VIIA FRANZ LISTZ

Je reviens à toi, ami. Ne t'inquiète pas de ces accès d'une émotion que tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-être bientôt, où rien ne troublera plus ma sérénité, où la nature sera un temple toujours auguste, dans lequel je me prosternerai à toute heure pour louer et bénir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lève et qui balaye les vapeurs. Voici une étoile qui montre sa face radieuse, comme un diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauvé. Cette étoile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie éthérée de mon âme s'élance vers elle et se détache de la terre et de moi-même. Éverard, est-ce là ton astre ou le mien? Lui parles-tu maintenant? Je reviens à l'histoire de mon Malgache, c'est-à-dire... j'y reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme sommeil d'enfant que j'ai retrouvé au bercail, comme un ange attaché à la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vérité!

23 avril.

Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui, Dieu merci, se borna à unépisode sentimental et platonique. Toutefois voici l'épisode.

Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave. Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution; je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable. Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques, et vers la fin d'avril il m'écrivit:—«Tout cela est bel et bon; mais si moninhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et j'arrive.»

L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans nos prés, il voulut l'appelerPetite-Centaurée. Ce fut avec bien de la peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange.

La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y noya, l'amitié survécut calme et purifiée.

Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit, des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont adressées à M. ***,pépiniériste. Comme il a beaucoup travaillé dans sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui. Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté, surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il est ce que nos bourgeois appellentcerveau brûlé: cela veut dire qu'il a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse, et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à tous ceux qui en manquent.—Il se console au milieu d'un petit nombre d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore? N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions l'espérance; n'est-ce pas,vieux?»

Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe le soir. Il m'écrit alors avec l'encrede la joie et du contentement. Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge, malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici son dernier billet:

«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies morales, c'est l'exercice du corps. Ah! quej'ai brouetté d'ennuis! mes terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.—Je viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles. Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.»

Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler; c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous voudrions et devrions savoir le faire.

C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment, et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir quand nous devrionsnous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par celle de douter. Pour lui, je te réponds que son cœur est encore fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me disait l'autre jour:J'irais et j'irai!—Je ne suis pas sensuel; que m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches?

Quant à moi, peut-être!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce récit de la mort de tes frères. J'ai été mal à l'aise tout le temps du dîner, parce que mon silence et ma pétrification, à côté de l'enthousiasme du Gaulois, me faisaient rougir devant toi.—Mais cette larme que tu as aperçue et dont tu tires un si grand indice de chaleur intérieure, sache bien que ce n'est pas autre chose qu'une amère et profonde jalousie que j'ai raison de bien cacher, et qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance, et ma vie passée à ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur ces hommes-là, Éverard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un poëte, c'est-à-dire une femmelette. Dans une révolution, tu auras pour but la liberté du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire tuer, afin d'en finir avec moi-même, et d'avoir, pour la première fois de ma vie, servi à quelque chose, ne fût-ce qu'à élever une barricade de la hauteur d'un cadavre.

Bah! qu'est-ce que je dis là? Ne crois pas que je sois triste et que je me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je t'ai dit; j'ai trop vécu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de ma vie présente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une idée et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'unhomme, je consens à recevoir des lois. Mais, hélas! je vous en avertis, je ne suis propre qu'à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien. Je ne puis obéir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu'à ce qu'il meure de fatigue. La mer est grande, ô mes amis! et je suis faible. Je ne suis bon qu'à faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.

N'importe! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et vous estime. La vérité n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut dérober à la Divinité le rayon lumineux qui, d'en haut, éclaire le monde, vous l'avez dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de l'avenir républicain; au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un véritable apôtre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir; au nom de Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème (Dieu les protége!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, emmenez-moi.

26 avril.

Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Listz à tourner unemeule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austère veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui concentrent trop de séve; mais monsieur aime la musique vocale et il fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espère, une de vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les fenêtres des ateliers. Et quant aux poëtes, ils sont vos cousins, et vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de leurs périodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s'en servir. D'ailleurs, le génie du poëte est une substance si élastique et si maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau, une fraise, un éventail, un plat à barbe, et dix-huit autres objets différents, à la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur n'a manqué de bardes. La louange est une profession comme une autre, et quand les poëtes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire entendre.

O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on eût pu décider à se parjurer!

Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu leur imputais tout le mal social, tu les appelaisdissolvants, tu les accusais d'attiédir les courages, de corrompre les mœurs, d'affaiblir tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et ton accusation très-vague, parce que je n'ai pu résister à la sotte envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'écouter: tu m'aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c'est la seule chose avancée par toi qui ne m'ait pas fait réfléchir depuis, quelque antipathique qu'elle me pût être.

Est-ce à l'artlui-même que tu veux faire le procès? Il se moque bien de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles! Tâchez d'éteindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te répondais, je n'aurais à te dire que des choses aussi neuves que celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en été; les oiseaux ont des plumes; les ânes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles des chevaux, etc., etc.

Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les artistes. Tant qu'on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres, et nul pouvoir humain ne pourra empêcher un homme de faire, dans son cœur, vœu d'humilité, de chasteté et de miséricorde; de même, tant qu'il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de l'art. Il paraît qu'il y a ici un mécontentement accidentel et particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille Babylone. Que s'est-il passé? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des vôtres, c'est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque sérieusement que je méritais la mort. Le diable m'emporte si je comprends ce que cela veut dire! Néanmoins, j'en suis tout ravi et tout glorieux, comme je dois l'être; et je ne manque pas depuis ce jour-là de dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et intellectuelle. Je vois bien que cela les étonne un peu, mais ils sont si bons qu'ils consentent à partager ma joie. Le Malgache m'a demandé ma protection, afin d'avoir l'honneur d'être pendu à ma droite, et Planet à ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'échanger, dans cette situation, les plus charmants jeux de mots et les plus délicieuses facéties. Mais, en attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prétends que mes amis disent de moi:—Ce garçon-là a trop d'esprit, il ne vivra pas.

Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrèresles artistes; car pour moi je n'ai garde de me défendre: j'aurais trop peur d'être acquitté comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les honneurs du martyre pour mes idées.—Un instant! tu me feras le plaisir de formuler un peu lesdites idées après mon trépas, car jusqu'ici je t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une idée dans ma tête et dans mes livres. Le devoir de ton amitié est d'apprendre aux gens qui, par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-être pas inutile non plus de me l'apprendre à moi-même, afin que je pusse démontrer à mes juges, par mes réponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversité, et combien il est urgent d'éteindre une si terrible comète capable d'embraser la terre.

Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon innocence; le bon Dieu bénisse les obligeants! je les remercie fort de leur bonne volonté, et les prie de vouloir bien me laisser être pendu en repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables? Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et moi, sachez-le bien...

Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et platefacétieuseté. Donne-moi un coup de poing, et me voilà redevenu sérieux.

Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le sophisme a tout envahi, il s'est glissé jusque dans les jambes de l'Opéra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre de Berlioz, il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton cœur de lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de Desdemona; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette musique-làest un peu meilleure que celle qu'on nous donnait à Sparte du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon, mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le mauvais tour de donner quelques leçons à ceBabylonien, afin qu'il égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et funeste.

Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.

Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier. Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand tucontemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain et des souliers aux hommes?—tu me répondrais: Cela donne des émotions saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es, Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant.

A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je disnous! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé et condamné comme artiste!—Ils t'y mettront bien, eux, les artistes véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or,j'ai pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère, indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et sceptique.—Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand, médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement, avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même. Quant à lui, malheureux,il a fait, à grands grands coups de bêche et de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger une faute!

. . . . . Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites, l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste à son art, qui consiste àbien faireau prix de sa fortune, de sa gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,fortitudo!(c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond d'un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience. Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter, de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux disciple de Rubens!—Et vous autres, hommes de bruit et de puissance, quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice enartistes. C'est le plus bel éloge qu'on puisse leur donner.

Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux qui procèdent autrement et qui poursuiventle bruit et l'argent à tout prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux, voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie, consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon avenir, m'en sauront-ils jamais gré?—Non, sans doute, et peu importe.

29 avril.

Tu dis que je suis un imbécile; soit. Tes lettres, il est temps de te l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent sérieux. Quel miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi légèrement, comme je fais de tous, et ils ont trouvé un moyen de me faire taire quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me répètent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent (comme si je l'avais oublié) cette dernière nuit passée à nous reconduire alternativement à nos demeures respectives jusqu'à neuf fois, cette station au pied de l'église où nous avons parlé des morts, et ce silence où nous sommes tombés au haut de l'escalier du palais, sous ce réverbère si pâle, au-dessus de cette place muette et déserte, où tu venais d'évoquer un si fantastique tableau. J'ai regretté dans ce moment-là, en te regardant, de n'être pas susceptible d'avoir peur d'un être vivant; car tu m'aurais causé une de ces vives émotions de terreur qui ne sont pas sans plaisir etqu'on a dans les rêves. Je me souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier gothique au clair de la lune. «Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jésus aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant, si jamais ce pouvait être un devoir pour moi de te tuer, je t'arracherais de mes entrailles et je t'étranglerais de mes mains.»—Ma foi! mon cher maître, je voudrais être quelque chose de mieux qu'un pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette vertu-là. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!—Qui sait, pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-être.—Ce serait beau, et je te donnerais ma tête de bon cœur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie un seul vrai Romain.

Il y a, ma parole d'honneur! des moments où je m'imagine que j'ai trouvé la vertu réfugiée et cachée en vous comme au temps où les hommes la forcèrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des rochers inexpugnables.—Mais si vous n'étiez que des fanatiques!—Bah! c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de l'être, si j'étais seulement un peu fou à votre manière.—Nous autres, qui rions toujours, nous ressemblons parfois à ces idiots qui rient en voyant les gens sensés se conduire naturellement. L'autre jour, un paysan de mes amis (j'espère que je parle en style républicain) entra dans mon cabinet, et, me voyant très-occupé à écrire, il se mit à hausser les épaules d'un air de pitié. Il se pencha sur moi, en regardant ce que je faisais, à peu près comme s'il eût payé pour voir les tours du singe à la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table: c'était, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit à l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaça sur la table en me disant du ton d'un profond mépris: C'est donc à ces fadaises-là, mon petit monsieur, que vous passez le temps fêtes et dimanches? il y a de drôles de gens dans la vie dece monde!—Et il hocha la tête en éclatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma philanthropie démocratique pour ne pas le pousser par les épaules à la porte.

