour tous, qu’il soit bientôt atteint.
Tu embrasseras beaucoup les chers petits pour moi. Je ne vis d’ailleurs qu’en eux, qu’en toi, et j’y puise ma force. Embrasse bien tes chers parents, tous les nôtres pour moi, remercie-les de leurs bonnes et si affectueuses lettres.
Je termine à regret cette lettre en t’embrassant bien fort, si fort que je peux, comme dit notre cher petit Pierre.
Ton dévoué,
Alfred.
Soir.—Je viens de recevoir enfin tes envois et livres des mois de décembre, janvier et février, et je t’assure que j’en avais bien besoin. Encore de bons et ardents baisers pour toi, nos chers enfants, teschers parents, tous les nôtres enfin, et je termine par ce cri ardent de mon âme: toujours et encore courage, ma chère et bonne Lucie!
Le 24 juillet 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas reçu tes lettres de mai; les dernières nouvelles que j’ai de toi datent de trois mois. Tu vois que les coups de massue ne me manquent pas; je ne veux pas augmenter tes peines en te décrivant ma douleur. D’ailleurs, peu importe. Quel que soit notre supplice, si épouvantable que soit notre martyre, le but est invariable, ma chère Lucie: la lumière, l’honneur de notre nom.
Je ne fais que te répéter ce cri de mon âme: du courage, du courage, et du courage, jusqu’à ce que le but soit atteint.
Quant à moi, je retiens de toute mon énergie ce qui me reste de forces; je comprime nuit et jour mon cerveau et mon cœur, car je veux voir la fin de ce drame. Je souhaite pour tous deux que ce moment ne tarde plus.
Quand tu recevras ces quelques lignes, le jour de ta fête sera passé. Je ne veux pas insister sur des pensées aussi cruelles pour tous deux, mais je ne saurais être plus en esprit avec toi ce jour-là que les autres.
Je t’embrasse de tout mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que nos enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 4 août 1896.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu tes lettres de mai et de juin toutes ensemble, ainsi que celles de la famille. Je ne veux pas te décrire mon émotion, après une si longue attente, car nous n’avons pas à nous laisser aller à des impressions aussi poignantes.
Je n’ai trouvé que deux lettres de toi dans le courrier de mai et j’ai été heureux de voir que tu étais installée à la campagne avec les enfants; peut-être y trouveras-tu un peu de repos, si nous pouvons jouir de quelque repos tant que l’honneur ne nous sera pas rendu.
Oui, chère Lucie, des souffrances telles que les nôtres, aussi imméritées, laissent l’esprit hébété. Mais n’en parlons plus, il est des choses qui provoquent d’irrésistibles indignations.
Si je suis nerveux de voir arriver le terme de nos tortures à tous, si, sous l’influence des révoltes de mon cœur, mes lettres sont pressantes, crois bien que ma confiance, comme ma foi, sont absolues. Dis-toi que je ne vous ai jamais dit: espérez; je vous ai dit: il nous faut la vérité tout entière, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain ou après-demain, mais ce but sera atteint, il le faut. Fermons nos yeux sur nos tortures, comprimons nos cerveaux et nos cœurs. Courage et vaillance, chère Lucie, sans une minute de faiblesse ou de lassitude. Pour nous, pour nos enfants, pour nos familles, il faut la lumière, l’honneur de notre nom. Je viens, comme toujours, te crier à toi, comme à tous: haut les cœurs et les volontés!
Je souhaite de toute mon âme pour tous deux,pour tous, d’apprendre que ce supplice a un terme.
Embrasse nos enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué,
Alfred.
Embrasse tes parents, tous les nôtres pour moi.
Le 24 août 1896.
Chère Lucie,
J’ai répondu au début du mois quelques lignes seulement à tes chères lettres de mai et de juin. L’impression qu’elles me causaient après une si longue attente était trop vive pour que je pusse t’écrire longuement; je les lis et relis chaque jour, il me semble vivre ainsi quelques instants près de toi, sentir ton cœur battre près du mien. Et quand je considère ce morceau de papier banal sur lequel je t’écris, je voudrais pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants, pour tous, l’imprégnant ainsi de toute l’ardeur de mon âme, de tout mon courage, de toute ma volonté.
