Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, du plus profond de mon cœur.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 4 janvier 1897.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la famille. L’émotion profonde qu’elles me causent est toujours la même: indescriptible.
Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas nos chers enfants, vous tous, et quand mon cœur n’en peut plus, est à bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le cœur sans s’arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu’on a de plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de l’âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles! Si atroce que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom respecté!
Mon cœur, tu le connais, il n’a pas changé. C’est celui d’un soldat, indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met l’honneur avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet effondrement effroyable, invraisemblable de tout ce qui fait le Français, l’homme, de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu’il était père et qu’il faut que l’honneur soit rendu au nom que portent nos enfants.
Je t’ai écrit longuement déjà, j’ai essayé de te résumer lucidement, de t’exposer pourquoi ma confiance, ma foi étaient absolues, aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, car, crois-le bien, aies-en l’absolue certitude, l’appel que j’ai encore fait, au nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de cœur ne se soustraient jamais; d’autre part, je connais trop tous les sentiments qui vousaniment pour penser jamais qu’il puisse y avoir un moment de lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.
Donc, tous les cœurs, toutes les énergies vont converger vers le but suprême, courir sus à la bête jusqu’à ce qu’elle soit forcée: l’auteur ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te l’ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont des limites dans une situation aussi atrocement épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est horrible.
Or, il n’est pas en ton pouvoir d’abréger mon martyre, le nôtre. Le gouvernement seul possède des moyens d’investigation assez puissants, assez décisifs pour le faire, s’il ne veut pas qu’un Français, qui ne demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la vérité sur ce lugubre drame, qui n’a plus qu’une chose à demander à la vie, voir encore pour ses chers petits le jour où l’honneur leur sera rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime abominable qu’il n’a pas commis.
J’espère donc que le gouvernement aussi t’apportera son concours. Quoiqu’il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les forces de mon âme d’avoir confiance, d’être toujours courageuse et forte et t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 6 janvier 1897.
Ma chère Lucie,
J’éprouve encore le besoin de venir causer avec toi, de laisser courir ma plume. L’équilibre instable que je ne maintiens qu’à grand peine pendant tout un long mois de souffrances inouïes se rompt quand je reçois tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues; elles éveillent en moi un monde de sensations, d’impressions que j’avais comprimées pendant trente longs jours et je me demande en vain quel sens il faut donner à la vie pour que tant d’êtres humains puissent être appelés à souffrir ainsi, et puis j’ai encore tant souffert dans les derniers mois qui viennent de s’écouler que c’est auprès de toi que je viens réchauffer mon cœur glacé. Je sais aussi, ma chérie, comme toi, que je me répète toujours, depuis d’ailleurs le premier jour de ce lugubre drame, car ma pensée est une comme la tienne, comme la vôtre, comme la volonté qui doit nous soutenir, nous inspirer.
Et quand je viens ainsi bavarder avec toi quelques instants, oh! bien fugitifs, eu égard à ce que ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour ou de nuit, il me semble vivre ce court moment avec toi, sentir ton cœur gémir avec le mien et je voudrais alors te presser dans mes bras, te prendre les deux mains et te dire encore: «Oui, tout cela est atroce, mais jamais un moment de découragement ne doit entrer dans ton âme, pas plus qu’il n’en entre dans la mienne. Comme je suis Français et père, il faut que tu sois Française et mère. Le nom que portent nos chers enfants doit être lavé de cette horrible souillure, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur!»
C’est là le but, toujours le même.
Mais, hélas! si l’on peut être stoïque devant la mort, il est difficile de l’être devant la douleur de chaque jour, devant cette pensée lancinante de se demander quand finira enfin cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps, si cela peut s’appeler vivre que de souffrir sans répit.
Je vis depuis si longtemps dans l’attente toujours déçue d’un meilleur lendemain, luttant non pas contre les défaillances de la chair—elles me laissent bien indifférent, peut être précisément parce que je suis hanté par d’autres préoccupations—mais contre celles du cerveau, contre celles du cœur. Et alors, dans ces moments de détresse horrible, de douleur presque insupportable, d’autant plus grande qu’elle est plus contenue, plus retenue, je voudrais te crier à travers l’espace: «Ah! chère Lucie, cours chez ceux qui dirigent les affaires de notre pays, chez ceux qui ont mission de nous défendre, afin qu’ils t’apportent le concours ardent, actif, de tous les moyens dont ils disposent pour faire enfin la lumière sur ce lugubre drame, pour découvrir la vérité, toute la vérité, la seule chose que nous ayons à demander!»
Voilà donc en quelques mots ce que voudrais, ce que j’ai toujours voulu et que je ne puis croire qu’on ne t’apporte pas: c’est le concours de toutes les forces dont dispose le gouvernement pour aboutir enfin à découvrir la vérité, à faire rendre justice à un soldat qui souffre le martyre et les siens avec lui, afin de mettre le plus tôt possible un terme à unesituation aussi atroce qu’intolérable, qu’aucun être humain, ayant un cœur, un cerveau, ne saurait supporter indéfiniment.
Je ne puis donc que souhaiter pour nous tous que ce concours d’efforts, de bonnes volontés, aboutisse bientôt et te répéter toujours, invariablement: courage et foi!
