IXAU MALGACHE

—Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-même le fil de sa rêverie, que je ne puis pas me défendre d'aimer ce Bonaparte, ce fléau de premier ordre devant l'ombre duquel tous les fléaux secondaires, mis en cendre par lui, paraissent désormais si petits et si peu méchants. C'était un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi bâtisseur de sociétés; un conquérant, hélas! oui, mais un législateur! Cela ne répare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? Il me semble voir un grand agriculteur, une divinité bienfaisante (Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Cérès abordant en Sicile), armé du fer et du feu, aplanissant le sol, perçant les montagnes, renversant les hautes bruyères, brûlant les forêts, et semant sur tout cela, sur les débris et sur la cendre,des plantes nouvelles destinées à des hommes nouveaux, le vigne et le blé, des bienfaits inépuisables pour d'inépuisables générations.

—Il n'est pas prouvé, lui répondis-je, que ces lois soient durables; mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai été fasciné dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activité de cette machine à bouleversements qu'on gratifie du titre de grand homme, ni plus ni moins que Jésus ou Moïse. Puisque la langue humaine ne sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanité de ses fléaux, puisque l'épithète debonest presque un terme de mépris et que la même appellation degrands'applique à un peintre, à un législateur, à un chef de soldats, à un musicien, à un dieu et à un comédien, à un diplomate et à un poëte, à un empereur et à un moine, il est fort simple que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y méprennent et se soient mis à crier: Vive Napoléon! en 1810, avec autant d'enthousiasme qu'on en met aujourd'hui à Venise à crier: Vive le patriarche! L'un faisait des veuves et des orphelins; c'était un puissant monarque. L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prêtre modeste. N'importe, tous deux sont de grands hommes.

—En effet, répondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans distinction le génie, la charité, le courage, le talent, ressemble plutôt à une excitation maladive qu'à un sentiment raisonné. Mais sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?

—Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai entrer les plus humbles, les plus ignorés, jusqu'à l'abbé de Saint-Pierreavec son système de paix universelle, jusqu'au dieu Enfantin, malgré son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux qui à quelques lumières auront uni de consciencieuses études, de patientes réflexions, des sacrifices ou des travaux destinés à rendre l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs erreurs, pour les misères de la condition humaine plus ou moins saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut fait à Madeleine, s'il m'est prouvé qu'ils ont beaucoup aimé. Mais ceux dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui bâtissent pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces législateurs qui ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain plus vaste et y construire d'immenses édifices; qui ne s'inquiètent ni des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance funeste où s'élèvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je les raie de mon tableau: j'inscris notre curé à la place de Napoléon.

—Comme tu voudras,» répondit mon ami qui ne m'écoutait plus. La nuit était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du haut des rochers dans les eaux d'une rivièrebleue. Il semble qu'on soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.

Nous suivions le sentier qui mène aux grottes. Les peupliers de la rivière prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grêles et démesurées. Les biches fuyaient à notre approche. Nous arrivâmes à ces carrières abandonnées qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les profondeurs offrent une décoration vraiment théâtrale.—Entre sous cette voûte sonore, me dit mon ami, et chante-moi tonGloria. J'irai m'asseoir là-bas pour entendre l'écho.

Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint à moi en répétant les paroles naïves du cantique:

Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne intention!

—Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus précieux bienfait que Dieu ait à nous accorder; Dieu seul peut porter dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.

15 mai 1836.

J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, datée de Marseille, m'arrive presque en même temps. Où vas-tu?

Je t'écris par laRevue des Deux Mondes; tu l'ouvriras certainement à Alger.

Ce procès d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre.... coin précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. Soit! que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de dégoût qui va jusqu'à l'horreur que je prends encore une fois corps à corps l'existence matérielle; mais je me résigne et j'observe religieusement un calme stoïque. Le rôle de plaideur est déplorable. C'est un rôle tout passif et qui n'a pas d'autre résultat que d'exercer à la patience.Agirest aisé,attendreest ce qu'il y a de plus difficile au monde...

Minuit.

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O souffle céleste, esprit de l'homme! ô savante, profonde et complète opération de la Divinité, rends gloire à l'ouvrier inconnu qui t'a créé! Étincelle échappée au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses éléments sont en toi. Tu es l'infini émané de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers, et tes plus chères délices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....

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De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse créature? Que veut-elle? à qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle à terre en mordent la fange de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse à la brute, demande-t-elle les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux, tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matérielle, où la partie sublime d'elle-même est éteinte?

Ah! de là est venu tout le mal qui la dévore. Cybèle, la bienfaisante nourrice, a vu ses mamelles se dessécher sous des lèvres ardentes. Ses enfants, saisis de fièvre et de vertige, se sont disputé le sein maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits les aînés de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles sont écloses au sein de l'humanité, races d'exception qui se sont prétendues d'origine céleste et de droit divin, tandis qu'au contraire Dieu les renie; Dieu qui les a vus éclore dans le limon de la débauche et dans l'ordure de la cupidité.