Je me suis calmé pourtant en songeant que j'étais, cent fois le jour, dans le cas de ce paysan vis-à-vis de toi et des tiens, et je me suis émerveillé de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et stupide raillerie de fainéants comme nous, qui ne sont bons à autre chose qu'à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:—Envoyez-moi doncpromener!—Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux chrétiens! Dieu me punisse si vous n'êtes pas des anges; car rien ne vous rebute, rien ne vous ébranle. Vous venez à nous avec tendresse, et te voilà m'appelant ton jeune frère et ton cher enfant, moi qu'il faudrait renvoyer à ma pipe et à mes romans. O prosélytisme! fasse des distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que je voie émaner de toi des leçons de vertu et des actes de charité.

Il faut pourtant que je te conte mes peines, ô mon pauvre prophète méconnu! On essaie de mettre tes enfants en méfiance contra toi. L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous êtes des glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.

Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de cœur ne s'en mêlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au moins, par leur silence devant nous, qu'ils se méfient de nous et de toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitués à l'orage; mais moi qui reviens de Babylone, où j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse, et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune Sion, je suis tout contristé, et tout abattu de voir le rempart d'airain que l'indifférence ou l'antipathie des gentils a placé autour de nous. Sortirons-nous jamais de là,mon maître? Je vois bien que nous essayons de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs d'entre nos frères y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes, les clameurs, les malédictions et les huées des vainqueurs viennent y troubler nos prières.—Ce qui me fâche le plus, moi, ce sont les huées. Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir été en captivité chez eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flèches acérées leur ironie décoche contre nous.—Songe bien que je ne suis pas un serviteur bien éprouvé, moi; j'entends déjà leurs lardons m'assaillir pour la singulière figure que je fais en habit de soldat de la république; je t'en prie, mon cher maître, laisse-moi m'en aller à Stamboul. J'ai affaire par là. Il faut que je passe par Genève, que j'achète un âne pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la Forêt-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui rapporte. J'ai à Corfou un ami islamite qui m'a invité à prendre le sorbet dans son jardin. Duteil m'a donné commission de lui acheter une pipe à Alexandrie, et sa femme m'a prié de pousser jusqu'à Alep afin de lui rapporter un châle et un éventail. Tu vois que je ne puis tarder, que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.—Écoute: si vous proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la république et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des pertes que j'aurais faites, savoir: unepipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de mes jours à écrire que vous avez bien fait.

Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis, ma fille à leurs femmes et à leurs sœurs; le tombeau et le tableau, héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour en être le gardien temporaire; mes livres, minéraux, herbiers, papillons, au Malgache; toutes mes pipes, à Rollinat; mes dettes, s'il s'en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bénédiction et mon dernier calembour, à ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils s'en consolent et m'oublient.

. . . . . . . . . . .

Je te nomme mon exécuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.

. . . . . . . . . . .

Adieu, ô mes enfants! j'ai été jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en vais seul et loin en pèlerinage, pour tâcher de vieillir vite et de réparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frères bien-aimés; parlez quelquefois, autour de l'âtre, de celui qui vous doit les plus beaux jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, maître, adieu! sois béni de m'avoir forcé de regarder sans rire la face d'un grand enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.

O verte Bohème! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans entraves, je vais donc te revoir! J'ai erré souvent dans tes montagnes et voltigé sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien, quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.

SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DÉSERTE.

Ne sachant où vous êtes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux où je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre obligeant ami M***. Je pense qu'il saura découvrir votre retraite avant moi, qui suis confiné dans la mienne pour quelques jours encore.

Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'éprouve de ne pouvoir vous aller rejoindre. Je vois partir votre mère et Puzzi avec sa famille. Je présume que vous allez fonder, dans la belle Helvétie ou dans la verte Bohême, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation, et que le mien est aride et fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de sympathie et d'union avec ses élèves et ses exécutants. La musique s'enseigne, se révèle, se répand, se communique. L'harmonie des sons n'exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments? Quelle superbe république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit d'ordre et d'amour pour exécuter la symphonie d'un grand maître! Quand l'âme de Beethoven plane sur ce chœur sacré, quelle fervente prière s'élève vers Dieu!

Oui, la musique, c'est la prière, c'est la foi, c'est l'amitié, c'est l'association par excellence. Là où vous serez seulement trois réunis en mon nom, disait le Christ aux apôtres en les quittant, vous pouvez compter que j'y serai avec vous.Les apôtres, condamnés à voyager, à travailler et à souffrir, furent bientôt dispersés. Mais lorsque, entre la prison et le martyre, entre les fers de Caïphe et les pierres de la synagogue, ils venaient à se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg de quelque ville, dans unechambre haute, et ils s'entretenaient en commun du maître et de l'ami Jésus, du frère et du Dieu au culte duquel ils avaient voué leur vie; puis, quand chacun à son tour avait parlé, le besoin d'invoquer tous à la fois les mânes du bien-aimé leur inspirait sans doute la pensée de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit, qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur révéla les choses inconnues, leur avait fait don de cette langue sacrée qui n'appartient qu'aux organisations élues. Oh! soyez-en sûr, s'il existe des êtres assez grands devant Dieu pour mériter d'acquérir subitement des facultés nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se délia, des chants divins durent découler de leurs lèvres, et le premier concert d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.

