Monte-Carlo, 20 septembre.
Nous partîmes donc. Diogène était de fort bonne humeur et moi un peu décontenancé par une décision aussi rapide, car il avait à peine eu mon consentement que, toutes affaires réglées, nous étions en route.
—«Peut-être, disais-je, que Cydalise revient au moment même que je pars. Que va-t-elle penser de moi?»
Mais Diogène avait l'air très rassuré.
—«Sans doute, elle monte peut-être en ce moment notre escalier, elle frappe, on ne répond pas, elle s'inquiète, elle s'informe; c'est possible, puisque tout est possible. Mais Cydalise n'est pas une de ces personnes étourdies qui arrivent à l'improviste chez leur amant, surtout lorsqu'un amant s'appelle Satyros. La vie lui a donné quelque expérience. Croyez-moi, mon ami, soyons sans inquiétude.»
Comme je subis toujours la dernière impression qui m'a frappé, je me rangeai facilement à l'opinion de Diogène et je considérai le paysage qui avait encore toutes les richesses de l'été. Je croyais retrouver partout les aspects de Cogolin et l'odeur de ses orangers. Diogène avait beau m'avertir que nous en passions assez loin, je revoyais les bois des derniers jours de ma liberté et je m'exaltais comme s'ils allaient revenir.
—«Descendons ici, disais-je à tout moment, je sens qu'un bonheur m'attend dans ces rochers. Une femme est venue là pour moi, elle me cherche, elle croit m'apercevoir derrière chaque touffe d'arbousiers. Vois, elle se retourne pleine d'espoir sur la terre rouge. Descendons, descendons!
—Il y a longtemps que tu n'as vu les campagnes, Satyros, me répondait Diogène. La tête te tourne. Que voudrais-tu que nous fassions parmi ce désert? Ce n'est qu'une couleur, ce n'est qu'une imagination.»
Le train ralentit et Diogène dut m'arrêter, comme je me précipitais vers la portière. Elle s'ouvrit au même moment et deux femmes montèrent dans notre boîte où nous avions été seuls jusqu'à ce moment. Diogène, dès lors, n'eut plus besoin de me surveiller. Il tira de sa poche un journal et se mit à lire tranquillement, assuré que je ne chercherais plus à m'enfuir. Je me tins tranquille, en effet. Quoiqu'elles ne donnassent aucun plaisir à mes yeux, elles ne laissaient pas que d'occuper mon imagination. Je reconnaissais leur coiffure. Que de têtes pareilles n'avais-je pas suivies jadis parmi les ombres de la nuit tombante, à la lisière des vignes! Elles n'étaient pas absolument laides et même leurs yeux avaient une certaine beauté; mais quelle lourdeur, quelle disgrâce de formes! Certainement j'en avais aimé plus d'une moins plaisante encore. C'était donc là ces conquêtes dont j'étais si réjoui, ces fruits de la nature que j'avais dévorés, ces urnes de terre ou j'avais bu si fièrement la volupté! Ces grosses filles de Pomone portaient aux bras chacune deux paniers pleins de raisins, d'oranges et de légumes, qu'elles avaient posés près d'elles, et comme je les regardais plus volontiers qu'elles-mêmes, l'une d'elles me dit de sa voix chantante:
—«Vous mangeriez peut-être bien un grapillon de raisin?»
J'avançai la main, et elle haussa gentiment vers mon geste son pesant panier. C'était la moins rustaude.
—«Je ne puis, répondis-je, vous offrir qu'un baiser.»
Elles se mirent à rire toutes les deux et l'autre dit d'un air engageant:
—«Les paniers, c'est à nous deux.»
Je l'embrassai sur la joue et l'autre au coin des lèvres. J'étais redevenu faune; mes réflexions dédaigneuses n'avaient pas tenu contre l'odeur souriante d'une maraîchère!
Elles riaient si haut, pour dissimuler leur confusion, qu'elles ne s'étaient pas aperçues qu'on était arrivé aux Arcs. Diogène, que la scène avait diverti de son journal, en fit la remarque tout haut et les deux villageoises se hâtèrent de descendre. Comme je leur tendais leurs paniers, celle que j'avais effleurée de mon désir me salua d'un sourire pendant que l'autre disait:
—«On se reverra peut-être?»