Et maintenant j’ai déjà fini de causer avec toi et cela m’est un déchirement que de terminer ma lettre. Mais de quoi pourrais-je te parler? Est-ce que nos vies, celles de nos enfants, l’avenir de toute une famille ne dépendent pas de cette pensée unique qui règne dans nos cœurs? Est-ce qu’il saurait y avoir, comme tu le dis si bien, d’autre remède à nos maux que la réhabilitation pleine et entière?
Mais si ce but doit être poursuivi sans une minute de faiblesse ni de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint, oh! chère Lucie, je souhaite aussi de toute mon âme qu’on ait égard à tant de souffrances, de douleurs accumulées sur tant d’êtres humains qui n’ont qu’une chose à demander, la découverte de la vérité; et je veux cependant terminer, mais dis-toi bien qu’à tout moment du jour ou de la nuit ma pensée, mon cœur sont avec toi, avec nos chers enfants, pour te crier courage et de redire toujours courage!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tous.
Le 20 janvier 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit longuement au reçu de ton courrier. Quand on supporte un tel supplice, et depuis si longtemps, tout ce qui bouillonne en soi s’échappe irrésistiblement, comme la vapeur soulève la soupape dans la chaudière surchauffée.
Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres; je ne veux pas y revenir.
Mais je t’ai dit aussi que s’il n’entrait jamais un moment de découragement dans mon âme, pas plus qu’il ne doit en entrer dans la tienne, pas plus qu’il ne saurait en entrer dans aucune des nôtres, les énergies du cœur, celles du cerveau avaient des limites dans une situation aussi atroce qu’invraisemblable; les heures deviennent de plus en plus lourdes, les minutes même ne passent plus.
Je sais aussi ce que tu souffres, ce que vous souffrez tous, et c’est horrible.
Tout cela, certes, tu le sais, mais si je t’en parle encore, c’est qu’il faut savoir envisager la situation en face, courageusement, franchement. Or, d’une part, il n’y a qu’un terme à nos atroces tortures à tous, c’est la découverte de la vérité, de toute la vérité, la réhabilitation pleine et entière.
Et alors, c’est précisément parce que la tâche est louable, parce que nous souffrons tous du mal le plus aigu dont jamais âmes humaines aient été torturées, parce qu’aussi, dans cette horrible affaire, s’agite ce double intérêt, celui de la patrie et le nôtre, c’est précisément pour cela, chère Lucie, que tu asle devoir de faire appel aussi aux forces dont dispose le Gouvernement pour mettre le plus tôt possible un terme à cet effroyable martyre, auquel nul être humain ayant un cœur, un cerveau, ne saurait résister indéfiniment.
Et je voudrais résumer ma pensée en quelques mots.... Mais hélas! ce que je supporte depuis si longtemps, dans l’attente, toujours renouvelée en vain, d’un meilleur lendemain, finit par excéder les limites des forces humaines.
Et alors, ce que tu as à demander, ce qu’on doit certes comprendre, c’est parce que les forces humaines ont des limites, c’est parce que la seule chose que je demande à ma patrie, c’est la découverte de la vérité, la pleine lumière, voir encore pour mes chers petits le jour où l’honneur leur sera rendu, ce que tu as à demander, dis-je, c’est qu’on mette tout en œuvre pour hâter le moment où ce but sera atteint; j’ai l’absolue conviction qu’on t’écoutera, que les cœurs s’émouvront devant notre douleur immense, devant ce vœu d’un Français, d’un père.
Quoiqu’il en soit de moi, je veux donc te répéter de toutes les forces de mon âme, courage et foi, te redire encore que ma pensée ne te quitte pas un seul instant, ainsi que mes chers enfants, c’est ce qui me donne la force de vivre ces longues et atroces journées, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants, en attendant tes chères lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon cœur meurtri et broyé.
Ton dévoué
Alfred.
Le 21 janvier 1897.
Chère Lucie,
Je t’ai écrit longuement hier au soir; je viens encore causer avec toi. Je me répète toujours, hélas! je dis toujours les mêmes choses; mais lorsqu’on souffre ainsi, sans répit, on a besoin de s’épancher malgré soi, dans une affection sûre. Et puis, cette tension du cerveau devient par trop excessive et aussi je me demande chaque jour comment j’y résiste. Quand je me relis, je constate combien je suis impuissant à rendre notre douleur commune, les sentiments aussi qui sont dans mon cœur. Et alors, parce que l’excès de la souffrance chez les âmes énergiques, loin de les abattre, les pousse aux résolutions énergiques, parce qu’on ne se laisse ni accabler, ni tuer par un destin aussi infâme quand on n’a rien fait pour le mériter; c’est pour tout cela, chère Lucie, que je t’ai dit dans mes lettres, que je t’ai répété hier soir, de grouper autour de toi, autour de vous, tous les concours, toutes les bonnes volontés, pour arriver enfin à voir clair dans ce lugubre drame, dont nous souffrons si épouvantablement et depuis si longtemps. C’est là ce que je voudrais te répéter à tout instant, à toute heure du jour et de la nuit.
Dans une situation aussi lugubre, aussi tragique, que des êtres humains ne sauraient supporter indéfiniment, il faut s’élever au-dessus de toutes les petitesses de l’esprit, au-dessus de toutes les amertumes du cœur pour courir au but.
Je ne puis donc que te le répéter toujours, il faut faire appel à tous les dévouements et j’ai l’intime conviction que tu les trouveras, que l’on écoutera le cri d’appel d’un Français, d’un père qui ne demandeà sa patrie que la découverte de la vérité, l’honneur de son nom, la vie de ses enfants.