C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel je ne puis m'empêcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et cette pureté sans tache de douze âmes croyantes et dévouées durant l'épreuve d'une si longue assemblée! Si je doutais des miracles qui en résultèrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas? Si l'on me démontrait que ces hommes furent des physiciens et des chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'ôte rien à la réalité d'un homme divin et à l'existence d'une race de saints assez puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez l'homme. S'il m'était donc prouvé que les apôtres eurent besoin de recourir aux prestiges de ce qu'on appelaitalors la magie, je penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance où le pouvoir céleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous, répondrai-je, douze hommes supérieurs aux apôtres par la fermeté de leur foi et la sainteté de leur vie, douze hommes qui puissent passer quarante jours enfermés sous le même toit sans ergoter entre eux, sans vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occupés à prier, à demander à Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tiédeur et sans orgueil, sans céder à la fatigue de l'esprit ou aux inspirations présomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, ô mes amis! nous verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facultés inouïes, une religion universelle. L'homme,redivinisé, sortira de cette assemblée, un beau matin de printemps, avec une flamme au front, avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir de faire sortir des larmes de charité des entrailles du roc, avec la révélation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionnée, de la musique, veux-je dire, portée à son plus haut degré d'éloquence et de persuasion.

Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les disciples de Jésus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs têtes, et ils durent entendre et retenir confusément les chants des brûlants séraphins et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronnés, qui apparurent de nouveau plus tard à Jean l'apocalyptique, et dont il put ouïr les divins accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grèves désertes de son île.

O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystères sacrés; vous, mon cher Franz, à qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin que vous entendiez de loin les célestes concerts, et que vous nous les transmettiez, à nous infirmes et abandonnés! que vous êtes heureux de pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent! Votrelabeur ne vous condamne pas comme moi à la solitude; votre ferveur se rallume au foyer de sympathies où chacun des vôtres apporta son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle céleste fait vibrer.

Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des routes désertes, et je cherche mon gîte en des murailles silencieuses. J'étais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du caprice ou de la destinée me fit dévier de ma route, et je m'arrêtai pour laisser passer les heures brûlantes du jour dans une des villes de notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le bateau à vapeur leva l'ancre, et, quand je m'éveillai, je vis sa noire banderole de fumée fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve dessinait à l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour m'enquérir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je ne m'attendais guère à trouver là (l'ayant perdu de vue depuis les années de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il m'apprit, en déjeunant avec moi, qu'il était établi et marié dans la ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, à laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval de louage, les siens étant malades ou occupés, et il prétendait m'emmener au boguet pour me présenter à sa nouvelle famille. La proposition fut peu de mon goût. Il faisait une chaleur poudreuse pire que celle de la veille. Je me sentais encore de la fièvre; le boguet avait de véritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles connaissances en voyage, et me sens mal disposé à être excessivement poli quand je suis excessivement fatigué. Je refusai net, et lui dis que je voulais rester à l'auberge jusqu'à ce que je fusse délivré de mon malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une impitoyable hospitalité. Il consentit à me laisserlà; mais, au moment de monter dans son boguet, il lui vint à l'esprit de me dire: J'ai une maison dans la ville, petite, très-modeste et mal tenue, il est vrai; mais peut-être y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgré l'abandon où mon séjour à la campagne l'a laissée tout ce printemps, tu pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu présentable! Cependant tu es poëte et ami de la solitude, si tu n'as pas changé. Peut-être cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'hôtesse de cette auberge, qui me connaît.—En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et s'éloigna.

Je trouvai cette invitation des plus agréables. Je me sentais décidément trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis conduire à la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y parvenir; il fallut monter et descendre des rues étroites, roides, brûlantes et mal pavées. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg, plus les rues devenaient désertes et délabrées. Enfin nous arrivâmes, par une suite d'escaliers rompus, à une sorte de terrasse crevassée qui portait un pâté de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnées de plantes pariétaires. J'eus à peine entr'ouvert la porte de celle qui m'était destinée, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le plaisir religieux d'y pénétrer seul, je pris la valise des mains de mon guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai précipitamment, lui poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.

Il faut croire que la nature n'a pas été faite exclusivement pour l'homme, ou bien qu'avant la domination étendue par lui sur la terre, il y eut en effet un règne de divinités champêtres; que cette race surhumaine ne s'est point entièrement retirée aux cieux, et que ses phalanges dispersées viennent encore se réfugier aux lieux que l'homme abandonne.Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont chacun de nous se sent pénétré en imprimant ses pas sur un sol que n'ont point encore foulé d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en même temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous les ruines, les plages inconnues, les neiges immaculées? Pourquoi l'écho de nos pas nous fait-il tressaillir sous les voûtes des cloîtres abandonnés? Pourquoi les forêts vierges, pourquoi les temples déserts, pourquoi l'aspect de l'isolement émeut-il délicieusement les âmes tendres, ou péniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous convaincre d'être absolument le seul être animé existant sur un coin du globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrayés, suivant notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se réjouir quand il n'a pour société que lui-même? a-t-il lieu de craindre l'absence de secours lorsqu'il est assuré d'une égale absence d'attaques? Qu'y a-t-il donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans maîtres, de ces lambris sans hôtes? N'y sentons-nous pas partout l'existence et la présence d'êtres inconnus qui ont établi là leur empire, et qui ont la bonté de nous y accueillir ou le droit de nous en chasser?