Crois donc, chère Lucie, que je n’ai jamais un moment de découragement quant au résultat à atteindre. Mais aussi quelle impatience me dévore de voir arriver le terme de ces atroces tortures!
Il est des douleurs tellement intenses pour des gens de cœur, que la plume est impuissante à les rendre. Et cette douleur, la même pour nous tous, je la renferme nuit et jour, sans qu’une plainte s’exhale de mes lèvres; j’accepte tout, comprimant moncœur, tout mon être, ne voyant que le but. Je t’ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a encore dû t’émotionner, ma pauvre Lucie; j’étais alors en proie aux fièvres; je ne recevais pas ton courrier; tout à la fois! Et alors la bête humaine s’est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez; j’ai cependant réagi, tout surmonté, dominé l’être physique comme l’être moral. J’ai su d’ailleurs, depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne; par suite d’une erreur de destination, je ne l’ai reçu qu’avec celui de juin.
Je ne puis donc que me répéter, chère Lucie, pour toi, comme pour tous, les yeux invariablement, ardemment fixés sur le but, sans une minute de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint! Toute la vérité pour la France entière, tout l’honneur de notre nom, le patrimoine de nos enfants. Embrasse S. et leurs chers enfants pour moi. Dis bien à Mathieu que si je ne lui écris pas plus souvent, c’est que je le connais trop bien, c’est que sa volonté restera toujours aussi inflexible, jusqu’au jour de l’éclatante lumière. Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des chers petits; remercie tes parents, tous les nôtres, de leurs bonnes lettres. Quant à toi, ma chère Lucie, forte de ta conscience, sois invinciblement énergique et vaillante; que ma profonde affection, nos enfants, ton devoir, te soutiennent et t’animent.
Je t’embrasse encore comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants, en attendant tes bonnes lettres de juillet.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 3 septembre 1896.
Chère Lucie,
On m’a apporté tout à l’heure le courrier du mois de juillet, je n’y ai trouvé qu’une pauvre petite lettre de toi, celle du 14 juillet, quoique tu aies dû m’écrire plus souvent et plus longuement; mais peu importe.
Quel cri de souffrance s’échappe de toutes tes lettres et vient faire écho aux miennes! Oui, chère Lucie, jamais êtres humains n’ont souffert comme toi, comme moi, comme nous tous enfin; la sueur m’en perle au front; je ne vivais que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, comprimant tout l’être par un effort suprême; mais les émotions brisent, font vibrer tous les fibres de l’être; mes mains se tordent de douleur pour toi, pour nos enfants, pour tous; un immense cri voudrait s’échapper de ma gorge et je l’étouffe.—Ah! que ne suis-je seul au monde, quel bonheur j’aurais à descendre dans la tombe, pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir. Mais le moment de faiblesse, de détraquement de tout l’être, de douleur enfin est passé et dans cette nuit sombre je viens te dire, chère Lucie, qu’au dessus de toutes les morts,—car quelle agonie ne connais-je pas, aussi bien celle de l’âme que celle du corps que celle du cerveau?—il y a l’honneur, que cet honneur qui est notre bien propre, il nous le faut... Seulement, les forces humaines ont des limites pour nous tous.
Aussi, au reçu de cette lettre, si la situation n’est pas enfin éclaircie, agis comme je te le disais déjà l’année dernière: va toi-même, prends, s’il le faut, un enfant par chaque main, ces deux têtes chéries et innocentes, et fais des démarches auprès de ceuxqui dirigent les affaires de notre pays. Parle simplement, avec ton cœur, et je suis sûr que tu trouveras des cœurs généreux qui comprendront ce qu’a d’épouvantable ce martyre d’une épouse, d’une mère, et qui mettront tout en œuvre pour t’aider dans cette tache noble et sainte, la découverte de la vérité, l’auteur de ce crime infâme. Oh! chère Lucie, écoute-moi bien et suis mes conseils; dis-toi bien qu’il ne faut voir qu’une chose, le but, et chercher à l’atteindre. Car, oh! cela, je le voudrais de toute mon âme, voir, avant de succomber, l’honneur rendu au nom que portent nos chers adorés, te revoir, toi, nos enfants, heureux, jouissant d’un bonheur que tu mérites tant, ma pauvre et chère Lucie! Et comme ce papier me paraît froid de ne pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants... Je voudrais écrire avec mon sang, peut-être m’exprimerais-je mieux.....
