«Raphaël est et sera toujours un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il est, à l'égard des peintres, ce que les apôtres du Christ étaient à l'égard du reste des hommes; et autant il est supérieur par ses ouvrages à tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue des formes ordinaires.—Où est le mortel qui lui ressemble? Quand je veux me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu, je n'ai qu'à me rappeler la forme de Raphaël!»
Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie beauté physique est inséparable de la beauté de l'âme, s'exprime en plusieurs endroits de son livre avec une véritable naïveté d'artiste. Voici ce qu'il dit à propos d'une bouche: «Cette bouche a de la douceur, de la délicatesse, de la circonspection, de la bonté et de la modestie. Une telle bouche est faite pour aimer et pour être aimée.»—Ailleurs, à propos de l'expression de la chevelure, il s'écrie: «Ne serait-ce que par amour de ta chevelure, ô Algernon Sidney, je te salue!»
Je n'entrerai pas avec vous dans le détail du système de Lavater. Je suis convaincu pour ma part que ce système est bon, et que Lavater dut être un physionomiste presqueinfaillible. Mais je pense qu'un livre, si excellent qu'il soit, ne peut jamais être une parfaite initiation aux mystères de la science. Il serait à souhaiter que Lavater eût formé des disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint à la posséder, pût être enseignée et transmise par des cours et par des leçons, comme l'a été la phrénologie. Mais probablement le trésor d'expérience que cet homme extraordinaire avait amassé est descendu dans la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire éphémère et très-contestée.
Il serait donc imprudent et présomptueux de se croire physionomiste pour avoir lu le livre de Lavater, même avec toute l'attention possible. Il n'est pas de bonne démonstration sans l'application et l'exemple. Ici l'exemple est une planche gravée plus ou moins exactement. Ces gravures sont généralement fort médiocres, et, fussent-elles meilleures, elles seraient loin encore de révéler à l'œil le plus clairvoyant toutes les variétés, toutes les finesses, toutes les complications du travail de la nature. Il faudrait pratiquer l'étude sur des sujets humains, comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction des maîtres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraîner l'adepte dans une suite éternelle d'erreurs graves dans l'application. Je n'oserais certainement pas établir désormais de jugement sur une physionomie tant soit peu compliquée; j'y mettrais infiniment plus de scrupule qu'il ne m'est arrivé jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant à mon instinct ou à de certaines notions grossières que nous avons tous de la physiognomonie sans l'avoir étudiée, notions bien hardies et bien fausses pour la plupart, je vous assure.
Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le contour du menton, indiquent lesfacultés. Les parties molles, la peau, les chairs, les cartilageset les membranes, par leurs altérations ou leur pureté, par la couleur, par l'attitude, par les plis, par la tension, par l'excroissance ou la réduction, révèlent leshabitudesde la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a étéacquis. La conformation osseuse n'indique que ce qui a étédonnépar la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le haut d'un visage dont le bas décèle la sensualité passée à l'état d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. Il pense, comme vous et moi, que l'homme estlibre, qu'il reçoit des mains de la Providence sa part toujours équitable dans le grand héritage du bien et du mal que lui légua le premier homme, et qu'il lui est donné de la force en raison de ses appétits, tant qu'il ne foule pas aux pieds la pensée de l'entretenir par ses efforts sur lui-même. Les matérialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de l'éducation et de l'expérience sur l'organisation; et en adjugeant au hasard l'explication de toutes les destinées humaines, on reconnaît tout aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la pensée et du caractère impriment à la partie matérielle de notre être. Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les membres, la démarche, le geste, tout révèle dans l'homme le caractère qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur consiste à distinguer la réalité de l'affectation, quelque savante et soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie sur ses reins, les jambes écartées et les mains derrière le dos:
«Jamais l'homme modeste et sensé ne prendra une pareille attitude; ce maintien suppose nécessairement de l'affectation et de l'ostentation, un homme qui veut s'accréditer à force de prétentions, une tête éventée,» etc.
Certes, Lavater n'eût pas appliqué cette observation à Napoléon, et d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire méprisant qui s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos théâtres un histrion présenter la chargeinsolente de l'homme de génie. Talma a pu seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe était un homme de génie, lui aussi.
En général, si, après avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos souvenirs à des hommes d'exception, vous serez frappé de la vérité de se décisions. Ces caractères étant tranchés et hardiment dessinés par la nature, vous y verrez des exemples éclatants, appréciables au premier coup d'œil. Il n'en sera pas de même pour les sujets médiocres. Leurs petites vertus et leurs petits vices seront mollement accusés sur des visages insignifiants. Leur médiocrité résulte d'un ensemble de facultés vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme. Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit précisément les autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles physionomies, à moins d'une habileté et d'une patience excessives? Cependant le bon Lavater, qui ne dédaigne rien, et qui prend plaisir à relever et à encourager tout bon instinct, quelque peu développé qu'il soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mémoire; s'il n'y trouve pas ces qualités, il y trouve à estimer la candeur, la douceur, la probité. Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami? s'écrie le physionomiste frappé de l'honnêteté qu'exprime ce visage.—Je voudrais bien avoir neuf sous, répond le bonhomme.—Les voici, reprend le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous donnerais tout ce que vous me demanderiez.—Je vous assure, monsieur, dit le pauvre, que j'ai là tout ce qu'il me faut.
On amène devant Lavater un garçon et une jeune fille: l'une qui demande du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui accuse la jeune fille d'être une débauchée et une trompeuse. Celui-ci émeut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les apparencesd'une vertueuse indignation; l'autre est troublée, elle ne sait que pleurer et demander à Dieu de faire connaître la vérité. Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en faveur de la jeune fille. Bientôt, après avoir satisfait à la loi, le jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une manière touchante et qui rappelle les drames à sentiment de Kotzebuë.
La grande différence entre les observations de Gall et celles de Lavater, en ce qui concerne la phrénologie, c'est que l'un fait résider les facultés les plus importantes dans la partie antérieure de la tête, et se borne à penser que l'autre face du crânene doit pas être indifférenteà quiconque en voudra faire l'objet d'une étude spéciale; tandis que l'autre, dédaignant l'étude de la face humaine, dessine au crayon, sur tout le crâne, le siége des facultés et des instincts. Je crains que Gall n'ait cherché l'originalité d'un système aux dépens d'une des faces de la vérité. En ne voulant pas être le disciple et le continuateur de Lavater, en voulantcréerà tout prix une science, il est tombé dans de graves préventions. Diviser ainsi l'âme par compartiments symétriques comme les cases d'un échiquier me semble une décision trop rigoureuse pour n'être pas empreinte d'un peu de charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en même temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'œil de Lavater, qui embrasse tout l'être et l'interroge dans ses moindres mouvements.