Je faisais ces réflexions, appuyé contre la porte que je venais de fermer derrière moi, et je n'osais me décider à traverser la cour; car il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu'à mes genoux, et sur lesquelles les rayons du soleil commençaient à boire la rosée du matin. Quelle nymphe avait renversé là sa corbeille et semé ces légers gramens, ces délicats saxifrages qui s'élevaient dans leur beauté virginale à l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui disais-je, ou donne-moi ta démarche légère, afin que je franchisse cet espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimées. Quiconque m'eût vu haletant et poudreux, appuyé d'un air morne contre la porte, ma valise à la main, m'eût pris pour un homme perdude désespoir ou abîmé de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa découverte, nul pèlerin ne salua plus pieusement la terre sainte.

La sylphide n'avait pas dédaigné de cultiver les plantes que le maître de la maison déserte lui avait concédées. Trois tilleuls qui séparaient la cour en deux, avec une plate-bande de pieds-d'alouette le long des murs, une vigne et de grandes mauves pyramidales, avaient pris une richesse et un développement splendides. Quand j'eus atteint la partie pavée de mon petit domaine, j'eus soin de marcher sur les dalles disjointes sans écraser la verdure qui se faisait jour à travers les fentes; j'arrivai ainsi à la porte, et là ce fut un autre embarras. Les longs rameaux de la vigne s'étaient entrelacés au devant de l'entrée; partout ils formaient des courtines de feuillage devant les fenêtres. Il fallut y porter une main impie, les entr'ouvrir et les soulever comme des rideaux, pour me frayer le passage de ce seuil vénérable. Mais, dès que je l'eus franchi, ces pampres retombèrent avec souplesse et s'embrassèrent étroitement, comme pour m'interdire de repasser l'enceinte sacrée. Je ne vous ai pas encore désobéi, ô flexibles et complaisants barreaux de ma chère prison! Chaque nuit, je m'assieds sur la dernière marche de l'escalier, et je contemple la lune à travers vos guirlandes argentées. Chaque étoile du ciel s'encadre à son tour en passant devant le réseau diaphane que vous étendez entre elle et moi, et quelquefois le jour me surprend, immobile et muet comme la pierre où je me suis assis.

Oui, Franz, je suis encore dans cette maison déserte, seul, absolument seul, n'ouvrant la porte que pour laisser passer un dîner cénobitique, et je ne me souviens pas d'avoir connu des jours plus doux et plus purs. C'est une grande consolation pour moi, je vous assure, de voir que mon âme n'a pas vieilli au point de perdre les jouissances de sa forte jeunesse. Si de vastes rêves de vertu, si d'ardentes aspirations vers le ciel ne remplissent plus mes heures de méditation,du moins j'ai encore de douces pensées et de religieuses espérances; et puis, je ne suis plus dévoré, comme jadis, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche vers le déclin de la vie, je savoure avec plus de piété et d'équité ce qu'elle a de généreux et de providentiel. Au versant de la colline, je m'arrête et je descends avec lenteur, promenant un regard d'amour et d'admiration sur les beautés du lieu que je vais quitter, et que je n'ai pas assez apprécié quand j'en pouvais jouir avec plénitude au sommet de la montagne.

Vous qui n'y êtes pas encore arrivé, enfant, ne marchez pas trop vite. Ne franchissez pas légèrement ces cimes sublimes d'où l'on descend pour n'y plus remonter. Ah! votre sort est plus beau que le mien. Jouissez-en, ne le dédaignez pas. Homme, vous avez encore dans les mains le trésor de vos belles années; artiste, vous servez une muse plus féconde et plus charmante que la mienne. Vous êtes son bien-aimé, tandis que la mienne commence à me trouver vieux, et qu'elle me condamne d'ailleurs à des songes mélancoliques et salutaires qui tueraient votre précieuse poésie. Allez, vivez! il faut le soleil aux brillantes fleurs de votre couronne; le lierre et le liseron qui composent la mienne, emblèmes de liberté sauvage dont se ceignaient les antiques Sylvains, croissent à l'ombre et parmi les ruines. Je ne me plains pas de mon destin, et je suis heureux que la Providence vous en ait donné un plus riant; vous le méritiez, et si je l'avais, Franz, je voudrais vous le céder.

Je suis donc resté à ***, d'abord par force, maintenant par amour de la lecture et de la solitude; plus tard, peut-être, y resterai-je par indolence et par oubli de moi-même et des heures qui s'envolent. Mais je veux vous faire part d'une bonne fortune qui m'est advenue dans cette retraite, et qui n'a pas peu contribué à me la faire aimer.