C’est ce que je te dis dans toutes mes lettres, c’est ce que je t’ai répété hier soir, c’est ce que je viens te redire encore plus fortement que jamais: plus les forces décroissent, plus les énergies doivent grandir, les volontés devenir agissantes. Je ne puis, chère Lucie, que souhaiter pour toi comme pour moi, comme pour tous, que ce concours d’efforts aboutisse bientôt, te répéter toujours et encore courage et foi et t’embrasser de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et bons enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 5 février 1897.
Chère et bonne Lucie,
C’est toujours avec la même émotion poignante, profonde, que je reçois tes chères lettres. Ton courrier de décembre vient en effet de m’être remis.
Te parler de mes souffrances, à quoi bon? Tu dois bien penser ce qu’elles peuvent être, accumulées ainsi sans un moment de trêve ou de halte qui vienne retremper les forces, raffermir le cœur, le cerveau si ébranlés, si épuisés.
Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, que d’une part j’avais l’absolue conviction que l’appel que j’ai encore fait a été entendu, que je vous connais tous et que vous ne faillirez pas à votre devoir.
Ce que je veux ajouter encore, c’est qu’il ne fautapporter dans cette horrible affaire ni amertume, ni acrimonie contre les personnes; je te répéterai aujourd’hui comme au premier jour: au-dessus de toutes les passions humaines, il y a la Patrie.
Sous les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j’ai pensé à la mort, je l’ai souhaitée, souvent je l’appelle encore de toutes mes forces, mais ma bouche s’est toujours hermétiquement close, voulant mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français qui n’a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie. Alors, comme je te le disais, je crois, dans mes dernières lettres, précisément parce que la tâche est louable, parce que tes moyens, les vôtres sont limités par des intérêts autres que les nôtres, parcequ’enfin je ne saurais résister indéfiniment à une situation aussi atroce et que la seule chose que je demande à ma patrie, c’est la découverte de la vérité, voir pour mes chers petits le jour où l’honneur nous sera rendu, c’est pour tout cela, chère Lucie, qu’il faut faire appel à toutes les forces dont dispose un pays, un Gouvernement, pour chercher à mettre le plus tôt possible un terme à cet effroyable martyre, car mon épuisement nerveux et cérébral est grand, je te l’assure, et il serait plus que temps que j’entende enfin une parole humaine qui soit une bonne parole. Enfin, je souhaite pour nous tous que tous ces efforts aboutissent bientôt à faire la lumière sur ce lugubre drame et que j’apprenne bientôt quelque chose de sûr, de positif, que je puisse enfin dormir, reposer un peu.
Mais quoiqu’il en soit de moi, je veux te répéter de toute mon âme, courage et foi!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers petits
Ton dévoué,
Alfred.
Baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 20 février 1897.
Ma chère Lucie,
Je t’ai encore écrit de nombreuses lettres dans ces derniers mois et je me répète toujours. C’est que, si les souffrances s’accroissent, si les nausées deviennent presque insurmontables, les sentiments qui règnent dans mon âme, qui doivent régner dans la tienne, dans les vôtres à tous, sont invariables.
Je ne t’écrirai donc pas longuement. Ah! ce n’est pas que ma pensée ne soit pas avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, puisque cela seul me fait vivre; il n’y a pas d’instant où je ne te parle mentalement, mais devant l’horreur tragique d’une situation aussi épouvantable, supportée depuis si longtemps, devant nos atroces souffrances à tous, les mots n’ont plus aucun sens, il n’y a plus rien à dire. Il n’y a qu’un devoir à remplir, pour vous tous, invariable, immuable.
Je t’ai d’ailleurs donné tous les conseils que mon cœur a pu me suggérer.
Je ne puis que souhaiter d’entendre bientôt une parole humaine, qui vienne mettre un léger baumesur une si profonde blessure, raffermir le cœur, le cerveau si épuisés.
Mais quoiqu’il en soit, je tiens à te répéter toujours, de toutes les forces de mon âme, courage et courage! Nos enfants, ton devoir, sont pour toi des soutiens qu’aucune douleur humaine ne saurait ébranler.
Je veux donc simplement, en attendant tes chères lettres, t’envoyer l’écho de ma profonde affection, t’embrasser de tout mon cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes parents, à tous les nôtres. Je n’ai pas besoin de leur écrire, nos cœurs à tous vibrent à l’unisson.
Le 5 mars 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit quelques lignes le 20 février, en attendant tes chères lettres qui ne me sont pas encore parvenues. Je viens d’ailleurs d’apprendre que, par suite d’une avarie de machine, le paquebot n’était pas encore arrivé à la Guyane.
Comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre, nous savons trop bien les uns et les autres, quelle est l’horrible acuité de nos souffrances pour qu’il soit utile d’en parler.
Mais ce dont je voudrais imprégner ce froid et banal papier, c’est de tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants. A tout instant du jour et de la nuit, tu peux te dire que ma pensée est avec eux,et que lorsque mon cœur n’en peut plus, que la coupe trop pleine déborde, c’est en murmurant ces trois noms qui me sont si chers, c’est en me disant toujours: voir encore, pour mes chers petits, le jour où l’honneur sera enfin rendu à leur nom, que je trouve enfin la force de surmonter les nausées atroces, la force de vivre.
