VIILE SATYRE! LE SATYRE!

Toulon, 15 mars.

Mon cher ami, la tête d'un satyre qui demeure à Toulon avec une récitante lyrique, favorite du peuple, et qui ne voit plus d'autres paysages que les inharmoniques logis des humains, est sujette à d'étranges bouillonnements. Vous me pardonnerez donc les divagations de ma dernière lettre qui voulait vous raconter une anecdote et qui n'a pas su le faire. Je n'arrive pas à ranger mes idées dans leur boîte. Elles empiètent les unes sur les autres, d'où il résulte une grande confusion. Quand j'en veux tirer une, les autres y sont mêlées et le temps se passe à les mettre en ordre.

J'allais atteindre le fait principal, quand l'heure est venue pour Cydalise de rendre à ses traits reposés le sourire qui les éclaire. C'est pour dire que Cydalise se réveille en souriant. Cela fait comme une rose qui s'ouvrirait assez vite pour laisser observer le dépliage de ses feuilles. La vision est de celles que je ne voudrais pas manquer et chaque matin je cueille sur la rose que je surveille la rosée des lèvres humides. Les Hamadryades et les Oréades sont belles. Heureux qui peut les surprendre dans la fraîcheur des aurores et soulever dans leur sein les orages de la volupté! Mais Cydalise efface leur souvenir par je ne sais quelle grâce où se mêlent les promesses et les désirs. C'est bien la nymphe qui s'éveille, mais la nymphe qui attend son amant et va le prendre joyeusement en même temps qu'elle se donne à lui. Je n'en finirais pas, cher ami, si j'osais vous dire tous les charmes que Cydalise me fait éprouver. C'est une incantation, peut-être, mais à l'effet de laquelle je me prête avec joie, et je ne me rassasie pas du breuvage divin, non plus que de la folie où il m'exalte.

Un des matins donc du mois dernier, Cydalise fut cruelle. Elle me laissa bien boire à son sourire naissant, mais la coupe fleurie et parfumée s'éloigna brusquement de mes lèvres, en même temps que ses bras, un instant noués sur mon cou, se détachaient et me repoussaient.

—«Tityre (elle m'appelle toujours ainsi), j'ai affaire, il faut que je sorte et je suis en retard. Sois sage, mon amour.»

Je ne dis mot, je la regardais, navré. Elle fut vite habillée, m'embrassa presque discrètement et disparut.

Elle m'avait laissé dans un état que vous ne comprendrez peut-être pas, n'étant pas faune. Des vers en moi murmurèrent:

Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraînerontPar leur tresse nouée aux cornes de mon front…

Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraîneront

Par leur tresse nouée aux cornes de mon front…

Elle avait oublié de m'enfermer. Je fus bientôt dehors, moi aussi. J'avais eu la patience de soigner ma toilette et de me donner toute l'élégance compatible avec mes formes athlétiques et satyriques. C'était l'heure des jeux d'avant-midi. Des cris aigus montant du petit jardin m'avaient orienté. Il y avait toutes sortes d'êtres en robe courte qui jouaient, sautaient, couraient, mais à l'écart dans un massif, sur un banc, deux presque grandes causaient en peignant leurs poupées. Il y avait un autre banc en face. Je m'y installai.

Vous frémissez déjà parce que vous connaissez le personnage, parce qu'il vous a confessé quelques anecdotes qui amusèrent sa vie, parce que c'est par une fillette, comme celles-là, que vous avez eu d'abord la révélation de mon existence. Eh bien, mon ami, il n'est rien arrivé du tout, sinon que j'ai eu très peur, que j'ai pris mes jambes à mon cou et que je suis rentré chez moi suivi (de loin, heureusement) par une troupe hurlante de Yahous.

—«Le satyre! Le satyre!»

J'étais calmé. Je ne désirais pas du tout être entraîné «par leur tresse nouée aux cornes de mon front».

Mais quelles réflexions!