Vous qui lisez beaucoup, parce que vous n'avez pas le même respect que moi pour les livres (et vous avez raison, votre art doit vous faire dédaigner le nôtre), vous, dis-je,qui comprenez vite et qui dévorez les volumes, vous ne savez ce que c'est que l'importance d'une lecture attentive et lente pour une âme paresseuse comme la mienne. Je ne suis pourtant pas de ceux qui attribuent aux livres une influence morale et politique bien sérieuse. La philosophie me paraît surtout la plus innocente de toutes les spéculations poétiques, et je pense que les âmes d'exception, soit par leur force, soit par leur faiblesse, sont seules capables d'y puiser des résolutions et des encouragements réels. Toute intelligence qui ne cherche pas sa conviction et sa lumière dans les leçons de l'expérience et de la réalité, et qui se laisse gouverner par des fictions, est organisée exceptionnellement. Si c'est en plus, elle s'exaltera et se fortifiera par les bonnes lectures; si c'est en moins, elle y trouvera de grands sujets de consolation ou peut-être elle s'affectera misérablement de ce qu'elle croira être sa condamnation. Dans l'un et l'autre cas, la lecture aura joué un rôle très-accessoire dans ces diverses destinées. Leurs résultats se fussent produits plus ou moins vite si les individus n'avaient pas su lire. Et quant à moi, vous savez que j'ai un profond respect pour les illettrés. Je me prosterne devant les grands écrivains et devant les grands poëtes; et pourtant il est des jours où, à l'aspect de certaines âmes naïves et saintement ignorantes, je brûlerais volontiers la bibliothèque d'Alexandrie.

Cela posé, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de mon inaptitude à toute espèce d'action sociale, je suis de ceux pour qui la connaissance d'un livre peut devenir un véritable événement moral. Le peu de bons ouvrages dont je me suis pénétré depuis que j'existe a développé le peu de bonnes qualités que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le bonheur d'être bien dirigé dès mon enfance. Il ne me reste donc à cet égard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours été pour moiun ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait, les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude; vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui vous aime aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère, inexorable sur l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le soir, la confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblantde votre poche, quoi?Estelle et NémorinouRobinson Crusoé! Oh! alors la grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu; mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ô ma Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô l'Iliade! ô Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse écoulée! ô mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gourmandise!

Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosité. A peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agréables? nous cherchions avec avidité, au milieu de ces phrases et de ces explications que nous ne pouvions comprendre, la désignation principale du type; nous trouvionsivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique, méthodique... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au cocher, la femme tracassière et criarde à la cuisinière, le pédant à notre précepteur, l'homme de génie à l'effigie de l'empereur sur les pièces de monnaie, et nous étions bien convaincus de l'infaillibilité de Lavater. Seulement cette science nous semblait mystérieuse et presque magique. Depuis, le livre fut égaré. En 1829, je rencontrai un homme très-distingué qui croyait fermement à Lavater, et qui me rendit témoin de plusieurs applications si miraculeuses de la science physiognomonique, que j'eus un vif désir de l'étudier. Je tâchai de me procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle préoccupation vint à la traverse, je n'y songeai plus.

Enfin ici, le jour de mon arrivée, j'ouvre une armoire pleine de livres, et le premier qui me tombe sous la main,c'est les œuvres de Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint Évangile à Zurich, publiées en 1781, en trois in-folio, traduction française, avec planches gravées, eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une lecture plus agréable, plus instructive, plus salutaire. Poésie, sagesse, observation profonde, bonté, sentiment religieux, charité évangélique, morale pure, sensibilité exquise, grandeur et simplicité de style, voilà ce que j'ai trouvé dans Lavater, lorsque je n'y cherchais que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-être erronées, tout au moins hasardées et conjecturales.

Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous êtes avide des travaux de la pensée, je veux vous parler de Lavater. Là où je suis d'ailleurs, et avec la vie que je mène, il me serait difficile de vous donner quelque chose de plus neuf en littérature. Je désire de tout mon cœur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux hôte, avec le vénérable ami que je viens de trouver dans la maison déserte.

Je voudrais aussi qu'à l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du notre siècle, vous eussiez jusqu'ici méprisé la science de Lavater comme un tissu de rêveries fondées sur un faux principe, afin d'avoir le plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considérons aujourd'hui la physiognomonie comme une science jugée, condamnée, enterrée, et sur les ruines de laquelle s'élève une autre science, non encore jugée, mais plus digne d'examen et d'attention, la phrénologie. Je hais le mépris et l'ingratitude avec lesquels notre génération renverse les idoles de ses pères et caresse les disciples après avoir crucifié les docteurs et les maîtres. Préférer Schiller à Shakspeare, Corneille aux tragiques espagnols, Molière aux comiques grecs et latins, La Fontaine à Phèdre ou à Ésope, cela me paraît, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En admettant que le copiste, qui, à force de soin, de temps et d'attention, surpasse sonmodèle, ait plus de mérite que son maître, nous établissons une doctrine abominable d'injustice et de fausseté. Quelque parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction importante ou nécessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque embellie que soit l'œuvre engendrée de l'œuvre mère, celle-ci n'en est pas moins supérieure, génératrice, vénérable, sacrée. Certes, le vieil Homère ne saurait jamais être égalé par ceux mêmes qui feraient beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une idée de la poésie épique s'il n'eût lu Homère?

Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour à pousser si loin l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facultés et les penchants de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs successeurs auront-ils été les maîtres de cette science? pas plus que Vespuce ne fut le conquérant de l'Amérique; et pourtant une moitié de l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve à peine celui du grand Christophe.