Et la terre a été partagée comme une propriété, elle qui s'était vue adorée comme une déesse. Elle est devenue une vile marchandise; ses ennemis l'ont conquise et dépecée... Ses vrais enfants, les hommes simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont été peu à peu resserrés dans d'étroitesenceintes, et persécutée jusqu'à ce que la pauvreté fût devenue un crime et une honte, jusqu'à ce que la nécessité eût fait, des opprimés, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on eût donné à la juste défense de la vie le nom de vol et de brigandage; à la douceur, le nom de faiblesse; à la candeur, celui d'ignorance; à l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le mensonge est entré dans le cœur de l'homme, et son entendement s'est obscurci au point qu'il a oublié qu'il y avait en lui deux natures. La nature périssable a trouvé les conditions de son existence si difficiles au sein des sociétés, elle a goûté à tant de sources d'erreurs, elle s'est créé des besoins si contraires à sa destination, elle s'est tant laissé troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine le temps nécessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est réduit, dans les desseins, dans les nécessités et dans les désirs de l'homme, à satisfaire les appétits du corps, c'est-à-dire à être riche.

Et voilà, hélas! où nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles aux douceurs de la table, à l'éclat des vêtements et aux amusements de la civilisation qu'à la contemplation et à la prière, sont aujourd'hui si rares qu'on les compte. On les méprise comme des fous, on les bannit de la vie sociale, on les appelle poëtes.

O race infortunée, de plus en plus clair-semée sur la face du monde! vestige de la primitive humanité, que n'as-tu pas à souffrir de la part de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplacé ici-bas la créature de Dieu! Le règne des enfants de Japet est passé; les hommes d'à présent sont littéralement les enfants des hommes. Quand ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein, quelque signe de la céleste origine, ils le haïssent et le maltraitent, ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phénomène, et n'en tirent aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui permettent de chanterles merveilles de la création visible. Cherche-t-il à ressaisir dans les ténèbres du monde intellectuel quelque fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des siècles d'abus et de préjugés pour fouiller sous cette croûte épaisse de l'habitude, pour tirer quelque étincelle du volcan éteint, quelque pâle lueur de la vérité divine, dès lors il devient dangereux; on s'en méfie, on l'entrave, on le décourage, on insulte à sa conscience, on empoisonne ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilége, on flétrit sa vie, on éteint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le charge pas de fers comme aliéné!

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. . . . Oui, le poëte est malheureux, profondément malheureux dans la vie sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprès pour lui et selon ses goûts, comme la raillerie le prétend: c'est qu'il voudrait qu'elle se réformât pour elle-même et selon les desseins de Dieu. Le poëte aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un artiste; quand l'intelligence va au delà du sens pittoresque, quand l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du monde idéal, la réunion de ces deux facultés fait le poëte; pour être vraiment poëte, il faut donc être à la fois artiste et philosophe.

C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et inévitable d'un malheur sans fin dans la société.

La société est composée, comme l'homme, de deux éléments: l'élément divin et l'élément terrestre; l'élément divin, plus ou moins pur, plus ou moins altéré, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites, quelque mal formulées qu'elles soient, sont toujours meilleures que la générationqu'elles régissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus éminents en sagesse et en intelligence[F]. L'élément humain se trouve dans les abus, dans les préjugés, dans les vices de chaque génération, et depuis les temps peut-être fabuleux de cet âge d'or que le poëte revendique comme la tige de sa généalogie, toute génération a subi beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non écrits de la coutume ont eu plus de force que le code écrit du devoir. Les châtiments n'ont rien empêché là où la coutume s'est mise en révolte contre la loi. C'est pourquoi les sociétés, cherchant sans cesse le bien dans leurs institutions, ont toujours été envahies par le mal. Le législateur enseigne et dicte la loi que l'humanité accepte et n'observe pas. Chaque homme l'invoque dans ses intérêts; chaque homme l'oublie dans ses plaisirs.

Cet être à la fois disgracié et privilégié qu'on appelle poëte marche donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière du soleil, il cherche des sujets d'admiration; il voit la nature éternellement jeune et belle, il est saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientôt la création inerte ne lui suffit plus. Le vrai poëte aime passionnément Dieu et les œuvres de Dieu; c'est dans lui-même, c'est dans son semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus complétement la lumière éternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans l'homme comme un feu sacré sur un autel sans tache. Son âme aspire, ses bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense désir, de ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des siècles de corruption, ne peut échapper à son œil limpide, à son regard profond. Il pénètre à travers l'enveloppe,il voit des âmes contrefaites dans des corps splendides, des cœurs d'argile dans des statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure, il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perçante, lui a donné pour la plainte et pour la bénédiction, pour la prière et pour la menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le spectacle de l'hypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances de l'opprimé allument son courage; des sympathies audacieuses bouillonnent dans son sein. Le poëte élève la voix et dit aux hommes des vérités qui les irritent.

Alors toute cette race immonde, qui se met à l'abri d'un faux respect des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du chemin pour lapider l'homme de vérité. Les scribes et les pharisiens (race éternellement puissante) préparent les fouets, la couronne d'épines et le roseau, sceptre dérisoire que la main sanglante du Christ a légué à toutes les victimes de la persécution. La plèbe aveugle et stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la souffrance. Jésus sur la croix n'est pour elle autre chose que le spectacle énergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.

Il est vrai que du sein de cet abîme de turpitudes sortent quelques justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincères, souvent terrassés par la corruption du siècle, mais souvent relevés par une foi pieuse, qui viennent répandre sur ses pieds brisés le parfum expiatoire. Ceux-ci apportent des consolations à la victime; les premiers préparent la récompense. La nuée s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son doigt de feu le front incliné de l'homme qui va s'éveiller ange à son tour. Déjà les harpes célestes épandent sur lui leurs vagues harmonies. La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardentedes cieux... Rêves de spiritualiste, avenir du croyant, idéal de Socrate, promesses du fils de Marie! vous êtes le beau côté de la destinée du poëte; vous êtes l'encens et la myrrhe qu'il faut à ses blessures; vous êtes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le poëte doit vous avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose à la persécution; c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de fait ou d'intention dans le tumulte du monde...