Et quoique je ne puisse plus rien te dire, je continue à causer avec toi, car cette nuit va encore être longue, traversée par d’horribles cauchemars où je te vois, toi, nos enfants, mes chers frères et sœurs, tes chers parents, tous les nôtres enfin. Tu vois, chère Lucie, que je te dis bien tout, que je t’exhale toutes mes souffrances, que je te dis bien toutes mes pensées; d’ailleurs, en ce moment, je serais bien incapable de faire autrement.
Et ma pensée, nuit et jour, est toujours la même; le même cri s’exhale toujours de mes lèvres: oh! tout mon sang, goutte à goutte, pour avoir la vérité sur cet effroyable drame!
Tu pardonneras le décousu de cette lettre; je t’écris, comme je te le disais, sous le coup d’uneémotion profonde, ne cherchant même pas à rassembler mes idées, m’en sentant même incapable, me disant avec effroi que je vais passer tout un mois n’ayant comme lecture que tes pauvres lignes, si courtes, où tu me parles des enfants, où tu ne me parles pas de toi, où je n’aurai rien enfin à lire de toi; cependant, je vais tout de même essayer de me résumer. Mes souffrances sont grandes comme les tiennes, comme les nôtres; les heures, les minutes sont atroces et resteront telles tant que la lumière pleine et entière ne sera pas faite. Aussi, comme je le disais, je suis convaincu qu’en agissant aussi toi-même, en parlant avec ton cœur, on mettra tout en œuvre pour raccourcir, si possible, le temps, car si le temps n’est rien, quant au but à atteindre et qui domine tout, il compte, hélas! pour nous tous, car ce n’est pas vivre que d’endurer des souffrances pareilles.
Il faut cependant que je termine bien à regret cette lettre où je me sens si impuissant à mettre toute l’affection que j’ai pour toi, pour nos enfants, pour tous, ce que je souffre de nos atroces tortures, à te faire sentir enfin les sentiments qui sont dans mon âme: l’horreur de cette situation, de cette vie, horreur qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, tout ce que le cerveau humain peut rêver de plus dramatique, et, d’autre part, mon devoir qui me commande impérieusement, pour toi et pour nos enfants, d’aller tant que je pourrai. Un mois maintenant avant de te lire, seule parole humaine qui me parvienne!
Enfin je vais finir ce bavardage qui calme un peu ma douleur, en te sentant près de moi dans ces lignes que tu liras, et te crier courage et encore du courage,car avant toutes choses il y a l’honneur du nom que portent nos chers enfants, te dire que ce but est immuable, mais d’agir aussi comme je te l’ai dit, car un concours de cœurs généreux que tu trouveras, j’en suis sûr, ne peut que réaliser plus rapidement le vœu suprême que je te crie encore: la vérité sur ce lugubre drame, voir auprès de nos chers petits le jour où l’honneur nous sera rendu! Et j’ajoute encore pour toi, comme pour tous, ce cri ardent et suprême de mon âme qui s’élève dans la nuit profonde: tout pour l’honneur, ce doit être notre seule pensée, votre seule préoccupation, sans une minute de lassitude.
Le 4 septembre 1896.
Chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit une lettre hier au soir sous l’impression que me causaient le courrier, les souffrances que nous endurons tous, la douleur enfin de ne lire que quelques lignes de toi; car après un long silence angoissé de tout un mois, il se produit fatalement à ce moment une détente nerveuse. Je suis comme fou de chagrin, je prends ma tête à deux mains et je me demande par quelle misère du destin tant d’êtres humains sont appelés à souffrir ainsi.