Quant aux conseils que je puis te donner, ils ne sauraient varier.
Je te les ai encore exposés longuement dans mes nombreuses lettres de janvier et ils peuvent encore se résumer dans la réunion de toutes les forces dont dispose un pays pour hâter le moment où la vérité sera découverte, pour mettre le plus tôt possible un terme à un tel martyre.
Mais quoiqu’il en soit, je tiens à te répéter toujours qu’au dessus de toutes nos souffrances, qu’au dessus de toutes nos existences il y a un nom à rétablir dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière. Ce sentiment doit régner immuablement dans ton âme, dans les nôtres à tous.
Je souhaite simplement pour toi, ma pauvre chérie, comme pour moi, comme pour nous tous, que tous les cœurs sentent avec nous toute l’horreur tragique d’une situation aussi épouvantable supportée depuis si longtemps, cette torture effroyable d’âmes humaines dont le cœur est martelé nuit et jour sans trêve ni repos; que, par un concours d’efforts sorte encore la seule chose que nous demandons depuis si longtemps: toute la vérité sur ce lugubre drame, et que j’entende bientôt une parole humaine qui vienne mettre un léger baume sur une si profonde blessure.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 28 mars 1897.
Chère Lucie,
Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes, nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.
Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hélas! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l’on sera le lendemain.
Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c’était parfois trop, et j’étais trop seul.
Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes lessouffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir.
Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
Ah! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain..., mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.
D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue certitude.
Te parler de l’éducation des enfants, c’est inutile, n’est-ce pas? Nous avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout naturellement l’accord s’est fait sur ce qu’elle devait être, et qui peut se résumer en ceci: en faire des êtres forts physiquement et moralement.
Je ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des pensées trop tristes, dont je ne veux pas t’accabler.
Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de cette voix que tu devras toujours entendre, c’est courage et courage! Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser jusqu’à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.
Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c’est tout ce que mon cœur contient d’affection pourtoi, pour tous. Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de misères morales, c’est que j’ai puisé cette force dans ta pensée, dans celle des enfants.
J’espère maintenant que tes lettres d’avril vont me parvenir bientôt, et que je ne subirai pas pour elles une si longue attente.
Je termine en te serrant dans mes bras, sur mon cœur, de toute la puissance de mon affection, et en te répétant toujours et encore: courage et courage!
Mille baisers à nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Et pour tous, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, ce cri profond, invincible de mon âme: haut les cœurs! La vie n’est rien, l’honneur est tout..... Et pour toi, toute la tendresse de mon cœur.
Le 24 avril 1897.
Chère Lucie,
Je veux venir causer avec toi en attendant tes chères lettres, non pour te parler de moi, mais pour te dire toujours les mêmes paroles qui doivent soutenir ton inaltérable courage et puis aussi, faiblesse humaine bien excusable, pour venir réchauffer un peu mon cœur si torturé auprès du tien, non moins torturé, hélas!
Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs je les connais. Oui, certes, tout cela estépouvantable; aucune parole humaine n’est capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes, où alors la raison s’effondre, où tout en moi se déchire, se révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais: eh! oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves, et c’est la réalité qu’il faut voir.
Et la réalité, la voici, toujours la même: c’est que dans cette horrible affaire il y a double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l’un est aussi sacré que l’autre.
C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd’hui comme hier, qu’il la prenne; mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.
Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux.—Quant à toi, il faut que tusois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française.
Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de repos. Ah! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus active, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête à tête avec mes pensées.
Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.
Donc, chérie, accepte tout, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière, qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure horrible.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage!
Tu embrasseras tes chers enfants pour moi, tu leur diras mon affection.
Tu embrasseras aussi tes chers frères et sœurs, les miens pour moi.
Et pour toi, pour nos chers enfants, tout ce que mon cœur contient de puissante affection.
Alfred.
Le 4 mai 1897.
Chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et c’est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur que je te lis, que je vous lis tous, tant nos cœurs sont blessés, déchirés par tant de souffrances.
Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, ni savoir pourquoi l’on me faisait succomber ainsi sous tous les supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment de mon devoir, j’ai pu m’élever ainsi au-dessus de tout, étouffer toujours et encore mon cœur, éteindre toutes les révoltes de mon être, il ne s’ensuit pas que mon cœur n’ait profondément souffert, que tout, hélas! ne soit en lambeaux.
Mais aussi je t’ai dit qu’il n’entrait jamais un moment de découragement dans mon âme, qu’il n’en doit pas plus entrer dans la tienne, dans les vôtres à tous.
Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle...; mais aujourd’hui, il ne saurait y avoir d’autre consolation pour les uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine lumière.
Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos souffrances à tous, dis-toi qu’il y a un devoir sacré à remplir que rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière.
Maintenant, te dire tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants, pour vous tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Dans le bonheur, on ne s’aperçoit même pas de toute la profondeur, de toute la puissance de tendresse qui réside au fond du cœur pour ceux que l’on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances qu’endurent ceux pour qui l’on donnerait jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir le puissance. Si tu savais combien souvent j’ai dû appeler à mon aide, dans les moments de détresse, ta pensée, celle des enfants, pour nous forcer à vivre encore, pour accepter ce que je n’aurais jamais accepté sans le sentiment du devoir.
Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir, héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très fière qui est mère et qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants soit lavé de cette horrible souillure.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage! Te parler de moi, je ne le puis, je t’en ai donné les raisons dans ma précédente lettre. Je veux donc simplement terminer ces quelques lignes en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Remercie tes chers parents, tous les nôtres de leurs lettres si empreintes d’une profonde tendresse et d’une non moins profonde douleur. A quoi bon leur écrire? Parler de moi, de nos souffrances, hélas! nous nous connaissons trop bien les uns les autres pour nepas savoir d’abord l’affection intense qui nous unit, ensuite la douleur profonde qui emplit nos âmes. Mais pour tous, invariablement, toujours courage! Comme le dit si bien M..., il y a un but à atteindre, devant lequel il faut oublier toutes les douleurs présentes quelles qu’elles soient.
Le 20 mai 1897.
Ma chère Lucie,
Bien souvent j’ai pris la plume pour causer avec toi, détendre mon cœur broyé et brisé auprès du tien...; mais chaque fois les cris de notre douleur commune jaillissaient malgré moi.
A quoi bon? Devant un pareil martyre, devant de telles souffrances, le silence s’impose pour moi.
Ce que je veux te répéter simplement, c’est ce cri toujours ardent, invariable de mon âme: courage et courage! Devant le but à atteindre tu ne dois compter ni avec le temps, ni avec les souffrances; il faut attendre avec confiance qu’il soit atteint.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 5 juillet 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir ton courrier du mois d’avril, ainsi que celui de mai et toutes les lettres de la famille.
Je m’associe de toutes les forces de mon âme aux vœux de bonheur que tu fais avec tant de cœur pour Marie. En l’embrassant de ma part, tu lui diras encore que j’ai trouvé quelques larmes, moi qui ne sais plus pleurer, en pensant à sa joie mêlée de tant de souffrances.
Je souhaite aussi de toutes les forces de mon âme pour toi, ma pauvre chérie, que le terme de cet effroyable martyre soit proche et si un homme qui a tant souffert peut encore exprimer un vœu, je joins les mains dans une prière suprême, que j’adresse encore à tous ceux auxquels j’ai fait appel, pour qu’ils t’apportent un concours plus ardent, plus généreux que jamais dans la découverte de la vérité. Je suis d’ailleurs certain que ce concours t’est tout acquis, pleinement acquis..., et je souhaite avec tout ce que mon cœur contient de tendresse pour toi, d’affection pour nos enfants, que tous ces efforts aboutissent bientôt.
Pour moi, chère et bonne Lucie, pour moi qui t’aurais donné de tout mon cœur, de toute mon âme, toutes les gouttes de mon sang, pour t’alléger une peine, pour t’épargner une souffrance..., je n’ai pu que vivre depuis si longtemps au milieu de tant de tortures. Je l’ai fait pour toi, pour nos enfants.
Mais je veux te répéter toujours: courage et courage! Mes enfants sont l’avenir, c’est leur vie qu’il faut assurer. Et je veux terminer ces quelques lignes pour t’exprimer encore les deux sentiments qui règnent dans mon âme: d’abord, t’envoyer encore toute ma tendresse, toute ma profonde affection pour toi, pour nos enfants, pour tes chers parents, pour mes chers frères et sœurs, te serrer encore dans mes bras, te presser encore sur mon cœur, avec toutes les forces qui me restent, avec toute ma puissance d’aimer; puis, ce second sentiment, pour te répéter toujours d’être grande et forte, quoiqu’il arrive, quelles que soient les épreuves terribles que l’avenir puisse encore te réserver, de penser toujours et encore à nos chers enfants qui sont l’avenir, dont il faut que tu sois le soutien inébranlable jusqu’au jour où la lumière sera faite.
Et puis, je veux encore répéter le vœu suprême d’un homme qui a subi le plus effroyable des martyres, qui a toujours et partout fait son devoir: c’est qu’on t’apporte une bonne parole, une main secourable, une aide énergique et puissante que rien ne doit lasser dans la découverte de la vérité.
Tout mon être, toute ma pensée, tout mon cœur s’élancent encore dans un effort suprême, vers toi, vers nos chers enfants, vers tes chers parents, vers tous ceux que j’aime, en souhaitant de toutes les forces de mon âme que l’avenir soit proche qui vous apporte à tous le repos d’esprit, le calme, la tranquillité, tout le bonheur que tu mérites si bien, que vous méritez tous.
Donc, chère et bonne Lucie, toujours et toujours courage.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous les nôtres.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 22 juillet 1897.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes seulement en attendant tes chères lettres.
Je souffre trop pour toi, pour nos enfants, pour tous, je sais trop bien quelles sont tes tortures, pour que je puisse te parler de moi.
Pauvre amie, méritais-tu de supporter aussi un pareil martyre! Mon cœur se brise, mon cerveau se rompt devant tant de douleurs accumulées sur tous, si longues, si imméritées.
J’ai fait encore de chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je suis sûr que le concours qui te sera donné sera plus ardent, plus actif que jamais. Dans mes longues nuits de douleur, où ma pensée se reporte constamment sur toi, sur nos enfants, je joins souvent les mains dans une prière muette où je mets toute mon âme, pour que ce supplice effroyable de tant de victimes innocentes ait bientôt un terme.
Quoiqu’il en soit, chère Lucie, je veux te répéter toujours, tant que j’aurai encore un souffle de vie, courage et courage!
