VILA CELLULE

1ermars.

Quelle vie, mon cher ami, depuis que j'ai quitté, pour l'amour de Cydalise, mes bois familiers et leurs hasards! D'abord quelle monotonie, puis que de troubles, que d'ennuis! Dix fois j'ai voulu fuir, mais les bras de mon amante m'ont retenu, et ses larmes, ses sourires, ses baisers, ses gestes suppliants.

—«Attends au moins les beaux jours, me dit-elle, mon amour. Que ferais-tu parmi ce froid, ce vent et la plainte des pins sonores, maintenant que tu es habitué à la douceur des lits et à la tendresse de mes bras? Retrouverais-tu ton chemin, seulement, parmi toutes ces maisons qui te dérobent l'horizon? O Antiphilos, pense à moi, pense à nos matinées, pense à mes jours que tu as divinisés par ta présence. Quoi! laisser ta Cydalise! N'as-tu pas tout ce qui est nécessaire à un satyre? Dis, parle, que veux-tu?»

Je ne sais que répondre à ces paroles de miel qu'elle dépose dans mes belles oreilles pointues et aussi sur mes lèvres, dans un baiser. Ce que je désire, c'est me retrouver moi-même, mais comprendrait-elle cela, si je le lui disais? Et je me tais. Je lui tais aussi une aventure qui m'a bouleversé, dont elle se doute, j'en ai peur, mais dont je ne veux pas qu'elle ait jamais la certitude. J'en tremble encore, mais vous la saurez, car vous êtes mon ami, et à qui donc la conterais-je, puisque je n'ai plus pour confidents les pins, les rhododendrons, les rochers et les ruisseaux? Autrefois, quand il m'arrivait quelque vilaine aventure, pour m'être trop approché des hommes, je chantais allègrement ma peine et ma peur. Maintenant, prisonnier, je n'ai plus rien de vivant qui m'écoute, et ma voix, quand elle module, m'assourdit. Et puis, j'ai d'autres soucis que la liberté, la liberté que je sais que je ne reprendrai pas.

Un jour de soleil du mois dernier, à force de me pencher par la fenêtre et de scruter les alentours, je découvris non loin d'ici un coin de verdure, un jardin d'où montaient parfois des cris aigus et je désirai y aller. Cydalise me promène tous les jours avant dîner (tout à fait comme un animal favori); nous allons par les rues vieilles, nous allons vers le port, nous tâchons de gagner la campagne, mais c'est trop loin et Cydalise n'a jamais le temps. Nous dînons de bonne heure, elle rentre avec moi, et, après quelques caresses, me laisse en me recommandant d'être bien sage. Ces façons maternelles me sont douces, mais elles me sont sévères aussi: je me vois avec peine redevenu obéissant comme un petit enfant: ma fierté en souffre. D'autres fois, je réfléchis que c'est l'amour qui me tient et modifie mon âme; alors je n'ose plus me plaindre, et bien docilement je fais tout ce qu'a voulu Cydalise.

Je m'endors vite d'ailleurs, la lecture à la lumière m'éblouit et j'ai conservé cette faculté plus divine encore qu'animale, je crois, du sommeil facile, à la fois profond et léger, qui tombe aux abîmes en une seconde et en une seconde remonte à la surface. Je ne me réveille qu'à l'entrée de Cydalise en qui, souvent à cette heure-là, murmurent encore les harmonieuses abeilles du Pinde. Elle fredonne les vers qu'elle a déclamés devant le peuple selon des rythmes nouveaux et fort inattendus pour mon oreille plus habituée aux bruits du vent dans les arbres qu'aux inventions du génie de la grasse Euterpe. Quelquefois, elle tombe sur moi, étourdie de fatigue et la bouche amère. Quelquefois elle se dévêt avec frénésie et m'étonne bientôt moi-même par l'audace de ses gestes lascifs. Mais il faut bien dire que, la plupart du temps, elle est fort calme. Après m'avoir crié: «Bonsoir, Tityre», elle fait le récolement des monnaies éparses dans le grand sac qui ne la quitte pas, se montre généralement satisfaite et ne tarde pas à s'endormir.

S'il n'y avait pas les matinées, je ne supporterais assurément pas une vie si étroite et si mesurée; malgré mon amour pour Cydalise, je m'en irais au hasard des chemins, mais les matinées, je l'avoue, embellissent ma vie. Cydalise est très belle et elle me livre sa beauté bien plus littéralement que dans les grottes et sur les mousses. Le grand air et l'absence de clôture effarouchent toujours un peu les femmes. Aussi je comprends et j'admire ce que votre civilisation a fait pour les rassurer. Si j'en juge par Cydalise, quelles faunesses derrière deux bons verrous et sous une lumière doucement tamisée par des rideaux propices! Celle-ci est digne des dieux. Que n'es-tu, telle que moi, immortelle! Je ne puis te regarder sans mélancolie, après que tu t'es répandue autour de moi comme une vague de délices, car maintenant que je perçois ton existence continue, je perçois aussi ton destin. C'est en passant seulement et comme tombent les éclairs que les dieux doivent aimer les femmes. Elles les ressentent alors ainsi qu'une foudre mémorable qui descend, allume, consume, disparaît et, pour eux, ce n'est dans leur vie qu'une sensation plus ample, qu'une inspiration plus profonde, qu'une coupe de vin plus ardente. Mais l'union constante de deux êtres si différents d'essence, quoique presque tout pareils en désirs et en plaisirs! L'amour de Cydalise me fait connaître la tristesse des choses périssables. Je pense aux fleurs, je pense aux moissons, je pense aux saisons, à tout ce qui ne vit qu'un jour, à tout ce qui tombe sûrement dans le gouffre et qui n'en remontera pas. Cydalise m'a donné une âme d'homme en me donnant son amour de femme, mais une âme d'homme qui sait que le destin ne l'atteindra pas, cependant qu'il verra périr ses amours.

Des hommes, je possède déjà tout le jargon métaphysique. Je ne puis plus prendre la vie telle qu'elle s'offre à moi, bonne ou mauvaise, mais toujours adorable puisqu'elle est. Malgré ma divinité, je pense à ce qui sera, comme si je ne portais pas en moi à la fois le présent et le futur et comme si je n'étais pas destiné à ne jamais en sentir le poids à mes épaules. Dieux mystérieux, il me faut un effort pour ne pas penser douloureusement, moi dont la vie inconsciente exultait en de brefs moments de lumière! Est-ce que je deviendrais vraiment un homme pour avoir aimé vraiment une femme? J'aurais donc un âge, moi aussi? Combien d'années vivent les faunes amoureux? C'est peut-être ainsi qu'ils ont disparu, car on n'en rencontre plus, du moins sur cette terre occidentale.

Voilà à quels excès se portent mes divagations et les pensées illogiques qui m'assaillent en contemplant la tête transitoire de Cydalise, endormie comme elle sera morte, sur mes genoux fauves. Ah! quel poison que votre amour, humains, et quelle idée fut la mienne de lever vers mes lèvres l'amphore fraîche et qui paraissait d'eau pure? Fiez-vous à l'eau pure, Faunes et Satyres!

Et je ne vous ai pas dit mon aventure. Cydalise dort encore, mais elle va se réveiller. Je n'ose pas. Je vous écrirai encore prochainement. Malgré ses matinées de soleil, plaignez le pauvre Satyre.

Antiphilos.


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