Je ne connais pas assez le système de Gall pour discuter davantage sur ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager à lire Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une œuvre édifiante, éloquente, pleine d'intérêt, d'onction et de charme. Vous y trouverez, dans les parties les plus systématiques, le même élan de bonté, le même besoin de tendresse et de sympathie; en même tempsune connaissance si approfondie des mystères et des contradictions de l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une œuvre de génie. Voici un fragment où vous trouverez à la fois l'esprit de système, la chaleur de l'éloquence, la haute science du cœur humain et l'enthousiasme de la bonté. Il s'agit de l'influence réciproque des physionomies les unes sur les autres:
«La conformité du système osseux suppose aussi celle des nerfs et des muscles. Il est vrai cependant que la différence de l'éducation peut affecter ceux-ci de manière qu'un œil expérimenté ne sera plus en état de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement; écartez ensuite les entraves qui les gênaient, et bientôt la nature triomphera. Elles se reconnaîtront commechair de leurs chairet commeos de leurs os. Bien plus: les visages même qui diffèrent par la forme fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et s'ils sont d'un caractère tendre, sensible, susceptible, cette conformité établira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie qui n'en sera que plus frappant. . . . .
. . . . . . . . . . .
«L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas où, sans aucune intervention étrangère, le hasard réunissait un génie purement communicatif et un génie purement fait pour recevoir, lesquels s'attachaient l'un à l'autre par inclination ou par besoin. Le premier avait-il épuisé tout son fonds, le second reçu tout ce qui lui était nécessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle avait atteint pour ainsi direson degré de satiété.
«Encore un mot à toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglément te jeter entre les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment éprouvé, une fausse apparence de sympathie pourra te séduire; garde-toi de t'y livrer. Sans doute il existequelqu'un dont l'âme est à l'unisson de la tienne. Prends patience, il se présentera tôt ou tard, et lorsque tu l'auras trouvé, il te soutiendra, il t'élèvera, il te donnera ce qui te manque, et il t'ôtera ce qui t'est à charge; le feu de ses regards animera les tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence réfléchie calmera ta vivacité impétueuse; la tendresse qu'il te porte s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le connaissent le reconnaîtront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amitié te fera découvrir en lui des qualités qu'un œil indifférent apercevrait à peine. C'est cette faculté de voir et de sentir ce qu'il y a de divin dans ton ami qui assimilera ta physionomie à la sienne.»
Voici un portrait du débauché qui me semble digne d'un haut talent de prédication:
«La paresse, l'oisiveté, l'intempérance, ont défiguré ce visage. Ce c'est pas ainsi du moins que la nature avait formé ces traits. Ce regard, ces lèvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce désir toujours contrarié et toujours renaissant, qui est en même temps la suite et l'indice de la nonchalance et de la débauche.
«Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa véritable forme; c'en est assez pour le fuir à jamais.»
Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de l'amitié? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? Lavater cite à ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la naïveté qui doivent caractériser ces sortes d'ouvrages.
Les réflexions de Lavater sur une planche gravée qui représente la figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes différentes, ne sont pas moins remarquables par leur sagesse et leur vérité.
«Nous voyons ici un personnage plus grand, plus énergique que nous. Nous sentons notre faiblesse en sa présence, mais sans qu'il nous agrandisse; au lieu que chaque être qui est à la fois grand et bon ne réveille pas seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme secret, nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous communique quelque chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin d'être accablés du poids de sa supériorité, notre cœur agrandi se dilate et s'ouvre à la joie. Il s'en faut bien que ces visages de Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu d'attendre ou d'appréhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. Ils humilient l'amour-propre et terrassent la médiocrité.»
Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherché avidement dans la galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-même, et, dans l'application de cette même physionomie, la clef de sa propre organisation et de sa propre destinée. Malgré soi, l'esprit s'y attache avec une inquiétude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus maigre, plus mâle et plus âgée que celle de votre meilleur ami, mais empreinte d'une ressemblance linéaire très-frappante, est accompagnée de cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. Quant à moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami étant l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialité, soit dans labonne, soit dans la mauvaise fortune.—Le portrait est celui d'un peintre médiocre, Henri Fuessli.
«Il nous faut caractériser cette physionomie, et nous en dirons bien des choses. La courbe que décrit le profil dans son ensemble est déjà des plus remarquables; elle indique un caractère énergique, qui ne connaît point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient plus au poëte qu'au penseur; j'y découvre plus de force que de douceur, le feu de l'imagination plutôt que le sang-froid de la raison. Le nez semble être le siége d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit d'application et de précision; et cependant il en coûte à cet artiste de mettre la dernière main à son œuvre. Sa grande vivacité l'emporte sur la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on reconnaît encore dans les détails de ses ouvrages. Quelquefois même on y trouve des endroits d'un fini recherché, qui contrastent singulièrement avec la négligence de l'ensemble.
«On pourra se douter aisément qu'il est sujet à des mouvements impétueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec excès? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre côté son amour ait toujours besoin d'être réveillé par la présence de l'objet aimé; absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il chérit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera près de lui. Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indifférence. Il a besoin d'être frappé pour être entraîné; quoique capable des plus grandes actions, la moindre complaisance lui coûte. Son imagination vise toujours au sublime et se plaît aux prodiges. Le sanctuaire des grâces ne lui est pas fermé; mais il n'aime point à leur sacrifier. On remarque dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, à la vérité, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'à l'exagération, aux dépens de la raison. Personne n'aime avec plus de tendresse, le sentimentde l'amour se peint dans son regard; mais la forme et le système osseux de son visage caractérisent en lui le goût des scènes terribles, des actes de puissance et l'énergie qu'elles exigent.
«La nature le forma pour être poëte, peintre ou orateur. Mais le sort inexorable ne proportionne pas toujours la volonté à nos forces; il distribue quelquefois une riche mesure de volonté à des âmes communes dont les facultés sont très-bornées, et souvent il assigne aux grandes facultés une volonté faible et impuissante.»
Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie doit être aussi belle et aussi édifiante que ses écrits. Si j'étais comme vous en Suisse, je voudrais aller à Zurich, exprès pour recueillir des documents sur la destinée de cet homme évangélique. Mais quoi! son nom est peut-être déjà effacé de la mémoire de ses compatriotes; à peine reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez passé par là, dites-moi ce qui en est.
Au reste, on peut dire que l'on connaît les actions de l'homme quand on connaît son âme, et je vous recommande de lire en entier son portrait fait par lui-même, à côté de la planche qui le représente. C'est en apparence une organisation très-délicate, très-fine, très-exquise. Sans vous aider de la description, vous reconnaîtrez des facultés spéciales, je dirais presque fatales; la tranquillité de l'âme jetant une grande douceur sur un visage mobile; la sérénité de la vertu brillant à travers le léger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au plus haut degré.—Voici le résumé de l'analyse détaillée qu'il nous donne de sa figure et de son caractère:
«Sans connaître l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y aperçois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne conserve pas longtemps les premières impressions; un esprit clair, qui ne cherche qu'à s'instruire, et qui s'attache à l'analyse plutôt qu'aux recherches profondes;plus de jugement que de raison; un grand calme avec beaucoup d'activité, et de la facilité à proportion. Cet homme, dirais-je encore, n'est pas fait pour le métier des armes ni pour le travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il n'est que trop accablé déjà. Son imagination et sa sensibilité transforment un grain de sable en une montagne; mais, grâce à son élasticité naturelle, une montagne souvent ne lui pèse pas plus qu'un grain de sable.