Aussi j’éprouve le besoin de venir causer encore avec toi; peut-être cette lettre pourra-t-elle encore prendre le courrier anglais comme la précédente.
Si je suis fatigué, épuisé, te dire le contraire, tu ne me croirais pas, car souffrir ainsi sans répit, à toutes les heures du jour et de la nuit, sentir souffrir ceux que l’on aime, se voir frappé dans ses enfants,ces chers petits êtres, pour lesquels je donnerais, nous donnerions toutes les gouttes de notre sang, tout cela est parfois trop atroce et la douleur trop grande; mais je ne suis, chère Lucie, ni découragé, ni abattu, crois-le bien. Plus les nerfs sont tendus à l’excès par tous les supplices, plus la volonté doit devenir vigoureuse dans son dessein d’y mettre un terme. Et le seul terme à nos tortures à tous, c’est la découverte de la vérité. Si je vis contre mon corps, contre mon cœur, contre mon cerveau, luttant contre tout cela avec une énergie farouche, c’est que je veux pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré, te sachant heureuse. Ce qu’il faut te dire, nous dire à tous, c’est qu’il n’y a qu’un terme à notre situation: la lumière, et alors, partant de ce terme qui domine tout, il faut étouffer tout ce qui gronde dans nos cœurs, ne voir que lui et chercher à l’atteindre le plus tôt possible car les heures deviennent de plomb, en faisant appel, comme je te le disais hier au soir, à tous les concours, à toutes les bonnes volontés pour t’aider à faire la lumière; je suis sûr que tu en trouveras et que devant cette douleur immense, effroyable d’une épouse, d’une mère qui ne veut que la vérité, l’honneur du nom que portent ses enfants, tout se taira, pour ne voir que le but suprême, cette œuvre aussi noble qu’élevée. Donc, chère Lucie, gémir, nous lamenter, nous entretenir de nos souffrances, tout cela ne nous avancera à rien.
Sois calme, réfléchie, mais rassemble ton courage, entoure-toi de tous les conseils pour poursuivre et atteindre le but et souhaitons pour toi que ce moment ne tarde plus trop.
Embrasse tes parents, nos frères et sœurs, les tiens pour moi.
Je t’embrasse comme je t’aime, plus fort que jamais, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
5 heures du matin.
Avant de remettre cette lettre, je veux encore venir t’embrasser, de toute mon âme, de toutes mes forces, te répéter que ta conscience, ton devoir, nos enfants, doivent être pour toi des leviers irrésistibles qu’aucune douleur humaine ne saurait faire ployer.
Septembre 1896.
Chère et bonne Lucie,
Je t’écris au reçu du courrier de Juillet. La détente nerveuse a été trop forte, trop violente. J’ai un besoin irrésistible de venir causer avec toi, après ce long silence angoissé de tout un mois.
Oui, parfois la plume me tombe des mains, et je me demande à quoi bon écrire tant; je suis hébété par tant de souffrances, ma pauvre et chère Lucie.
Oui, souvent aussi je me demande ce que j’ai fait pour que toi que j’aime tant, mes pauvres enfants, nous tous enfin, soyons appelés à souffrir ainsi et j’ai certes des moments de désespérance farouche, de colère aussi, car je ne suis pas un saint. Mais alors, j’ai toujours évoqué, j’évoque toujours ta pensée, celle des pauvres petits, et ce que j’ai voulu t’inspirer, vous inspirer à tous, depuis le début dece lugubre drame, c’est qu’au-dessus de tout cela, il y a quelque chose de plus haut, de plus élevé. Ma lettre est comme un hurlement de douleur, car nous sommes comme de grands blessés dont les âmes sont tellement frappées par la douleur, dont les corps sont tellement exaspérés par une si longue souffrance, que la moindre chose suffit à faire déborder la coupe trop pleine, trop contenue.