Six heures du matin.

J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut. Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout; c'est la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras; j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des cigarettes, et j'ai pris le chemin desCouperies. Me voici sur la hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclinées sous mes pieds, se déroulent là-bas avec mollesse; elles étendent dans le vallon leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres, qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton amile Bohémien? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré? Ingrat! ne fait-il pas toujours assezbeau aux lieux où l'on est aimé? Que fais-tu à cette heure? Tu es levé sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi; le sol que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur les trésors que tu délaisses! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée, crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beauté du paysage que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela auprès de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des âmes inquiètes, tant de fois interrogée et si vainement possédée! je ne vois plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces monts sauvages, cette chaîne robuste, échine formidable du vieil univers! Quelles neiges, quels éclatants soleils, quels cèdres bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs inconnues tu possèdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais tout à l'heure d'avoir pu quitterla Rochaille!—Hélas! tu es peut-être dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue où rien de ce qu'on possède ne console de ce qu'on voudrait avoir possédé. Poëtes, poëtes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc? Où aspires-tu? Qui donc t'a donné toute cette puissance et toute cette pauvreté? Que fais-tu de tes vastes désirs quand tu possèdes? Où trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis là, moi, abîmé dans les délices des champs, oubliant que toute ma vie est dans le plateau d'une balance dont l'équilibre varie à chaque instant;acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent déterminé au suicide, si je les eusse prévues il y a deux ans, lorsque je t'écrivais: «Tout est fini pour moi.»

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On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence. Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence voluptueuse du rossignol; là, dans le buisson, le trille moqueur de la fauvette; là-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et plonge son rayon dans la rivière, dont il écarte le voile brumeux. Le voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me semble que j'écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase, tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s'appellent d'une chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'Angelus; un paysan, qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe de la croix... A genoux, Malgache! où que tu sois, à genoux! Prie pour ton frère qui prie pour toi.

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Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du ravin, je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi.

Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qui vont à la messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est noyé sous une napped'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont vous surprendre et s'enamourer.

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Ah Dieu! à cette heure, mes ennemis s'éveillent aussi! ils s'éveillent pour me haïr. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prière du matin, peut-être la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour demander ma perte. Ne les écoute pas, ô Dieu bon, ami des poëtes! Je suis sans ambition ici-bas, sans cupidité, sans mauvais désirs, tu le sais, toi qui me regardes en face par cet œil brûlant des cieux. Tu lis au fond de ma pensée, comme l'astre au fond du miroir ardent, lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir trouvé d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bonté de là-haut, appui du faible, tu n'écoutes pas la prière de l'impie; car tout homme est impie qui demande à Dieu la ruine et le désespoir de son semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que je ne veux pas triompher pour être tyran, mais pour être libre. Ah! termine ce combat impie, ô mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et la violence triomphent de l'innocent.—Qu'ai-je fait, disait le poëte exilé, pour être détesté, banni de ma patrie, chassé du toit de mes pères, calomnié, insulté, traduit devant des juges comme un criminel, menacé de châtiments honteux? O pharisiens, vous régnez toujours, et ce que Jésus écrivit du doigt sur la poussière du parvis est effacé de la mémoire des hommes!...

..... C'est bien fait! pourquoi étant poëte, pourquoi étant marqué au front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie errante; pourquoi, étant destiné à la tristesse et à la liberté, me suis-je lié à la société? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille humaine? Ce n'était pas là mon lot. Dieu, m'avait donné un orgueil silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs, et je me suis laissé mettre en cage; une lianevoyageuse des grandes mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me provoquaient pas à l'amour, mon cœur ne savait ce que c'était. Mon esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et de mélodies. Pourquoi des chaînes indissolubles à moi?... O mon Dieu! qu'elles eussent été douces si un cœur semblable au mien les eût acceptées! Oh! non, je n'étais pas fait pour être poëte; j'étais fait pour aimer! C'est le malheur de ma destinée, c'est la haine d'autrui qui m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine; j'avais un cœur, on me l'a arraché violemment de la poitrine. On ne m'a laissé qu'une tête, une tête pleine de bruit et de douleur, d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scènes d'outrages... Et parce qu'en écrivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me suis souvenu d'avoir été malheureux, parce que j'ai osé dire qu'il y avait des êtres misérables dans le mariage, à cause de la faiblesse qu'on ordonne à la femme, à cause de la brutalité qu'on permet au mari, à cause des turpitudes que la société couvre d'un voile et protège du manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral, on m'a traité comme si j'étais l'ennemi du genre humain!

.... Peut-être est-ce folie et témérité de demander justice en cette vie. Les hommes peuvent-ils réparer le mal que les hommes ont fait? Non! toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure, sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre chauffée du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne savez pas qu'il n'exauce point les vœux de la haine! Vous aurezbeau faire, vous ne m'ôterez pas cette matinée de printemps.

Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espiègles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses habitants.—Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes douces des guérets aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse! comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à mesure que j'avance! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard. Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel lespastoursallument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est là qu'il s'est assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose à Dieu pour sa vieillesse que cette roche et la liberté. «Le beau est petit, dit-il; ce paysage resserré et ce chétif abri sont encore trop vastes pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espère, à la vie intellectuelle.»