«Il aime, sans avoir jamais été amoureux. Pas un de ses amis ne s'est encore détaché de lui. Son caractère pensif le ramène sans cesse aux préceptes qu'il s'est tracés, et dont il s'est fait cette espèce de code:
«Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit à tes yeux. Sois fidèle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais comme si tu n'avais que cela seul à faire. Celui qui a bien agi dans le moment actuel a fait une bonne action pour l'éternité. Simplifie les objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne ton cœur à celui qui gouverne les cœurs. Sois juste et exact dans les plus petits détails. Espère en l'avenir. Sache attendre, sache jouir de tout, et apprends à te passer de tout.»
Il est intéressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint passionné pour la physiognomonie. «Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je ne m'étais pas encore imaginé de faire des remarques sur les physionomies. Quelquefois cependant, à la première vue de certains visages, j'éprouvais une sorte de tressaillement qui durait encore quelques instants après le départ de la personne, sans que j'en susse la cause, ou même sans que je songeasse à la physionomie qui l'avait produit.»
Pour moi, j'ai toujours pensé que certaines organisations sont si exquises qu'elles possèdent des facultés presque divinatoires. En elles l'enveloppe terrestre est si éthérée, si diaphane, si impressionnable, que l'esprit qui les anime semble voir et pénétrer à travers la matière qui enveloppeou compose le monde extérieur. Leur fibre est si tendre et si déliée que tout ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes la fait vibrer, comme la moindre brise émeut et fait frémir les cordes d'une harpe éolique. Vous devez être une de ces organisations perfectionnées et quasi-angéliques, mon cher Franz. Votre physionomie, votre complexion, votre imagination, votre génie, décèlent ces facultés dont le ciel dote sesvases d'élection. Moi, je suis de ceux qui dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces organisations actives, robustes, insouciantes, rompues à la fatigue, sur lesquelles s'émoussent toutes les délicatesses de la perception et toutes les révélations du sens magnétique. J'ai trop vécu en paysan, en bohémien, en soldat. J'ai épaissi mon écorce, j'ai durci la peau de mes pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec étonnement ces jours de ma jeunesse où la moindre inquiétude, où la moindre espérance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je devenu un rocher?
Ainsi l'a voulu ma destinée; mais en devenant rude et sauvage, je n'en suis pas moins resté dévot jusqu'à la superstition envers les organisations supérieures. Plus je me sens retourner à la condition du travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces êtres frêles et nerveux qui vivent d'électricité, et qui semblent lire dans les mystères du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirés, des devins et des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de sorcellerie ou de divinité, j'ai un tel goût pour le prodigieux que je suis capable de me livrer à l'étrange et inexplicable attrait de la peur.
Le pouvoir de Lavater sur moi eût été immense si je l'eusse connu, puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe à tant de vertus et à une si profonde sagesse, fait sur mon cœur une impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confiné dans cette retraite, le souvenirde tout ce qui m'est cher ne se présente plus à moi qu'à travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la face austère et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur roide et uni, une table d'airain, siège d'une vigueur indomptable etsillonnée, comme celle d'Éverard,entre les sourcils, de ces incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement, dit Lavater,à des gens d'une haute capacité qui pensent sainement et noblement. La chute rigide du profil et l'étroitesse anguleuse de la face conviennent sans aucun doute à la probité inflexible, à l'austérité cénobitique, au travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi jusque dans leur synagogue?
Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes chambres obscures de ma maison déserte. Je vois derrière eux Lavater avec son regard clair et limpide, sonnez pointu, indice de finesse et de pénétration, sa ressemblance ennoblie avec Érasme, son geste paternel et sa parole miséricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: «Va, suis-les, tâche de leur ressembler, voilà tes maîtres, voilà tes guides; recueille leurs conseils, observe leurs préceptes, répète les formules saintes de leurs prières. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses voies. Va, mon fils, que tes plaies se guérissent, que tes blessures se ferment, que ton âme soit purifiée, qu'elle revête une robe nouvelle, que le Seigneur te bénisse et te remette au nombre de ses ouailles.»
Et puis, je vois passer aussi des fantômes moins imposants, mais pleins de grâce ou de charme. Ce sont mes compagnons, ce sont mes frères. C'est vous surtout, mon cher Franz, que je place dans un tableau inondé de lumière, apparition magique qui surgit dans les ténèbres de mes soirées méditatives. A la lueur des bougies, à travers l'auréole d'admiration qui vous couronne et vous enveloppe, j'aime, tandis que vos doigts sèment de merveilles nouvelles les merveilles de Weber, à rencontrer votre regard affectueux qui redescend vers moi et semble me dire: «Frère, me comprends-tu? c'est à ton âme que je parle.»—Oui, jeune ami, oui, artiste inspiré, je comprends cette langue divine et ne puis la parler. Que ne suis-je peintre du moins, pour fixer sur votre image ces éclairs célestes qui l'embrasent et l'illuminent, lorsque le dieu descend sur vous, lorsqu'une flamme bleuâtre court dans vos cheveux, et que la plus chaste des muses se penche vers vous en souriant!