Mais, chère Lucie, parler toujours de sa douleur ne lui est pas un remède et ne fait que l’exaspérer. Il faut voir les choses telles qu’elles sont et nous sommes tous horriblement malheureux.
Certes, le but domine tout, souffrances et vie, je te l’ai dit bien souvent, car il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants: ce but doit être poursuivi sans faiblesse, jusqu’à ce qu’il soit atteint. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il vit des impressions de chaque jour, et chaque journée se compose de trop de minutes épouvantables, dans l’attente depuis si longtemps d’un meilleur lendemain.
Ce n’est ni avec des colères, ni avec des lamentations que vous hâterez le moment où la vérité sera découverte. Rassemble tout ton courage, et il doit être grand; forte de ta conscience, du devoir à remplir, ne vois que le but, ne consulte que ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé, broyé, depuis de si longs mois.
Oh! chère Lucie, écoute-moi bien, car moi j’ai tant souffert, j’ai supporté tant de choses, que la vie m’est profondément indifférente et je te parle comme de la tombe, du silence éternel qui vous place au-dessus de tout.... Je te parle en père, au nom du devoir que tu as à remplir vis-à-vis de nos enfants.Va trouver M. le Président de la République, les Ministres, ceux mêmes qui m’ont fait condamner, car si les passions, l’emportement, égarent parfois les esprits les plus honnêtes, les plus droits, les cœurs restent toujours généreux et sont prêts à oublier ce même emportement devant cette douleur effroyable d’une épouse, d’une mère, qui ne veut qu’une chose, la seule que nous ayons à demander, la découverte de la vérité, l’honneur de nos chers petits.
Parle simplement, oublie toutes les petites misères, quelle importance ont-elles devant le but à atteindre?—et je suis sûr que tu trouveras, que vous trouverez tous un concours ardent, généreux, pour sortir le plus tôt possible d’une situation tellement atroce, supportée depuis si longtemps, que je me demande encore comment nos cerveaux à tous ont pu y résister.
Je te parle dans tout mon calme, dans ce grand silence douloureux, il est vrai, mais qui vous élève au-dessus de tout... Agis comme je te le demande... Ne vois qu’une chose, ma chère et bonne Lucie, le but qu’il faut atteindre, la vérité, en faisant appel à tous les dévouements... Oh! car cela je le voudrais avec toutes les fibres de mon être, voir encore le jour où l’honneur nous sera rendu!
Donc courage, chère Lucie, je te le demande avec tout mon cœur, avec toute mon âme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 3 octobre 1896.
Ma chère Lucie.
Je n’ai pas encore reçu le courrier du mois d’août.
Je veux cependant t’écrire quelques mots par le courrier anglais, et t’envoyer l’écho de mon immense affection.
Je t’ai écrit le mois dernier et t’ai ouvert mon cœur, dit toutes mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J’espère qu’on t’apportera ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter qu’une chose: c’est d’apprendre bientôt que la lumière est faite sur cette horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c’est qu’il ne faut pas que l’horrible acuité de nos souffrances dénature nos cœurs. Il faut que notre nom, que nous mêmes sortions de cette horrible aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer.
Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer celui ou ceux dont nous sommes les victimes.
D’ailleurs, je t’ai parlé longuement de tout cela dans ma dernière lettre, je ne veux pas me répéter.
Si je t’écris souvent et si longuement, c’est qu’il y a une chose que je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c’est que fort de nos consciences, il faut que nous nous élevions au-dessus de tout, sans gémir, sans nous plaindre, en gens de cœur qui souffrent le martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière surce lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je doute que jamais des êtres humains aient jamais souffert plus que nous, je me demande encore chaque jour comment nous avons pu vivre. Je termine à regret ce bavardage, ce moment si court, si fugitif, où je viens bavarder avec toi, où je m’illusionne en pensant que je cause avec toi, que je te parle à cœur ouvert; mais hélas! je sens trop bien que je rabâche, que je me répète toujours, car il n’y a qu’une pensée au fond de mon cœur, il n’y a qu’un cri dans mon âme: connaître la vérité sur cet affreux drame, voir le jour où l’honneur nous sera rendu. Je t’embrasse comme je t’aime, du plus profond de mon cœur, ainsi que mes chers et adorés enfants.