Ainsi parlait le vieux Éverard en arrachant des touffes de genêts fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans, lorsqu'à deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes peupliers.—D'où vient que tu es en Afrique?—Rien ne suffit à l'homme en cette vie; c'est là sa grandeur et sa misère . . . .

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Dans ma chambre.

Je suis entré dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivière est très-haute. Mais cette maison déserte, cescontrevents fermés, ces allées dépeuplées d'enfants, cette brouette qui t'a sauvé de tant d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes que je lui offrais; elle bêlait tristement; j'ai pensé un instant qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître.

En remontant laRochaille, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars. Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès des morts chéris. Je marchais vite et d'un pied léger; j'allais comme dans un rêve, m'étonnant de ma longue absence, me hâtant d'arriver. Tout d'un coup je me suis aperçu de ma distraction; je me suis rappelé que la haine avait fait de la maison de mes pères une forteresse dont il me fallait faire le siége en règle avant d'y pénétrer. O Marie! ô mon aïeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacré, j'ai emporté une branche de l'arbre qui abrite ton éternel sommeil. Est-ce là tout ce qui doit à jamais me rester de toi? Tu dors auprès de ton fils bien-aimé; mais à ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est réservée? Mourrai-je sous un ciel étranger? Irai-je traîner une vieillesse misérable loin de l'héritage que tu me conservais avec tant d'amour, et où j'ai fermé tes yeux, comme je souhaite que mes enfants ferment les miens? O grand'mère! lève-toi et viens me chercher! Déroule ce linceul où j'ai enseveli ton corps brisé par son dernier sommeil; que tes vieux os se redressent et que ton cœur desséché palpite à cette chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je dois être à jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les sauvages du Meschacébé, je porterai ta dépouille sur mes épaules, et elle meservira d'oreiller dans le désert. Viens avec moi, ne protége pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bénis... Mais non, grand'mère, reste auprès de ton fils; mes enfants iront encore saluer ta tombe; ceux-là te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon fils ressemble à ce Maurice tant aimé de toi, auquel je ressemble tant moi-même; ma fille est blanche, grave et déjà majestueuse comme toi. C'est là ton sang, Marie; que ton âme aussi soit en eux; si je leur suis arraché, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit leur palladium éternel, que dans la nuit ta voix douce ou sévère les console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait pas arrivé; j'aurais trouvé dans ton sein un refuge sacré, et ta main paralytique se fût ranimée pour se placer, comme celle du destin, entre mes ennemis et moi.—Je meurs trop tôt pour toi, m'as-tu dit la veille du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitté, ô toi qui m'aimais, toi qui n'as jamais été remplacée, toi qui chérissais en moi jusqu'à mes défauts, toi qui maniais comme la cire mes volontés de fer, et qui faisais courber d'un regard cette tête rebelle! toi qui m'as appris, pour mon éternel regret, pour mon éternelle solitude, ce que c'est qu'un amour inépuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez qu'elle me l'a enseigné, cet amour passionné de la progéniture; ne permettez pas qu'on m'arrache à mes enfants; ils sont trop jeunes pour supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .

. . . . . . . . . . .

Malgache, ta mère est vieille; ne reste pas longtemps éloigné d'ici. Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amèrement les jours passés loin d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.

Mon vieux ami, je t'ai promis de t'écrire une sorte de journal de mon voyage, si voyage il y a, de la vallée Noire à la vallée de Chamounix. Je te l'adresse et te prie de pardonner à la futilité de cette relation. A un homme triste et austère comme toi, il ne faudrait écrire que des choses sérieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs années, je suis un enfant, et par mon éducation manquée et par ma fragile organisation. A ce titre j'ai droit à l'indulgence, et rien ne me siérait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez traité en enfant gâté, vous tous que j'aime, et toi surtout, rêveur sombre, qui n'as de sourire et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur les nuages fantastiques de la vie.

Hélas! gaieté perfide, qui m'as si souvent manqué de parole! rayon de soleil entre des nuées orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu m'as emporté dans les régions féeriques de l'oubli, et tu as laissé des spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en silence à mon festin. Tu les as laissés monter en croupe sur mon cheval ailé et lutter corps à corps avec moi jusqu'à ce qu'ils m'eussent précipité sur la terre des réalités et des souvenirs. N'importe! sois béni, esprit de folie qui es à la fois le bon et le mauvais ange, souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et généreux! prends tes voiles bariolées, ô ma chère fantaisie! déploie tes ailes aux mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma faiblessem'empêche de quitter, mais où mes pieds n'enfoncent pas dans le sol, grâce à toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon néant, dans la philosophique acceptation de ce néant si doux et si commode, qui s'ennoblit quelquefois par la victoire remportée sur de vaines aspirations... O gaieté! toi qui ne peux être vraie sans le repos de la conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point l'apanage de mes belles années et qui m'abandonnas dans celles de ma virilité, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux blanchissants, et sécher sur ma joue les dernières larmes de ma jeunesse.

Et toi, cher vieux ami, prête-toi aux caprices de mon babil et à l'absurdité de mes observations. Tu sais que je ne vais pas étudier les merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le désir de revoir des amis précieux et le besoin delocomotionm'entraînèrent seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonnée. Il te sera peut-être. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il est des lieux dont le nom seul rappelle des scènes enchantées, des souvenirs inénarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi, éclaircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis qui le pâlissent!

Autun, 2 septembre.