Voilà donc ce qu'avaient fait de moi six mois d'une civilisation à laquelle je n'avais presque pas participé. Certes, je n'ai jamais été téméraire et je préfère fuir les coups que les coups ne m'atteignent, mais tout de même autrefois je n'aurais pas, comme un lièvre, tremblé devant l'ombre de mes oreilles. Ne serait-ce pas la lecture de vos journaux qui m'aurait affolé? Je le crois. Un honnête homme (j'en avais l'aspect du moins) ne peut plus s'asseoir en face de deux petites filles et regarder en souriant leurs minauderies sans entendre ses oreilles corner de l'aboiement d'une meute!

C'est pourtant joli, les petites filles aux cheveux sur le dos; mais depuis cette histoire folle, je les déteste. Ah! que je souffre de ma lâcheté et de ma fidélité. Cydalise, toujours Cydalise! Est-ce qu'elle s'imagine que, parce que je l'aime, je ne puis aimer qu'elle? Hélas! je suis enchaîné. Ayant brisé mon lien, je l'ai renoué moi-même. J'ai peur qu'elle ne gronde, j'ai peur qu'elle ne se moque, je crains ses yeux, surtout, ses yeux dans lesquels je vis, dont j'attends en tremblant le réveil.

Aimez-vous comme cela, vous autres? Avec de tels déchirements et une telle soumission? Sentez-vous en vous-même rugir un animal impatient et obéissant? Peut-être qu'au fond, les faunes et les hommes sont faits de la même pâte, avec seulement, dans les faunes, un levain plus énergique? Cela doit être ainsi, puisque de tout temps les dieux se sont mêlés à vos femmes et parfois, pour leur plaire et les servir, ont abdiqué leur condition divine. Nous sommes tous les fils du destin et notre vie immortelle n'est en somme qu'une succession de vies humaines mal soudées entre elles par le ciment confus du souvenir. Que m'importe aujourd'hui le passé? Je vois bien qu'il n'y a qu'un présent, car le présent efface toutes les autres minutes. Il y a une telle différence entre ce que j'étais hier et ce que je suis aujourd'hui que je n'y vois que difficilement des rapports logiques. La durée, ou ce que vous appelez ainsi n'est que l'illusion de la marche du temps. Mais il est immobile pour moi, qui demeure toujours le même et dont la vie recommence toujours, bien plus qu'elle ne dure, puisque la durée c'est le temps, etc. Comprenez-vous? Mon cher, j'ai lu des métaphysiques et j'en ai conclu que la vie n'est rien pour les hommes, puisqu'elle a une fin, et rien pour les dieux, puisqu'elle n'en a pas. Tout est égal dans l'absurde. Seulement j'ai encore une vague réminiscence de mes plaisirs d'animal libre; je ne broutais pas tous les jours, mais je ne broutais pas tous les jours Cydalise. Par Jupiter, si j'allais en venir à ne plus l'aimer, que deviendrais-je entre ces quatre murs, ou dehors, parmi le grouillement des Yahous?

Je veux que Cydalise m'emmène avec elle parmi le peuple qu'elle enchante. Il faut que je me familiarise avec le mouvement et les paroles extérieures. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour plaire? Oui, je me plais quand je me regarde dans le miroir de mon amante. D'ailleurs, puisqu'elle me regarde avec plaisir, pourquoi les autres seraient-ils plus effarouchés? Je ne doutais pas de moi dans le creux des arbres, les jambes plaquées de vieille terre, des mousses et des feuilles accrochées à mon poil hirsute, et jamais femme n'a couru bien longtemps devant moi, sans faire une chute opportune. Il est vrai que tout m'était bon alors, et que je suis devenu plus délicat. Je suis même ahuri par la quantité de femmes laides et déplaisantes que nous rencontrons dans nos sorties. J'en ris avec Cydalise, si haut qu'elle me sermonne, mais elle est de mon avis et murmure souvent à mi-voix: «Quelles tournures!»

Je ne voulais pas conter mon histoire de petites filles à Cydalise. J'ai changé d'avis. Je veux qu'elle la connaisse. Je vais même exagérer les dangers (presque imaginaires) que j'ai courus parmi les Yahous, afin qu'elle voie la nécessité de me familiariser avec le monde.

Yahous! C'est l'effet que vous me faites. Ne vous en formalisez pas. Il y a des femmes, il y a des hommes parmi les Yahous.

Votre

Antiphilos.


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