Alfred.
Le 5 octobre 1896.
Chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres du mois d’août, ainsi que toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression profonde non seulement de toutes les souffrances que nous endurons tous, mais de la douleur que je t’ai causée par ma lettre du 6 juillet, que je t’écris.
Ah! chère Lucie, comme l’être humain est faible, comme il est parfois lâche et égoïste. Ainsi que je te l’ai dit, je crois, j’étais à ce moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi dont l’esprit est déjà si frappé, dont les tortures sont déjà si grandes. Et alors, dans cette détresse profonde de tout l’être, où l’on aurait besoin d’une main amie, d’une figure sympathique, halluciné par la fièvre, parla douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.
Je me ressaisis d’ailleurs, je suis redevenu ce que j’étais, ce que je resterai jusqu’au dernier souffle.
Comme je te l’ai dit dans ma lettre d’avant-hier, il faut que, forts de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux yeux de la France entière.
Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu’il était quand on l’y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et fière.
Quant aux conseils que je puis te donner, que je t’ai développés dans mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon cœur. Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce que vous avez à faire.
Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à s’éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoiqu’il en soit, il faut avoir cette foi, qui fait diminuer toutes les souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à nos enfants un nom sans tache, un nom respecté.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de tout mon cœur, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Alfred.
Le 20 octobre 1896.
Ma chère Lucie,
Je t’ai écrit ces derniers temps de bien nombreuses lettres, dans lesquelles je t’ai encore ouvert mon cœur.
Que puis-je y ajouter? Je ne puis souhaiter qu’une chose, c’est qu’on ait enfin pitié d’un tel martyre, et d’apprendre bientôt que, par les efforts soit des uns, soit des autres, la lumière est faite sur ce terrible drame dont nous souffrons si épouvantablement longtemps.
Ah! oui, chère et bonne Lucie, pour toi comme pour moi, je voudrais bien entendre une bonne parole, parole de paix et de consolation, qui vienne mettre un peu de baume sur nos cœurs si broyés, si torturés.
Ce que je ne puis assez te dire, ma bonne chérie, c’est tout ce que je souffre pour toi, pour nos chers enfants, pour nous tous. Je ne croyais pas qu’on pût vivre avec de telles douleurs; enfin, je ne veux pas insister là-dessus, je ne puis, comme je te le disais, que souhaiter avec toi que, par la découverte de la vérité, nous retrouvions enfin cette atmosphère de bonheur dont nous jouissions tant, l’oubli dans notre affection mutuelle et dans celle de nos enfants.
En attendant tes bonnes lettres, je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 22 novembre 1896.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne t’ai pas écrit au début du mois par le courrier anglais, car j’attendais chaque jour ton courrier de septembre; je ne l’ai pas encore reçu. Comme je te le disais dans ma dernière lettre qui date, hélas, d’un mois déjà, j’espère que d’autres cœurs ressentiront avec nous les atroces souffrances de nos longs mois de martyre, cette torture incessante, inexprimable de toutes les heures, de toutes les minutes, toute l’horreur enfin d’une situation morale aussi écrasante, qu’ils t’apporteront un concours ardent, généreux, dans la découverte de la vérité, et je ne puis que souhaiter pour tous deux, ma pauvre chérie, et pour tous, d’entendre bientôt une parole humaine qui soit une bonne parole, qui vienne mettre un léger baume sur notre cuisante blessure, raffermir un peu nos cœurs, nos cerveaux si ébranlés, si épuisés par tant d’émotions, par tant d’épouvantables secousses. Je ne puis donc, en attendant tes chères lettres, que t’envoyer l’écho de mon immense affection, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tes chers parents, à tous nos frères et sœurs, à tous les nôtres.