A Dieu ne plaise que je médise du vin! Généreux sang de la grappe, frère de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles inspirations tu as ranimées dans les esprits défaillants! que de brûlants éclairs de jeunesse tu as rallumés dans les cœurs éteints! Noble suc de la terre, inépuisable et patient comme elle, ouvrant comme elle les sources fécondes d'une sève toujours jeune et toujours chaude, au faible comme au puissant, au sage comme à l'insensé!—Mais il est ton ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence,celui-là qui cherche en toi un stimulant à d'impurs égarements, une excuse à des délires grossiers! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris dans la main de Dieu même le trésor de sa raison.

L'origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions. Chez tous les peuples la Divinité intervient pour gratifier l'humanité d'un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la séve de la vigne, comme deux ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre.

J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapées presque à la manière de l'ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin dans des fioles ce qu'elles appelaient poétiquement leslarmes de la vigne. La rosée limpide s'échappait goutte à goutte des nœuds de la branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin; j'aimais les parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant sur les grèves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque nouvelle section du rameau sacré. C'était une sorte de cérémonie païenne conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus semblait mêlé à celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que l'antiqueOhé, Evohé!ne vînt pas mourir sur les lèvres de ces vieilles à côté de l'amencatholique.

Le culte des divinités champêtres m'a toujours semblé la plus charmante et la plus poétique expression de la reconnaissance de l'homme envers la création. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l'infaillibilité des religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être souillée,comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme. Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, aux influences des contrées qu'elles habitent; et conséquemment j'ai foi en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte. L'éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s'est montrée un peu moins vague à ceux qui l'ont cherchée à travers une atmosphère plus pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère qui l'a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l'ardent climat qui ont révélé à l'homme l'unité de Dieu. Celle du polythéisme est enivrante comme le doux pays qui l'a enfantée; mais j'y vois toutes les conditions d'excès et d'inconstance qui caractérisent pour l'homme une situation trop fortunée.

J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu, survivant, comme Noé, à un cataclysme; sauvé, comme lui, par une miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Évohé consacra de pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples; le bouc, infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes où périt le divin Orphée; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intempérance, et le sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l'humanité ivre et chancelante pour la sauver de ses propres excès.

Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version plus simple et plus naïve du vieux Noé, je vois sa lignée user plus sobrement et plus religieusement du fruit divin. Première victime de son imprudence, il apprend à ses dépens que le sang de la grappe est plus chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses pieux enfants apprennent à s'abstenir, le même jour où ils ont connu une jouissance nouvelle. Sur les versants brûlants de la Judée, la vigne multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de respect pour les divins effets de la plante précieuse, inscrit cette loi touchante dans son livre de la Sagesse:

«Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le travail, et la cervoise à ceux qui sont dans l'amertume du cœur; les princes ne boiront pas le vin et la cervoise, ils les laisseront à ceux qui souffrent et à ceux qui travaillent dans l'amertume du cœur.»

Honneur aux âges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret à la jeunesse du monde! Temps agréables au Seigneur, où l'homme cherchait la science sans qu'il fût possible de savoir le funeste usage qui serait fait de la science; où la sagesse n'était pas un vain mot et correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et nobles de l'humanité! vous paraissez grands et presque impossibles quand on vous compare aux sociétés modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais sur la montagne pour dire aux hommes: «Faites ceci,» et qui voyais ta loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles d'Israël, instruisait et dirigeait tes législateurs prosternés, que sens-tu pour nous désormais dans ton sein paternel en voyant la terre asservie aux volontés impies et aux besoins insensés d'une poignée d'hommes pervers, le mot sacré deloitraduit par celui d'intérêt personnel, le labeur remplacé par la cupidité, les cérémonies augustes et saintes par des coutumes ineptes ou des mystères incompris, tes lévites par des pontifes ennemisdu peuple, la crainte de ton courroux ou de ton déplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein que les princes sachent employer et que les peuples veuillent reconnaître?

Que penser d'un siècle où l'éducation morale est entièrement abandonnée au hasard, où la jeunesse n'apprend ni à régler ses besoins intellectuels ni à gouverner ses appétits physiques, où on lui présente les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en lui recommandant bien de ne croire à aucune; où, pour tout précepte, on lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premières orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la théorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on de l'amour, de cette passion qui s'élève la première, et qui, dans le cœur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien, sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible, jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se consoler avec les prostituées des défaites de la ruse; en toute occasion sacrifier à l'intérêt personnel, au plaisir ou à la fortune, le plus beau sentiment qui puisse germer dans les âmes neuves!

Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action qui étouffe bientôt les velléités d'affection exclusive, et qui souvent ne les laisse pas même éclore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette ardeur généreuse, mettre au service de l'humanité les talents acquis et les forces employées? Elle a lu pendant les années d'enfance quelque chose de semblable dans les écrits des antiques philosophes, et on lui apprend à les juger au point de vue littéraire; puis la société lui ouvre ses bras avides et son sein glacé. Donne-moi tes lumières, lui dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu as des vices, je le sais, je les aime, je les protége, je les couvre de monmanteau, je les abrite mystérieusement de ma complaisance. Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les servir à augmenter mes jouissances, à maintenir mon règne, à sanctionner mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquité que je réserve à mes élus!

Ainsi, loin de développer et de diriger les deux sources de grandeur qui sont dans la jeunesse, la gloire et la volupté; loin d'exalter ce qu'elles mêlent de divin à l'ardeur et à la jouissance de la vie, la société présente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher à un matérialisme mortellement grossier. Elle se plaît à développer les instincts animaux; elle crée et protége des antres de corruption, des moyens de toute espèce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les besoins les plus ignobles, et même les plus immondes fantaisies. Comment les jouissances naturelles, n'étant plus asservies à aucun frein moral, à aucune règle de législation, ne dégénéreraient-elles pas en excès? Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or? Comment l'amour et le vin n'amèneraient-ils pas la débauche?