Mais si je faisais ce tableau, je n'y voudrais pas oublier ce charmant personnage de Puzzi, votre élève bien-aimé. Raphaël et Tebaldeo, son jeune ami, ne parurent jamais avec plus de grâce devant Dieu et devant les hommes que vous deux, mes chers enfants, lorsque je vous vis un soir, à travers l'orchestre aux cent voix, quand tout se taisait pour écouter votre improvisation, et que l'enfant, debout derrière vous, pâle, ému, immobile comme un marbre, et cependanttremblant comme une fleur près de s'effeuiller, semblait aspirer l'harmonie par tous ses pores et entr'ouvrir ses lèvres pures pour boire le miel que vous lui versiez. On dit que les arts ont perdu leur poésie; je ne m'en aperçois guère, en vérité. Eh quoi! n'avons-nous pas passé de belles matinées et de beaux soirs dans ma mansarde aux rideaux bleus, atelier modeste, un peu près des neiges du toit en hiver, un peu réchauffé à la manière des plombs de Venise en été? Mais qu'importe? quelques gravures d'après Raphaël, une natte de jonc d'Espagne pour s'étendre, de bonnes pipes, le spirituel petit chat Trozzi, des fleurs, quelques livres choisis, des vers surtout (ô langue des dieux que j'entends aussi et ne puis parler non plus!), n'est-ce pas assez pour un grenier d'artiste? Lisez-moi des vers, improvisez-moi sur le piano ces délicieuses pastorales qui font pleurer le vieux Éverard et moi, parce qu'elles nous rappellent nos jeunes ans, nos collines et les chèvres que nous paissions. Laissez-moi savourer pendant ce temps l'ivresse du latakia, ou tomber en extase dans un coin derrière une pile de carreaux. N'avons-nous pas vu de beaux jours? n'avons-nous pas été de bons enfants du Dieu qui bénit les cœurs simples? n'avons nous pas vu fuir les heures, sans désirer d'en hâter le cours, comme font tous les hommes du siècle, pour arriver à je ne sais quel but misérable d'ambition ou de vanité? Vous souvenez-vous de Puzzi assis aux pieds du saint de la Bretagne, qui lui disait de si belles choses avec une bonté et une simplicité d'apôtre? vous souvenez-vous d'Éverard plongé dans un triste ravissement pendant que vous faisiez de la musique, et se levant tout à coup pour vous dire de sa voix profonde: «Jeune homme, vous êtes grand!» et de mon frère Emmanuel qui me cachait dans une des vastes poches de sa redingote pour entrer à la chambre des pairs, et qui, en rentrant chez moi, me posait sur le piano, en vous disant: «Une autre fois, vous mettrez mon cher frère dans un cornet de papier, afin qu'il ne dérange pas sa chevelure.» Vous souvenez-vous de cette blonde péri à la robe d'azur, aimable et noble créature, qui descendit, un soir, du ciel dans le grenier du poëte, et s'assit entre nous deux, comme les merveilleuses princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les joyeux contes d'Hoffmann? Vous souvenez-vous de cette autre visite moins fantastique, mais grotesque en revanche, où nous nous conduisîmes en écoliers effrontés, au point que j'en ris encore, seul dans les ténèbres de la nuit... Chut! les échos de la maison déserte, peu habitués à une pareille inconvenance, s'éveillent et me répondent d'un ton irrité. Les dieux Lares se regardent avec étonnement et délibèrent de me chasser.—Pardon et soumission devant vous, hôtes mystérieux qui souffrez ici ma présence! vous savez que je vous respecte et vous crains; vous savez que je n'ai pas ouvert les persiennes aux rayons du soleil depuis que j'habite parmi vous; vous savez que je n'ai pas relevé les rideaux pour faire pénétrer les regards profanes des voisins dans vos retraites sacrées. Je n'ai pas brisé les rameaux de la vigne qui tapisse les murs. J'ai lu le beau livre de Lavater avec précaution et sans en essuyer la vénérable poussière. Je n'ai dérangé aucun meuble. Je n'ai pas cueilli les fleurs du préau. Je n'ai brisé aucune plante. J'ai marché sur la pointe du pied durant les nuits, pour ne point troubler la solennité de vos mystères. Ne me bannissez pas, ô dieux amis de l'homme pieux! n'envoyez point les larves et les lamies me tourmenter dans mon sommeil; et si vous m'apparaissez, que ce soit sous la forme des ombres de mes frères, avec leurs paroles de conseil et d'encouragement sur les lèvres.
Il est remarquable qu'étant excessivement poltron j'aime autant la vie d'anachorète. C'est que j'aime ma peur elle-même; elle me détache du monde réel, et les émotions qu'elle me procure me font sentir vivement combien je suis spiritualiste dans mes croyances et dans mes superstitions. La nuit, quand la lune se couche derrière les flèchesd'architectureflamboyantede la cathédrale, il passe, dans les pampres qui couronnent mon seuil, des brises soudaines qui ressemblent aux frissons convulsifs de la souffrance. Je songe alors aux âmes du purgatoire, et je prie Dieu d'abréger leurs maux et leur attente. D'autres fois, lorsque je suis assis sous le tympan fleuronné de cette jolie porte gothique encadrée de feuillage qui me rappelle les amours de Faust et de Marguerite, il arrive tout à coup à côté de moi, sans que je l'aie entendu venir, un gros chat noir, qui miaule d'une voix lamentable en me présentant son dos hérissé, d'où s'échappent des étincelles électriques dès que j'y porte la main. C'est le chat du voisin qui vient par les toits et qui me rend le service gratuit de me délivrer des rats insolents. Eh bien! malgré ses bons offices, ce matou a une figure diabolique; ses yeux luisent dans la nuit comme des charbons ardents, et ses contorsions ont quelque chose d'infernal. Je n'oserais refuser de lui gratter l'oreille et de lui lisser le dos, car je craindrais qu'il ne prît tout d'un coup sa véritable forme et qu'il ne s'envolât par les airs avec un grand éclat de rire. Quand même il n'y a ni chat ni brise dans le préau, il s'y fait des bruits étranges que j'ai été longtemps à m'expliquer. C'est un écroulement continuel de sable, qui, des tuiles du toit tombant dans les pampres, éveille mille autres bruits dans leurs feuilles émues; c'est à croire qu'une nuée de sorcières et de manches à balai prennent leurs ébats sur les combles; mais c'est tout simplement la maison qui tombe en poussière, en attendant qu'elle tombe en ruine; elle se lézarde, s'écaille, et à chaque instant sème du gravier dans mes cheveux. Eh quoi! chère maison déserte, tu veux déjà t'écrouler! tu dureras donc si peu de temps? Asile sacré où j'ai médité, seul et dans le silence, une si douce page de ma vie, seuil hospitalier que je veux baiser en partant, murailles sonores où j'ai, dormi si paisiblement sous l'aile de mon ange gardien; asile étroit et simple, beau de propreté et d'ordre au dedans,délicieux d'abandon et de désordre au dehors, n'étais-tu pas déjà mon refuge et mon abri? ne m'appartenais-tu pas en quelque sorte, et ne te préférais-je pas aux palais que les hommes recherchent? Ah! tu aurais suffi aux besoins et aux désirs de ma vie entière. J'aurais lu les Pères de l'Église et les traités des saints sur la vie solitaire dans ta monastique enceinte! J'aurais fait ici de beaux rêves de perfection, si faciles à exécuter loin des bruits du monde et des vains discours des hommes! je m'y serais purifié des souillures de la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans tache; j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleur entre le siècle pervers et mon âme timorée. Je n'en serais sorti que pour essayer de bonnes œuvres; j'y serais rentré dès que ma tâche eût été accomplie, afin de ne pas en commettre de mauvaises: et tu veux déjà retourner à la terre, des entrailles de laquelle les matériaux sont sortis? Fatiguée d'obéir aux volontés de l'homme, tu veux te briser et t'abattre pour te reposer, matière que la pensée humaine avait animée! Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-être plus que des ruines à cette place où j'ai salué des lambris hospitaliers!—Mais de quoi m'occupé-je, ô insensé! Insecte à peine éclos ce matin, je m'inquiète de la destruction de la pierre et de la courte durée du ciment séculaire, quand ce soir je ne serai déjà plus; je plains ces murs qui se fendent, et les rides qui s'amassent à mon front, je ne les compte pas! Avant que ces herbes soient flétries, mes cheveux peut-être auront quitté mon crâne; avant que la gelée du prochain hiver ait partagé ces dalles, mon cœur se sera à jamais glacé dans la tombe. Qu'est-ce que la vie de l'homme dont il compte tous les instants, sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y échappera pas? Ces murs, ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands pignons qui semblent vouloir déchirer le ciel et que ronge l'humidité de la lune, tout cela songe-t-il à la destruction? toutes ces choses entendent-elles le balancier de l'horloge? est-ce pour elles que le timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici, homme mélancolique, créature éphémère et craintive, qui saches quelle heure il est; toi seul comprends cette voix lugubre qui part du clocher et qui coupe ta vie par petites portions égales, sans jamais s'arrêter ou se ralentir. Va, prends ton bâton et voyage; tu pourras revenir et trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi; il faudra encore des années pour l'anéantir, un coup de vent te balayera peut-être demain!