Le 22 décembre 1896.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes seulement en attendant tes chères lettres, pour t’envoyer l’écho de ma profonde affection, te répéter toujours de toute mon âme courage et foi, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 24 décembre 1896.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit quelques lignes seulement il y a peu de jours. Mais ma pensée est tellement avec toi, avec nos enfants, nuit et jour! Je sais aussi tout ce que tu souffres, tout ce que vous souffrez tous, que je veux venir causer avec toi avant l’arrivée de ton courrier, si impatiemment attendu chaque mois.
Je sais aussi combien cela soulage de voir seulement l’écriture de ceux que l’on aime, dont on partage toutes les douleurs; je sais aussi qu’il semble ainsi avoir une parcelle d’eux, de leur cœur, les sentir palpiter et vibrer à côté de soi. Et je voudrais pouvoir trouver des expressions qui rendent mieux, non pas ce que je souffre, tu le sais, mon cœur comme le tien n’est qu’une plaie saignante, mais ce que je souffre pour toi, pour nos enfants, combien ma vie est pour vous tous et que, si j’arrive à tenir debout, malgré tous les déchirements de l’être, car toute impression, même banale, même extérieure, produit sur moi l’effet d’une profonde blessure, c’est qu’il y a toi, nos enfants. Je relisais aussi, comme chaque mois, les lettres que j’ai de toi, les compagnons de ma profonde solitude, les lettres de tous, et je croisque tu n’as pas saisi entièrement ma pensée, un peu confuse forcément dans les nombreuses lettres que je t’ai écrites.
Souvent aussi je t’ai dit mes rêves irréalisables dans la pratique, accablé sous les coups qui pleuvent sur moi depuis plus de deux ans sans jamais rien y comprendre, le cerveau détraqué et se demandant en vain de quel horrible rêve nous sommes les jouets depuis si longtemps.
Je profite d’un moment où le cerveau est moins fatigué pour essayer de t’exposer lucidement ma pensée, mes convictions éparses dans mes différentes lettres. Le but, tu le connais, la lumière pleine et entière: ce but sera atteint.
Dis-toi donc que ma confiance, que ma foi sont complètes, car d’une part j’ai l’absolue certitude que l’appel que j’ai fait encore dernièrement au ministre a été entendu, que de ce côté tout sera mis en œuvre pour découvrir la vérité, que d’autre part je vois que vous tous vous luttez pour l’honneur du nom, c’est-à-dire pour notre vie à tous et que rien ne saurait vous en détourner.
J’ajoute qu’il ne s’agit d’apporter dans cette horrible affaire ni acrimonie, ni amertume contre les personnes. Il faut viser plus haut.
Si parfois j’ai exhalé des cris de douleur, c’est que les blessures du cœur sont souvent trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal. Mais si je me suis fait cette âme de patient que je n’ai pas, que je n’aurai jamais, c’est qu’au dessus de nos souffrances il y a le but, l’honneur de notre nom, la vie de nos enfants. Cette âme doit être la tienne quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne. Il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et française.
Je me répète donc, ma chère Lucie: ma confiance, ma foi sont absolues, aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres; j’ai l’absolue certitude que la lumière sera faite et cela est l’essentiel, mais dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Or, hélas, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont aussi des limites dans une situation aussi atroce que la mienne. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est épouvantable.
C’est pourquoi souvent, dans des moments de détresse, car on n’agonise pas ainsi lentement, pas à pas, sans jeter des cris d’agonie, n’ayant qu’un souhait à formuler, voir entre nos enfants et toi le jour où l’honneur nous sera rendu, je t’ai demandé de faire des démarches auprès du Gouvernement qui possède des moyens d’investigation sûrs, décisifs, mais que lui seul est en droit d’employer. Quoiqu’il en soit, et je pense t’avoir exposé clairement ma pensée, ma conviction, je ne puis que te répéter de toute mon âme: confiance et foi! et souhaiter pour toi, comme pour moi, comme pour tous, que les efforts soit des uns, soit des autres aboutissent bientôt et viennent mettre un terme à cet effroyable martyre moral.