Tout cela à propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'être témoin dans une auberge!

J'ai bien voyagé dans ma vie; je me suis reposé dans bien des cabarets de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs rompus et des débris de brocs rougis d'un vin âcre et brutal; j'ai failli avoir la tête fracassée par des rouliers qui se battaient autour de moi; j'ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses des villageois endimanchés. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en fureur; j'ai vu des mendiants affamés acheter de l'eau-de-vie avec l'unique denier de leur journée. J'ai vu des femmes jeunes et belles se rouler échevelées dans la fange, et de beaux-esprits de diligence échanger des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyagé avec peu d'argent?

Or, je ne suis pas d'humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé, fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la rudesse et le mauvais goût de l'homme privé d'éducation? De quel front reprocherais-je à l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence humaine, quand moi et mes égaux sur l'échelle sociale nous lui refusons l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi, ô toi que nous avons réduit à l'état de bête de somme, ne chercherais-tu pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta raison,en buvant, comme dit Obermann en sa pitié sublime,l'oubli de tes douleurs?

Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas insupportable; notre oreille n'est pas blessée de tes plaintes; nos yeux voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme; notre cœur est insensible à ta misère; et les courtes heures de ta joie nous révoltent! C'est bien assez, ô infortuné! que ta peine soit méprisée. Que ton plaisir du moins passe en liberté! Laissez courir l'orgie en haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures; elle ne les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit... Mais non! il y a pour le peuple des règlements de police. Les lupanars des grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la nuit, et le guet mène en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour le transporter chez lui!

Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: «La gaieté des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le frein de l'éducation.» Et à ce propos les grands de ce siècle vous font de très-nobles théories sur les distinctions nécessaires, sur les supériorités incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance estun préjugé, que l'or ne donne de mérite à personne. Ils déclarent que l'éducationseule établit une hiérarchie légitime et sainte. «Faites le peuple semblable à nous, disent-ils, et nous l'admettrons à l'égalité sociale.»

Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu encore se faire semblable à eux, ils se sont faits en attendant, quant aux vices et à la grossièreté, semblables au peuple.

Si j'ai bonne mémoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la scène, aux théâtres de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que cela m'avait semblé très-froid et très-ennuyeux. Du reste, cela se passait très-convenablement. Deux ou trois personnages parlants, très-occupés de leurs affaires, se consultaient dans desa partesur toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de comparses, très-bien costumés, soulevant en mesure des coupes de bois doré, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et

Je fus donc très-peu effrayé d'un dîner de jeunes gens qui se consommait à l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison était pleine en raison de la foire. Point de chambre où l'on pût manger, point de salle commune qui ne fût encombrée de commis voyageurs...

J'en demande pardon à un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernière paire de bottes; j'en demande pardon à plusieurs commis voyageurs qui m'ont écrit des injures à cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprimée de mon fait je ne sais où.—J'en demande pardon, et sérieusement, je le jure, à la mémoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des cœurs navrés.—Mais enfin, je le confesse à la face du ciel et de la terre, je ne peux pas souffrirles commis voyageurs... ou du moins je n'ai pu les souffrir jusqu'à ce jour, qui va peut-être me réconcilier à jamais avec eux.

Tant il y a que, craignant les conversations littéraires, j'acceptai l'offre d'une infernale hôtesse, empoisonneuse et maléficière au delà de ce qui a jamais été raconté par Gil Blas sur le compte des aubergistes de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin, derrière un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur bonne et pour moi. J'avais l'air d'un curé de campagne escorté de sa gouvernante et de ses neveux.

Il y avait, à l'autre bout de ce jardin, une grande table et des convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit l'hôtesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte, c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grâce à Dieu, je n'ai pas la mémoire des noms, celle des prénoms encore moins; mais ma senora Léonarde en avait plein la bouche, et j'espérais voir une orgie aussi méthodiste que celles de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. N'en déplaise à la noblesse, je l'ai fort peu fréquentée dans ma vie. Je sais qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien rasé ou la barbe bien parfumée; je sais qu'elle est agréable à voir: je ne me serais jamais douté qu'elle pût être aussi désagréable à entendre.

Tu attends peut-être que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes bien. D'abord je n'ai assisté qu'à la partie musicale, à l'introduction, pour ainsi dire; ensuite j'étais masqué par les espaliers, et, grâce à Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dîner et celui de ma famille fut terminé en dix minutes, et je me retirai plus satisfait qu'en sortant de l'Odéon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins là je n'avais rien payé en entrant. En ce moment je me sens presque réconcilié avec le procédé de Lucrèce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres peuvent se rendre insupportables au spectateur.

Je montai dans la diligence immédiatement après lareprésentation; j'entendis le garçon d'écurie adresser au facteur de la diligence cette réflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson par-dessus le mur: «Si c'étaitnous, on dirait: V'là la canaille qui s'échauffe! Mais comme c'esteux, on dit: V'là le beau monde qui s'amuse!» La réponse philosophique de l'autre prolétaire fut aussi énergique que la circonstance le comportait; n'était le sot usage qui ne permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'écrire certains mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscénité du peuple est presque toujours empreinte de génie: c'est un appel sauvage et terrible à la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphème stupide; rien ne le motive, et par conséquent rien ne l'excuse...