Nos enfants, ton devoir, sont pour toi des soutiens que rien ne doit ébranler, qu’aucune douleur humaine ne saurait amoindrir.
Et je veux terminer en imprégnant, tant que je lepeux, ces quelques lignes de tout ce que mon cœur renferme pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour tous, te dire encore que nuit et jour ma pensée, tout mon être s’élance vers eux, vers toi, et que c’est de cela seul que je vis—te serrer enfin dans mes bras de toute la puissance de mon affection, t’embrasser ainsi que nos chers enfants, comme je t’aime.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille baisers à tes chers parents, mes plus profonds souhaits de bonheur encore pour notre chère Marie, tout autant de baisers à nos frères et sœurs. Et pour tous invariablement, quelles que soient leurs souffrances, quelle que soit leur effroyable douleur, toujours courage!
Le 10 août 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant d’aussi épouvantables souffrances que je veux y répondre.
Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère; je t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussibien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible souillure.
Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil; eh! bien, si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs passions, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.
Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai.
Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le martyre, mais qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la lumière soit faite, qu’elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien à l’affaire.
D’ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m’animent vous animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la mienne.
Te parler des enfants, je ne le puis. D’ailleurs, je te connais trop bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne les quitte jamais, sois toujours avec eux de cœur et d’âme, écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs questions.
Comme je te l’ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, mais à leur assurer aussi l’appui qu’ils doivent trouver auprès de leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude qu’ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur cœur, où trouver l’oubli de leurs peines, de leurs déboires, si petits, si naïfs qu’ils paraissent parfois.
Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j’aime du plus profond de mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu’au-dessus de ma vie plane lesouci suprême, celui de l’honneur de mon nom, du nom que tu portes, que portent mes enfants, t’embraser du feu ardent qu’anime mon âme, feu qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Je t’embrasse du plus profond de mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que mes chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mille baisers aux chers enfants encore et toujours; tous mes souhaits de bonheur pour Marie et son cher mari; tout autant de baisers pour tous mes chers frères et sœurs, pour Lucie et Henri.
Le 4 septembre 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d’avoir la certitude de l’entière lumière; cette certitude est dans mon âme, elle s’inspire des droits qu’a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu’une chose: la vérité.
Tant que j’aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine qu’imméritée, je t’écrirai donc pour t’animer de mon indomptable volonté.
D’ailleurs, les dernières lettres que je t’ai écrites sont comme mon testament moral. Je t’y parlais d’abord de notre affection; je t’y avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t’y disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.
Cette grandeur d’âme que nous avons tous montrée, les uns comme les autres, qu’on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d’âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s’allier, au contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, de toute la vérité pour la France entière.
Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je m’effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu’un pauvre être humain d’agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée me relève, vibrant de douleur, d’énergie, d’implacable volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à tous le cri d’appel vibrant de l’homme qui ne demande, qui ne veut que de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j’ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures. Je subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce qu’on a toujours la même arrière-pensée, je te l’ai dit franchement dans une de mes dernières lettres.
Quant à toi, tu n’as à savoir ni ce que l’on dit, ni ce que l’on pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui, il faut que la lumière soit faite, je formule nettement mapensée; mais s’il y a dans cette horrible affaire d’autres intérêts que les nôtres, que nous n’avons jamais méconnus, il y a aussi les droits imprescriptibles de la justice et de la vérité; il y a le devoir pour tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aussi imméritée, en respectant tous les intérêts.
Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme.
Maintenant, que puis-je apporter encore pour exprimer encore cette affection profonde, immense pour toi, pour nos enfants, pour exprimer mon affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et sœurs, pour vous tous enfin qui souffrez cet effroyable et long martyre.
Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c’est inutile; je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes irrésistibles; l’amertume, quoi qu’on en veuille, monte du cœur aux lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie noble et belle; et, certes, s’il ne s’agissait que de moi, de ma propre personne, il y a longtemps que j’eusse été chercher dans la paix de la tombe l’oubli de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu, l’oubli de ce que je vois chaque jour.
J’ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable volonté, car il ne s’agissait plus là de ma vie, il s’agissait de mon honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j’ai tout supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j’ai étouffé mon cœur, je refrène chaque jour toutes les révoltesde l’être, réclamant toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la vérité.
Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre aimée, pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l’attendons depuis si longtemps.
Chaque fois que je t’écris, je ne puis presque pas quitter la plume, non pour ce que j’ai à te dire... mais je vais te quitter de nouveau, pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, de vous tous.
Je termine cependant en t’embrassant ainsi que nos chers enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans mes bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien n’ébranle, et tant que j’aurai souffle de vie: courage, courage et volonté!
Mille baisers encore.
Ton dévoué,
Alfred.
Et pour tous, chers parents, chers frères et sœurs, du courage et une indomptable volonté que rien ne doit ébranler, que rien ne doit affaiblir.
Le 2 octobre 1897.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes aussi de la famille.
Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient jamais ébranlés, car, d’une part, je sais que vous saurez tous remplir énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre droit: le droit de la justice et de la vérité; que, d’autre part, s’il est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur.
En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort—et je l’ai appelée bien souvent de tous mes vœux—il est difficile de l’être à toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée—je t’ai caché mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.
Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de cette infâme souillure.
Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie? Laissons à ceux qui les ont leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ses tortures passées, mais de te voir méconnaître à cepoint; le cerveau vacille et chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs, comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir: elles sont comme mon testament moral.