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La nuit dernière, un grand vacarme a troublé mon sommeil; on a sonné à rompre la cloche, on a frappé à enfoncer la porte. Enfin, à travers le guichet, on m'a crié, comme dans les comédies:—Ouvrez, de par le roi.—Cette fois je n'ai pas eu peur; que peut-on craindre des hommes quand on a un passe-port en règle dans sa poche? La gendarmerie a trouvé le mien orthodoxe, et pourtant les rayons de lumière qu'on aperçoit parfois le soir aux fenêtres de cette maison inhabitée, le dîner pythagorique qui passe tous les jours par le guichet, ont été pour quelques voisins un grand sujet de crainte et de scandale. D'abord la lumière m'avait fait passer pour un esprit; mais le dîner, en révélant mon existence matérielle, m'a donné l'air d'un conspirateur. Il a fallu aller, ce matin, rendre compte de ma conduite aux magistrats. Mon innocence a été bientôt reconnue; mais j'ai appris, chemin faisant, que, pendant ma retraite, la face de la France avait été changée. L'explosion d'unemachine infernale, dont les résultats ont été bien assez funestes par eux-mêmes, a donné au despotisme de prétendus droits sur les plus purs ou sur les plus paisibles d'entre nos frères. On s'attend à des actes féroces de ce pouvoir insolent qui s'intitule l'ordre et la justice. Allons, soit! Franz; la vie est la vie; il y aura à souffrir, il y aura à travailler tant qu'il y aura à vivre. Un désastre de plus ou de moins nous renversera-t-il? L'homme est libre par la volonté de Dieu. On peut enchaîner et faire périr le corps; on ne peut asservir l'homme moral. On dit qu'il y aura contre nos amis des sentences de mort et d'ostracisme; nous ne sommes rien en politique, nous autres, mais nous sommes les enfants de ceux qu'on veut frapper. Je sais qui vous suivrez sur l'échafaud ou dans l'exil; vous savez pour qui j'en ferai autant. Ainsi nous nous reverrons peut-être, Franz, non plus comme d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes dans les riantes vallées de la Suisse, ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse mansarde de Paris; mais bien sur l'autre rive de l'Océan, ou dans les prisons, ou au pied d'un échafaud; car il est facile de partager le sort de ceux qu'on aime quand on est bien décidé à le faire. Si faible et si obscur qu'on soit, on peut obtenir de la miséricorde d'un ennemi qu'il vous tue ou qu'il vous enchaîne. Ils veulent faire des martyrs, dit-on: Dieu soit loué! notre cause est gagnée. Bonjour, mon frère Franz; soyons gais; ce ne sont plus des temps de désolation que ceux où l'on peut se dévouer pour quelqu'un et mourir pour quelque chose. Que peut-on nous ôter, à nous qui n'avons jamais rien demandé au monde? Avons-nous quelque ambition folle dont il faudra guérir, quelque soif avide dont il faudra mourir? Malheureux sont ceux qui possèdent; ils ne pourront jamais rien sur ceux qui s'abstiennent. Nous ôtera-t-on les uns aux autres? pourra-t-on nous empêcher de vivre pour nos frères et de mourir avec eux?...
Pendant que j'étais dehors, mon ami et mon hôte de la maison déserte est revenu de la campagne. Il a fait faucher l'herbe de la cour, il a fait tailler la vigne; les fenêtres sont ouvertes le jour, et les mouches entrent dans les chambres; la maison est rangée selon lui; selon moi, elle est ravagée. Ces mutilations, ce vandalisme, sont-ils un présage de ce qui va se passer en France? Allons-y voir; je pars. Où irai-je? je ne sais; là où quelqu'un des nôtres aura besoinde celui qui n'a besoin de personne, si ce n'est de Dieu! Je reçois de vos nouvelles par une lettre de Puzzi: vous avez un piano en nacre de perle; vous en jouez auprès de la fenêtre, vis-à-vis le lac, vis-à-vis les neiges sublimes du Mont-Blanc. Franz, cela est beau et bien; c'est une vie noble et pure que la vôtre; mais si nos saints sont persécutés, vous quitterez le lac, et le glacier, et le piano de nacre, comme je quitte Lavater, les pampres verts et la maison déserte, et vous prendrez le bâton du voyageur et le sac du pèlerin, comme je le fais maintenant en vous embrassant, en vous disant: Adieu, frère, età revoir.
Car, enfin, à quoi servons-nous? s'écria-t-il en se laissant tomber sur un banc de pierre en face du château. Quel noble emploi faisons-nous de nos facultés? qui profitera de notre passage sur la terre?
—Nous servons, lui répondis-je en m'asseyant auprès de lui, à ne point nuire. Les oiseaux des champs ne font point de projets les uns pour les autres. Chacun d'eux veille à sa couvée. La main de Dieu les protège et les nourrit.
—Tais-toi, poëte, reprit-il, je suis triste, et non mélancolique; je ne saurais jouer avec ma douleur, et les pleurs que je verse tombent sur un sable aride. Ne comprends-tu pas ce que c'est que la vertu? Est-ce une mare stagnante où pourrissent les roseaux, ou bien est-ce un fleuve impétueux qui se hâte et se gonfle dans son cours pour arroser et vivifier sans cesse de nouveaux rivages? Est-ce un diamant dont l'éclat doit s'enfouir dans un caillou, aux entraillesde la terre, ou bien une lumière qui doit jaillir comme un volcan et promener ses clartés magnifiques sur le monde?
—La vertu n'est peut-être rien de tout cela, lui dis-je: ni le diamant enseveli, ni l'eau dormante; mais encore moins le fleuve qui déborde ou la lave qui dévore. J'ai vu le Rhône précipiter son onde impétueuse au pied des Alpes. Ses rives étaient sans cesse déchirées par son impatience, les herbes n'avaient pas le temps d'y croître et d'y fleurir. Les arbres étaient emportés avant d'avoir acquis assez de force pour résister au choc; les hommes et les troupeaux fuyaient sur la montagne. Toute cette contrée n'était qu'un long désert de sable, de pierres et de pâles buissons d'osier, où la grue, plantée sur une de ses jambes ligneuses, craignait de s'endormir toute une nuit. Mais j'ai vu, non loin de là, de minces ruisseaux s'échapper sans bruit du sein d'une grotte ignorée, et courir paisiblement sur l'herbe des prés qui s'abreuvait de leur eau limpide. Des plantes embaumées, croissaient au sein même du flot paisible; et la bergeronnette penchait son nid sur ce cristal, où les petits, en se mirant, croyaient voir arriver leur mère et battaient des ailes. La vertu, prends-y garde, ce n'est pas le génie, c'est la bonté.
—Tu te trompes, s'écria-t-il, c'est l'un et l'autre; qu'est-ce que la bonté sans l'enthousiasme? qu'est-ce que l'intelligence sans la sensibilité? Toi, tu es bon, et moi je suis enthousiaste; crois-moi, nous ne sommes vertueux ni l'un ni l'autre.