O vous que j'ai méconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! ô commis voyageurs! je proteste que vous êtes fort ennuyeux, et que le bel-esprit déborde en vous d'une manière désespérante. Mais je jure par Bacchus et par Noé, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous débitez, que vous avez bien plus d'aménité, de politesse et de savoir-vivre que lesjeunes seigneursde province. Je dépose, et je signerais de mon sang, que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos manières sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille fois tomber en votre compagnie et supporter vos récits de table d'hôte, que de se trouver seulement à cinquante toises de la table des genscomme il faut.—Que la paix soit faite entre nous, et ne m'écrivez plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous plaît.

Et toi, vieux ami des poëtes! généreux sang de la grappe! toi que le naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux vers, toi qui ranimas longtemps le génie dans le corps débile du maladif Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goëthe, et quirendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands artistes! pardonne si j'ai parlé des dangers de ton amour! Plante sacrée, ta croîs au pied de l'Hymète, et tu communiques tes feux divins au poëte fatigué, lorsque, après s'être oublié dans la plaine, et voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une jeunesse magique; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur, et tu fais descendre tout l'Olympe à sa rencontre dans des rêves célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran. Elles ont raison de défendre à leurs amants de boire devant elles; les imaginations de ces hommes-là sont trop souillées, leurs mémoires sont trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre à nu le fond de leur pensée. Mais viens, ô ruisseau de vie! couler à flots abondants dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du beau, ils détestent la vue comme la pensée de ce qui est ignoble, ils veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse point de l'être à table; que l'adolescent ne souille pas ses lèvres d'un rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ilspeuvent, ilsosentlivrer tout le trésor de leur âme, et n'avoir rien a reprendre les uns aux autres quand le jour bleuâtre nous surprend à table dans la mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand à la campagne, assis en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face pâle qui ressemble à une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard, de se retirer décemment chez elle avant l'éclat du soleil. O belles nuits de l'été brûlant qui vient des'écouler et qui ne nous sera peut-être pas rendu avant bien d'autres années! aurores sans rosée, veillées d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si mélodieux et si passionnés au lever de Vénus! étoiles si belles à l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crépuscule! extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et que le madère régénérateur, que le champagne facétieux, viennent d'heure en heure chasser le sommeil et dégourdir le cerveau quand mes amis sont ensemble et quand je suis avec eux!

De Châlons à Lyon.

Étendu sur le plancher du tillac et roulé dans mon manteau, j'ai dormi d'un profond sommeil sur le bateau à vapeur, en attendant que le jour vint éclairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indigènes, fort peu riantes de la Saône. Quelle est cette figure honnête et douce qui semble protéger mon sommeil insouciant, et empêcher les pieds des mariniers de me traiter comme un ballot? C'était bien la peine d'étudier Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier je me suis trompé complétement, et que, prenant ce bon jeune homme pour un des débauchés de l'auberge, j'ai refusé avec sauvagerie l'offre amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous voici tous égaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma figure de séminariste et mes manières de paysan, la politesse et la gratitude n'enchaînent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain. Attendons.

Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Facétieux et mordant, il m'aide à oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine chaque passager, des pieds à la tête, par un seul mot pittoresque. Mon cœur s'était serré enl'apercevant, car sa présence me rappelle des siècles entiers, des rêves étranges, une vie terrible, dont il fut jadis le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du cœur ou je suis écorché vif, et il n'y touche point. Il rit, il raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du côté bouffon quand on a bu jusqu'à la lie tout ce qu'elle a de sérieux, c'est le fait d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une heure; il me semble que je suis né d'hier.

Paul a l'œil éminemment artiste, et je vois tous les objets que la rive emporte derrière nous à travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher de Mâcon me fait rire aux éclats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher pût tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaieté grave, celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et l'obligeance délicate dulégitimiste, la consternation d'Ursule qui se croit en pleine mer, mon sans-gêne bohémien, c'en est assez pour nous trouver tous camarades et faire société commune à l'auberge de Lyon.

—Comment s'appelle notre ami? dit Paul à demi-voix en me montrant le légitimiste.

—Le diable m'emporte si je le sais!

—Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignité.

Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indifférent, preuve qu'il est inutile de connaître le nom et la position des gens. Il est aimable, modeste et bien élevé. Qu'avons-nous besoin d'en savoir davantage?—Il va à Genève; nous irons tous ensemble; mais non. Paul nous quitte et descend le Rhône. Son destin ou sa fantaisie l'emporte par là. L'ami improvisé, moi et ma famille, nous prenons la poste à frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.

Nantua.

Montagnes sans grandeur, lac sans étendue, végétation pauvre, paysage sans caractère pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, çà et là, un aspect singulier, une masse de roches tendres étrangement découpées, des bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculptés par la main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraîches vallées, des sites sans noblesse, mais pleins de variété, et se succédant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occupés; voilà comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouvé hideux.—Ne lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose certaine sur les objets extérieurs; je vois tout au travers des impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de psychologie et de physiologie dont je suis lesujet, soumis à toutes les épreuves et à toutes les expériences qui me tentent, condamné à subir toute l'adulation et toute la pitié que chacun de nous est forcé de se prodiguer alternativement à soi-même, s'il veut obéir naïvement à la disposition du moment, à l'enthousiasme ou au dégoût de la vie, au caprice du califourchon, à l'influence du sommeil, à la qualité du café dans les auberges, etc., etc.