Donc, ma chère Lucie, pour toi, comme pour tous, il faut toujours faire votre devoir, vouloir votre droit, le droit de la justice et de la vérité, jusqu’à ce que la pleine lumière soit faite, pour la France entière, et il faut qu’elle le soit, vivant ou mort, car, comme le spectre de Banquo, je sortirai de la tombe pour vous crier à tous, de toute mon âme, toujours et encore: courage et courage! pour rappeler à la patrie qui me supplicie ainsi, qui me sacrifie, j’ose le dire, car nul cerveau humain ne saurait résister d’une manière aussi prolongée à une situation pareille,—et c’est un miracle que j’aie pu y résister jusqu’ici,—pour rappeler à la patrie qu’elle a un devoir à remplir qui est d’apporter l’éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur qui dure depuis si longtemps.
Donc, chérie, sois en sûre, tu auras ton jour de rayonnante gloire, de joie suprême, soit par vos efforts, soit par ceux de la patrie qui remplira tous ses devoirs, et, si je n’y suis pas—que veux-tu, chérie? il y a des victimes d’État, et la situation est vraiment par trop dure, par trop forte depuis le temps que je la supporte,—eh bien, Pierre me représentera!
Je ne parlerai pas des enfants, je l’ai d’ailleurs déjà longuement fait dans mes lettres d’août, et puis je te connais trop bien pour me faire quelque souci à leurégard. Tu les embrasseras de toutes mes forces, de toute mon âme. Je te quitte, quoique ce me soit toujours une grande douleur de m’arracher d’auprès de toi, tellement est court et fugitif ce moment que je viens passer auprès de toi.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants, en te répétant encore courage et courage, en souhaitant aussi que tout cela ait enfin un terme.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres. Mes vœux de condoléances à Arthur et à Lucie; je ne me sens pas le courage de leur écrire.
Le 22 octobre 1897.
Ma chère et bonne Lucie.
Si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure de la journée, car ma pensée ne peut se détacher de toi, de nos chers enfants, de tous, mais ce ne serait que répéter l’expression de nos douleurs communes, et il n’est plus de mots pour rendre notre martyre—si long!
Dans les lettres que je t’ai écrites, je t’ai exprimé mes sentiments, ma volonté, que je sais être la tienne, la vôtre, indépendante de mes souffrances, de ma vie; il y avait certes aussi des cris de douleur, car lorsqu’on souffre ainsi sans relâche nuit et jour, plus encore pour toi, pour nos chers enfants, que pour moi, le cerveau s’embrase, et s’il ne suffisait pas déjàde mes tortures propres, le climat y suffirait à lui seul à cette époque; le cœur a besoin aussi de se dégonfler, l’être humain de crier ses détresses, ses défaillances.
Mais ne revenons pas sur tout cela; tout ce que je veux te dire toujours, c’est que la lumière sur cette tragique histoire, tu dois la réclamer, la vouloir, la poursuivre inflexiblement, sans jactance, sans passion, mais avec le sentiment inébranlable de ton droit, avec ton cœur d’épouse et de mère horriblement mutilé et blessé, avec une énergie et une volonté croissante chaque jour avec tes souffrances.
Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant tes chères lettres, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos adorés enfants, souhaiter comme toujours que notre effroyable martyre ait enfin un terme, mais te répéter aussi toujours mille et mille fois: courage!
Mille baisers encore,
Alfred.
Le 4 novembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je viens à l’instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de ta chère écriture réveille d’émotions poignantes dans mon cœur, et cependant ce sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en moi qui me donnent la force d’attendre le jour suprême où la vérité sera enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.
Tes lettres respirent un tel sentiment de confiancequ’elles ont rasséréné mon cœur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.
Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à penser, de ne plus chercher à comprendre. Oh! chercher à comprendre, je ne l’ai jamais fait, cela m’est impossible; mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis faire c’est de chercher à attendre, comme je te l’ai dit, le jour suprême de la vérité.
Dans ces derniers mois, je t’ai écrit de longues lettres où mon cœur trop gonflé s’est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le jouet de tant d’événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m’a imposée d’une façon inéluctable, que, quoiqu’on en veuille, l’amertume monte du cœur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris de douleur s’échappent. Je m’étais bien juré jadis de ne jamais parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme tous, qu’une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine lumière.
Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m’a jamais fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un état d’éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible.—Je comprends très bien aussi, ma bonne chérie, que tu ne puisses pas me donner de détails. Dans des affaires pareilles où des intérêts graves sont en jeu, le silence est nécessaire, obligatoire.
Je bavarde avec toi, quoique je n’aie rien à te dire,mais cela me fait du bien, repose mon cœur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le cœur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos enfants, et je me demande alors ce que j’ai bien pu commettre sur cette terre pour que ceux que j’aime le plus, ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil martyre.
Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c’est dans ta chère pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout mon être, qui l’exaltent à sa plus haute puissance, que je puise encore la force de me relever, pour jeter le cri d’appel vibrant de l’homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps que de la justice, de la vérité, rien que de la vérité.
Je t’ai d’ailleurs formulé nettement ma volonté que je sais être la tienne, la vôtre et que rien n’a jamais su abattre.
C’est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m’a fait vivre, c’est lui aussi qui m’a fait encore demander pour toi, pour tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous dans une simple œuvre de justice et de réparation, en s’élevant au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes les passions.