—Eh bien! contentons-nous, lui dis-je avec un soupir, de n'être pas dangereux. Regarde ce palais, songe à ceux qui l'habitent, et dis-moi si tu n'es pas réconcilié avec toi-même?
—Hideuse consolation, répondit-il d'un ton qui m'émut profondément. Eh quoi! parce qu'il y a des serpents et des chacals, il faut se glorifier d'être une tortue! Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas créé pour l'inertie; et plus levice rampe et glapit autour de moi; plus je me sens le besoin d'étendre mes ailes et de frapper ces vils animaux du bec de l'aigle. Que veux-tu dire avec tes ruisseaux paisibles et tes grottes ignorées? Penses-tu que la vertu soit comme ces poisons qui deviennent salutaires en se divisant? crois-tu que douze hommes de bien, voués à l'obscurité et renfermés dans les voies étroites de la vie intérieure, soient plus utiles qu'un seul homme pieux qui voyage et qui exhorte? Le temps des patriarches n'est plus. Que les apôtres se lèvent; et qu'ils se fassent voir et entendre!
—Patience! patience! lui dis-je; les apôtres sont en route; ils vont par divers chemins et par petites troupes. Ils s'appellent de différents noms et se vêtissent de diverses couleurs. Les plus fervents peut-être, parce qu'ils ont été les plus éprouvés, entonnent maintenant sur les grèves de la mer Rouge, comme dans les noires cavernes de la montagne du Dauphiné, leurs simples et sublimes cantiques:
Qu'importent leurs divisions, leurs erreurs, leurs revers et leurs fautes? Ils répondent avec calme: «Nous périrons, nous sommes des hommes; mais les idées ne meurent pas, et celle que nous avons jetée dans le monde nous survivra. Le monde nous traite de fous, l'ironie nous combat, et les huées du peuple nous poursuivent; les pierres et les injures pleuvent sur nous, les plus hideuses calomnies ont attristé nos cœurs: la moitié de nos frères a fui épouvantée; la misère nous ronge. Chaque jour notre faible troupeau diminue, et peut-être pas un de nous ne restera-t-il debout pour saluer de loin les horizons de la terre promise. Mais nous avons semé dans l'univers intelligent une parole de vérité qui germera. Nous mourrons calmes et satisfaits sur le sable du désert, comme ce peuple de Dieu qui couvrit de ses ossements les plaines sans fin de l'Arabie, et dont la nouvellegénération arriva toute jeune aux vertes collines de Chanaan.» Sont-ce là des paroles de fou? Et ce prêtre qui, tout seul, un matin, croisa les bras sur sa poitrine, et debout, au milieu de sa prière, le front et les yeux levés vers le ciel, s'écria d'une voix forte: «Christ! chaste amour! saint orgueil! patience! courage! liberté! vertu!» étaient-ce là des paroles de prêtre? Les murs de sa cellule en frémirent, et les anges émus dans le ciel s'écrièrent: «Dieu puissant! une flamme brillante vient de jaillir là-bas de ce monde épuisé. Nous l'avons vue, et voici que l'éclair traverse l'immensité et vient mourir à tes pieds. N'abandonne pas encore ce monde-là, ô Dieu bon! car il en sort parfois un rayon qui peut rallumer le soleil dans son atmosphère obscurcie; de faibles cris, des sons épars, des plaintes, des aspirations percent de temps en temps la nuée sombre qui l'enveloppe, et ces voix lointaines qui montent jusqu'ici attestent que la vertu n'est pas étouffée encore dans le cœur des hommes infortunés.» Ainsi parlent les anges, et sois sûr, ô mon ami! qu'aucune de nos bonnes intentions n'est perdue. Dieu les voit, il entend la prière la plus humble, et, à cette heure où nous parlons, ces étoiles qui nous regardent et nous écoutent lui répètent les paroles de ta souffrance et lui racontent les vertueuses angoisses de ton âme.
—O mon ami! s'écria-t-il en se jetant dans mes bras, pourquoi n'es-tu pas tous les jours ainsi? pourquoi tant de jours d'apathie ou d'aigreur? Pourquoi tant d'heures d'ironie ou de dédain?
—Parce que je suis un homme d'une pauvre santé et d'une pauvre tête, lui dis-je, sujet à la migraine et aux spasmes. Dieu me pardonne bien d'être injuste et ingrat à ces heures-là. Les reproches que j'adresse au ciel et la haine que je ressens pour les hommes retombent sur mon cœur comme un flot de bile corrosive, la pureté des étoiles n'en est pas ternie, et la Providence ne s'en émeut pas. La fatigueopère en moi le retour de la résignation, et il arrive, une ou deux fois par mois peut-être, qu'entre la colère et l'imbécillité, je me sens dans une disposition bonne et calme, où je peux accepter et prier.
—Eh bien! quand ton âme arrive à ces heures de calme et de soulagement, s'écria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume, écris! Écris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton cœur, et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va pas te promener seul là-bas, le long des grottes humides, au clair de la lune; n'allume pas ta lampe à minuit, et ne reste pas les coudes appuyés sur ta table et le visage caché dans tes mains jusqu'au jour naissant. Ne nous dis plus qu'il y a des époques dans l'histoire où l'homme de bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis pas que Siméon Stylite était un saint, et conviens que c'était un fou. Ne nous dis pas que la vertu est comme la chasteté des vestales et qu'il faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille indifférence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes déchirements énergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu'à nous, qui essayerons de te combattre: ne le dis qu'à moi, qui pleurerai avec toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.
Je serrai la main de mon ami, et lui répondis après un moment d'émotion:—Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse conseiller le repos à mes ardents amis. Quand on peut empêcher un forfait, c'est une lâcheté de s'en laver les mains comme Pilate; mais quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et peut-être la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des écueils; il l'éclairera, dans les ténèbres, du flambeau de la sagesse. Mais, dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un siècle? N'es-tu point effrayé et indignécomme moi de ce nombre exorbitant de rédempteurs et de législateurs qui prétendent au trône du monde moral? Au lieu de chercher un guide et d'écouter avidement ceux dont la parole est inspirée, l'espèce humaine tout entière se rue vers la chaire ou la tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de mieux savoir que ceux qui ont précédé. Ce misérable murmure qui plane sur notre âge n'est qu'un écho de paroles vides et de déclamations sonores, où le cœur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur et de lumière. La vérité, méconnue et découragée, s'engourdit ou se cache dans les âmes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophètes, il n'est plus de disciples. Le peuple égaré est plus orateur que les envoyés de Dieu. Tous les éléments de force et d'activité marchent en désordre et s'arrêtent paralysés dans le choc universel. Nous arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! résignons-nous, attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de désastres certains ne faudrait-il pas établir un succès douteux! combien de crimes faut-il commettre envers la société pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne convient point à des paysans comme nous, ô mon ami! et quand je vois un homme supérieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard méfiant et sévère qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par quelles austères réflexions, par quelles épreuves sanctifiantes ne faudrait-il pas se préparer à jouer un rôle sur la scène du monde! Que ne faudrait-il pas avoir étudié, que ne faudrait-il pas avoir senti! Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept variétés de dahlias, et tâchons d'approfondir les mœurs du cloporte. N'aventurons pas notre intelligence au delà de ces choses, car la conscience n'est peut-être pas assez forte en nous pour commander à l'imagination. Contentons-nousd'être probes dans cette existence bornée où la probité nous est facile. Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu sur cette mer houleuse où tant d'innocences ont péri, où tant de principes ont échoué. N'es-tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une secrète horreur pour la vie active, en face de ce château où tant d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui demeure là joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur l'échiquier de l'univers? Qui sait si, la première fois que cet homme s'est assis à une table pour travailler, il n'y avait pas dans son cerveau une honnête résolution, dans son cœur un noble sentiment?