J'avais dominé mon émotion. Quand nous fûmes repartis, Diogène proféra sentencieusement ces mots que je fus une bonne minute à comprendre:
—«Voilà ce que c'est que d'avoir fréquenté les petites courtisanes de Toulon.»
Il ajouta, voyant mon air étonné:
—«Satyros s'éloigne de la nature. On en fera peut-être quelque chose.»
La perspicacité de Diogène me surprit et m'enchanta en même temps. Comme les deux propositions se rejoignaient bien et comme elles traduisaient bien mon propre sentiment! Mais que voulait dire le dernier mot: «On en fera peut-être quelque chose?» Ne suis-je donc rien, rien de sérieux, rien de vrai?
—«Diogène, répondis-je, j'entends votre première pensée, elle répond à la mienne; mais que vous proposez-vous de faire de moi? Ceci est obscur.
—Un philosophe, Satyros, rien de plus, rien de moins, un philosophe comme moi-même, c'est-à-dire un homme qui n'est dupe de rien ou qui, quand il est dupe, le sait et jouit de sa duperie; c'est un état très rare et qui surpasse celui même des Dieux, lesquels, si j'en juge par toi-même, sont fort ignorants et presque toujours à la merci des impressions du moment. J'ai été content de voir de quel œil tu as considéré les deux rustaudes qui t'ont fait leurs meilleures agaceries. C'est le premier stade. Il faut savoir résister à ses passions. Le second est de leur céder. Ni au-dessus ni au-dessous des faiblesses humaines, auxquelles les faiblesses divines ressemblent beaucoup, si j'en juge encore par toi-même, voilà une bonne position. Sois toujours à leur niveau, toujours prêt à leur répondre, les yeux dans les yeux.
—Si je les avais rencontrées le long d'un sentier, dans la montagne, malgré ma répulsion du premier moment, je n'aurais pas été maître de mon désir.
—C'est bien comme cela que j'entends le second stade, reprit Diogène, mais il en est un troisième, encore plus avantageux. C'est quand on s'aime assez soi-même, pour s'aimer plus que les désirs qui nous font sortir de notre égoïsme. Je m'achemine vers cet état, où je ne crois pas que tu parviennes jamais, Satyros.
—Je ne le crois pas non plus, Diogène. Si la nature des dieux ne s'éloigne guère de celle des hommes, elle en diffère pourtant par un point essentiel, que leur égoïsme est si vaste que toute poésie s'agrège aussitôt à sa substance, sans effort et par le jeu même du désir. Je m'enrichis là où tu t'appauvris, Diogène.»
Ce fut à son tour de méditer la profondeur de mes paroles. Il ne sut quoi répondre, sans doute, car je vis sur son visage de l'ennui et de la tristesse et peut-être de l'envie. Diogène n'est plus très jeune, j'ai peur que sa philosophie ne soit une sorte de résignation insouciante à la fatalité qui pèse sur les hommes. Je m'aperçois, les livres me l'ont déjà enseigné, qu'il y a autant de philosophies qu'il y a d'âges et de tempéraments. Il me l'a assez bien esquissé par sa théorie des trois stades; on désire résister à ses passions, quand elles sont si faibles qu'un peu d'attention suffit à les dominer. On y cède, quand elles sont si puissantes que la lutte est douloureuse. On les dédaigne, du jour où elles sont redevenues sans force, et on n'ose plus regretter le temps de leur pouvoir, de peur de paraître avec l'attitude d'un vaincu. C'est le moment de la vertu. Selon que des jeunes hommes ou des vieillards, des débiles ou des forts régissent la société, l'un ou l'autre esprit domine le monde. Et je crois bien qu'il en est ainsi de tous les penchants humains. Les Etats oscillent selon que l'action ou le rêve sont le plus applaudis sur la scène. Ah! je comprends pourquoi on rit dans l'Olympe.
Antiphilos.