Le système du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On l'examine, on le critique, et Lavater est oublié, il tombe en poussière dans les bibliothèques; les éditions sont épuisées et non renouvelées. Je ne sais si vous trouveriez aisément à vous procurer un exemplaire d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.

Mais Gall était un médecin, et Lavater un ecclésiastique. Notre siècle, positif et matérialiste, a dû préférer l'explication mécanique à la découverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater, la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mérite une étude à part. Il appartient à l'anatomie d'y chercher la source des altérations de l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des variétés de la conformation du cerveau, la révélation des facultés de l'homme. Cet observateur savant etpersévérant viendra, ajoute le citoyen de Zurich; il ramènera le monde à la vérité, ou du moins au désir de la connaître. De découverte en découverte, d'observation en observation, les préventions seront détruites, et l'homme reconnaîtra que la physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi élevée que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient les sociétés civilisées.

Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le bon Lavater se défend modestement d'en être le premier explorateur. Il cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il cite les proverbes suivants, tirés du livrede la Sagesse:

«Les yeux hautains et le cœur enflé.

«La sagesse paraît sur le visage du sage, mais les regards du fou parcourent les bouts de la terre.

«Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupières élevées.»

Lavater cite également plusieurs passages de Herder qui viennent à l'appui de son système; en voici un remarquable, que vous avez eu sans doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux, parce que je le trouve empreint du génie de la métaphore allemande, métaphore à la fois grandiose et recherchée:

«Quelle main pourra saisir cette substance logée dans la tête et sous le crâne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre cet abîme de facultés et de forces internes qui fermentent ou se reposent? La Divinité elle-même a pris soin de couvrir ce sommet sacré, séjour et atelier des opérations les plus secrètes; la Divinité, dis-je, l'a couvert d'une forêt, emblème des bois sacrés où jadis on célébrait les mystères. On est saisi d'une terreur religieuse à l'idée de ce mont ombragé qui renferme des éclairs dont un seul échappé du chaos, peut éclairer, embellir, ou dévaster et détruire un monde.

«Quelle expression n'a pas même la force de cet Olympe, sa croissance naturelle, la manière dont la chevelure s'arrange, descend, se partage ou s'entremêle!

«Le cou, sur lequel la tête est appuyée, montre, non ce qui est dans l'intérieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantôt son attitude noble et dégagée annonce la dignité de la condition; tantôt, en se courbant, il annonce la résignation du martyr, et tantôt c'est une colonne, emblème de la force d'Alcide.

«Le front est le siége de la sérénité, de la joie, du noir chagrin, de l'angoisse, de la stupidité, de l'ignorance et de la méchanceté. C'est une table d'airain où tous les sentiments se gravent en caractères de feu... A l'endroit où le front s'abaisse, l'entendement paraît se confondre avec la volonté. C'est ici où l'âme se concentre et rassemble des forces pour se préparer à la résistance.

«Au-dessous du front commence sa belle frontière, le sourcil, arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le signe annonciateur des affections.

«En général la région où se rassemblent les rapports mutuels entre les sourcils, les yeux et le nez, est le siége de l'expression de l'âme dans notre visage, c'est-à-dire l'expression de la volonté et de la vie active.

«Le sens noble, profond et occulte de l'ouïe a été placé par la nature aux côtés de la tête, où il est caché à demi. L'homme devait ouïr pour lui-même; aussi l'oreille est-elle dénuée d'ornements. La délicatesse, le fini, la profondeur, voilà sa parure.

«Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles recommandations. La beauté du portail annonce la dignité de celui qui doit y passer. Ici c'est la voix, interprète du cœur et de l'âme, expression de la vérité, de l'amitié et des plus tendres sentiments[E].»

Lavater, après, avoir laissé aux anciens la gloire d'avoir créé la physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment poétique, s'attache à prouver que les études assidues et consciencieuses de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas à cette science ardue. Il engage ses successeurs à rectifier ses erreurs, à redresser ses jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus doux que lui; c'est en tout un homme évangélique. Accablé des railleries, des controverses, de l'ergotage et du pédantisme de ses contemporains, il leur répond avec un calme inaltérable.—Le professeur Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'âcreté que les autres. Lavater prend le pamphlet, s'en émeut peut-être un peu en secret (car lui-même nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramené au sentiment de la philosophie chrétienne par la conviction et la pratique de toute sa vie, il écrit sa réponse dans un esprit de sagesse et de charité. Il examine l'attaque avec cette précision et cet amour de l'ordre qui le caractérisent, en disant: «Je me figure que, placés l'un à côté de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet écrit, et nous communiquer réciproquement, avec la franchise qui convient à des hommes et la modération qui convient à des sages, la manière dont chacun de nous envisage la nature et la vérité.»

Plus loin, frappé d'une belle déclamation du professeur Lichtemberg, il s'écrie avec naïveté: «—Ce langage est celui de mon cœur. C'est sous les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu écrire mes Essais.»