—Jamais! s'écria mon ami; ne profane pas l'honnêteté par une telle pensée; cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de dissimulation et de lasciveté; ces linéaments mous et arrondis, indices de la souplesse du caractère; ce pli dédaigneux sur un front prononcé, ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et pour les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare, que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec une imbécile admiration. Je te défie bien de t'abaisser au plus merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu qui bénit les cœurs simples!
Ici mon ami s'arrêta d'un air ironiquement joyeux, et, après quelques instants de silence, il reprit:—Quand je pense aux idées qui viennent de nous occuper en ce lieu, presque sous les fenêtres du plus grand fourbe de l'univers,nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous les rêves, tous les soucis tendent à rendre notre honnêteté contagieuse, il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de tendresse pour l'humanité qui nous ignore, et qui nous repousserait si nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous la puissance intellectuelle de ceux qui la détestent et la méprisent. Vois un peu la face immobile et pâle de ce vieux palais! écoute, et regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetière. Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques fenêtres sont à peine éclairées; aucun bruit ne trahit le séjour du maître, de sa société ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous ces voûtes mystérieuses, leur service semble se faire par enchantement. Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. Là sont réunis des chasseurs, des artistes, des femmes éblouissantes, des hommes à la mode, ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en grâce. Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul éclat de voix attestant la présence de l'homme? Je gage qu'ils évitent même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une pensée sous ces lambris où tout est silence, mystère, épouvante secrète.
Il n'est point un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer. Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le châtelain aurait-il imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-être a-t-il des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux projets. Voici, je crois, le roulement d'unevoiture sur le sable fin de la cour. C'est le maître qui rentre; onze heures viennent de sonner à l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de ce renard octogénaire. Va lui demander s'il se croit nécessaire à la conservation du genre humain, pour veiller à la sienne si ardemment! Va lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brûler la cervelle, parce que tu crains d'être ou de rester inutile, parce que tu t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de mépris qu'une prostituée à qui une vierge pieuse irait se confesser de quelque tiédeur ou de quelque bâillement durant les offices divins. Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est occupée; ses gens te diront qu'il se lève a onze heures, et qu'il passe quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son médecin, et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphère, un personnage aussi rare, aussi profond, aussi admiré que lui. Après ce festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres, va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit, le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde promenade. Le voici qui rentre, et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans cet appartement reculé gardé par ses laquais, en son absence, avec une affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va travaillerjusqu'à cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te lève pas encore! cache ton rayon timide derrière les noirs horizons de la forêt! Rivière, suspends ton cours déjà si lent et si pauvre. Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie, lézards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas crier les feuilles sèches et les tiges cassantes de l'ortie et du coquelicot. Nature entière, fais-toi muette et immobile comme la pierre du sépulcre: le génie de l'homme s'éveille, sa puissance doit t'effrayer et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des princes de la terre va se courber sur une table, à la lueur d'une lampe, et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va remuer le monde avec le froncement de son sourcil.
Misères, vanités humaines! superbes puérilités, orgueilleuses niaiseries! qu'a donc produit cet homme étonnant depuis soixante années de veilles assidues et de travaux sans relâche? Que sont venus faire dans son cabinet les représentants de toutes les puissances de la terre? Quels importants services ont donc reçu de lui tous les souverains qui ont possédé et perdu la couronne de France depuis un demi-siècle? Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspiré une inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis sous ses pas? Quelles révolutions a-t-il opérées ou paralysées? quelles guerres sanglantes, quelles calamités publiques, quelles scandaleuses exactions a-t-il empêchées? Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son élévation? Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore soldatesque et d'un cynisme énergique; et Charles X, dans ses jours d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui:C'est pourtant un prêtre marié!Les a-t-il arrêtés dans leurs chutes terribles,ces maîtres tour à tour par lui adulés et trahis? Où sont ses bienfaits? où sont ses œuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut déclarer quels titres l'homme d'État inévitable possède à la puissance et à la gloire; ses actes les plus brillants sont enveloppés de nuages impénétrables, son génie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? Conçois-tu rien à cette manière de gouverner les peuples sans leur permettre de s'occuper de la gestion de leurs intérêts et d'entrevoir seulement l'avenir qu'on leur prépare? Voici les intendants et les régisseurs qu'on nous donne et à qui l'on confie, sans nous consulter, nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de réviser leurs actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystères s'agitent sur nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en inscrivant nos destinées dans un carnet.
—Et que dis-tu, m'écriai-je, de l'imbécillité d'une nation qui supporte cet infâme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et de son sang d'infâmes contrats qu'elle ne connaîtra seulement pas? N'as-tu pas envie de monter à ton tour sur le théâtre politique?
—Plus mes semblables sont avilis, répondit-il, plus je voudrais les relever. Je ne suis pas découragé pour eux. Laisse-moi m'indigner à mon aise contre cet homme impénétrable qui nous a fait marcher comme des pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dévouer sa puissance à notre progrès. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possédé le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer à ses dupes dépouillées l'avilissante estime de ses talents iniques. Les bienfaiteurs de l'humanité meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, tu mourras lentement et à regret dans ton nid, vieux vautourchauve et repu! Comme la mort couronne tous les hommes célèbres d'une auréole complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oubliés; on se souviendra seulement de tes talents et de tes séductions. Homme prestigieux, fléau que le maître du monde repoussa du pied et jeta sur la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relâche une arme inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien à dire au grand jour du jugement. Tu ne seras pas même interrogé. Le Créateur, qui t'a refusé une âme, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de tes passions.