Puis-je encore te parler de toute mon affection? C’est inutile, n’est-ce pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c’est que l’autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes de ces minutes trop longues auprès d’un cœur aimant et un immense sentiment d’admiration s’élevait en moi pour ta dignité et ton courage. Si l’épreuve des grands malheurs est la pierre de touchedes belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des plus nobles qu’il soit possible de rêver.
Tu remercieras M... de ses quelques mots. Tout ce que je pourrais lui dire est dans ton cœur comme dans le mien.
Donc, ma chérie, toujours et encore courage, comme je te l’ai dit avant mon départ de France, il y a longtemps, hélas! bien longtemps: nos personnes ne doivent être que tout à fait secondaires; nos enfants sont l’avenir, il ne doit rester aucune tache, il ne doit planer aucune ombre, oh! pas la plus petite, sur leurs chères têtes. Ceci doit tout dominer.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Le 24 novembre 1897.
Chère Lucie,
Je t’ai écrit de bien longues lettres tous ces mois-ci, où mon cœur oppressé s’est épanché de toutes nos trop longues douleurs communes. Il est impossible aussi de se dégager toujours de son moi, de s’élever toujours au-dessus des souffrances de chaque minute; il est impossible à tout mon être de ne pas frémir et hurler même de douleur à la pensée de tout ce que tu souffres, à la pensée de nos chers enfants, et si je me relève encore et toujours quand je tombe, c’est pour jeter le cri d’appel vibrant pour toi, pour eux.
Si donc le corps, le cerveau, le cœur, tout est épuisé, l’âme est restée intangible, toujours aussi ardente, la volonté inébranlable, forte du droit de tout être humain à la justice et à la vérité, pour lui, pour les siens.
Et le devoir de tous, c’est de concourir de tous leurs efforts, de tous leurs moyens à cette simple mesure de justice et de réparation, c’est de mettre enfin un terme à cet épouvantable et trop long martyre de tant d’êtres humains.
Je souhaite donc, ma bonne chérie, que notre effroyable supplice ait bientôt un terme.
J’ai reçu dans le courant du mois les lettres de tes chers parents, de tous les nôtres. Je leur ai répondu. Mes meilleurs baisers à tous.
Et pour toi, pour nos chers enfants, toute la tendresse de mon cœur, toute mon affection, toute ma pensée qui ne vous quitte pas un seul instant.
Mille baisers encore,
Alfred.
Le 6 décembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne veux pas laisser partir le courrier sans t’écrire, pour te répéter toujours, il est vrai, les mêmes paroles.
Comme je te l’ai dit depuis de longs mois, je ne vis que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, et c’est lorsque je succombe sous le poids de telles souffrances que ta pensée, celle des enfants, me font relever, vibrant de douleur, de volonté, devant ce que nous avons de plus précieux en cemonde, notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous, et que je jette encore le cri d’appel vibrant de l’homme qui, depuis le premier jour de ce lugubre drame, ne demande que la vérité.
Il y a donc là une œuvre de justice qui plane au-dessus de toutes les passions, qui s’impose à tous, et elle doit s’accomplir. Je souhaite cependant, ma bonne chérie, pour nous deux, qu’elle s’accomplisse enfin, que notre effroyable et trop long supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
Alfred.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 décembre 1897.
Ma chère Lucie,
Plus que jamais, j’ai des minutes terribles où le cerveau s’affole; c’est pourquoi je viens t’écrire, non pour te parler de moi, mais pour te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.
Dans une situation aussi tragique que la nôtre, où il s’agit de l’honneur d’une famille, de la vie de nos enfants, il faut, ma bonne chérie, s’élever toujours et encore au-dessus de tout, écarter du débat toutes les questions de personnes, toutes les questions irritantes, pour appeler à toi tous les concours, toutes les bonnes volontés. Je sais mieux quepersonne que cela est parfois difficile; il est impossible de ne pas sentir les blessures; mais il le faut. Il ne s’agit ni de s’humilier, ni de s’abaisser, mais il ne faut pas non plus se perdre en cris inutiles; les cris ne sont pas des raisons.
Il s’agit simplement de soutenir et de vouloir énergiquement, sans faiblesse, avec dignité, son droit: le droit de l’innocence. Il faut agir avec ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé et blessé.
J’ai trop souffert, j’ai trop souvent été affolé par des coups de massue formidables, pour avoir pu toujours tenir cette conduite, qui était la seule saine et raisonnable. Et c’est précisément parce que souvent je ne sais où j’en suis, parce que les heures me deviennent trop lourdes, que je veux venir t’ouvrir mon cœur.
J’ai fait encore, tout ce mois-ci, de nombreux et chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épouvantable martyre ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais ce dont je ne saurais douter, ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de justice et de réparation ne se poursuive et ne s’accomplisse.
En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême, où j’écarte totalement ma personne, c’est qu’il faut soutenir son droit énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d’êtres humains souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux enfants qui grandissent, mais sans yapporter aucune passion, sans y mêler aucune question irritante, aucune question de personnes.
Je ne veux pas te parler encore de mon affection quand ton image chérie, celle de nos enfants se dressent devant nos yeux, et il n’est peut-être pas une minute où elles ne soient là; je sens mon cœur battre lourdement comme s’il était par trop plein de larmes refoulées.