Nous nous sommes mis en tête de trouver ici des beautés; car on nous a déclaré sur l'honneur que ce pays a des beautés de premier ordre, et nous en croyons l'auteur du renseignement.—Nous prenons un char suisse, et nous nous faisons conduire à Mériat par une pluie battante, accompagnée de coups de tonnerre brusques, imprévus, et d'un son bizarre comme la forme des rochers qui les répercutent. Le guide se trompe de route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie redouble; aucune espérance de déjeuner sur l'herbe. Nous déjeunons philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'unebouteille, et nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout à coup nous nous voyons à trois lignes du précipice. L'automédon mouillé, et de très-méchante humeur, s'est aperçu de sa méprise. Il a voulu retourner sur ses pas, le chemin est trop étroit. Le cheval refuse de se casser le cou; c'est donc au char de subir toutes les conséquences de sa conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficulté de l'entreprise décourage le guide. Il nous laisse une roue dans l'abîme, et le verre à la main, fort empêchés de descendre, encore plus empêchés de demeurer.

Heureusement nous rions aux éclats, et jamais on ne se tue en riant. Nous trouvons moyen de sortir de la boîte de cuir, nous soulevons le véhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis quitte pour un verre de vin répandu tout entier dans la poche de ma blouse.

Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme nous en étions menacés, mais par un joli chemin couvert de fleurs sauvages, toutes brillantes de pluie, et bordé d'un ruisseau qui devient torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins échevelés; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein des noires forêts, nous pénétrons dans une région vraiment sublime de tristesse.

Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts à pic, couverts d'arbres vivaces qui semblant croître sur la tête les uns des autres, nous pressent, nous étreignent, et semblent, par leurs détours multipliés, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables solitudes.

J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai guère vu de plus austères. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrénées et des Apennins ne produisent pas une végétation plus robuste et plus imposante; nulle part je n'ai vu d'aussi belles forêts de sapins gigantesques, élancés, fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpée, semblantbraver la destruction et renaître sous les coups de la foudre et de la cognée.

A Mériat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles arcades chargées de plantes pariétaires et à demi ensevelies dans les éboulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se précipite avec fracas derrière la Chartreuse, roule à côté et se laisse tomber sur l'angle d'un bâtiment détaché qu'il achève de dégrader, et qu'il semble prêt à emporter tout à fait dans un jour d'orage. Quel était l'emploi de ce bâtiment au temps des moines? Je me suis imaginé que c'était le lieu pénitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la voûte d'un cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a là pour cicerone que deux géants silencieux et farouches, le garde-forestier et sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays, fiers comme des hidalgos ruinés, déclarant qu'ils ne sont ni aubergistes ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.

Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des hommes voués au culte de l'idée unique et absolue. Point de perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert égal et magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre échappée pour le regard et la pensée; partout des sapins, des prairies étroites et des forêts coupées par l'invincible rempart de la montagne, par les éternels brouillards..... Je dis éternels, quoique je n'aie passé là qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le déclareponcif, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est-à-direpleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et malappris tous les voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.

Je me suis mouillé jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guéri homœopathiquement d'un rhume obstiné; c'est-à-dire que j'ai échangé une toux supportable contre une grosse fièvre qui m'a forcé de passer la nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève.

Mais j'ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j'ai vu sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis bigarré au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l'horizon.

Genève.

—Messieurs, où descendez-vous?

C'est le postillon qui parle.—Réponse:

—Chez M. Listz.

—Où loge-t-il, ce monsieur-là?

—J'allais précisément vous adresser la même question.

—Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son état?

—Artiste.

—Vétérinaire?

—Est-ce que tu es malade, animal?

—C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui.

On nous fait gravir une rue à pic, et l'hôtesse de la maison indiquée nous déclare que Listz est en Angleterre.

—Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un musicien du théâtre; il faut aller le demander au régisseur.

—Pourquoi non? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur. Celui-ci déclare que Listz est à Paris.—Sans doute,lui fais-je avec colère, il est allé s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard, n'est-ce pas?

—Pourquoi non? dit le régisseur.

—Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz.

—J'ai envie d'aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier sous le bras, dit mon compagnon.

—Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.

Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l'adresse de Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Listz est en Italie.

—Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la première auberge venue; qu'il me cherche à son tour.

A l'auberge, on m'apporte bientôt une lettre de sa sœur.

«Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous! nous sommes partis.

«ARABELLA.

«P.S.Vois le major, et viens avec lui nous trouver.»

—Qu'est-ce que le major?

—Que vous importe? dit mon ami le légitimiste.

—Au fait! Garçon, allez chercher le major.

Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d'un douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.

—Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.

—Ah! ah! je cours chercher un passe-port.

—Cet homme est-il fou?

—Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.

Nous voici à Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'épaissit.Je descends au hasard à l'Union, que les gens du pays prononcentOignon, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste européen par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j'ai l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage: Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d'écorce défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant habituellement leDies iræd'un air agréable.

—Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l'escalier, ils sont au nº 13.

—Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis voyageur.

Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que l'aubergiste appelle lajeune fille. C'est Puzzi à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi! je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara?

Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella; tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec les maîtres.—Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus scientifique que j'aie faite dans ma vie.

Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils ont trois paires debreechesles unes sur les autres qu'ils arrivent parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoirfini par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir un cheveu dérangé à son chignon.—Pour un Anglais, c'est de rentrer dans sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.—Souvenirs de l'Helvétie par un collet d'habit.—Expédition autour du monde, par un manteau de caoutchouc.—Les Italiens tombent dans le défaut contraire. Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples précautions, et les variations de la température les saisissent si vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de tous les villages dont les noms seuls font battre le cœur et enfler la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce.


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