—Quant à moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez certains hommes, le cœur est si chétif, si lent et si stérile, que nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent éprouver des attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en effet solidement établies. L'égoïsme, l'intérêt personnel les ont formés; l'habitude et la nécessité les maintiennent. N'estimant rien, de tels hommes ne rencontrent jamais les déceptions qui nous abreuvent, nous pauvres rêveurs, qui ne pouvons aimer sans revêtir l'objet de notre affection d'une grandeur idéale. Nous nous trompons souvent, souvent il nous arrive d'écraser avec colère ce que nous avons caressé. Mais l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probité, ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres à imprimer certains mouvements à quelque rouage connu de lui seul; il sait les presser à propos et les faire servir, à leur insu, à l'accomplissement de l'œuvre d'iniquité dont lui seul possède le secret. Cela s'appellevoir de hauten politique. Si l'homme pur s'éclaire de l'immoralité du diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus apprécié de son maître; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-là que dans le nôtre. Au reste, iln'est pas si difficile qu'on le pense d'atteindre aux sublimités de cette science immonde; il ne s'agit que de mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement à rebours tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait impossible à plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux jouer une scène de comédie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs, prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne portée, comme la langue française peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller très-décemment d'impudents sophismes, et nous donner sur un théâtre des airs d'hommes d'État sans beaucoup d'étude et sans la moindre invention. Nos amis nous comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait à nous écouter, sois sûr qu'il nous prendrait pour de très-grands hommes, et qu'il s'en retournerait chez lui ébranlé, surpris, plein de doutes, avec la conscience malade et déjà à demi paralysée, avec le mauvais instinct déjà éveillé, frémissant d'espoir à l'idée de quelque larcin permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tête farcie de nos jolies phrases de cour, les répétant à ses amis, les apprenant par cœur à ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et l'assassinat sont au bout de ces maximes élégantes. Ou bien, pour peu que ce niais fût éclairé, on le verrait se frotter les mains, affecter un sourire sardonique, un regard mystérieux, décocher, dans la conversation intime, quelqu'un de nos gracieux préceptes d'infamie, et recueillir autant de mystérieux regards d'approbation, autant de sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour de lui. Je ne me révolte guère contre l'existence inévitable de ces scélérats d'élite à qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse accomplir leur mission sur la terre. La fatalité agit directement sur les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaireobéit à l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans savoir pourquoi, sans demander quelle racine vénéneuse ou salutaire on enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forêts de têtes de chardon que le vent penche et relève à son gré, que je m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons à deux pieds qui contemplent les hommes d'État dans une lourde stupéfaction, et, s'étonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se disent: «Voilà de fiers hommes! et que nous voilà bien tondus!» O butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas à admirer les ciseaux qui les châtrent.
On ouvrit une fenêtre: c'était celle du prince.—Depuis quand les cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je? car je ne profanerai pas le nom d'amidont se targue M. de M... devant les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître: car celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de M... est l'attachédu prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons, si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une toilette convenable, un maintien grave, des bâtons dans nos manches et des planches dans le dos, pour empêcher tout mouvementinconsidéré du corps ou des bras; nous aurons des masques de plâtre, et la scène commencera par ces mémorables paroles historiques:—Méfions-nous de notre premier mouvement, et n'y cédons jamais sans examen, car il est presque toujours bon. Qui croirait que la scélératesse érigée en doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-même, et d'un effet piquant, eût aussi son pédantisme et ses lieux communs? Mais écoute ce cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de funérailles!... Ah! monseigneur, voilà une voix que vous ne sauriez faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain brutal des cimetières qui ne respecte rien, et qui ose dire à un homme comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter lepresquedu prédicateur de la cour?
—Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colère est cruelle. Si cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que Dieu prolonge tes jours, ô vieillard infortuné! météore prêt à rentrer dans la nuit éternelle! lumière que le destin promena sur le monde, non pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les égarer dans le labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins impénétrables, le ciel t'avait refusé ce rayon mystérieux que les hommes appellent une âme, reflet pâle, mais pur, de la Divinité, éclair qui luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle espérance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos esprits abattus, amour vague et sublime, émotion sainte qui nous fait désirer le bien avec des larmes délicieuses, religieuse erreur qui nous fait haïr le mal avec des palpitations énergiques. Être sans nom, tu fus pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et délicats; l'absence de ce quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus grand que le premier d'entrenous, plus petit que le dernier de tous. Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse vertu, la plus belle organisation n'était devant toi qu'un roseau fragile; tu dominais des êtres plus nobles que toi; ce qui te manquait de leur grandeur fit la tienne; et te voilà sur le bord d'une tombe qui sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipère. Ton souffle était comme ton sein pétrifié. Derrière cette fosse entr'ouverte, il n'y a rien pour toi, pas d'espoir peut-être, pas même de désir d'une autre vie. Infortuné! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera peut-être tous les maux que tu as faits. Ton approche était funeste, dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matinées d'avril, qui dessèche les bourgeons et les fleurs, et les sème au pied des arbres attristés. Ta parole flétrissait l'espérance et la candeur au front des hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuillé de frais boutons? combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances et de douces chimères, problème vivant, énigme à face humaine? Combien de lâches as-tu faits? combien de consciences as-tu faussées ou anéanties? Eh bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la vanité encensée, aux rares jouissances de la gourmandise blasée, mange, vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mêlée à celle des mets. Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui te plaignons autant d'avoir vécu que d'avoir à mourir, nous prierons pour qu'à ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de quelque serviteur ingénu, n'éveillent pas en toi un mouvement de sensibilité ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une étincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que tu t'éteignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait aimer, afin que ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, le regret ou la douleur éveillent en nous; afin que tu ailles habiter les flancs humidesde la terre, sans avoir senti, à sa surface, la chaleur de la végétation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de rentrer dans l'éternel néant, tu ne sentes pas la torture du désespoir, en voyant planer au-dessus de toi ces âmes que tu niais avec mépris, essences immortelles que tu te vantais d'avoir écrasées sous tes pieds superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'évanouira comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne soit pas un reproche à Dieu, auquel tu ne croyais pas!
Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du château.—Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi, qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer l'impie?—Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps.—Ah! j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...—Ne répète pas cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas flétrir si aisément ce que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme. Ne disons pas à notre cœur ce que notre raison soupçonne, laissons nos yeux éblouis lui commander la sympathie. Vous êtes trop charmante, madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.—Eh bien! soit: vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'écria mon ami en souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres resplendissants de soleil; à travers ce feuillage transparent de l'automne, vous sembliez darder des rayons dorés dans labrise chaude et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe de Diane, vous voliez, emportée par un beau cheval, dans un tilbury souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de courir le long de l'allée que vous suiviez pour vous voir plus longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre et, ce portrait placé dans les rideaux de votre lit...—Cela seul, repris-je, m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beauté, la bonté chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des bonnes gens que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur embaumée! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition de duchesse dans la mémoire; et si nous écrivons jamais quelque roman de chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses belles dents, de son beau regard et du soleil du parc à midi.
Nous quittâmes le banc de pierre, et mon ami, revenant à sa première idée, me dit:—D'où vient donc que les hommes (et moi tout le premier, en dépit de moi-même) sont si jaloux des dons de l'intelligence? Pourquoi ceux-là seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honnêteté, la bonté la plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le génieou le talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait à des âmes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?—Si tu la considères comme une peine, lui répondis-je, c'est en effet une peine perdue. Mais n'est-ce pas une nécessité douce, une condition de l'existence, dans les cœurs qui l'ont comprise de bonne heure et de bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont bornés, crédules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosité l'emporte chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la vérité; mais en servant l'humanité, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut espérer sa récompense? Travailler pour les hommes dans le seul but d'être porté en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanité, et cette sorte d'émulation doit s'éteindre et se perdre dès les premiers mécomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mêmes quand nous entrons dans cette route aride du dévouement. Tâchons d'avoir assez de sensibilité pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos succès. Que notre propre cœur nous suffise, que Dieu le renouvelle et le fortifie quand il commence à s'épuiser!