Vertueux prêtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence enfante de plus précieux et caresse de plus cher, dans la moralité de sa science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et tolérantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie porter un regard scrutateur dans les mystères de la conscience. Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allezessayer de vous approprier ce qui n'appartient qu'à Dieu, la connaissance des secrets du cœur humain; et quand vous aurez appris à vos semblables à se sonder et à se surprendre l'un l'autre, il en résultera une haine implacable pour les pervers, vous aurez tué la miséricorde; un mépris superbe pour les simples, vous aurez tué la charité. Lavater s'incline. L'objection est sérieuse, dit-il, et part d'une belle âme; mais toute science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour quiconque la dirige vers le bien. Est-ce à dire qu'il ne faut pas de science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment réparerez-vous ou comment préviendrez-vous les injustices qu'une erreur peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnête homme sous des traits ignobles et le scélérat sous ceux de la franchise et de la loyauté.—Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque confierait les secrets de la médecine à des écoliers s'exposerait à d'affreux dangers. L'homme éclairé fait plus de bien que l'ignorant ne fait de mal; car l'ignorant n'est pas destiné à jouir d'un long crédit parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accroît de jour en jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes éprouvés et dignes d'en être investis. Quant à ces scélérats à faces d'ange et à ces honnêtes gens à tournure ignoble qu'on lui objecte, il déclare que ces apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. «Souvent, dit-il, les indices d'une passion généreuse touchent de si près à ceux de la même passion dégénérée en excès et en vice, que l'œil inexpérimenté peut s'y méprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe légère, d'une dimension inappréciable au premier abord. Il s'en faut de si peu! dit-on; mais cepeuesttout.

«Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions secachent sous l'extérieur le plus rebutant. Un œil vulgaire n'aperçoit que ruine et désolation; il ne voit pas que l'éducation et les circonstances ont mis obstacle à chaque effort qui tendait à sa perfection. Le physionomiste observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui crient:—Voyez quel homme!—Mais, au milieu du tumulte, il distingue une autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:—Vois quel homme!—Il trouve des sujets d'adoration là où d'autres blasphèment, parce qu'ils ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette même figure, dont ils détournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la bonté du Créateur.—Il voit le scélérat sur le visage du mendiant qui se présente à sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec cordialité. Il jette un regard profond dans son âme, et qu'y voit-il?—Hélas! vices, désordre, dégradation totale.—Mais est-ce là tout ce qu'il y découvre? quoi! rien de bon?—Supposé que cela soit, encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi!—Il voit, il adore en silence, et, détournant son visage, il dérobe une larme dont le langage est énergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a faits.—Sagesse sans bonté est folie. Je ne voudrais point avoir ton œil, ô Jésus, si, en même temps, tu ne me donnais ton cœur. Que la justice règle mes jugements et la bonté de mes actions!

«Une juste idée de la liberté de l'homme et des bornes qui la restreignent est bien propre à nous rendre humbles et courageux, modestes et actifs.Jusqu'ici et point au delà, mais jusqu'ici!c'est la voix de Dieu et de la vérité qui vous adresse ce langage; elle dit à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et deviens ce que tu peux.»

Ailleurs, à propos des monstres dans l'ordre physique, le même sentiment de tendresse humanitaire et de miséricorde religieuse reparaît comme partout avec éloquence.

«Tout ce qui tient à l'humanité est pour nous une affaire de famille. Tu es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du même arbre, un membre du même corps.—O homme! réjouis-toi de l'existence de tout ce qui se réjouit d'exister, et apprends à supporter tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.»

Cette tolérance et cette douceur de jugement à l'aspect de la difformité est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne devant la pureté grecque; mais il proscrit avec discernement les imitations modernes de cette beauté qui n'existe plus. Nous pensons bien tous que, sur cette terre dorée où tout était dieu, l'homme l'était lui-même, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme quelque chose de surhumain qui n'a fait que dégénérer et s'effacer depuis. Il y a des races d'hommes qui périssent; cependant Lavater eût été moins absolu dans cette opinion, s'il eût vu beaucoup de figures orientales. Je me souviens d'avoir rencontré, sur les quais de Venise, des Arméniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contrées européennes, des visages assez grandioses pour servir de modèles à la statuaire antique, et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de lignes parfaitement droites et pures. Néanmoins j'approuve le physionomiste de critiquer ceschargesde l'antiquité que les peintres médiocres de son temps prenaient pour l'idéal. Il distingue les chefs-d'œuvre de la Grèce de ces têtes de médailles qui se frappaient grossièrement, et sur lesquelles la presque absence de front, la perpendicularité roide et courte du nez, la proéminence grotesque du menton et l'écartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse de la beauté. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examenet d'un discernement rigoureux n'ait pas assez présidé à la connaissance que les plus grands peintres eux-mêmes ont prise de l'antique. Chez Raphaël, qu'il place à la tête des artistes, il trouve un peu d'exagération dans la perfection. «Partout, dit-il, nous retrouvons dans ses œuvres legrandqui fait son principal caractère; mais partout aussi nous apercevons ledéfaut. J'appellegrandce qui produit un effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelledéfautce qui est contraire à la nature et à la vérité.» Après un long et scientifique examen des incorrections et des sublimités des principales figures de Raphaël, après avoir démontré que telle tête d'ange ou de Vierge perd de sa divinité pour avoir voulu dépasser la nature, Lavater termine son analyse par ce noble éloge:


Back to IndexNext